Après une semaine particulièrement animée et un retour tout aussi agité, il est temps de poster un nouveau chapitre ! Encore merci à ceux qui prennent le temps de me lire et/ou poster des commentaires ! Bonne lecture!

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Reese resta un long moment seul, dans la bibliothèque, les mains appuyées sur les rayonnages, à contempler le sol d'un air absent. Son cerveau rejouait en boucle la scène qu'il venait de vivre avec Finch. Il avait voulu intimider son patron, le pousser dans ses retranchements afin de lui faire avouer ses pensées les plus profondes. Il avait été tellement proche de lui qu'il avait dû lutter pour ne pas combler les quelques centimètres qui les séparaient. Il pouvait encore sentir son parfum flotter autour de lui, son souffle sur son visage. Il lui aurait été tellement facile de l'embrasser une nouvelle fois, comme l'autre soir. Mais les paroles et le regard rempli de tristesse de son patron l'avaient brusquement ramené à la réalité. Finalement, de proie, le fragile informaticien s'était mué en un terrible bourreau, lui assénant inconsciemment, d'une voix tremblante, un coup presque fatal. Harold avait ensuite profité de sa surprise et de sa douleur pour s'enfuir…une nouvelle fois…

John, qui avait l'habitude d'être toujours sous contrôle, de maîtriser tous les aspects de sa vie, avait maintenant la désagréable impression, d'assister, impuissant, à la lente et inéluctable désintégration de son univers. Le monde, que Finch lui avait permis de reconstruire, semblait s'effondrer depuis ces deux derniers jours.

Il donnerait tout pour revenir en arrière. Il donnerait sa vie pour reprendre les mots qui avaient tant blessé son partenaire, pour effacer la détresse qu'il avait vu dans les yeux bleus pales cachés derrière ses lunettes. Rongé par la culpabilité et l'impuissance, John serra les poings et se mordit la lèvre inférieure. Mais malgré tout, il ne put empêcher quelques larmes de rouler sur ses joues alors qu'il glissait lentement à genoux sur le sol poussiéreux.

Au bout de quelques minutes pendant lesquelles l'agent resta prostré et silencieux, il sentit une langue râpeuse lui caresser la joue. Relevant la tête, John aperçut Bear à ses côtés, la tête posée sur son épaule, dans un geste de réconfort. L'animal semblait comprendre la douleur de son maître et cherchait, par quelques marques d'affection, à lui remonter le moral. Reese lui adressa un faible sourire tout en lui caressant la tête. Il essuya du revers de sa main ses pleurs et se releva. Il n'était pas dans ses habitudes de s'apitoyer sur son sort. Il devait réfléchir, trouver une solution pour que leur relation évolue. Car contrairement à ce que Finch semblait croire, non, plus rien n'était comme avant. Tout avait changé dès le moment où il avait pris la décision de se rendre incognito à la soirée de bienfaisance. L'agent en était maintenant persuadé. Après une dernière caresse au Malinois, il enfila son manteau et quitta le repaire.

Une fois à l'extérieur, Reese se sentit légèrement mieux. Frissonnant sous la bise de ce début de soirée de février, il releva son col et quitta l'impasse déserte qui menait à la bibliothèque pour rejoindre les rues plus animées de New York. Il erra de longues minutes sans but précis, bousculant ou se faisant bousculer par les piétons, tant ses pensées étaient loin d'ici, totalement orientées vers Harold.

Inconsciemment, ses pas le conduisirent vers un bar glauque de Greenwich Village, mais au moment d'entrer, John suspendit son geste, la main posée sur la poignée. Il pouvait presque entendre la voix à la fois moralisatrice de Finch le sermonner. Soupirant, l'agent tourna les talons pour reprendre son errance dans les rues de la ville. Il n'y avait pas si longtemps de cela, il aurait noyé son désespoir dans de l'alcool bon marché jusqu'à sombrer dans un sommeil aviné dans un hôtel sordide. Non, vraiment, tout avait changé.

Mais bientôt, sa promenade destinée à lui rafraîchir les idées prit un air de chemin de croix. A cette heure avancée de la nuit, les noctambules terminaient leur soirée et quittaient les restaurants ou les cinémas pour rentrer chez eux. Les rues se remplissaient de couples à des stades plus ou moins avancés dans leurs relations, qui semblaient le narguer outrageusement.

Il y avait ces amoureux timides à leur premier rendez-vous, qui ne savaient pas bien s'ils devaient s'enlacer, se faire un chaste baiser sur la joue ou s'embrasser passionnément avant de se quitter. Il y avait ces couples établis dans une relation suivie, tendrement enlacés qui marchaient d'un pas pressé pour se rendre dans leur nid d'amour afin de conclure la soirée en beauté. Il y avait ces romantiques qui se baladaient, main dans la main, profitant du calme, tout en rêvant à la suite des événements. Enfin, il y avait ces passionnés qui, à l'abri des regards, commençaient les préliminaires dans un coin isolé. John détourna les yeux en voyant tous ces couples qui le renvoyaient douloureusement à sa propre solitude.

Il ne pouvait s'empêcher d'envier ces amoureux qui avaient eu le courage de sauter le pas, de s'avouer leurs sentiments et de construire quelque chose à deux. Finalement, il lui semblait que ces personnes avaient beaucoup plus de courage que lui. Ils avaient osé se mettre à nu, apparaître sans défense et remettre leur cœur dans les mains de l'autre en espérant que leurs sentiments soient réciproques.

Lui, l'ancien militaire, l'ancien des forces spéciales, l'ex-opérateur de la CIA, qui avait risqué sa vie à de multiples reprises, à qui on avait confié les missions les plus dangereuses. Lui, le spécialiste en combat rapproché, l'expert en armes et en explosifs. Lui qui avait fait plier la plus puissante des intelligences artificielles. John Reese tremblait comme un enfant à l'idée d'ouvrir totalement son cœur à Finch. Certes, il avait embrassé son patron. Mais il l'avait fait par le biais d'un stratagème, cachant son identité derrière un masque, protégeant ainsi son cœur et son âme d'un éventuel refus derrière la fine épaisseur d'un tissu et d'un velours. Ce n'était pas cela le courage…Au contraire, il avait été très lâche, se jouant des sentiments d'Harold pour satisfaire sa curiosité et son désir.

Au bout de deux heures, John se décida à rentrer dans son loft. Il avait retardé au maximum ce moment car tout dans son appartement lui rappelait son patron : la décoration, l'électroménager, les couverts, ses vêtements, les draps de son lit. A plusieurs reprises, l'agent s'était demandé dans quelle mesure ce logement était-il truffé de mouchards et autres caméras de surveillance. Mais ses recherches n'avaient rien donné. A priori, Finch respectait sa vie privée. Toutefois, par moment, John se plaisait à imaginer son patron en train de l'observer durant ses moments d'intimité.

Après avoir refermé la porte de son appartement, l'agent laissa tomber son lourd manteau sur son canapé en cuir blanc. Comme à son habitude, il se posta un instant devant l'une des hautes fenêtres de la pièce principale afin de contempler le paysage urbain nocturne qui avait le don de l'apaiser, puis il se dirigea vers le bar. Ses doigts caressèrent un moment les verres et la flasque de Whisky qui trônaient sur le comptoir puis s'éloignèrent. John alla dans la cuisine et se servit un grand verre d'eau fraîche. Il sourit en le reposant vide sur le plan de travail. Décidément oui, tout avait changé.

Il fila ensuite dans la salle de bain. Il se débarrassa rapidement de ses vêtements qu'il jeta négligemment dans un coin de la pièce puis se glissa dans la douche. Il resta de longues minutes sous le pommeau, tête penchée en arrière pour mieux offrir son visage au jet brûlant, nourrissant le secret espoir que ses idées noires disparaîtraient en même temps que la poussière et la saleté de la journée.

S'estimant suffisamment propre mais surtout plus détendu, John sortit de la cabine et se sécha rapidement. Indifférent à sa nudité, il traversa son appartement pour se diriger dans le coin chambre afin de prendre un caleçon dans la commode à côté de son lit. Mais en ouvrant le tiroir du meuble, son regard fut irrésistiblement attiré par un objet brillant et immaculé au milieu de ses chaussettes et caleçons sombres. Son sang se figea dans ses veines en reconnaissant le masque que Finch avait oublié en quittant précipitamment la terrasse juste après leur baiser. Il contempla l'objet quelques minutes puis ne résista par à la tentation de caresser le velours blanc richement décoré. Comment avait-il pu être aussi naïf pour penser qu'il se contenterait de quelques baisers volés ? John était maintenant comme un toxicomane, totalement dépendant de sa drogue et cherchant à longueur de journée à retrouver le vertige de sa première dose.

Il saisit délicatement le loup entre ses doigts et se dirigea vers son lit. Il déposa le fragile objet sur l'un des oreillers puis se glissa entre les draps de soie. Allongé sur le dos, les bras croisés derrière sa tête, John contempla longuement le plafond. Si son corps était un peu plus détendu, son esprit, lui, était toujours aussi tourmenté. Il tourna la tête vers le masque à côté de lui qui lui rappelait avec un réalisme troublant cette fameuse soirée. Il le prit et le contempla quelques secondes tout en l'inclinant légèrement pour faire briller les ornements grâce aux lumières de la ville. Il caressa ses courbures élégantes du bout des doigts puis le rapprocha de son nez, inhalant les restes du parfum si caractéristique de son patron, mélange d'après-rasage cher, de poussière et du cuir de ses vieux livres. John n'avait jamais été fétichiste, d'ailleurs il n'était pas très fier de ses actes, mais pour l'instant, il n'avait cure des convenances ou de la morale. Il avait besoin de se sentir à nouveau proche de Finch, de sentir son odeur, de revivre leurs baisers et leurs caresses sensuelles. Il avait juste besoin de se sentir à nouveau bien. Soupirant, il reposa le masque sur sa poitrine, juste au dessus de son cœur, et se replongea dans la contemplation de son plafond, comme s'il détenait la solution à ses tourments.

Ce n'est qu'aux premières lueurs du jour, après s'être tourné et retourné une bonne partie de la nuit que John réussit à trouver le repos. Il avait enfin pris sa décision.

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Le lendemain matin, à neuf heures très précises, John gara sa Porche devant l'entrée de l'immeuble de la fondation Astor. Il descendit rapidement du véhicule en tendant les clés à un voiturier puis entra d'un pas assuré dans le bâtiment. Il ne put retenir un sourire lorsqu'il aperçut la silhouette guindée de Finch qui l'attendait devant l'accueil. L'agent jeta un rapide coup d'œil à son reflet sur l'un des nombreux miroirs du hall. Il avait choisi une tenue tout aussi élégante que lors des précédentes réunions d'affaires mais beaucoup plus audacieuse. Il avait opté pour un costume trois pièces gris anthracite, une chemise noire et une cravate bleue nuit qui faisait ressortir la couleur de ses yeux. D'un geste mécanique, il resserra son nœud de cravate et remonta ses lunettes auxquelles il n'était pas habitué. Il se retint cependant de passer la main dans ses cheveux, pour une fois qu'il avait réussi à discipliner ses mèches rebelles. Un sourire satisfaisait flottant sur ses lèvres, John s'approcha à grandes enjambées de son partenaire, qui, de dos, était occupé sur son téléphone.

Au fur et à mesure que John approchait, il ne put s'empêcher de remarquer, malgré son éternel costume sur mesure ultra-chic et tous ses accessoires clinquants et tapageurs, que son patron était toujours aussi nerveux. Sa posture était trop raide, sa main serrait le pommeau de sa canne un peu plus fort que nécessaire tandis que l'autre tremblait légèrement en tenant son portable. Plongé dans ses pensées, le milliardaire ne l'avait pas toujours pas repéré et piétinait au milieu d'employés qui se pressaient au travail. Une fois à sa hauteur, Reese posa sa main sur son épaule et chuchota d'une voix douce.

- Bonjour, Mr Wren.

Le reclus sursauta violemment de surprise et se retourna précipitamment, se dégageant par la même occasion de l'étreinte de son partenaire.

-Mr Reese, vous m'avez fait peur.

John fronça les sourcils. Finch devait vraiment être très perturbé pour oublier son identité de couverture et l'appeler par son nom. L'agent remarqua également, avec un pincement au cœur, les cernes sous ses yeux, visibles malgré les verres épais de ses lunettes. La nuit de son patron semblait avoir été identique à la sienne. Mais contrairement au reclus, qui gardait un regard fuyant et qui semblait encore troublé en sa présence, l'agent était détendu. Sa résolution lui permettait d'aborder les choses plus sereinement, même s'il était toujours inquiet quant aux conséquences. Mais l'état préoccupant d'Harold le confortait dans sa décision.

Se postant en face de son patron, à quelques centimètres de lui, Reese se lança dans une diatribe soigneusement préparée depuis la veille.

- Finch… à propos d'hier soir…

-Je reconnais avoir commis une erreur en vous espionnant. N'en parlons plus, coupa l'informaticien en reculant de quelques pas, visiblement aussi mal à l'aise par l'entrée en matière directe de son agent que par sa proximité.

Reese ne répondit pas, mais un léger sourire flotta sur ses lèvres, le genre de sourire qui disait non le sujet n'est pas clos, mais je vous laisse le temps de panser vos blessures, ce n'est que partie remise. Il regarda Finch se diriger vers les ascenseurs en face de l'accueil et lui emboita le pas en silence. Une fois les portes fermées, le reclus reprit, d'une voix légèrement plus sereine, sans doute rassuré que l'agent ne pousse pas plus loin sa conversation sur l'incident de la veille.

-Nous avons du nouveau, dit-il en tendant son téléphone à son agent pour lui montrer les informations collectées durant la nuit.

Reese prit le portable et regarda la capture d'écran qui s'affichait.

Sébastian :« Je pense que je suis en train de tomber amoureux »

Maya :« Vas-y fonce ! »

Sébastian :« Tu sais bien que c'est impossible… »

Maya :« Ne t'inquiète pas je m'occupe de ta mère »

Après avoir pris connaissance du contenu des échanges entre l'héritier Astor et Miss Flores, John rendit l'appareil à son patron.

-La gentille secrétaire s'apprêterait-elle à tuer sa méchante patronne au profit de l'héritier? demanda l'agent par pure formalité, sachant très bien que le milliardaire avait, sans doute, abouti à la même conclusion que lui.

-Cela m'en a tout l'air effectivement, répondit-il d'un air absent, les yeux fixés sur les chiffres qui défilaient sur le panneau lumineux de l'ascenseur.

-Je me charge de surveiller Maya pendant que vous restez avec Caroline Astor.

-Je m'en serai douté, ne put s'empêcher de commenter Finch tandis que les portes automatiques s'ouvraient.

Alors qu'il s'apprêtait à sortir de la cabine, Reese lui saisit le bras d'un geste vif. L'informaticien se retourna précipitamment, en posant sur son agent un regard inquiet. Il avait l'impression de revivre la scène de la veille et se raidit, s'apprêtant à devoir affronter à nouveau son agent. Mais contre toute attente, le regard de John était doux et inquiet.

-Soyez prudent, Finch, dit-il de sa voix rauque tandis que sa main lâchait doucement prise pour descendre lentement le long de son bras.

Harold eut l'impression, un bref instant, d'avoir perdu tout son vocabulaire, ses mots étant bloqués dans sa gorge. Il ne put retenir un frisson en sentant les doigts de son partenaire effleurer, par-dessus son costume, son avant-bras jusqu'à sa main. Après quelques secondes de flottement, Finch trouva la force de regarder son agent dans les yeux pour la première fois depuis leur altercation. Son regard fut instantanément happé par les yeux bleus. Il avait l'impression que le regard intense de Reese était beaucoup plus bavard que sa bouche. Au-delà la simple recommandation de sécurité, il y avait tellement de choses dites dans ses prunelles d'acier: soyez prudent, ne me laissez pas, revenez-moi, aimez-moi…

-vous aussi, répondit simplement l'informaticien d'une toute petite voix.

Mais la magie de l'instant fut brisée par une voix familière, stridente, snob et haut perchée.

-Mr Wren, Mr Rooney, quelle ponctualité !

Les deux hommes se retournèrent d'un même mouvement. John ne put retenir un soupir exaspéré en apercevant Caroline Astor qui s'avançait vers eux d'un pas décidé. Toujours aussi pimpante dans son tailleur haute couture d'un jaune éclatant, la dame saisit la main d'Harold pour une poignée de mains ferme et chaleureuse tout en le tirant hors de l'ascenseur. John sortit à son tour de la cabine, terriblement frustré, d'avoir été interrompu.

Elle lâcha la main de son futur associé avant de se tourner vers son voisin qui se tenait, très rigide à côté de lui. Un sourire resplendissant aux lèvres, Caroline le détailla rapidement d'un œil appréciateur avant de lui tendre la main d'un mouvement gracieux. John lui offrit son plus beau sourire en réponse avant de lui serrer la main à son tour. L'agent nota, amusé, que la poignée de main était un peu trop longue pour une simple salutation polie. La dame semblait toujours sensible à son charme. Caroline se perdit un instant dans les yeux charmeurs du gestionnaire d'actifs avant de reprendre son rôle de présidente de la fondation Astor en passe de signer l'un des plus gros contrats de sa vie. Consciente d'avoir manqué, l'espace d'un court instant, à ses obligations, elle balbutia, les joues légèrement roses :

-Bien, allons dans mon bureau pour régler les dernières formalités. Je vous en prie, suivez-moi.

Caroline tourna les talons, aussitôt suivie par les deux partenaires. Ils remontèrent l'allée de l'open space, toujours aussi animés, sous les regards curieux des employés. Visiblement, ils n'avaient pas l'habitude de voir leur patronne d'aussi démonstrative et excitée à l'idée de signer un nouveau contrat.

-Vous n'imaginez pas à quel point je suis enthousiaste par rapport à votre projet Mr Wren. Il est tellement original, tellement important pour la communauté New-Yorkaise. C'est de loin l'œuvre la plus ambitieuse que j'ai eu l'occasion de mettre en place et croyez-moi j'en suis très fière.

Harold avait du mal à suivre le rythme effréné de la dame, autant dans son allure rapide pour les conduire vers son bureau que dans le débit de ses paroles. La dame n'arrêtait pas de parler comme si le moindre silence pouvait entraîner la fin de leur partenariat.

Arrivés devant son bureau, la dame ouvrit la porte avant de s'effacer pour laisser passer les deux hommes. En pénétrant dans la pièce, ils remarquèrent Sébastian et Maya postés devant la large baie vitrée, qui les attendaient sagement. L'héritier était toujours aussi distingué dans son costume sombre, ses cheveux blonds vaguement décoiffés. Dès leur arrivée, John nota que les yeux bleus du jeune homme se baissèrent rapidement et que ses joues prirent une légère teinte rose. L'agent se crispa inconsciemment devant cette attitude étonnante pour quelqu'un de sa position, comme s'il avait quelque chose à cacher. Il reporta ensuite son attention sur la jeune femme blonde à côté de lui. Maya était égale à elle-même, toujours aussi flamboyante dans sa robe émeraude qui mettait ses yeux en valeur et toujours perchée sur des escarpins vertigineux.

Tout le monde paraissait tendu à l'approche de la signature des contrats. Caroline contourna son bureau et désigna d'un geste de la main les deux fauteuils de cuir disposés en face d'elle.

-Asseyez-vous, messieurs, je vous en prie.

La dame attendit qu'ils s'installent avant de reprendre, le ton plus grave.

-Vous trouverez devant vous deux copies des contrats que nous avons établi durant la soirée d'hier avec vos avocats. Nous y avons exposé les détails du projet que se soit de son financement, la liste des ouvrages à acquérir pour la bibliothèque ou les différents critères pour l'obtention de votre bourse d'études. Evidemment, votre nom ne sera aucunement cité dans aucune de ces œuvres.

Les deux hommes écoutèrent religieusement le discours de Mrs Astor. Pour s'occuper, John prit l'exemplaire en face de lui et commença à le feuilleter distraitement tandis qu'Harold gardait le silence, le visage fermé. Il avait, comme à son habitude, repris son rôle de milliardaire distingué, froid et calculateur. Comprenant qu'elle avait terminé, il répondit poliment :

-Effectivement, mes avocats m'ont fait part de leur agrément. Tout semble en règle.

Sur ces mots, il sortit de la poche intérieure de sa veste un stylo plume Cartier et ouvrit le dossier devant lui. Il se pencha légèrement sur le bureau et parapha de ses initiales toutes les pages du contrat avant d'en signer la dernière de son écriture élégante. Il prit le deuxième exemplaire que John venait de reposer et refit la même opération sous les yeux ravis de la présidente de la fondation, visiblement aux anges.

Une fois les deux contrats signés, Caroline se leva de son fauteuil, fit rapidement le tour de son bureau pour serrer Harold dans ses bras. Le milliardaire resta un moment inerte, étonné par cette démonstration d'affection, très inhabituelle pour quelqu'un d'aussi guindée et glaciale comme Mrs Astor, puis il l'étreignit maladroitement. John observait la scène en réprimant un sourire désabusé devant cette effusion. Il se demandait cyniquement si elle étreignait le mécène ou son portefeuille.

-Parfait, je vous propose de fêter notre accord en portant un toast, proposa la dame en s'écartant de Finch, les yeux pétillants d'excitation et de joie.

-Ça serait avec plaisir, répondit Harold.

-Oh une dernière chose, reprit la dame, il nous reste à choisir l'établissement qui bénéficiera de vos largesses. Sébastian et Maya ont déjà fait une présélection mais il serait préférable de vous décider dès aujourd'hui.

-Evidemment, j'ai toute confiance en John pour gérer ce choix difficile, répondit le milliardaire en se tournant vers son partenaire.

L'agent comprit l'allusion. Il s'agissait là de l'occasion idéale pour surveiller leur cible respective. Il se tourna vers la jeune femme blonde qui le dévorait littéralement des yeux depuis son entrée dans la pièce et lui proposa de sa voix douce et envoûtante :

-On y va ?

La jeune femme ne put s'empêcher de rougir avant de répondre.

-Bien sur. Suivez-moi, John, tous les dossiers de candidatures sont dans mon bureau.

Maya contourna le bureau de sa patronne de sa démarche chaloupée et entraîna l'agent hors de la pièce sous les regards satisfaits de tous les occupants. Reese avait la désagréable impression que tout le monde semblait satisfaisait de le voir quitter la pièce. En premier lieu son patron, qui, malgré les apparences, paraissait toujours aussi nerveux en sa présence. Mais John ne s'en formalisait pas, il s'était promis de remédier à la situation au plus vite. Sébastian, ensuite, qui ne semblait pas du tout le porter dans son cœur. Cela tombait plutôt bien, vu que le sentiment était réciproque. Et enfin, Maya, qui, contrairement aux deux premiers, semblait, elle, être ravie de pouvoir profiter seule de sa présence. Elle posa sa main dans le creux de ses reins pour le conduire dans son bureau.

La démarche raide et un sourire crispé aux lèvres, John n'appréciait pas du tout son geste possessif et déplacé, mais il gardait en tête sa mission et se laissa donc conduire docilement dans la pièce voisine avec la ferme intention de régler au plus vite cette mission avant de s'engager dans une aventure beaucoup plus personnelle et sans doute mille fois plus périlleuse.

Une fois seuls, Caroline Astor se dirigea vers un guéridon en acajou dans le coin de son bureau et demanda :

-Champagne ou Bourbon ?

-Bourbon, je vous remercie.

Elle saisit la carafe en cristal qui trônait sur la petite table ronde et remplit trois verres. Elle en prit deux. Elle en tendit un à Finch et garda l'autre pour elle. Le milliardaire remarqua que Sébastian devait prendre seul le dernier verre s'il voulait participer au toast. Décidément, Caroline avait une attitude très étrange envers son fils unique. Il était intégré dans les affaires familiales mais elle n'avait pour lui aucun geste amical, aucun regard bienveillant, comme si elle ne tolérait le jeune homme qu'en raison de leurs liens du sang. S'il était certain qu'il n'y avait aucun amour maternel dans cette relation mère-fils très ambiguë, le jeune homme, au contraire, semblait, être dans l'attente d'un geste d'affection. Son regard triste alors qu'il prenait son verre, son sourire fragile tout en s'approchant de sa génitrice témoignait du malaise du jeune homme. Harold eut le cœur serré devant les appels silencieux de ce garçon envers sa mère.

Une fois réunis au centre du bureau, Caroline porta son verre en hauteur, aussitôt imitée par les deux hommes et annonça fièrement.

-A une nouvelle et longue collaboration.

Le bruit pur du cristal vient sceller cette promesse. Les trois associés savourèrent en silence l'alcool de qualité. Mais comme à son habitude, Caroline rompit le silence.

-Je suis étonnée de ne pas avoir reconnu un homme aussi séduisant que votre gestionnaire d'actifs lors de ma réception de bienfaisance.

Finch faillit recracher son bourbon de surprise. Fronçant les sourcils, il redressa la tête pour fixer Caroline d'un regard incrédule, ne voyant absolument pas à quoi la dame faisait allusion.

-Comment ça ? demanda-t-il d'une voix étranglée par la brûlure de l'alcool dans sa gorge.

-Hé bien, hier soir, alors que je faisais le point avec mon comptable sur les sommes récoltées durant la soirée de bienfaisance, j'ai vu le nom de votre agent sur la liste des invités. Il devait être très bien déguisé car je ne l'ai absolument pas reconnu. Pourtant, j'ai une excellente mémoire et de plus, John n'a pas un physique à passer inaperçu, soupira Mrs Astor, le regard rêveur.

Un bruit sourd de cristal tombant sur l'épais tapis bordeaux accueillit cette tirade. Finch eut l'impression d'être englouti dans un gouffre sans fond. Complètement abasourdi par cette révélation, le milliardaire en avait lâché son verre et désormais, le liquide ambré se répandait doucement sur le sol. Il avait l'impression que ses forces l'avaient quittées et que la pièce tournait autour de lui. Il dut poser une main sur le bureau de Caroline Astor pour éviter de d'effondrer à terre.

John était à la soirée de bienfaisance !