Les personnages du manga détective Conan appartiennent à Gosho Aoyama.

Chapitre 10

Les derniers mots d'Akemi…

A qui appartenait ce visage qui la fixait sans prendre la peine de dissimuler la nausée suscitée par ce qu'il voyait ?

Et pourquoi ressentait-elle autant de tristesse et de culpabilité face à ce regard lourd de reproches ?

Parce qu'elle avait du mal à ne pas reconnaître les traits qu'il partageait avec celle qu'elle venait de perdre définitivement ?

Son imagination avait déjà commencé à effacer les différences et à renforcer les points communs entre elles, de façon à ce que le reflet sur la vitre de la voiture soit celui de sa sœur et non plus de cette inconnue qu'elle haïssait de plus en plus…

Mais même si les yeux qui la contemplaient avaient changés, le regard qu'il renvoyait était resté identique.

« Est-ce que tu me déteste tellement maintenant, grande sœur ? Ah, je n'ai peut-être plus le droit de t'appeler comme ça après ce qui s'est passé… Bon, alors est ce que je peux t'appeler par ton prénom au moins ? Tu ne réponds pas ? Qui ne dit mot, consent… Akemi, s'il te plait arrête de me regarder comme ça… »

Mais le reflet sur la vitre resta implacable face à sa supplication silencieuse… Après tout, comment aurait-il pu en être autrement ? C'était le sien et non celui de sa sœur, et si Akemi aurait peut-être pu lui pardonner tout ce qu'elle avait fait, ce ne serait sans doute jamais son cas… L'envie de ne plus retenir ses larmes revenait la torturer… Si elle pleurait, son accusatrice en ferait autant, et à ce moment là, elle aurait pleinement l'impression d'être de nouveau face à la seule personne à laquelle elle tenait encore, en ayant l'illusion qu'elle aussi, tenait encore à elle…

Mais elle ne pouvait pas se permettre le luxe d'étaler sa faiblesse devant Gin, aussi préféra-t-elle faire de nouveau appel à son imagination pour transformer les gouttelettes de pluie, qui s'écrasaient sur l'autre côté de la vitre, en larmes s'écoulant sur ce visage familier…

Elle se tourna vers le véhicule qui stationnait devant le leur, maudissant son conducteur de prolonger encore un peu plus longtemps son séjour dans cette ville qu'elle voulait oublier… Pourquoi avais-t-elle eu la malchance de croiser la route du seul chauffeur de taxi de toute cette ville à être suffisamment pervers pour respecter le code de la route, violant ainsi toutes les traditions qui régissaient la confrérie dont il devait faire partie depuis un laps de temps relativement court s'il se permettait cette audace ?

Détournant son regard de la voiture qui leur barrait la route et de l'œil rougeoyant du cyclope métallique qui leur intimait l'ordre d'attendre son bon vouloir pour repartir, la chimiste examina son collègue, assis à côté d'elle.

Le criminel tapotait son volant d'un air impatient en fixant l'obstacle qui lui barrait la route d'un regard qui aurait pu amener son propriétaire à se sentir un peu moins zélée vis-à-vis des lois écrites qui déterminaient ce qu'il avait le droit de faire dans les rues de New York. Ouvrant sa vitre, Gin jeta sur le trottoir détrempé sa cigarette qui avait fini de se consumer avant d'en allumer une autre. Tirant une bouffée du bâtonnet de cyanure qu'il tenait entre ses doigts, il la recracha par la fenêtre ouverte avant de placer sa main à travers, de manière à ce que la fumée de sa cigarette n'empeste pas l'atmosphère déjà lourde qui régnait à l'intérieur de sa porsche.

C'était bien la première fois qu'il témoignait d'une telle délicatesse à son égard, d'habitude il prenait un malin plaisir à lui souffler la fumée cancérigène à la figure en sachant pertinemment qu'elle avait du mal à retenir la nausée qui la prenait quand elle la respirait… Était-ce sa façon de la remercier pour le cadeau qu'elle venait de lui faire ou bien était-il trop décontenancé par ce qui venait de se passer pour saisir l'occasion qu'il avait à sa disposition d'attiser le malaise qu'il suscitait chez elle ?

Oh, et puis après tout qu'importe, cela n'avait aucune importance… Elle ne comprenait pas elle-même les raisons de son geste alors que lui importait d'essayer de comprendre les réactions de celui qui en avait le plus bénéficié, en dehors de ce maudit agent du FBI ?

S'il n'avait pas été là, rien de tout ça ne se serait passé, devait-elle profiter du fait qu'elle avait apparemment acquis un minimum d'influence sur Gin pour lui demander le plus sereinement du monde de retourner dans cette ruelle pour aller y tuer froidement celui qui s'y trouvait peut-être encore ?

L'idée n'était pas dénuée d'attraits mais elle préféra y renoncer. D'une part, elle serait forcée d'avouer qu'elle avait couvert un de leurs pires ennemis, et cela ne lui serait jamais pardonné, même si elle avait eu la présence d'esprit de se rétracter à temps… D'autre part, le risque était trop grand que sa sœur ait rejoint son fiancé entre temps, et si c'était le cas au moment où ils arriveraient pour régler son compte à celui qui avait tenté de les infiltrer, elle aurait la mort d'une seconde personne sur la conscience aujourd'hui, en plus de celle du gêneur du FBI… Et contrairement à la première, elle était certaine que celle-ci lui causerait suffisamment de remords pour qu'elle supplie Gin d'en ajouter une troisième et dernière à la liste, la sienne…

Est-ce que la menace qu'elle lui avait faite en quittant l'appartement de sa sœur porterait ses fruits ? Allait-il quitter sa vie définitivement ?

Elle en doutait fortement… Bien, dans ce cas, elle s'occuperait personnellement de son cas et lui montrerait ainsi que ses menaces n'étaient jamais des paroles en l'air…

Mais comment allait-elle s'y prendre pour ça ? Elle était encore une scientifique sous étroite surveillance, elle ne disposait pas de la même marge de manoeuvre que Gin. Si elle prenait l'initiative de retourner dans la même ville que sa sœur, ils s'en rendraient compte et découvriraient ainsi, si ce n'était pas déjà le cas, qu'elles avaient fréquentés un agent du FBI…

Elle ne pouvait pas agir par elle-même, alors que faire pour sauver Akemi ?

Demander à Gin de supprimer son soupirant en prétextant qu'il n'avait pas eu l'heur de lui plaire et qu'il était trop borné pour s'éloigner de sa sœur ?

En admettant qu'il fasse semblant de prendre ça pour un simple caprice de sa part, en admettant même qu'il ne prenne pas la précaution d'enquêter sur sa future cible et découvre ainsi le pot aux roses, il lui ferait payer cette faveur aux prix fort…

Elle avait une idée claire, trop claire, de ce qu'il ne manquerait pas de réclamer en retour et elle avait la nausée à la simple pensée d'accepter de lui offrir…

Mais après tout, n'avait-elle pas dit à Akai qu'elle n'hésiterait pas à s'offrir à l'organisation corps et âme si c'était le prix à payer pour le bonheur de sa sœur ?

Pourquoi hésiter ? Elle n'avait plus rien qu'elle puisse mettre à l'abri de l'organisation à part la vie d'Akemi à présent… Ils lui avaient déjà arraché ses parents, sa vie et sa conscience, qui resterait souillée par tout ce sang qu'elle avait déjà fait couler plus ou moins directement, à quoi bon sauvegarder sa fierté si c'était pour perdre la seule personne qui lui restait au monde ?

Parce qu'elle continuait d'espérer que sa sœur allait lui pardonner ? Qu'elle ne l'avait pas totalement perdue et qu'elle allait continuer de l'aimer même après avoir vu ce qu'elle était devenue après toutes ces années dans le syndicat ?

Eh bien, elle allait se faire un malin plaisir de tuer cette immonde espérance trompeuse de ses propres mains… Et ce, dès maintenant…

Entendant sa passagère détacher sa ceinture, Gin crut un instant qu'elle allait descendre de la voiture et le laisser planté là devant ce feu pour rentrer par ses propres moyens. Il se retourna vers elle pour lui intimer l'ordre de rester. Après tout, elle était sous sa responsabilité jusqu'à ce qu'elle soit de nouveau dans ce laboratoire et il ne tenait pas à la voir jouer les filles de l'air, mais elle le réduisit au silence sans prononcer un seul mot, de la même façon qu'elle s'y était prise, il y a seulement quelques minutes, dans cette ruelle…

La surprise lui fit lâcher sa cigarette, qui virevolta dans les airs avant de s'éteindre instantanément en plongeant dans le ruisseau d'eau glacial qui coulait au pied du trottoir de la rue… Cette fois, faisant de son mieux pour se maîtriser, il résista à la tentation de fermer les yeux et affronta sans ciller le regard glacial qui le scrutait… Se précipitant à travers les deux fenêtres qu'elle lui ouvrait sur son âme, il frissonna de peur autant que d'exaltation en découvrant cet univers qu'il n'avait fait qu'effleurer jusque là… Il n'y régnait plus le même froid glacial qui s'en était échappée auparavant pour l'envelopper tel un voile, incitant son entourage à garder ses distances avec elle, non, au contraire, l'assassin avait l'impression de voir les flammes de l'enfer s'y consumer… Cette lueur, était-ce de la haine qu'elle exprimait ou au contraire de l'amusement devant l'inquiétude qu'elle suscitait chez lui pour la première fois ? Oui, cette lueur, elle ne lui était pas aussi étrangère qu'il ne l'avait cru, c'était la même qu'il avait vu se refléter dans les yeux de ses victimes quand elles avaient fini par comprendre au regard de leur assassin qu'elle n'avait pas l'ombre d'une chance de lui échapper et qu'elle ressentaient à quel point il se délectait de leur impuissance à l'admettre…

Mais ce n'était plus de la peur que ressentait Gin face à ce qu'il découvrait, c'était maintenant un désir irrépressible d'aller se consumer aux flammes de cet enfer qui s'ouvraient devant lui… Il avait regardé sans ciller la mort, son éternel amante à mainte reprise, mais elle n'avait jamais revêtu d'aussi beaux atours.

Le sentiment de maîtrise avait toujours été sa drogue, les rares instants où il en avait été privé lui avaient toujours laissé un arrière goût répugnant dans la bouche mais cette fois, la saveur était loin d'en être désagréable, au contraire, elle était aussi douce que sucrée… Comme l'aurait été celle de l'alcool qui avait baptisé celle qui le défiait ainsi… Il comprenait maintenant le conseil qui lui avait été donné, il y a dix ans de cela… Oui, un Sherry ne pouvait s'apprécier qu'avec lenteur, il fallait résister à la tentation de vider son verre d'un seul coup sans en apprécier le goût, au contraire, il fallait le déguster à petites gorgées, et c'est ce qu'il ne manquait pas de faire à l'instant… Il aspirait petit à petit la vie de sa victime mais d'une façon ô combien différente mais loin d'être moins exaltante, que celle avec laquelle il avait toujours procédé jusque là… A moins que ça ne soit elle qui soit en train d'aspirer le moindre souffle de vie qui lui restait… Etait-il en train de savourer une bouteille de Sherry ou bien était-elle en train de vider une bouteille de Gin jusqu'à la dernière goutte ?

Il brûlait d'envie de reprendre le dessus dans cette lutte, de la pousser à se débattre pour échapper à son emprise, de la forcer à aller plus loin qu'elle ne l'avait déjà fait pour pouvoir à nouveau acquérir la main dans cette guerre qu'elle lui livrait… Mais pour l'instant, il préférait patienter encore un peu et lui laisser l'illusion qu'elle l'avait à sa merci avant d'inverser brusquement les rôles… Oui, elle pouvait encore s'amuser avec lui en croyant l'avoir dépossédé de tout contrôle sur elle, dans un instant il reprendrait la maîtrise du terrain… Dans un instant… Peut-être que le tournant du jeu serait encore plus décisif s'il lui accordait un autre instant de plus ? Ainsi elle baisserait petit à petit sa garde et sa victoire n'en serait que plus écrasante... Oui, un instant de plus… Puis un autre… Et encore un autre après…

« Qu'est ce que tu me dirais si tu me voyais en ce moment, hein grande sœur ? Si tu voyais à quel point cela m'amuse de m'enfoncer un peu plus dans la déchéance… Est-ce que tu pourrais encore essayer de me pardonner après ça, hein ? Allez Akemi, essaye de me faire miroiter cette maudite espérance de nouveau après cela… Essaye seulement… Oh, ce serait même encore mieux si tu savait la vérité sur ce qui s'est passé ce jour là… Oui, comme ce serait amusant de voir comment tu réagirais si tu voyais ta petite sœur laisser en toute bonne conscience les mains de cet assassin lui caresser cette belle chevelure que tu m'enviais tant quand nous étions plus jeunes… Ses mêmes mains qui sont aussi rouges qu'elle…Parce qu'elles sont souillées de ce même sang qui coule dans nos veines… Ce même sang si rouge, si beau, qui avait coulé ce jour là sous mes yeux… Aussi rouge que l'était cette rose sur le sol à côté d'elle… je suit répugnante d'être aussi cynique, n'est ce pas, grande sœur ? Alors est ce que tu vas me dire que je peux encore rester ta petite sœur après cela ? Est-ce que tu vas continuer de me faire croire que c'est encore possible ? Non… Bien sûr que non, tu ne me pardonneras pas, tu essaieras enfin de m'oublier… Et tu y arriveras et ainsi… Tu pourras enfin vivre en paix, n'est ce pas ? Tu pourra enfin être heureuse, n'est ce pas ? N'est ce pas ? »

Petit à petit, Gin vît décroître cette lueur qui l'avait attiré comme la flamme attire le papillon de nuit… Le froid régnait à nouveau sur cet univers qui l'avait absorbé… Mais ce n'était plus le froid glacial du mépris et de l'indifférence… C'était…

Elle relâcha brusquement son étreinte et commença à s'écarter légèrement de lui… La frustration fit crisper le poing du meurtrier… Comment pouvait-elle oser le congédier de cet univers auquel elle l'avait convié après qu'il y ait passé quelques instants seulement ? Etait-ce une façon de le maintenir sous son emprise ?

Une vengeance aussi cruelle que raffinée pour tout ce qu'il lui avait fait subir pendant toutes scs années ?

Il s'apprêta à entrouvrir de force les portes de ce monde avant qu'elle n'ait achevé de les refermer totalement mais il s'interrompit brusquement en regardant ce qui s'en échappait à présent… C'était… Mais oui, c'était bien des larmes qui coulaient sur ce visage devenu soudainement inexpressif…

Elle l'avait réduite à sa merci… Elle aurait du au contraire se délecter de sa défaite, alors pourquoi ?

L'étonnement et l'incompréhension avaient réduit le tueur à l'impuissance… Comment devait-il réagir dans cette situation inattendue ?

Il la vit lever les yeux vers lui avant d'entrouvrir la bouche, sans doute pour lui dire quelque chose… Mais il ne saurait jamais ce qu'elle s'apprêtait à lui dire ce jour là… A présent, c'était une lueur de terreur et de désespoir qui brillait dans ce regard, un désespoir qu'il n'avait jamais vu briller avec une telle intensité dans les yeux d'aucune de ses victimes… Venait-elle enfin de se rendre compte du danger que représentait pour elle celui qu'elle avait eu la témérité de défier ?

Non, ce n'était pas lui qui était responsable de cette terreur, alors qui ?

Se retournant brusquement, l'assassin comprit instantanément ce qui avait causé cette peur irrépressible chez elle… A quelques mètres seulement de la Porsche se trouvait une jeune fille essoufflée, comme si elle venait de courir à perdre haleine pendant des heures… Le regard qu'elle lui renvoyait était si semblable à celui de celle à qui il tournait le dos qu'il en fût figé de stupeur l'espace d'un court instant.

Sa sœur… Que faisait-elle donc ici ?

Il n'eût guère le temps de s'attarder sur la question… Sa collègue s'était déjà totalement dégagé de lui pour regagner son siège.

« Démarre, tout de suite ! »

Jetant un regard lourd de menace à celle qui était venue les interrompre, Gin obtempéra à la requête hystérique que venait de hurler sa sœur.

Il n'avait aucune envie de rester ici un instant de plus, et cet imbécile de taxi s'était enfin décidé à lui dégager la voie quand le feu était passé au vert.

Tout en démarrant en trombe, il grava dans sa mémoire, les traits déformés par l'horreur de celle qui avait commis l'erreur de s'interposer entre lui et celle dont il avait la charge…

Un jour, la même terreur déformerait ses traits mais ce serait lui qui en serait la cause pas sa sœur… Oui, elles allaient payer toutes les deux pour ce qui venait de se passer… Cette garce qui était venu s'immiscer dans leur idylle serait la première… Ensuite, il prendrait un plaisir tout particulier à reprendre cette entretien en tête à tête au point où ils l'avaient laissés, sans personne pour les interrompre, en étant assuré que cette fois, c'est lui et lui seul qui mènerait le jeu…

Se tournant légèrement vers sa passagère, il la regarda essuyer ses larmes du revers de sa manche d'un air rageur. Ce n'était plus le désespoir qui se lisait sur ce visage magnifique mais un dégoût incommensurable… Était-ce à son égard ou bien le réservait-elle à elle seule ?

Pendant un court instant, Shiho ne résista pas à la tentation de baisser les yeux vers le rétroviseur de la voiture pour y entrapercevoir la silhouette de sa sœur s'éloignant à toute vitesse. Elle était trop loin pour qu'elle puisse distinguer ses traits mais elle imaginait très bien la façon dont elle devait regarder cette maudite voiture qui emmenait sa sœur indigne hors de portée de ses reproches…

L'ironie de la situation était si mordante qu'elle se retint d'éclater d'un rire sans joie avant de se laisser aller à fondre en larmes…

Après tout, elle avait eue exactement ce qu'elle voulait, non ? Elle pouvait quitter sa sœur sans remords, elle était assurée de ne laisser aucun regret derrière elle…

Plongeant la main dans la poche de sa veste pour en extirper un mouchoir, elle s'étonna de ressentir un contact lisse sur ses doigts quand ils se refermèrent sur l'objet qu'elle contenait. Cette sensation lui évoquait un objet recouvert d'une couche plastifié mais il était aussi fin qu'une feuille de papier…

Baissant les yeux vers ce qu'elle venait de retirer de sa veste, elle tressaillit en découvrant qu'elle tenait une photographie entre ses doigts tremblants.

Celle qui la fixait à travers la mince pellicule de cellophane, c'était…

Quand est-ce que cette photo avait été prise ? Il y a quelques jours tout au plus, elle reconnaissait les hautes colonnes de béton et d'acier qui se dressait vers le ciel comme autant de tours de Babel des temps moderne. La scène immortalisée par celui qui avait pris cette photographie se déroulait à New York…

Qui pouvait être ce photographe anonyme ? Akai ? Elle voyait difficilement de qui d'autre il aurait pu s'agir… Si c'était le cas, la fréquentation de sa sœur ne lui avait été guère profitable sur le plan artistique, le cliché était mal cadré et la lumière aurait pu être mieux exploité, sans compter que la disposition du sujet par rapport au décor était dépourvu du sens esthétique le plus élémentaire… Prise de cette façon, le portrait ne pouvait pas représenter son modèle à sa juste valeur… C'est sans doute ce qu'aurait dit sa sœur, c'est de cette façon que l'œil d'une photographe professionnelle et talentueuse comme l'était Akemi aurait évalué les choses…

Oui, au fil des ans, elle s'était découverte une passion pour la photographie au point d'en faire son métier. C'était la splendeur des grands espaces sauvages américain qui l'avait amené à s'installer à New York, sa future base arrière tandis qu'elle irait explorer le pays pour traquer les panoramas qui seraient digne de lui servir de matière première pour ses futurs œuvres… Elle ne pouvait pas être l'auteur de ce cliché raté… Qui plus est, toute ressemblance entre la jeune fille qui lui souriait et son double dans la vie réelle s'était estompée cette nuit… Ce sourire innocent et rempli d'espérance l'insupportait au plus haut point, accroissant les souffrances qui lui déchirait l'âme alors qu'elle pensait avoir atteint le paroxysme de son calvaire, il y a un instant.

Non, vraiment, elle n'avait plus aucune raison de garder ce souvenir qui s'était transformé en instrument de torture qui ne lui laisserait plus un moment de répit si elle le conservait… Et si elle ne s'était pas trompée sur le photographe qui en était l'auteur, cela aurait déjà pu suffire amplement à ce qu'elle décide de s'en débarrasser, elle ne voulait plus garder la moindre chose venant de celui par la faute de qui elle avait tout perdu.

Ouvrant sa fenêtre, elle laissa le vent lui arracher ce qui serait probablement la seule trace matérielle qui subsistait des derniers moments de bonheur vécus par la jeune fille dont le dernier sourire rayonnant avait paru tellement insupportable à la chimiste…

Dansant et virevoltant au gré des bourrasques qui se la disputait comme des jeunes hommes fougueux se serait disputés la plus belle cavalière du bal auquel ils étaient conviés, la photographie tournoya dans les airs, exposant aux regards qui aurait pu la saisir au vol l'inscription qui figurait sur son dos et que n'avait pas remarqué la dernière personne à l'avoir tenue entre ses mains.

« Pour ma petite sœur… Si jamais la tristesse menace de t'envahir à nouveau, rappelle-toi de ce sourire… »

Shiho ferma les yeux, mais l'image de cette personne qu'elle ne voulait plus revoir et de ce sourire qui semblait tourner en dérision son désespoir continua de tourbillonner dans son esprit.

Comment cette maudite photographie s'était-elle retrouvé au fond de sa poche, Est-ce que c'est Akai qui l'y avait glissé pendant qu'ils étaient entrelacés dans cette ruelle ? Sa sœur aussi aurait eu de nombreuses occasions au cours de la journée qui venait de s'écouler… Cela aurait été tout à fait son genre de procéder de cette manière, elle l'avait déjà fait au cours de leurs rencontres précédentes. Une façon de la forcer à accepter un cadeau qu'elle aurait refusé si elle lui avait proposé directement… Mais Akemi ne lui aurait jamais offert un cliché qui faisait honte à ce point là à sa profession… Non, cela ne pouvait être qu'Akai…

Akemi… Malgré tous ses efforts pour l'oublier, elle finissait toujours par absorber le cours des pensées de sa petite sœur…

Ouvrant les yeux pour que le paysage sordide des rues de New York occulte le flot de souvenirs qui l'envahissait, la chimiste eut la surprise de constater que ce visage familier continuait de lui faire face.

Mais le regard qu'il lui renvoyait ne contenait pas l'ombre d'un reproche comme c'était le cas lorsqu'il lui était apparu quand elle avait fermé les yeux dans cette voiture. Il n'exprimait pas la moindre tristesse ni la moindre incompréhension non plus, la seule chose qu'elle pouvait distinguer au fond de ses yeux identiques aux siens était de l'affection et de la sollicitude.

« Est-ce que tu va mieux, Ai ? »

En un instant, cette unique syllabe par laquelle elle avait achevé sa question avait suffit à dissiper l'illusion. N'ayant plus la force de prononcer un seul mot, Haibara acquiesça silencieusement à Ran.

« Tant mieux… Conan s'inquiétait beaucoup pour toi, dès qu'il est rentré, il s'est précipité dans ta chambre pour te voir mais je lui aie dit que tu avais encore besoin de repos. Vraiment… Le professeur aurait quand même pu me prévenir qu'il partait une semaine au lieu de te laisser seule dans cette maison… C'est une chance que Conan soit rentré plus tôt que prévu de son séjour chez ses parents et qu'il soit passé chez lui, sinon personne ne se serait rendu compte que tu étais tombé malade à ce point et…. »

La jeune femme secoua la tête d'un air soucieux pour chasser de son esprit l'éventualité funeste qu'elle semblait avoir imaginé.

« Rassure-toi, Ai, lorsqu'il sera de retour, je m'arrangerais pour lui faire passer l'envie d'avoir un comportement aussi irresponsable à l'avenir. »

La chimiste frissonna à la pensée de ce qui attendait le pauvre savant. Si Kudo n'arrivait pas à lui trouver une excuse valable pour une négligence dont il n'était pas coupable, il risquait bien d'être le prochain à demeurer alitée plusieurs jours d'affilée dans cette chambre…

« Je t'ai préparé de la soupe. Conan m'a dit que ce soir, cela ferait trois jours que tu n'as rien avalé. Fais un effort et prend en un peu, sinon ton état pourrait s'aggraver… »

Si la fillette n'était pas sûre que son estomac puisse supporter l'ingestion du moindre aliment, elle n'avait pas non plus le cœur à refuser.

Aussi commença-t-elle à essayer de se redresser pour pouvoir prendre le repas qui lui était offert. Voyant qu'elle était trop épuisée pour y arriver toute seule, Ran posa le bol de soupe qu'elle tenait dans ses mains sur sa table de chevet avant d'aller aider la petite malade. Après avoir disposé ses oreillers de manière à ce qu'elle puise s'appuyer sans trop d'inconfort sur le montant du lit, la garde-malade improvisée s'assit à côté d'elle et lui tendit la soupe.

Après avoir murmuré un remerciement timide d'une voix inaudible, la chimiste commença à saisir entre ses doigts la cuillère qui émergeait du bol, mais elle la reposa l'instant d'après… Ses mains tremblaient tellement qu'avant de porter l'ustensile jusqu'à ses lèvres, elle aurait renversé la totalité de son contenu sur ses draps. Comprenant instantanément ses difficultés, Ran s'en empara avant de la porter doucement à sa bouche.

« Mon Dieu… Si jamais elle me dit d'ouvrir la bouche et de faire « Ah » ou pire, si elle a recours à la métaphore du petit avion, je sens que… »

Mais la jeune femme ne semblant pas adopter avec elle l'attitude d'une mère poule donnant la béquée à un de ses nourrissons, sa patiente finit par accepter l'aide qu'elle lui proposait. Le fait d'en être réduite à être incapable de se nourrir seule restait humiliant mais l'expression compréhensive de celle qui l'assistait rendait la corvée à peu près supportable.

La chimiste ne savait pas si elle devait attribuer cela au fait que la température du repas était trop élevée ou bien si elle devait l'imputer à une hypersensibilité causée par son état, mais le résultat restait le même, le liquide était brûlant. Se retenant pour ne pas le recracher par réflexe sur celle qui lui avait préparé, elle se força à l'avaler. Grand mal lui en pris, les souffrances occasionnées par le liquide se frayant un chemin douloureux jusqu'à son estomac la firent toussoter en se prenant la gorge à deux mains. Elle eut à peine reprît son souffle qu'elle s'empressa de boire goulûment au verre d'eau que lui présenta immédiatement Ran.

Décidément… Les choses s'étaient presque déroulées de la même façon lorsqu'elle avait essayé de déguster le bouillon que la lycéenne lui avait préparé la dernière fois qu'elle était tombée malade. Soit elle s'était montrée particulièrement cruelle avec un marchand de soupe populaire dans une autre vie, soit elle plaignait beaucoup les futurs enfants de la cuisinière quand ils seraient dans la même situation qu'elle…

A moins que la chaleur qui se dégageait de celle qui prenait soin d'elle soit trop intense pour elle qui en avait été privée la majeure partie de sa vie…

Lorsque l'amie d'enfance de Shinichi essaya avec un air guère entreprenant de lui proposer une autre cuillerée de soupe, la chimiste secoua la tête avec une expression désolée. Sans insister, Ran reposa le repas sur la table de chevet avant de se tourner de nouveau vers la malade qui s'était mise à grelotter de froid.

« Est-ce que ma vie se réduira toujours à ce dilemme ? Me brûler les ailes en succombant à la tentation de me réchauffer à la sollicitude des autres ou mourir de froid en m'efforçant d'en rester éloignée le plus possible ? »

Sans perdre de temps, Ran s'empara d'une veste de laine posée sur la chaise à côté du lit et entreprît d'en revêtir son occupante avant de la serrer contre elle.

Haibara tressaillit à ce contact, cela lui rappelait… Sa sœur faisait la même chose quand elles vivaient encore ensemble… Après que… Et avant…

Non, elle ne devait pas se rappeler, suffisamment de souvenirs étaient revenu la hanter ces derniers temps…

Mais malgré les sentiments douloureux et tendres que sa mémoire associait à ce quelle était en train de vivre, elle ne fit aucune tentative pour se dégager.

Apercevant que la porte de la chambre était entrouverte, et que Kudo se tenait dans son embrasure à les regarder, la scientifique manqua de verser des larmes, non plus de tristesse mais de rage, face à l'expression mi-attendrie, mi-moqueuse du détective.

Miséricorde, il se pouvait même qu'il ait assisté à la scène du repas…

Comme si elle avait senti la honte submerger celle qu'elle serrait contre elle comme s'il s'agissait de sa petite sœur, Ran se tourna vers Conan.

« Oh, ne te moque pas d'elle, Conan. Après tout, j'ai fait exactement la même chose avec toi quand tu es tombée malade le mois dernier, tu avais même insisté pour que je te lise des histoires jusqu'à ce que tu t'endormes… »

L'air faussement innocent du détective fit place à une expression horrifiée devant les paroles de son amie d'enfance et le sourire sarcastique qu'elles avaient fait naître chez celle qu'elle serrait toujours dans ses bras.

Bon, inutile d'essayer de se justifier auprès d'elle en expliquant qu'il avait fait cela non pas parce qu'il avait fini par retomber réellement en enfance mais uniquement parce qu'il n'avait pas pu résister à l'air attendrie de Ran quand elle s'était occupée de lui… Jusqu'à la fin de sa vie, sa plus cruelle ennemie après Gin allait garder cette bombe à retardement de côté, patiemment, jusqu'au jour où elle prendrait un malin plaisir à s'en servir contre lui avec une expression qui serait tout sauf candide.

« Ran, est ce que tu pourrais me laisser seule avec elle quelques minutes ? »

Baissant les yeux vers sa protégée, la jeune femme la vit acquiescer, aussi se décida-t-elle à sortir de la pièce, non sans se pencher une dernière fois vers Conan pour lui chuchoter quelque chose.

« Conan, ne vas pas profiter de son état pour te livrer à des distractions que tes parents réprouveraient sûrement autant que moi. »

Le petit détective rougit jusqu'aux oreilles.

« Ran, comment peux-tu penser que.. ? »

« Je me rappelle vaguement que Shinichi avait quelques petites choses à se reprocher à ce niveau là quand il avait ton âge, et tu lui ressemble beaucoup… Et puis, depuis que Mitsuhiko m'a dit qu'il avait peur que tu essaye de séduire les deux plus jolies filles de sa classe… »

« Ran, tu sais très bien que… »

« Tututut, tu es parfois tellement en avance sur ton âge que je me dis qu'il vaut mieux que je fasse de mon mieux pour te donner une bonne éducation… Sinon, tu pourrais bien finir comme certains détectives de ma connaissance et ta mère ne t'a pas confié à moi pour que je permette ça… Alors essaye de me prouver que j'ai tort de me méfier, petit Don Juan. »

Oh splendide, voilà qu'elle s'était mise en tête de lui éviter de finir comme le détective Mouri…Comme si la possibilité pouvait seulement être envisagé…

Quoique, elle avait bien employé le pluriel en parlant de détective, se pourrait-il qu'elle recommence à avoir de sérieux soupçons sur l'absence de Shinichi ?

Décidément, il fallait que tout cette affaire se termine au plus vite…D'autant que…

Un frisson lui parcourut l'échine quand il pris conscience que celle qui avait manqué de peu d'être sa petite amie et bien plus encore venait de commencer à essayer de prendre en charge son éducation sexuelle… Bonté divine ! Il pouvait ajouter une autre excellente raison de trouver la formule du poison au plus vite à sa longue liste. Il n'osait pas imaginer ce qui ne manquerait pas de finir par se passer si d'autres années s'écoulaient en plus de celle qu'il venait de vivre…

Et de quelles frasques était-il censé avoir été coupable quand il avait l'âge qu'il paraissait avoir en ce moment ?

« Shinichi, il y a certains mystères qu'il ne vaut mieux pas essayer de résoudre… »

Acquiesçant avec un soupir de résignation à la petite voix qui venait de résonner dans son esprit, le détective s'installa sur la chaise à côté du lit pour faire face à la chimiste.

« Qu'est ce que tu as été lui raconter pour la convaincre, Kudo ? »

« Je lui ai juste dit que l'ami du professeur qui devait s'occuper de toi en son absence avait eu un empêchement de dernière minute, qu'il n'avait pas pu le prévenir avant son départ et que, comme j'étais rentré plus tôt que prévu, j'ai pu m'apercevoir juste à temps que tu avais contracté une forte fièvre… »

« Je vois… J'imagine donc qu'elle va vouloir rester ici jusqu'au retour du professeur ? »

Le détective eut un air gênée.

« Eh bien, elle est en vacance jusqu'à la semaine prochaine justement et… Quand je lui aie demandé de m'aider…Enfin… Bon, oui… »

« Je vois. Eh bien, j'imagine que puisque je l'ai sous la main pour une semaine, je pourrais en profiter pour lui demander de me donner quelques précisions sur le comportement quotidien de mon cobaye préféré. Après tout, elle passe plus de temps avec toi que moi. »

Les yeux de Conan se plissèrent en une expression méfiante.

« Des précisions sur quoi ? »

« Par exemple… Est-ce que tu t'es mis à sucer ton pouce quand tu t'es endormie à la fin de son histoire ? »

Se retenant de se précipiter dehors pour se jeter dans la première rivière venue et mettre ainsi fin à son calvaire, le détective se contenta d'adresser un regard noir à la chimiste.

« C'est un coup bas… »

« Quoi ? Mes motivations sont d'ordre scientifique, je voudrais savoir si le rajeunissement dont tu es victime pouvait amener certains comportements hérités de la petite enfance à se manifester de nouveau malgré l'âge mental du sujet. »

L'air faussement sérieux de la chimiste quand elle prononça ses mots fût loin de le convaincre.

« Haibara, je n'ai plus sucé mon pouce depuis l'âge de trois ans… »

« Merci, Kudo. Quand je serais d'humeur maussade, je n'aurais qu'à me remémorer l'image si attendrissante que tu viens de me faire imaginer. »

Le détective manqua de tomber à la renverse, anéanti, quand il se rendit compte de ce qu'il venait de lui dire.

« S'il te reste encore assez de dignité pour ne pas demeurer dans un stade catatonique jusqu'à la fin de tes jours, aurais-tu la bonté de me dire pourquoi tu as pris le risque de l'impliquer ? Est-ce que tu te rends compte que si elle commence à avoir des soupçons sur mon âge réel, elle pourrait très bien se rappeler que j'étais comme par hasard absente durant la seule période où Shinichi Kudo était de retour en chair et en os, et à partir de là… Elle est peut-être un peu trop naïve à mon goût mais elle est loin d'être idiote, Kudo, et dans mon état, je risque d'avoir du mal à faire illusion longtemps devant elle. »

Le détective finit par faire face au regard légèrement accusateur de la scientifique.

« Je devais m'absenter pendant au moins une journée, et je ne pouvais pas te laisser seule pendant tout ce temps donc… »

« T'absenter ? Pour faire quoi ? »

Pour toute réponse, le détective se baissa vers le cartable d'écolier qu'il avait posé devant sa chaise et en extirpa quelque chose qu'il tendit à la chimiste.

Examinant d'un air intrigué le livre qu'elle tenait entre les mains, Haibara entrepris de le feuilleter… avant d'écarquiller les yeux devant son contenu.

Il s'agissait d'un album de photographies, mais c'était avant tout les moments qui étaient immortalisés sur la pellicule qui bouleversèrent l'état d'esprit de la fillette. Le livre qui était ouvert devant elle contenait des traces de chacune des étapes importantes de sa vie, depuis sa naissance jusqu'à…

« Où… Comment est-ce que tu as pu… »

« Tu te rappelle de cet appartement loué par ta sœur en prévision de ta fuite ? Fort heureusement, à l'époque où tu y passaient tes coups de téléphone, le professeur avait raccordé le système téléphonique de la maison à l'une de ses inventions qu'il mettait au point pour moi. Un ordinateur capable de retrouver instantanément une adresse à partir d'un simple numéro de téléphone… Celle de l'appartement était encore dans sa banque de données. »

« Tu y es retournée ? Tu as pris ce risque…pour moi ? »

Le détective eut un sourire face à l'air éperdue de celle qui avait vraiment l'air d'une petite fille à cet instant. Oui, une petite fille qui venait d'ouvrir son cadeau de Noël et n'osait pas croire à ce qu'elle voyait.

« Oui… »

« M…mais quand j'y étais allée avant…mon départ du syndicat, il n'y avait pas… »

« je ne l'ai pas trouvé dans l'appartement, il a été ravagé par un incendie juste après que tu as arrêté d'y téléphoner… Je ne sais pas si c'était un accident ou bien… »

Le silence de quelques instants fût plus éloquent que tout les euphémismes qu'il aurait pu employer pour décrire ses soupçons.

« Enfin, toujours est-il que j'ai mené ma petite enquête auprès du voisinage pour savoir si quelque chose avait survécu… C'est de cette façon que j'ai découvert qu'avant sa disparition, elle s'était liée d'amitié avec un vieux photographe à la retraite qui habitait en face de chez elle. Elle lui avait confié un travail avant de partir, confectionner cet album à partir des photographies qu'elle lui laissait et ne le remettre qu'à elle ou bien à l'autre jeune fille qui y figurait… Je suppose qu'il était absent au moment où tu es venue… »

« Et il t'a remis cet album sans discuter ? »

Devait-il lui dire ce qui s'était passé ? Que le vieillard avait réduit à néant la fausse identité qu'il lui avait donné en lui brandissant une coupure de journal d'un air sceptique, un article relatant le suicide de Masami Hirota… Il avait fait le rapprochement avec sa voisine, et il avait aussi fait le rapprochement avec le petit garçon anéanti qui figurait à côté de la morte sur la photographie illustrant l'article…

C'était une chance qu'il se soit montré suffisamment paranoïaque vis-à-vis de la police pour garder le silence sur cette affaire… D'ailleurs, son excentricité lui avait peut-être sauvé la vie. Conan avait pris très au sérieux ses diatribes méfiantes contre ses maudites organisations secrètes se dissimulant dans l'ombre et complotant pour cacher au monde entier la vérité sur l'invasion extra-terrestre qui se préparait en secret depuis les années 70 et qui avaient éliminé son amie parce qu'elle avait tout découvert… Ce vieillard avait peut-être une vision...légèrement décalée de la réalité, mais il lui avait tout de même prouvé qu'il possédait encore une certaine présence d'esprit.

« On les connaîs comme le loup blanc ceux là, petit… Ceux qui connaissent leur existence croient qu'ils protègent la terre contre la racaille de l'univers mais la vérité, c'est qu'ils sont leurs complices… Ouais, j'te dis qu'y faut s'en méfier si on veut sauver le monde… Les p'tits gars avec qui je suit en contact sur internet me l'ont dit… They're dressed in black… Même s'ils ont essayé de me laver le cerveau avec la maudite musique de rap qu'ils ont joint dans leur mail, je crois qu'ils m'ont dit une partie de la vérité pour endormir ma méfiance… D'ailleurs, tu savais que Yoko Ono était des leurs ? Comme j'te dit et aussi Elvis… Fin bref, j'te dit que je les ait vu tourner autour de son appartement peu de temps avant l'incendie… »

Non, il valait mieux ne rien révéler à Haibara s'il ne voulait pas lui causer plus de soucis que son état lui en donnait. Accessoirement, il aurait préféré mourir de la main de Gin que lui avouer qu'il avait fait une partie du voyage de retour à la maison du professeur avec un chapeau en papier d'aluminium censé « l'immuniser contre les petites lampes rouges qui effaçaient la mémoire quand ils appuyait dessus… » sur la tête…

Oui, il valait mieux qu'elle ignore les circonstances dans lesquelles ils avaient récupéré cet album.

Effleurant en tremblotant la dédicace en lettre argentée qui en ornait la première page, Haibara semblait de toutes façons s'en moquer éperdument.

Cette écriture, elle ressemblait trait pour trait à celle de sa sœur… Pas de doutes, même si c'était le vieillard qui avait du la reproduire tel quel, elle ne pouvait qu'en être l'auteur.

« Pour que tu te souvienne que notre passé n'est pas fait que de souffrances et pour que tu puisses garder une trace des évènements heureux que tu vivras dans ton avenir, même si je ne serait plus là pour les partager avec toi… »

Tout ces moments, si rares et si précieux, passés avec elle, maintenant elle était sûre de ne plus oublier… Refermant l'album, elle le serra doucement contre son cœur… Recevoir cela juste après ce qu'elle venait de revivre... Akemi…

Conan se retint de lui adresser la moindre parole ni de faire le moindre geste vers elle tandis que la chimiste s'était mise à sangloter. Il se contenta de lui adresser un sourire de compréhension. Il avait bien compris que si les remerciements qu'il avait cru entendre avaient été murmuré de manière quasi-inaudible, ce n'était pas en raison de son incapacité à reconnaître qu'elle avait une dette envers lui… De toute façon, il n'aurait jamais eu de meilleur gage de gratitude que cet air radieux qu'elle avait malgré ses larmes.

Ouvrant de nouveau le livre qui contenait le dernier message que lui avait adressé celle qu'elle venait de retrouver après l'avoir perdu une énième fois, la chimiste eût soudain un pincement au cœur en voyant l'une des photographies qui l'ornait… Elle y figurait avec sa sœur…dans les bras de ses parents qu'elle n'avait jamais eue la chance de vraiment connaître.

Sa gratitude s'effaçant instantanément face à l'inquiétude qu'elle ressentit, elle se retourna d'un air horrifié vers celui qui venait de lui rendre sa sœur.

« Kudo, j'espère que tu n'as pas… »

« Non, je ne les ai pas regardé… Tout comme je n'ai jamais écouté les enregistrements laissés par ta mère… Ses souvenirs, ils n'appartiennent qu'à toi, Haibara. »

Le détective se leva et commença à s'éloigner du lit pour sortir de la pièce.

« Mais si un jour, tu ressens le besoin de les partager avec quelqu'un… Alors je serais là pour ça, si tu n'as personne d'autres sous la main… »

Prenant le sourire qu'elle lui adressa pour un remerciement pour la compréhension dont il venait de faire preuve, Conan referma la porte de la chambre derrière lui pour la laisser seule avec cette sœur qu'elle venait de retrouver grâce à lui.

« S'il te plait, Akemi… Aide-moi à veiller sur elle… A défaut d'avoir pu te sauver ce jour là, j'ai pu au moins sauver le dernier message d'espoir que tu lui as laissé, alors… Aide-moi à ne pas commettre avec elle la même erreur que j'ai commise avec toi… Et avec Seiji… »

Mais ce qu'il ne pouvait pas voir, tandis qu'il avait adressé sa requête à Akemi, c'était la tristesse qui était revenu dans la pièce qu'il venait de quitter.

Haibara promena doucement son doigt sur la photographie qui lui faisait face, repensant en cet instant au dernier message qu'elle avait entendu de sa mère, ce message qu'elle n'avait pas pu écouter jusqu'au bout sans pour autant avoir le courage de l'effacer pour ne plus jamais avoir à l'entendre…

« Partager ces souvenirs avec toi, Kudo ? Mais si tu les connaissais vraiment, est-ce que tu pourrais me pardonner comme Akemi l'as fait ? D'ailleurs, l'aurait-elle fait si elle avait su toute la vérité ? Non, Kudo, cette boite de Pandore non plus, je ne te laisserais pas l'ouvrir… Son contenu est au moins aussi terrifiant que celui de l'autre… »