Je restais au chevet de Jacob des heures durant, tandis qu'Emmett veillait sur Sylane, inconsciente.

Peu à peu, les violents spasmes qui l'agitaient s'espacèrent, s'estompèrent, puis se turent et ses cris d'agonie cessèrent. Son visage désormais bien plus pâle, était débarrassé de toute crispation. Il était détendu, paisible. Je poussais un soupir. A présent, il était possible de le transporter.

Laissant Emmett s'occuper de mon ancienne compagne, je soulevais sans mal le jeune loup-garou vampire et quittais la maison pour le déposer dans la Mercédès. J'imaginais sans mal les questions auxquelles Edward aurait à répondre dès que nous serions assez près pour qu'il entende nos pensées. Après tout, le cas du Quileute était une première historique.

J'ouvris les yeux en ayant la bouche si pâteuse que j'avais l'impression de ne pas avoir bu depuis des jours. Je me redressais et regardais autour de moi, reconnaissant le salon des Cullen. Qu'est ce que je faisais ici ? Mon dernier souvenir réel était Sylane qui se penchait vers moi. Puis une épouvantable douleur qui avait duré un temps infini. Rien d'autre. C'était inquiétant. Pourquoi ne me souvenais-je pas ?

Je vis s'approcher les Cullen au grand complet. Ils faisaient des têtes bizarres, comme si j'étais une grenade dégoupillée prête à exploser.

- Qu'est ce qui se passe ? fis-je.

- Comment te sens-tu, Jacob ? demanda Carlisle sans répondre à ma question.

- Bien. Mais je crève de soif, répondis-je.

Ils s'entre-regardèrent et je vis l'armoire à glace –quel était son nom déjà ? Ah… Emmett- hocher la tête d'un air entendu.

- Mais qu'est ce qu'il y a à la fin ? fis-je, un peu agacé de leur silence.

- Viens, Jacob, me dit alors le médecin.

Je le suivis devant un miroir et je restais figé en découvrant mon reflet. C'était impossible… Cette peau pâle, ces yeux rouges cernés de noir ne pouvaient pas m'appartenir.

- C'est impossible… fis-je, ébahi.

- Oh si, fit Rosalie avec aigreur. Tu es comme nous maintenant, clébard.

Je manquais m'étrangler.

- Quoi ?

- Tu as été mordu par Sylane, expliqua Carlisle avec un regard de reproche pour sa « fille ». Et je n'ai pas eu le temps de… Son venin t'as transformé.

- Quoi ?

Je devais avoir l'air parfaitement idiot à répéter la même chose, mais l'information était tellement aberrante qu'elle refusait d'arriver jusqu'à mon cerveau.

- Tu es sourd en plus ? reprit la blonde qui refusait de lâcher le morceau.

- Lâche-moi, fis-je, soudain de mauvaise humeur. C'est quoi ce cirque ?

- On vient de te le dire, fit l'arm… Emmett.

- C'est impossible, réfutais-je. Ca ferait de moi…

- Comment expliques-tu ta tête actuelle alors ?

Je réfléchis intensément. Exercice difficile car j'avais l'impression d'avoir la cervelle en bouillie.

- Manque de sommeil.

La « mère », dont j'étais incapable de me souvenir du nom, pouffa à cette hypothèse.

- Essaye encore.

Mais j'avais beau chercher, je ne trouvais rien d'autre comme explication.

- OK, fis-je seulement.

Je rendais les armes. J'étais devenu un vampire. OK. C'était parfaitement dingue, mais soit…

Non en fait il m'était impossible d'accepter que je sois devenu… un buveur de sang. Boire du sang… à cette idée, tout mon être frémissait de dégoût… Enfin non, pour être exact, c'est mon mental qui frémissait de dégoût. En réalité, j'avais soif. Et il n'était pas bien difficile d'imaginer de quoi j'avais besoin pour l'étancher.

- Ca ira, Jacob, tenta de me rassurer Edward qui, comme toujours, avait lu mes pensées.

Je ne protestais même pas. Je n'en étais pas capable.

- Alice, va chercher ce qu'il faut, demanda le médecin à l'extralucide. Dans un gobelet opaque.

Elle hocha la tête et s'en fut.

Un gobelet opaque... pour que je ne vois pas son contenu. Intention très délicate, mais inutile puisque je savais. Elle revint un instant plus tard et plaça dans mes mains le verre dépoli. Malgré moi, je humais l'arôme de l'hémoglobine tiède, comme un connaisseur sent un bon vin avant de le déguster. Je ne me demandais même pas comment elle se l'était procurée. Je ne voulais pas savoir. Je ne voulais rien savoir.

- Vas-y doucement, me conseilla Emmett.

- Les premières gorgées seront sûrement difficiles, me prévint Jasper, mais ensuite tu vas t'y habituer.

J'avais tellement soif, que je ne tins aucun compte des conseils et engloutit une bonne moitié du verre, avant d'avoir envie de vomir.

- Je te l'avais bien dis, professa le blond.

- Mais le clébard n'écoute jamais rien, accusa sa « sœur ».

- Rosalie, ça suffit, fit alors la « mère ».

Un arrière goût métallique assez désagréable s'était installé dans ma bouche, mais comme je mourrais encore de soif, je passais outre et terminais l'épais liquide écarlate… avant d'en demander un second, car ma soif était toujours aussi vivace.

De nouveau, l'extralucide fut envoyée le remplir et je m'en emparais avec une avidité qui m'étonna moi-même. J'aurais dû être parfaitement rebuté, dégoûté, or, ce n'était plus le cas. Je continuais à boire, mais m'interrompit lorsque, sentant les regards toujours fixés sur moi, je demandais sèchement :

- Arrêtez de me regarder comme si j'étais une bombe sur le point de sauter. C'est quoi le problème ?

- Il va falloir que nous te disions certaines choses, me dit Carlisle.

- Ouais, rigola Emmett, tant que t'es dans de bonnes dispositions.

Alors, le médecin m'expliqua tout : la force brute des nouveau-nés, leurs yeux rouges, leur inextinguible soif de sang (humain de préférence), leur violence… J'écoutais en demandant comme tout ça pouvait s'appliquer à moi, parce que je me sentais parfaitement normal. Enfin en dehors du fait que j'avais les yeux d'un lapin russe et que je venais de boire un verre de sang.

C'est alors qu'une voix bien connue se fit entendre derrière nous.

- Que se passe-t-il ?

Je sursautais violemment, serrant malgré moi le verre dans ma main… qui, à ma grande surprise, explosa littéralement et envoya hémoglobine et fragments de verre broyé à la ronde sans que personne ne s'en préoccupe.

Wow, il avait parlé de force, mais je ne pensais pas que c'était à ce point là. Les autres s'étant tous retournés, je fis de même et je la vis. Sylane. Son regard de brume parcourut l'assemblée, puis tomba sur moi, sur mon visage très pâle sous le hâle naturel de ma peau, sur mes yeux rouges. Je la vis blêmir. Enfin pas exactement puisqu'elle ne le pouvait pas mais, étant donné l'expression qui s'afficha sur son visage de porcelaine, elle l'aurait fait si ça avait été possible.

- Non… murmura-t-elle, les yeux écarquillés, en secouant lentement la tête.

Elle avait seulement soufflé ce mot, mais, dans le silence ambiant, il avait semblé très bruyant.

- Qu'est ce que… qu'ai-je fais ? chuchota-t-elle de même, manifestement rongée de culpabilité.

Personne ne lui avait rien expliqué, mais elle avait comprit seule ce qui s'était produit.

- Pardon, Jacob… fit-elle alors. Je ne voulais pas… C'était… La Bête a… Je suis désolée. Tellement désolée…

J'écarquillais les yeux en l'entendant bafouiller comme ça. Pour un peu elle aurait éclaté en sanglots… Ca me retourna.

- Tu n'y es pour rien… Tu ne « la » contrôle pas… Je ne t'en veux pas…

C'était vrai. Je ne voulais pas être un vampure, mais je ne lui en voulais pas de l'être devenu à cause de sa morsure. J'étais incapable de lui en vouloir. Et puis elle avait l'air tellement… tellement… Je me levais et courus vers elle en fendant la foule des Cullen massés autour de moi, sans me rendre compte que ma vitesse aussi s'était accrue. Je la serrais dans mes bras, oublieux de ma nouvelle force et ne m'en rendis compte que lorsque je l'entendis dire « aïe ».

- Désolé… m'excusais-je en la lâchant. Je ne suis pas encore habitué.

- J'aurais préféré que tu n'aie pas à t'y habituer… répondit-elle. Je ne te cause que des ennuis.

- Ne dis pas de bêtises… la grondais-je.

- Et maintenant, regarde dans quel état tu es…

C'est alors que trois « minuscules détails » émergèrent dans mon esprit : pouvais-je encore me transformer ? Etais-je encore connecté à la meute ? Et si non, comment mes frères allaient-ils prendre ça ? Aïe aïe aïe…

Je tentais alors une transmutation… mais rien. J'essayais encore, mais sans succès. J'eu beau m'acharner pendant plusieurs minutes, rien ne se produisit. J'étais dans de beaux draps…

Mon désarroi dut se lire sur mon visage, car elle s'inquiéta aussitôt.

- Qu'y a-t-il ?

- Je… ne peux plus me transformer.

Un silence de plomb retomba sur la pièce.

- Je me doutais que quelque chose de ce genre se produirait, déclara alors Carlisle.

Je le fixais.

- Quoi ? Mais pourquoi n'en avoir rien dis ?

- Je n'avais aucune certitude, répondit-il. Tu es un cas d'école. Une première historique. Une contradiction vivante.

Génial... Quelle joie...

- Et maintenant je fais quoi ?

Le médecin secoua la tête.

- Je crains bien qu'il n'y ait rien à faire.

De mieux en mieux... Sam allait me tuer...

- C'est plutôt lui qui risque de mourir s'il s'attaque à toi maintenant, rétorqua Edward en écho à mes pensées.

Je ne réagis même pas à son intrusion. J'étais bien trop préoccupé. Comment expliquer ça à mes frères ? A Billy ?

- Tu ne peux pas retourner chez toi, dit de nouveau Edward.

- Il a raison, approuva Carlisle. Ce serait trop dangereux pour ton père. Tu risquerais d'être tenté.

Sous-entendu « tenté de boire son sang ». Il ne manquait vraiment plus que ça...

- Tu dois rester ici, Jacob. De cette façon, nous pourrons tous veiller sur toi.

Sous-entendu « veiller à ce que tu ne fasse pas de bêtises » quoi... Être sous la surveillance constante des Cullen... Mon rêve...

- D'ici quelques jours, nous t'apprendrons à chasser les animaux dont tu devras te nourrir, me dit Alice.

Ah oui, j'avais oublié ça. Ils étaient tous « végétariens ». Heureusement pour les habitants de Forks.

- Ca a quel goût ? m'entendis-je demander.

- Tu as déjà goûté du tofu ? demanda l'extralucide en retour.

Je hochais la tête. Ca n'avait pratiquement aucun goût et niveau texture, c'était loin d'être l'extase.

- Et bien c'est à peu près ça. Le sang animal a les pratiquement les mêmes propriétés nutritives que celui des humains, mais il est bien plus fade.

Je grimaçais. Du tofu liquide... Charmante perspective.

- Donc, ce que j'ai bu était...

- Du sang humain, oui, fit la « mère », dont le prénom (Esmé) venait de me revenir.

- J'avais fais des réserves de poches de sang à l'hôpital, pour Bella, expliqua Carlisle.

Ouf, je préférais ça. Avide de savoir, je poursuivis le feu nourri de mes questions.

- Mais pourquoi m'en avoir donné si je dois changer de régime sous peu ? N'aurait-il pas été plus simple de m'en donner directement ?

- Non, décréta le médecin, catégorique. Les nouveau-nés doivent vivre leurs premières heures avec du sang humain, car c'est le seul qui puisse véritablement étancher leur soif totalement et avec rapidité.

- Ah...

- Tu ne dois d'ailleurs plus avoir soif, non ? m'interrogea Alice.

Je n'y avais pas fait attention, avec tout ce qui s'était produit depuis, mais maintenant qu'elle m'y faisait penser, c'était effectivement le cas.

N'ayant plus entendu la voix de Sylane depuis un moment, je me tournais vers elle... mais elle n'était plus là.

- Où est Sylane ? demandais-je, surpris.

Mais la mine étonnée des Cullen me fit comprendre qu'ils n'en savaient rien, qu'ils n'avaient même pas remarqué sa disparition.

Craignant soudain une catastrophe, je me ruais à l'étage et la cherchais dans toutes les pièces. En vain.

- Elle est partie ! m'exclamais-je en dévalant les escaliers.

L'air chagrin de Carlisle, me fit comprendre qu'il soupçonnait quelque chose.

- Carlisle, tu sais quelque chose ? fis-je, me décidant à le tutoyer.

- Disons que je la connais assez pour savoir que...

- Que ? le pressais-je, au supplice.

- Les Volturi, dit soudain la voix d'Alice.

Nous nous tournâmes tous vers elle.

- Hein ? fis-je bêtement.

- Tu veux dire qu'elle est partie pour Volterra, malgré ce qu'Aro lui a fait ? fit le blondinet, incrédule.

- Oui... Elle est en route pour l'aéroport.

- Il faut l'en empêcher ! m'exclamais-je alors. Si elle y va... Non, pas à cause de moi !

- Elle y va justement parce qu'elle est la cause de ton nouvel état, m'expliqua alors Carlisle avec douceur. Comme je le craignais, elle est rongée par la culpabilité. C'est la première fois qu'elle transforme quelqu'un, qui ne l'a pas choisi et qui, de plus est, est son âme-soeur. C'est une situation très difficile à gérer. Et je parle en connaissance de cause.

- Mais c'est idiot ! Il faut l'arrêter !

Je les regardais tour à tour, attendant une réaction qui signalerait le départ collectif pour l'aéroport... mais aucun ne fit mine de bouger. Ils baissaient tous les bras ! Ca me mis hors de moi.

- Je croyais que vous teniez au moins un peu à elle ! Mais vous la laissez partir sans rien faire ! m'écriais-je, accusateur.

- Nous tenons tous beaucoup à elle, dit alors Esmé, mais Sylane n'est tenue de rester avec nous par aucune obligation. Elle est maîtresse de sa vie. Et si elle a choisi de partir, de quel droit nous y opposerions-nous ?

Alors là, les bras m'en tombaient. J'en restais bouche bée, la fixant comme si c'était la reine des idiotes, puis je me repris.

- Moi je n'ai aucune intention de la perdre. Je l'aime et je vais la chercher.

Ayant lâché cette bombe, je me précipitais hors de la villa avant qu'ils aient eu le temps de m'arrêter.

Mais je ne pus pas aller plus loin que quelques mètres. Là, devant moi et mes yeux rouge sang, se tenaient des loups. Sam et mes frères. Ils savaient.

J'étais coupé de la meute (je venais seulement de m'en rendre compte), mais je n'avais aucun mal à deviner leur pensée commune, à discerner l'accusation de trahison derrière leur colère sourde.

- Sam... commençais-je.

Comme pour mieux me faire sentir sa façon de penser, l'alpha se transforma et me fit face, sans rien dire. C'était presque pire que s'il avait hurlé. Je lisais le mot « traître » dans ses yeux posés sur mon nouvel état, aussi sûrement que s'il l'avait prononcé. Le silence s'éternisa, me paraissant des siècles, avant qu'il se décide à parler.

- Tu l'aimais donc au point de nous trahir pour rejoindre leur camp...

Oh là... Il croyait que... Non, je ne pouvais pas le laisser faire fausse route.

- Je n'ai pas choisi, me défendis-je, tout en ayant conscience d'accuser implicitement celle que j'aimais.

- Permet-moi d'en douter, dit alors Sam, impitoyable. Aucun de nous n'a oublié que tu lui avais déjà demandé de te mordre.

Arg… Ça, j'aurais du me douter que ça allait se retourner contre moi, étant donné qu'ils avaient tous eu accès à mes souvenirs.

- Visiblement, elle a fini par accéder à ta requête… reprit-il. Tu n'es plus des nôtres, Jacob. Tu n'es plus rien et nous allons tous t'oublier, comme si tu n'avais jamais fais partie de la meute.

Ses mots s'enfoncèrent dans mon cœur comme autant de couteaux. J'avais beau m'être préparé à leur réprobation, voir à leur haine… ces paroles étaient pires encore. Je perdais ma famille pour un fait dans lequel je n'étais pour rien.

- Si tu ne me crois pas, fis-je d'une voix douloureuse, la croirais-tu si elle te le disait elle-même ? Tu as choisi de lui accorder ta confiance…

- J'ai manifestement eu tort…

- Non. Et au fond de toi, tu le sais. Sylane n'a pas menti. Elle ne mentirait pas.

Un silence s'en suivi mais j'étais si concentré sur mon interlocuteur, que je ne remarquais pas que les Cullen étaient sortis à ma suite et observaient la scène.

- Il a raison, déclara alors Carlisle, me faisant sursauter. Il n'a pas choisi, mais Sylane non plus. C'est malgré elle qu'elle l'a mordu et transformé. Elle s'en est aperçue et s'est sentie tellement coupable qu'elle est partie.

Sam hocha la tête.

- Partie ?

- Oui, partie.

Je fixais la réaction de mon vis à vis, que je devinais partagé entre l'envie de dire « bon débarras », de dire que c'était stupide de se sauver pour échapper au poids de sa culpabilité et celle de me dire d'aller la chercher.

- Alors pourquoi l'avoir laissée partir ?

Il croyait que je l'avais fais exprès ? Il était dingue ou quoi ?

- Sam, je l'aime. Je ne l'aurais pas laissée partir. Elle s'est esquivée pendant que je posais des questions sur mon nouvel état. Quand je suis sorti et que je vous ai vu, nous venions juste de nous apercevoir de sa disparition. De plus, tu es très mal placé pour les leçons de morale, ajoutais-je durement.

- Quoi ?

- Il me semble que c'est à cause de toi qu'Emily et défigurée.

Ce rappel le suffoqua et je m'engouffrais dans la brèche sans lui laisser reprendre contenance.

- Tu ne voulais pas, Sylane non plus. Vous n'êtes ni l'un ni l'autre responsables d'un état de fait malheureux. Ca vous fait un point commun.

Je me tus, lui lui laissant le temps de digérer tout ça. Je le vis pâlir, puis se colorer, pour revenir à la normale.

- Tu as raison, finit-il par admettre. Je ne peux pas la blâmer pour quelque chose de similaire à ce que j'ai fais. Et tu n'es pas plus responsable qu'Emily. Je doute, en effet, que tu aie souhaité ce qui t'arrive. Néanmoins...

Il fit une pause et son regard se posa sur les Cullen, silencieux et immobiles derrière moi.

- Néanmoins, reprit-il, il ne nous est plus possible de te considérer comme l'un des nôtres, puisque tu n'es plus connecté à la meute et ne peux plus te transformer.

Ca, en effet, je l'avais compris, mais je préférais ce discours au précédent.

Sam se tut et, malgré l'odeur que nous devions dégager pour son odorat de loup, s'approcha de Carlisle. Son regard planté dans les yeux dorés du médecin, il resta coi, avant de reprendre la parole.

- Prenez soin de Jacob. Il est encore très jeune, tant en qualité de loup, que de... (il hésita, signe que le mot avait du mal à passer) vampire.

La recommandation fit sourire le chef du clan. Quand à moi, j'étais abasourdi qu'il dise une chose pareille, pour penser à protester. Puis, sans attendre, il se détourna, reprit sa forme lupine et disparut dans la forêt avec les autres.

Une nuit. La première que je passais dans mon nouvel état. La première d'une infinité où je ne dormirais pas.

Il s'était passé tellement de choses depuis mon réveil, que je devais faire le point. Assis seul sous le porche de la villa, baigné par la lumière de la lune, je laissais mes pensées vagabonder.

Malgré mon envie de partir à la poursuite de Sylane, je m'étais laissé convaincre de ne rien faire, d'attendre. Carlisle m'avait assuré que la suivre ne servirait à rien, que si elle avait décidé de partir, rien ni personne ne pourrait la retenir ou la faire changer d'avis. Il devait avoir raison. Après tout, il était celui qui la connaissait le mieux. Alors j'étais resté. Mais l'imaginer en compagnie de cet Aro qu'elle avait toujours fui, de ce vampire qui lui affligé le traitement qu'elle m'avait décrit... Pourquoi avait-elle choisi cette solution ? Quitte à partir... C'était incompréhensible. D'autant que là-bas, elle serait obligée de... changer de régime alimentaire. Et puis elle me manquait, alors j'avais émis l'idée d'aller voir Billy pour me changer les idées. Mais ils m'avaient tous fait comprendre que ce n'était plus possible, car c'était bien trop risqué pour lui. J'étais un nouveau-né et ne serais pas capable de contrôler ma soif en présence d'un humain, même s'il s'agissait de mon propre père.

Cette transformation involontaire provoquait une cassure définitive avec ma vie précédente. Genre « on efface tout et on recommence ». Sauf qu'il ne m'était pas possible de rayer de mes souvenirs tout ce qui avait constitué ma vie d'humain : mon père, mes amis, le lycée, les sorties, la vie à la réserve... Plus encore qu'être devenu ce que je détestais tant, c'était ça le plus difficile, le plus douloureux à accepter : que nous soyons tous vivants, mais que tout contact me soit à jamais interdit parce que 1) au mieux personne ne comprendrait/ne croirait cette histoire de dingue, au pire ils auraient peur et me fuiraient 2) même si ça ne se produisait pas, attiré par leur odeur et mu par la soif inextinguible des nouveau-nés, je risquais de les tuer.

Je soupirais lourdement et m'absorbais dans l'observation de mon décor. Depuis ma transformation, il me semblait que tous mes sens avaient gagné en acuité de façon exponentielle : je voyais chaque minuscule détail de ce qui m'entourait et ce à une distance énorme ; je sentais et étais capable de différencier la moindre odeur…

C'est alors qu'une substance au goût légèrement amer envahit ma bouche et je compris. Pour le moment, les deux gobelets de sang que j'avais avalés me suffisaient, mais j'étais conscient que l'effet serait de courte durée, car j'en avais absorbé trop peu pour être réellement rassasié. Je décroisais donc les jambes et me remis debout avec des gestes fluides et gracieux que je n'avais pas avant, puis entrais de nouveau dans la maison. Je n'avais pas envie de m'habituer au sang humain étant donné ce que Carlisle et Sylane m'avaient dit des effets, mais je savais aussi que je ne tiendrais pas plus de quelques heures avec ce que j'avais ingéré. Il allait falloir que j'apprenne à « chasser » en express.

11

Être ou ne pas être un vampire

Un mois, trois semaines, cinq jours et une poignée de minutes. C'était la durée écoulée depuis que j'étais un sang-froid. Le temps passait lentement lorsqu'on avait l'éternité pour le voir

Après avoir goûté le sang humain subtilisé par Carlisle à l'hôpital, il m'avait fallu avouer qu'Alice avait raison : celui des animaux était nourrissant, mais bien moins. Il était de plus beaucoup plus fade. Comme un plat que le cuisinier aurait oublié d'assaisonner. Pourtant, j'avais fini par m'y habituer, autant qu'il était possible de s'y accoutumer dans un si court laps de temps.

Chaque fois que je sortais pour une raison ou une autre, l'un des Cullen m'accompagnait. Ils ne me laissaient jamais sans surveillance, ce qui était un peu pénible, mais dont je ne pouvais les blâmer étant donné ce que je savais des nouveau-nés. Pourtant, je ne me sentais pas plein de cette violence caractéristique que Carlisle m'avait décrite. Hormis ce que je « mangeais » désormais et mes iris rouges, j'étais toujours ce bon vieux Jacob Black. Rien n'avait changé dans mon comportement.

Assis sur le canapé du salon, je tenais un livre ouvert dont, tout à mes pensées, je ne voyais pas vraiment les pages, quand une douleur fulgurante dans les bras me le fit lâcher. Avant que j'ai eu le temps de me demander ce qui se passait, une autre la remplaça dans une autre partie de mon corps, puis une autre encore. Malgré moi, je poussais un cri de souffrance qui alerta ma famille d'adoption.

- Jacob ? fit Carlisle, manifestement inquiet, en se précipitant près de moi, tandis que je me tordais de douleur sur le sol.

Je connaissais ça. Cette impression que chacun de mes os se disloquait et brûlait de l'intérieur m'était familière. Terrassé par la souffrance, je ne pus continuer à penser. Mon cerveau déconnecta tout et je sombrais dans l'inconscience.

Je rouvris les yeux un moment plus tard, tenaillé par une sérieuse envie... de pizza. Étant donné mon régime alimentaire de ces dernières semaines, c'était plus que curieux, mais je ne m'en inquiétais pas outre mesure.

- Comment te sens-tu, Ja...

Le médecin ne termina pas sa phrase et je me demandais pourquoi il me fixait soudain avec l'air de quelqu'un qui vient de voir un fantôme.

- Quoi ? m'enquis-je sans le moindre tact.

- Jacob, ta peau, tes yeux... fit-il seulement.

Je fronçais les sourcils et me levais pour aller jusqu'au miroir, avec l'impression confuse que mes mouvements avaient perdu leur récente fluidité et leur grâce. J'observais alors mon reflet... et écarquillais les yeux. Ma peau blafarde avait retrouvé le hâle prononcé qui était le sien avant ma transformation. Quand à mes iris, ils n'étaient plus rouge sang, mais n'avaient pas non plus retrouvé leur ancienne couleur noire. Ils étaient devenus dorés. De ce même doré qui caractérisait ceux des Cullen. Qu'est ce que ça voulait dire ?

- Carlisle, qu'est ce que... ça signifie, l'interrogeais-je finalement.

- Je n'en suis pas très sûr, répondit le médecin, pensif, en me fixant avec attention.

Je pouvais sentir les regards des autres Cullen sur moi, mais en l'occurence, je m'en fichais pas mal. Je voulais seulement une explication ration... -OK, pas rationnelle. C'était un mot qui ne pouvait pas s'appliquer à ma vie- une explication à ce qui se passait.

- Essaye de te tranformer, me suggéra le médecin.

Il était dingue. Je lui avais pourtant dis que je ne pouvais plus. Avait-il si peu de mémoire ?

- Sa mémoire est parfaite, fit Edward en écho à mes pensées. Si Carlisle te demande d'essayer, c'est qu'il a une bonne raison. Tu devrais le savoir.

Hum, pas faux. J'inspirais et enclenchais le processus... qui, cette fois, alla jusqu'à son terme. A quatre pattes poilues, je fixais l'assemblée de mes yeux de loup, incapable de comprendre par quel miracle j'avais récupéré mon pouvoir. Soudain, les pensées de la meute me parvinrent, en vrac et je poussais un gémissement en m'aplatissant sur le sol, le museau entre les pattes. Cette histoire était de plus en plus dingue...

Ne voulant rien avoir à expliquer à mes frères alors que j'en étais de toute façon incapable, je repris forme humaine. Nu. Hum, j'avais temporairement oublié ce problème qui se posait à chaque transformation. Comprenant ma détresse, Esmé se hâta d'aller chercher de quoi me couvrir et je m'empressais d'enfiler la chemise qu'elle me descendit. Et qui, bien que je sois de nouveau moi, ne sentait pas plus que quand j'étais vampire. Il y avait de quoi tourner dingue.

- Carlisle ? fis-je. Une explication ?

J'espérais vraiment qu'il en avait une. Il était la seule personne capable de me la fournir. Et j'avais besoin de comprendre.

- Je pense que tes gênes de loup sont responsables, déclara-t-il après un instant de réflexion qui me parut très long. Au départ, le poison de Sylane a été le plus puissant, réussissant à les occulter au point que tu aies perdu tes capacités de transformation. Mais le loup est génétiquement en toi. C'est une partie de toi que rien ne peut annihiler. Ca a pris un mois, mais ces gênes ont repris le dessus et ont neutralisé les effets du poison.

OK. L'explication était plausible. Logique, même. Cela dit, ça ne résolvait pas tous les mystères.

- Si je suis redevenu humain –et c'est forcément le cas puisque j'ai envie de pizza depuis mon réveil- pourquoi mes yeux…

- A mon sens, c'est parce que tu as passé un mois dans la peau de l'un des nôtres. Après tout, ce qui t'es arrivé n'est pas rien. Et comme tu t'es nourri de la même façon que nous, ton corps en a gardé l'empreinte de cette façon.

- Alors, ils vont rester de cette couleur ? m'enquis-je.

Non que je trouvais ça laid ou dérangeant. Ca faisait juste bizarre.

- Je l'ignore, répondit-il honnêtement.

L'avoir entendu mentionner Sylane me refit penser à elle. Où pouvait-elle bien être en ce moment ?

- Juste devant la maison, dit alors Edward sans que quiconque comprenne de quoi il s'agissait.

- De quoi tu parle ? l'interrogea alors Emmett, décidément aussi diplomate que moi.

- Sylane, expliqua patiemment son frère. Jacob se demandait où elle était, alors je répond : juste devant la maison.

A peine eût-il terminé son explication, que je me ruais à l'extérieur, trop heureux de la savoir revenue. J'avais tellement craint qu'elle ne revienne jamais !

Pourtant, je m'immobilisais à un mètre d'elle. Celle que j'aimais, mon âme sœur, ma moitié… était méconnaissable.

La première chose qui me frappa était sa maigreur. Elle était déjà très mince avant son départ, mais là, elle était… quasi squelettique. De larges cernes noirs lui mangeaient le visage, comme pour un humain qui n'aurait pas dormi depuis une semaine… sauf qu'elle ne pouvait pas dormir. Il devait y avoir une autre explication. Mais ce que j'aperçus immédiatement, ce fut la couleur de ses yeux. Ils étaient noirs, pourtant elle ne donnait pas l'impression de vouloir se nourrir. En fait, elle ne donnait aucune impression. On aurait dit… je ne sais pas… mais elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Qu'avait-il bien pu se passer ?

- Sylane… fis-je d'une voix que je n'espérais pas trop brisée par l'émotion.

- Jacob… souffla-t-elle, si bas que j'eu du mal à l'entendre.

Elle semblait si faible qu'elle allait sûrement s'effondrer… à moins qu'un coup de vent ne se charge de la faire chuter. Une boule se forma dans ma gorge et mon cœur se serra en la voyant comme ça, elle dont je me souvenais de la force, du courage, du cynisme… Tout cela semblait si loin de ce qu'elle était à présent.

- Que t'est-il arrivé ? lui demandais-je.

Mais elle ne répondit pas, car ses jambes venaient de se dérober sous elle. Carlisle s'était précipité vers elle pour la soutenir.

Cette fois, j'étais vraiment inquiet, mais comme elle ne semblait pas capable de parler réellement, ce fut Jasper qui m'expliqua.

- Elle n'a pas du boire depuis son départ. Elle souffre de l'équivalent de votre inanition. Ce qui explique son apparence et sa faiblesse.

Pas bu depuis… un mois ? J'écarquillais les yeux, ébahi. Mais elle était folle ! Pourquoi avait-elle fait une chose pareille ?

- Il faut qu'elle se nourrisse, reprit-il, mais elle est incapable de chasser même un lapin. Il va falloir que nous nous en chargions pour elle et que nous lui apportions le sang dont elle a besoin pour reprendre des forces. Mais cela va prendre des jours.

Des jours à la voir si faible, si malade… Car, malade, elle l'était, ça ne faisait aucun doute.

- Elle ne pourra s'expliquer que lorsqu'elle aura reprit suffisamment de forces.

J'étais faible. Très faible. Bien trop à mon goût, mais je ne pouvais m'en prendre qu'à moi. A mon arrivée devant la villa, j'avais seulement eu la force d'écouter les déductions –parfaitement justes- de Jasper sur mon état, avant de m'effondrer comme une poupée de chiffon dans les bras de Carlisle, qui s'était précipité. Le tout devant le regard ébahi et douloureux de Jacob. Regard qui, d'ailleurs, n'était plus rouge sang, mais doré, comme celui des Cullen.

Etendue sur le canapé du salon, je promenais un regard que je savais vide de toute expression sur la pièce. Je sentais le regard de Jacob qui ne me quittait pas, porteur de dizaines de questions auxquelles j'étais pour le moment incapable de répondre et j'en avais certainement autant à lui poser, sans pouvoir le faire. Parler m'était déjà très difficile, alors il valait mieux que je m'abstienne le temps de recouvrer un semblant de force. Et pour ça il fallait que je me nourrisse. Or j'étais dans l'incapacité de chasser. J'avais horreur de ça, mais il avait donc fallu que je laisse Edward, Carlisle et Emmett se charger de chasser pour moi. Je me sentais impuissante. J'étais impuissante. Je ne le supportais pas. J'en aurais serré les poings de rage si j'avais pu… mais ce n'était pas encore le cas et ne le serait pas avant plusieurs jours, le temps que mon organisme réapprenne ce que boire signifie.

Le silence régnait et j'entendais seulement le son de la respiration de mon âme sœur. Comment pouvait-il respirer, alors qu'il était censé être l'un des nôtres ? Je ne comprenais pas comment c'était possible puisque la dernière fois que je l'avais vu… j'abandonnais ces réflexions. Je n'étais pas en état même si je répugnais à me l'avouer.

Qu'est ce qui m'avait pris de faire ça ? Ca équivalait à un suicide, sauf que je ne pouvais pas mourir. La culpabilité pouvait vraiment faire faire n'importe quoi…

Incapable de lever le bras pour boire, j'avais dû me laisser nourrir, tantôt par Carlisle qui, sans me parler, me regardait avec une compassion désespérée –ce qui m'agaçait au plus haut point sans que je puisse réellement manifester mon mécontentement ; tantôt par Rosalie, qui semblait s'être prise d'une inexplicable affection pour moi ; tantôt par Jacob, qui avait lourdement insisté alors que nous savions tous combien la vue et l'odeur du sang le dégoûtaient.

Il fallut presque une semaine pour que je sois en état de boire seule et trois jours de plus pour que je réussisse à parler de nouveau. Ce n'était pas la grande forme, mais je me sentais bien mieux, aussi me levais-je tant bien que mal.

J'avais à peine fais quelques pas, que Carlisle déboula comme une fusée.

- Sylane ! Tu dois rester allongée ! me gourmanda-t-il comme une enfant. Tu es loin d'être remise !

- Je suis assez âgée pour juger de ce que je dois faire ou non, répliquais-je très sèchement.

C'était mal le remercier de ses soins et de son inquiétude mais, pour moi qui étais si indépendante, être à ce point entourée et choyée était insupportable. Je m'étais laissée faire jusqu'ici, parce que je n'avais physiquement pas assez récupéré, mais cela suffisait et ils devaient le comprendre. Tous.

- Aurais-je entendu la voix douce et aimable de notre grande sœur ? se moqua Emmett en apparaissant à son tour dans le salon.

Mais je n'étais pas d'humeur à supporter ses sarcasmes.

- La ferme ! aboyais-je vulgairement de mon ton le plus revêche (celui qui décourageait aussitôt de poursuivre sur sa lancée).

- Que se passe-t-il ? questionna à son tour Esmé, qui venait d'entrer.

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase de ma mauvaise humeur.

- Mais bon sang, on n'est donc jamais tranquille dans cette fichue villa ?! explosais-je en français, sans me soucier de qui pouvait me comprendre ou non. Vous ne pouvez pas comprendre que j'ai besoin d'être seule ?!

Mon exclamation avait coupé la parole à Carlisle qui s'apprêtait à répondre à son épouse et le cri, ainsi que le changement de langue, acheva d'ameuter le reste de la maisonnée.

Malheureusement pour moi, il fallait bien davantage qu'une phrase acerbe pour faire taire mon infatigable « petit » frère.

- Ouuuuh, Louise-Marjorie s'énerve, attention, fit-il, sarcastique.

Entendre prononcer mon vieux prénom, surtout sur ce ton, me fit sortir de mes gonds et je me ruais sur lui. J'étais consciente que c'était précisément ce qu'il voulait en me provoquant de la sorte, mais ce rappel de ma vie passée était de trop. Je ne le supportais pas.

Malgré notre évidente différence de gabarit, je le renversais aidée de mon élan et nous tombâmes sur le sol du salon, sous le regard ahuri des autres. Nous avions commencé à échanger une collection conséquente de coups divers et variés, lorsque Rosalie se décida à réagir.

- Emmett ça suffit ! Laisse Sylane tranquille ! s'exclama-t-elle.

Mais son compagnon semblait attendre cette confrontation avec moi depuis trop longtemps pour l'écouter et nous poursuivîmes un moment encore, avant que Carlisle ne nous sépare.

L'affrontement n'avait pas duré plus de deux minutes mais, si nous avions été humains, ce court laps de temps aurait suffit à ce que nous soyons, au mieux couverts de bleus, au pire que nous ayons des côtes fêlées ou brisées.

- Emmett, tu es pire qu'un enfant ! l'accusa Rosalie, en colère.

- Ca va, ya pas mort d'homme, rigola mon colosse de frère. Regarde la, elle est échevelée, c'est tout. Relax, Rose.

Je levais les yeux au ciel. Emmett était vraiment le flegme incarné. S'en était parfaitement horripilant.

- Non, intervint Carlisle, mais je te rappelle que Sylane se remet tout juste d'un très long jeûne.

Il eût la bonne grâce de paraître embarrassé et j'en profitais pour lui asséner un dernier coup, en plein sur le plexus solaire.

La surprise, alliée à la force que j'y avais mis, le cloua sur place quelques secondes.

- Ca cest pour l'utilisation de ce stupide prénom, grondais-je entre mes dents.

- Bon, dites... fit une voix derrière nous.

Nous nous retournâmes dans un ensemble parfait et mes yeux croisèrent le regard doré de Jacob, réveillant mes questions.

- Si vous avez fini de vous taper dessus, reprit-il en s'approchant, ce serait bien qu'on ait enfin l'explication de tout ça.

Ces derniers mots s'adressaient à moi. Je savais que je ne pouvais plus retarder mon récit. Le moment était venu.

- Je suppose qu'Alice vous a révélé que mon intention était d'aller trouver les Volturi, fis-je en regardant cette dernière.

Comme elle hochait la tête en guise d'assentiment, je poursuivis.

- C'était en effet mon projet. Mais arrivée en Italie, j'ai finalement renoncé. Aller vivre avec eux, signifiait boire uniquement du sang humain et vivre continuellement avec la Bête. Je ne m'en sentais pas le courage. Mais je ne voulais pas revenir non plus après ce que j'avais fais à Jacob...

- C'était totalement idiot ! s'exclama alors celui-ci. Tu n'étais...

Je ne le laissais pas poursuivre et, en fronçant les sourcils, j'enchaînais comme si je n'avais pas été interrompue.

- Craignant que les Volturi n'aient eu vent de ma présence, je me dissimulais dans un souterrain que j'avais repéré. Je savais que je n'y trouverais aucun animal dont je pourrais boire le sang, mais ça me semblait un bien faible prix à payer pour expier.

Un murmure parcourut l'assistance, mais nul ne me coupa la parole. Je croisais seulement le regard compréhensif de Carlisle.

- J'y suis restée presque trois semaines, sans bouger ni sortir. J'avais si soif, qu'il me semblait qu'un feu était en permanence allumé dans ma gorge. Et sentir, de temp à autre, l'arôme des humains qui passaient à proximité, n'arrangeait pas les choses, bien au contraire, puisque je devais lutter contre moi-même et contre la Bête.

- C'est du masochisme, commenta de nouveau Jacob.

Je le fusillais du regard et continuais.

- Mais il n'y avait pas que la soif qui était insupportable. Une semaine après mon départ d'ici, j'ai constaté que je me sentais... incomplète. Comme si une part de moi-même était restée là. Ce qui était le cas.

En prononçant ces mots, je regardais mon âme sœur, avec un regard qui avait perdu sa sécheresse de l'instant précédent.

- Je me suis interrogée de nombreuses heures pour tenter de comprendre ce qui expliquait ce phénomène. Il a rapidement fallu me rendre à l'évidence... (je regardais alors Jacob et achevais en m'adressant à lui seul) Tu me manquais. Étrangement, je ne suis entière que lorsque tu es près de moi. Et il ne peut y avoir qu'une raison à ça...

Je le vis retenir son souffle, suspendu à mes lèvres, attendant des paroles que j'avais du mal à prononcer car elles n'avaient plus franchi mes lèvres depuis un siècle. Depuis Carlisle.

Le silence s'éternisa tandis que je cherchais en moi le courage de dire les mots. Mais c'était si difficile... Après l'abandon du médecin, j'étais certaine de ne plus jamais réussir à éprouver quoi que ce soit. Il m'avait fallu me faire à l'idée qu'un très jeune homme, presque un enfant, avait changé cela.

- Je t'...

Je m'interrompis. Je n'y arrivais pas. Et cela n'avait rien à voir avec la foule qui nous observait. Cela faisait juste bien trop longtemps. Ca ne pouvait pas venir si facilement. Je secouais la tête en le fixant, l'air de dire « désolée, je ne peux pas le dire ». heureusement, il avait compris et me vint en aide d'une façon à laquelle je ne m'attendais pas.

- Moi aussi, Sylane. Et pourtant, j'ai eu du mal à me l'avouer vu ce que tu es et ce que je suis. Mais c'est vrai.

Un sourire se dessina sur mes lèvres en l'entendant. Léger car, depuis longtemps, je ne savais plus sourire réellement.

Derrière l'indien, je vis le sourire ravi de mon ancien compagnon. A croire qu'il n'attendait que cette nouvelle.

12

Il est de retour

- Qu'est ce qu'elle a ?

Mon regard venait de se poser sur Alice, qui s'était soudain figée, le regard dans le vague.

N'ayant jamais été témoin de l'une de ses visions, je l'observais sans comprendre.

- Que vois-tu ? lui demanda Jasper, tendu.

Un silence suivit sa question. A présent, neuf paires d'yeux étaient fixés sur elle, attendant l'annonce d'une catastrophe imminente.

- Aro, répondit-elle après un long moment, d'une voix lointaine qui ne semblait pas être la sienne.

A ce nom honni, je sursautais presque et l'observais avec davantage d'attention.

- Malgré les précautions que Sylane a prises pour se cacher, il a quand même appris sa venue. Il n'a pas renoncé. Il la veut toujours et il va venir la reprendre.

Je serrais les dents. C'était hors de question. Cette fois, je ne le suivrais pas. Il devait comprendre que, tout Volturi, tout Ancien qu'il était, il ne pouvait pas toujours tout obtenir. Aucun chantage ne m'obligerait à...

Je fus coupée dans mes résolutions, par la voix d'Alice, qui ajoutait :

- Il sera accompagné de... Lucius.

Ce nom m'évoqua aussitôt un visage angélique, encadré de magnifiques cheveux bruns mi-longs ; de superbes yeux noisette et un sourire irrésistible. Le don de Lucius me revint en mémoire. Il était efficace. Très efficace. Et à eux deux, ils formaient un tandem hautement dangereux. Malheureusement... je n'avais pas encore récupéré toutes mes forces et je savais que je ne sortirais pas vainqueur d'un affrontement avec eux. Si je me confrontais à eux maintenant, sans être en pleine possession de toutes mes capacités, ils m'auraient. Il y avait forcément une autre solution...

- Nous allons nous opposer à eux, décréta alors Edward, en écho à mes pensées en consultant son père du regard.

- Il a raison, l'approuva ce dernier. Tu ne sera pas seule face à eux.

Je secouais la tête.

- Non, je ne peux pas vous demander...

- Tu ne nous demande rien, me coupa alors Esmé d'un ton tendre mais ferme. Tu fais partie de la famille, Sylane. Et nous protégeons notre famille.

- Je serais là moi aussi, déclara alors Jacob, dont, pour le coup, j'avais presque oublié la présence.

- Hors de question, fis-je, catégorique. Je refuse que tu t'expose.

- Hé, tu n'as aucun moyen de m'en empêcher. Cet enfoiré essaye de me piquer ma gonz... hum... de t'enlever à moi, se reprit-il, alors ne me demande pas de rester les bras croisés et d'attendre que ça se passe.

- Et Jacob fait également partie de la famille à présent, ajouta Carlisle pour river le clou.

J'ouvris la bouche, puis la refermais et finis par marmonner dans ma langue maternelle, qu'ils étaient tous timbrés.

- On dirait qu'on a gagné une bataille ! rigola alors Emmett.

- Comment ça ? l'interrogea son père.

- On a réussi à clouer le bec à Sylane !

La plaisanterie provoqua un éclat de rire général, qui dissipa toute tension.

C'était vrai. Je faisais partie de la famille. Mais c'était pour cette raison que je ne voulais pas les mêler à ça. Cela étant, comme l'avait souligné mon âme sœur, je n'avais aucun moyen de les empêcher de me venir en aide.

Je l'avais laissée partir, mais, en réalité, j'étais incapable de faire une croix sur elle. Ses yeux couleur de brume me hantaient inexplicablement. Elle m'obsédait au point que je n'arrivais à m'intéresser à rien d'autre et que je rendais tout le monde fou à force d'en parler.

- Elle est presque tombée dans tes bras une fois, me fit remarquer Lucius, qui se trouvait non loin. Cela peut se reproduire.

Mais je n'en étais pas aussi certain que lui.

- Justement, objectais-je. C'est parce que cela a déjà failli se produire une fois, qu'elle se méfiera. De plus, ils la protégeront tous.

- Aie confiance, en toi et en moi, m'enjoignit-il d'une voix assurée.

Il avait raison. Je n'avais aucune raison de craindre le moindre échec. Après tout, j'étais presque arrivé à mes fins la fois précédente et, sans l'intervention de dernière minute des Cullen, Sylane Alris serait déjà mienne. Il était dommage que je n'ai pas su plus tôt qu'elle se trouvait si proche de moi. Il aurait alors été aisé de la convaincre de se joindre à nous, puisqu'elle semblait être venue pour cela au départ. J'ignorais ce qui l'avait fait reculer au dernier moment, mais, comme je ne m'étais pas caché que c'était elle que je voulais, j'espérais que ce n'était pas la perspective de se retrouver avec moi.

Sulpicia n'avait fait aucun commentaire à propos de ce désir évident que j'avais, d'une autre qu'elle. Comme à son habitude, elle était restée silencieuse et de marbre. Parfois, cela m'agaçait, mais je devais bien avouer qu'en l'occurence, sa totale indifférence m'arrangeait particulièrement. Elle m'ôtait ainsi tout soupçon de culpabilité qui aurait éventuellement pu apparaître aux tréfonds de moi. Ainsi, tacitement « absout » par ma compagne, j'allais pouvoir me consacrer à la traque de l'objet de ma convoitise.

En repartant pour les États-Unis, je n'avais pas plus de plan que la dernière fois. En échafauder un se serait révélé une perte de temps, Puisqu'Edward l'aurait immédiatement éventé. J'avais seulement confiance dans le don de persuasion de Lucius. Et puis, il me fallait bien avouer qu'il était d'une beauté exceptionnelle, même pour l'un des nôtres. L'expérience m'avait maintes fois prouvé, qu'un visage avenant suffisait bien souvent à vaincre sans bataille les plus récalcitrantes des femmes. Je ne doutais pas que les femelles du clan Cullen succomberaient également, même si elles étaient en couple depuis des décennies. Et lorsqu'elles seraient sous son charme, il pourrait leur faire faire ce qu'il voudrait -ou, en l'occurrence, ce que je voudrais. Présenter un front commun à leurs mâles pour empêcher Sylane de les rejoindre, par exemple. Jamais les inoffensifs Cullen ne prendraient le risque de blesser leurs compagnes en tentant de la récupérer par la force. Leur sens de la famille et de l'éthique, transmis par le pacifique Carlisle, était bien trop élevé. Et, malgré ce qui s'était produit à la précédente tentative, il n'était pas si aisé de briser le pouvoir du don de Lucius.

Bien sûr, on m'avait rapporté le ridicule entichement de Sylane pour un loup, mais un adolescent n'était pas bien à craindre, surtout s'il était isolé et surtout pour nous. Il ne représenterait pas un problème. Se débarrasser de lui serait un jeu d'enfant.

POV Jacob

Alice avait mis toute la maison en bran-le-bas de combat dès qu'elle avait vu arriver Volturi. D'après elle, il ne s'agissait plus que de minutes avant qu'il ne rapplique.

Je me frottais les mains. J'allais enfin rencontrer cette ordure qui avait fait tant de mal à ma bien-aimée Sylane et si l'occasion m'en était donnée...

- Tu ne fera aucune sottise du genre, Jacob, m'avertit sèchement Edward. La situation est assez difficile et compliquée, pour que les chiens ne nous causent pas d'ennuis supplémentaires.

La répartie fusa alors, coupante et glaciale.

- Je te saurais gré de ménager tes épithètes lorsque tu t'adresse à lui, lâcha Sylane.

Étonné par la formulation plus que par son intervention, je la fixais. Depuis que je la connaissais, c'était bien la première fois qu'elle s'exprimait dans des termes aussi... désuets. Comme à son époque.

J'adressais seulement une grimace ironique à mon détracteur, genre « laisse tomber, minable »... qui m'envoya en retour un regard qui voulait dire « elle ne te protègera pas toujours. et ce jour-là, nous réglerons nos comptes ». Je le fixais style « j'y compte bien » et notre querelle muette s'arrêta, car Jasper tentait de nous organiser en semblant de groupe coordonné. Il avait l'air de s'y connaître en bastons, le blondinet. Tant mieux. Au moins, le combat ressemblerait à quelque chose de construit. Je me surpris à rire intérieurement. Vu notre préparation, j'avais l'impression qu'on allait au moins refaire une petite bataille de Waterloo. Mais en fait, étant donné qu'on défiait quand même leur grand manitou, ça devait être un peu ça.

Mon regard dériva de Jasper, sur Carlisle. Le pacifique Carlisle, qui avait tellement horreur de la violence. J'avais beaucoup de mal à l'imaginer en combattant, prenant part à une guerre miniature. Je supposais qu'il prenait sur lui pour cela et ne l'en admirais que plus.

Je fus tiré de mes réflexions, par l'arrivée, face à nous, de deux hommes. Enfin, deux vampires si j'en jugeais par leurs prunelles rouge sang. Je fixais le plus âgé des deux. C'était ça le puissant Aro Volturi ? Mince, je m'attendais à plus impressionnant.

Je me trouvais à la droite de Sylane, au milieu des Cullen placés en ligne. A ma droite, se trouvaient Edward, Bella (que nous n'avions pas réussi à dissuader de s'en mêler), Carlisle et Esmé (que j'avais également le plus grand mal à imaginer en combattante étant donné sa gentillesse). A la gauche de ma bien-aimée, avaient pris place Rosalie et Emmett, ainsi qu'Alice et Jasper. Tous prêts à bondir à la moindre alerte.

- Une telle foule pour nous accueillir, fit Aro d'une voix onctueuse qui me donna envie de vomir. N'est ce pas quelque peu ostentatoire ?

- Nous savons parfaitement pourquoi tu es là, répliqua fermement Carlisle. E t personne ne te laissera faire car, s'en prendre à l'un de nous, c'est s'en prendre à toute la famille.

- Mais nous ne voulons de mal à personne, intervint alors celui qui l'accompagnait. Est-ce un mal que souhaiter avoir à son côté une personne chère à notre coeur ?

- Ne nous prend pas pour des idiots, rétorqua alors Emmett. On sait très bien qu'Aro n'aime que le pouvoir.

Je pensais que Volturi allait réagir à l'accusation, mais il n'en fit rien.

- Qu'en pensez-vous, gentes dames ? continua la deuxième type en regardant les femmes.

Alors, quelque part dans ma tête, le mot « danger » clignota comme un néon géant. J'avais le pressentiment que ce mec était dangereux et la suite ne me détrompa pas : à l'exception de Bella, elles hochèrent toutes la tête, provoquant les exclamations ébahies et horrifiées de leurs compagnon (moi inclus).

- Sylane, tu sais que ta place est parmi nous, au côté d'Aro, poursuivit le type de sa voix hypnotique, comme s'il n'entendait rien. Tu sais que tu seras plus appréciée à Volterra que tu ne le seras jamais ici. Aro peut t'apporter tout ce dont tu rêve et qu'aucun de tes amis ne pourras jamais t'offrir. Une place t'attend près depuis longtemps. Viens, ajouta-t-il en tendant la main vers elle.

Il était gonflé ce type ! Il ne croyait quand même pas qu'elle allait... Je m'interompis en voyant Sylane se détourner de nous et avancer vers eux.

Réalisant ce qui se passait, je tentais de la retenir en l'attrappant par le bras de toutes mes forces. Mais je n'étais plus un vampire nouveau-né à la force herculéenne et elle m'échappa sans que j'y puisse rien.

- Sylane, non ! m'écriais-je pitoyablement, en espérant que ma voix briserait l'emprise de celle du vampire.

En vain. Prévoyant certainement notre réaction, le type s'adressa aux filles.

- Vous n'allez pas les laisser nous attaquer, n'est-ce pas, gentes dames ?

A peine eût-il prononcé ces mots, qu'Alice, Esmé et Rosalie quittèrent nos rangs à leur tour et vinrent se placer en bouclier devant le trio que constituaient maintenant Volturi, le mec malsain et ma Sylane, dont le regard vide, à l'instar de celui de ses soeurs, n'indiquait que trop qu'elle était envoûtée.

Nous étions mal. Très mal. Comment, en effet, pourrions-nous attaquer pour récupérer Sylane, si les femmes du clan (ces femmes que j'avais appris à apprécier en les côtoyant jour et nuit pendant un mois) faisaient barrage ? Je surpris alors entre les hommes de la famille, un regard de connivence qui n'augurait rien de bon puis, ahuri, les vis tous fondre sur le quintette. Ils étaient fous !

Heureusement, la soudaineté de la manœuvre joua en faveur des Cullen. Manifestement, le dangereux duo ne s'attendait pas à ce que leurs vis à vis attaquent. Ils devaient compter sur les indissolubles liens familiaux unissant les membres du clan adverse.

La scène qui suivit fut presque insoutenable à regarder : la frêle Alice se retrouva aux prises avec l'imposant Emmett, Blondie à lutter contre Carlisle, tandis que Jasper repoussait les assauts d'Esmé en tentant de ne pas lui faire de mal.

Quand à moi, malgré mon envie d'intervenir, j'essayais d'empêcher Bella d'aller leur prêter main forte, ou du moins, ce qu'elle imaginait comme étant main forte, mais qui ne pourrait que les gêner.

Profitant de la confusion, Edward se précipita vers Volturi. Je savais qu'il savait ne pas être de taille face à l'Ancien, plusieurs fois millénaire, mais devinais sans mal ce qu'il cherchait à faire. En effet, constatant que son maître était attaqué, le type bizarre s'en mêla, cherchant à séparer les belligérants. J'y vis le but véritable de la manœuvrer : tout le monde était occupé. J'avais le champ libre pour accéder à Sylane.

Malheureusement, c'était oublier un peu vite le don d'Aro. A peine eût-il touché Edward, qu'il sut quel était notre plan et, tandis que je me précipitais pour, la tirer par le bras en usant de toute ma force, il ordonna à son âme damnée :

- Lucius, arrête l'enfant ! Il ne doit pas partir avec elle ! Elle est mienne !

Aussitôt dit, aussitôt fait, le dénommé Lucius abandonna son maître, pour foncer vers nous. Je devais faire vite. Lui et son maître ne possédaient aucun talent offensif, je le savais. Ils devaient compter sur ce qu'ils considéraient comme la faiblesse des Cullen et s'étaient montrés trop sûrs d'eux, négligeant de se faire accompagner d'un des leurs à même de les protéger. Du coup, ils n'avaient pour eux que leur force et leur vitesse de vampires, rien d'autre. Ce qui nous donnait un certain avantage. Surtout que j'étais extrêmement rapide moi aussi.

Toujours sous le coup du sortilège généré par la voix du plus jeune des deux, ma bien-aimée me suivit comme un automate et je ne pus m'empêcher de me demander à quel moment elle et ses soeurs reprendraient leur libre-arbitre. Si je n'avais pas été aussi difficilement impressionnable, j'aurais trouvé cette situation effrayante.

Comprenant qu'elle était, pour le moment, incapable d'utiliser ses facultés, je me transformais et me glissais sous ses jambes pour la prendre sur mon dos et l'emmener au loin avant que Lucius ne nous atteigne. Le plus simple étant la réserve, car je savais que Sam ne m'en voudrais pas de ma décision.

- Tu as raison, Jacob ! Cours ! me cria Edward comme je m'élançais à pleine vitesse.

En quelques instants, la scène surréaliste se trouvait derrière nous et je m'efforçais de ne pas penser à son issue. Une seule chose comptait pour le moment : mettre Sylane hors de danger.

POV Carlisle

Du coin de l'oeil, je vis Jacob, sous sa forme de loup, emmener Sylane et le dénommé Lucius lui emboîter le pas de toute sa vitesse. Je compris alors que, l'auteur du « sortilège » au loin, nos compagnes redeviendraient rapidement elles-mêmes.

Je poursuivis donc ma lutte contre Rosalie encore quelques minutes, avant qu'elle ne s'immobilise. Elles se figèrent d'ailleurs toutes en même temps et posèrent sur nous un regard égaré. L'influence néfaste avait cessé.

- Que s'est-il passé ? interrogea alors mon adorable Esmé, toujours face à Jasper.

Celui-ci ne cacha pas son soulagement de ne plus être forcé de se battre contre sa mère et je compris immédiatement qu'elle n'avait aucun souvenir des dernières minutes. Je supposais donc qu'il en allait de même pour mes filles et entrepris de leur résumer la situation.

A la fin de mon récit, la consternation se peignit sur leurs traits.

- Je suis désolée, s'excusa mon épouse auprès de Jasper. Je ne...

- Je sais, la coupa doucement ce denier. Tu n'y es pour rien. Ce n'est pas toi la fautive...

Tandis qu'elle hochait la tête et cherchait refuge dans mes bras, je tournais la tête vers Aro, qui n'avait pas bougé.

- Te rends-tu compte de ce que tu es prêt à faire pour t'approprier une femme qui ne veut pas de toi ? lui dis-je. Ton plan est forcément voué à l'échec. Et quand bien même cela fonctionnerait, pense-tu que contraindre Sylane par ce genre d'artifice, la forcerait à rester près de toi ? Tu serais forcé de l'envoûter pour l'éternité, d'user indéfiniment du don de ton comparse, si tu voulais la garder. Tu sais qu'elle n'est pas de celles qui se laissent brider autrement que par ce type de subterfuge.

Comme il demeurait silencieux, ses prunelles rouge sang fixées sur l'endroit ou Lucius avait disparu, Edward ajouta :

- Si ton Lucius entre sur le territoire des chiens, je ne donne pas cher de sa peau. Ils ont éliminé Laurent, ils tueront également ton âme damnée et tu seras seul. Rends-toi à l'évidence, Aro, tu as perdu.

- Les loups l'apprécient et la défendront comme si elle était des leurs, ajouta Emmett. Comme nous-mêmes défendons les membres de notre famille.

- Tu peux tenter de lutter contre le destin, mais tu n'y parviendras pas plus que si tu tentais d'empêcher une tempête, renchérit Jasper.

- Jacob est l'âme soeur de Sylane, dit à son tour Esmé. Tu ne peux rien contre cela malgré ta maturité et ta puissance.

Je souris en constatant que nous présentions front commun, même au niveau de notre réflexion. Comme si nous étions les parties distinctes d'une même entité. Plus nous traversions d'épreuves, plus le lien qui nous unissait se renforçait, devenant indestructible au fil du temps.

POV Jacob

Au moment où je partais en courant, j'entendis le vampire italien faire de même et je me réjouis intérieurement à l'idée de la super bagarre que nous allions avoir... et de l'opportunité de trucider un autre buveur de sang que Laurent.

Étant donné notre vélocité respective, nous arrivâmes rapidement à La Push et l'imbécile nous y suivit sans se douter une seconde qu'il allait y perdre la vie. Dès mon arrivée, je contactais mes frères de meute, qui se précipitèrent.

Jacob, que se passe-t-il ? me demanda Sam mentalement..

Sylane était en danger. Je l'ai amenée ici pour la protéger, répondis-je de même.

D'après ce que j'ai vu, elle est capable de se protéger seule, objecta encore l'Alpha sur le même mode.

Pas cette fois. C'est une longue histoire, dis-je de la même façon.

Qui la poursuit ? interrogea alors Jared.

Un italien.

Un autre vampire ? demanda Quil.

Évidemment, quoi d'autre ?

Ils se pourchassent entre eux maintenant ? fit Paul. Marrant.

Paul... le réprimanda Sam, avant de me demander : Il est seul ?

Son maître est resté avec les Cullen.

Son maître ? releva Embry. Ca sonne bizarrement à notre époque.

Ouais mais je l'ai entendu l'appeller comme ça.

Peut-on supposer que les Cullen vont régler son compte à l'autre ?

Non. Il ne faut pas y compter. Cet Aro est un vieil ami de Carlisle, lequel refusera de l'attaquer.

Drôle d'ami, remarqua Seth.

Vous connaissez l'état d'esprit de Carlisle maintenant. Vous savez qu'il a horreur de la violence et qu'il n'aime pas se battre.

Bon, occupons-nous de celui qui est sur notre territoire, décida Sam. Tu nous raconteras les détails ensuite.

A notre grande déception, la bagarre tourna court. Comme je le savais déjà, Lucius n'avait pour lui que sa force et sa vitesse vampirique. Son don, qu'il tenta d'utiliser sur nous, était, à ma satisfaction, demeuré sans effet. Il se défendit un bon moment, usant de ses poings avec dextérité, mais nous étions nombreux et avions de sacrées mâchoires dont il ne pouvait ni se prévaloir, ni se prémunir. Il tomba après un dernier assaut commun et ce fut Paul, le plus sanguin d'entre nous, qui se chargea, avec une délectation visible qui m'écoeura, de l'étêter.

Tournant la tête vers Sylane, je remarquais alors qu'elle « revenait à elle » et je m'empressais de redevenir humain pour l'approcher.

- Sylane, tout va bien ? m'enquis-je, inquiet.

- Un peu étourdie, disons. Que s'est-il passé ?

Comprenant qu'elle n'avait aucun souvenir, je lui narrais tout, ce qui renseigna également mes frères.

- Il faut que j'y retourne maintenant que Lucius n'est plus, dit-elle.

- Ca ne servirait à rien, tu sais, objectais-je.

- Mais il reste Aro...

- Et tu sais aussi bien que moi -et même mieux-, que Carlisle refusera que tu tente quoi que ce soit contre lui, même s'il est responsable de tout.

- De plus, tu n'as rien à craindre pour les Cullen. Je suis persuadé qu'ils vont tous très bien, renchérit Sam, retransformé lui aussi.

Elle eût une moue dubitative, mais n'ajouta rien.

- Cela étant, il est plus sage pour toi de rester à La Push pour le moment, dis-je, tant que nous ignorons si le buveur de sang italien a renoncé ou non.

- Et comment comptez-vous le vérifier ? s'enquit-elle.

- D'une façon très simple, répondit Sam avant de crier : Seth, je sais que tu es là ! Arrive ici !

Normal qu'il appelle le môme étant donné son amitié illogique avec Edward. Le jeune Clearwater devait effectivement se trouver tout près car il arriva dans la minute.

- Oui ?

- Va voir les Cullen et reviens nous dire s'ils sont seuls ou non.

- J'y cours, fit-il en se précipitant.

Il revint quelques minutes plus tard, alors que Sylane tournait en rond et commençait à me donner un sérieux tournis.

- L'italien est parti, déclara-t-il en arrivant devant nous. Carlisle a réussi à le convaincre que ses tentatives pour obtenir Sylane étaient vouées à l'échec.

Elle se tourna vers lui.

- Il a réussi ? fit-elle, incrédule.

Seth hocha la tête.

- Mais ça n'a pas été sans mal apparemment. Il a dû faire preuve de beaucoup de persuasion.

- Voilà qui ne m'étonne guère de sa part. Donc, Aro a abandonné la partie ? Je suis tranquille ?

- Apparemment.

J'aurais voulu dire quelque chose à Seth. Je n'en eus pas l'occasion. Ma bien-aimée avait fondu sur moi pour m'embrasser et j'oubliais instantanément tout ce qui n'était pas elle. Plus rien d'autre ne comptait, que le contact dur et glacé de ses lèvres sur les miennes. Nous étions comme le feu et la glace... sauf que c'était le feu qui nous consumait tous les deux. Les autres durent le comprendre, car ils s'esquivèrent rapidement.

Elle me fit tomber à la renverse, mais je ne sentis ni le choc d'avoir heurté le sol en chutant de toute ma hauteur, ni celui de son corps à la dureté minéral sur le mien.

Et soudain, un truc totalement dingue –enfin encore plus dingue qu'un loup-garou épris d'une vampire- se produisit. Un truc tellement hallucinant, que je ne l'aurais pas cru si je ne l'avais pas vu moi-même : ma magnifique Sylane, si ardente, se métamorphosa. En l'espace de quelques secondes, c'était une splendide louve au soyeux pelage fauve, qui se penchait vers moi.

Ebahi, je la fixais sans comprendre, avec un air parfaitement idiot. J'avais envie de hurler. De hurler un mot. Non, pas un mot, un prénom. Le seul qui soit logique à cet instant, le seul dont le possesseur serait peut-être à même d'expliquer ce nouveau prodige. Carlisle !

Je fus interrompu dans mon ahurissement, par la voix de ma compagne lupine qui résonna dans ma tête.

Oh hé ! Un peu moins de bruit ! On ne s'entend plus penser, fit-elle, mécontente. Tu pourrais au moins te concentrer sur moi. C'est vexant.

Je sursautais mentalement.

Sylane, tu… tu n'as rien remarqué ?

De quoi parles-tu ?

Regarde tes mains.

Elle pencha sa belle tête fine et leva une patte.

Je la sentis tressaillir violemment, pendant que son cri de surprise mental m'étourdissait presque.

Aie pitié de moi. Calmes-toi, lui dis-je.

Qu'est ce que c'est que cette mauvaise blague ?

J'ai bien l'impression que ce n'en est pas une, rétorquais-je. D'un seul coup, tu t'es transformée en louve. Absolument renversante –dans tous les sens du terme- mais en louve.

C'est impossible ! s'exclama-t-elle, horrifiée.

Pas plus que moi en vampire, objectais-je. Même si j'avoue que là, ça me paraît totalement incompréhensible. Il faut aller voir Carlisle.

Dans cet état ?! s'effara-t-elle.

Précisément. Attend.

Je me transformais à mon tour, ce que je n'avais encore jamais fais devant elle et qu la surprit.

Comment fais-tu ça ?

C'est génétique. Viens, fis-je ne me mettant à courir vers la villa des Cullen.

POV Carlisle

Je sortis de la maison à la demande d'Edward, qui avait refusé de m'en expliquer la raison. Je vis alors arriver un loup bien familier, accompagner d'un autre qui ne l'était pas du tout.

- Un nouveau dans la meute, Jacob ? demandais-je.

Il laissa échapper un petit jappement, qui devait être un rire et regarda Edward, attendant qu'il traduise ses pensées en mots.

- Le second loup est une louve, me révéla mon fils.

- Une louve ? m'étonnais-je. Qui donc ?

- Sylane.

Un silence glacé retomba et je me tournais vers lui avec une lenteur extrême, les yeux écarquillés.

- Je te demande pardon ?

- La louve est Sylane, répéta Edward, tandis que la louve s'agitait.

- Mais c'est…

- Elle s'est transformée sans crier gare, au moment où ils allaient… (il s'interrompit et reprit autrement) Ni l'un ni l'autre ne comprennent ce qui se passe et ils aimeraient une explication, si toutefois tu peux la leur fournir.

Je le regardais encore un moment, puis tournais les yeux, cherchant à discerner dans le splendide animal qui accompagnait Jacob, des similitudes avec mon ancienne compagne, tout en essayant de me remettre suffisamment de ma stupéfaction pour commencer à réfléchir.

- Jacob, peux-tu… te retransformer, s'il te plait ? Il sera plus simple de comprendre la situation si je n'ai pas la retranscription par Edward.

Le loup regarda sa compagne, qui hocha vaguement la tête dans un geste tout à fait typique de Sylane et il redevint lui même en un instant.

- Bien, maintenant, explique-moi avec précision les circonstances qui ont précédé sa transformation.

Embarrassé, l'Indien passa une main derrière son crâne en rougissant.

- C'est une obligation ? Edward a bien résumé, tu sais.

Il avait l'air si gêné, que j'eu pitié de lui.

- Non en effet, c'est inutile, le rassurais-je avant d'observer de nouveau la louve qui ne cessait d'aller et venir nerveusement.

J'étais si préoccupé, que je n'avais même pas pris garde à ce que le reste de la famille nous avait rejoints.

Le silence s'éternisa, puis je me lançais :

- Je pense que tout viens de la morsure de Sylane. Si son venin, resté dans ton corps, a pu te transformer, il est probable que ton sang l'a… contaminée en quelque sorte.

Il sembla encaisser le choc, puis objecta :

- Mais ça fait plusieurs semaines. Pourquoi maintenant ?

- Il devait falloir un événement déclencheur.

- Quel activateur ?

- Dans ce cas et d'après tes dires, il s'agit du désir physique.

- Merde… l'entendis-je murmurer.

- Sylane veut savoir comment redevenir elle-même, intervint alors Edward.

Jacob ricanna.

- Tes traductions laissent toujours à désirer, on dirait « Ed », se moqua-t-il. Elle a dit « Comment virer cette saleté d'apparence ? »

- Le sens est le même, fit Edward en haussant les épaules.

- Et bien, dis-je à mon ancienne compagne, étant donné l'unicité de la situation, j'en suis réduit aux supputations, mais je pense qu'il suffirait tout simplement que tu te calme. A tous niveaux.

Un grondement sourd monta alors de la gorge de la louve, qui finit tout de même par s'asseoir sur son arrière-train.

Soudain, Jacob et Edward semblèrent vouloir la prévenir de quelque chose… mais trop tard. Sylane avait repris sa forme. Totalement nue.

Très gêné, je détournais la tête, tandis qu'Emmett s'exclamait :

- Une grande sœur vampire et loup-garou ! Géant ! On s'ennuie jamais avec toi !

- Emmett, la ferme ! aboya la concernée en retour, sans paraître embarrassée de sa tenue. Ca n'a rien de génial.

- Tu verras, quand tu seras habituée, tu apprécieras, lui dit l'Indien.

- J'espère bien ne pas avoir à m'y habituer, gromella-t-elle en en enfilant la robe qu'Esmé avait couru chercher et lui tendait.

- Tu n'auras peut-être pas le choix, ne pus-je m'empêcher d'objecter.

Aussitôt, tous les regards se tournèrent vers moi et je me hâtais d'expliquer.

- Encore une fois, je n'ai aucune certitude puisqu'aucun cas de ce genre n'existe parmi les nôtres, mais à mon sens, Jacob a pu évacuer ton venin, parce qu'il est un loup, génétiquement parlant ; à la différence de toi qui n'es pas génétiquement vampire. Et comme, techniquement, tu n'es pas vivante, ton corps n'a pas éliminé la « toxine » secrétée par le sang de Jacob que tu as ingéré et cela a créé ce phénomène. Tu va peut-être devoir vivre avec cette nouvelle faculté. Et apprendre à la contrôler.