Note : La chaleur va me tuer. Help. Courage à vous. J'en peux plus. Gluh.
~ 09 : Run away with me ~
Don't say yes, run away now,
I'll meet you when you're out,
Of the church at the back door,
Don't wait or say a single vow,
You need to hear me out,
And they said, "Speak now"
(Speak Now, Taylor Swift)
Pour la première fois, il ne craignait pas d'envisager que quelqu'un soit son âme sœur. Il ne craignait pas que Roxy soit la responsable des cicatrices fleurissant sur ses bras.
Parce que pour la première fois, il se sentait capable de l'aider. Si c'était pour elle, il se sentait capable de lutter face à tout ça.
- carcinoGeneticist [CG] a commencé à pester sur ectoBiologist [EB] à 02:29 –
[02:29] CG: PUISQUE TU L'AS SI BIEN SUPPLIÉ DURANT NOTRE DERNIÈRE CONVERSATION, ET QUE JE SUIS D'UNE MANSUÉTUDE À L'ÉPREUVE DE TOUT
[02:30] CG: J'AI DÉCIDÉ D'EXAUCER TON VOEU DE SIMPLE MORTEL ET DE VENIR ILLUMINER TA VIE PAR MA MAGNIFIQUE PRÉSENCE
[02:32] CG: MAINTENANT QUE TU ES INONDÉ DE LUMIÈRE ET BAIGNÉ PAR AUTRE CHOSE QUE TA CONNERIE, QU'AS-TU À DIRE POUR ÉGAYER CETTE CONVERSATION DE TON BLEU INSIPIDE, AVANT QUE JE NE DÉCIDE DE RETOURNER M'OCCUPER D'AUTRES CHOSES PLUS UTILES ET IMPORTANTES ?
[02:34] CG: OH, ENCULÉ
[02:35] CG: JE ME SUIS FAIT CHIER À VENIR TE PARLER PARCE QUE TU ME L'AVAIS DEMANDÉ, TU COMPTES RÉPONDRE UN JOUR, OU BIEN JE VAIS ME FAIRE FOUTRE TOUT DE SUITE BIEN PROFONDÉMENT ?
[02:35] EB: pardon pardon !
[02:35] EB: salut karkat !
[02:35] CG: ...
[02:35] CG: DIS MOI CE QUI ME RETIENT DE FERMER LA FENÊTRE, LÀ, TOUT DE SUITE.
[02:35] EB: tu as envie de me parler, peut-être ?
[02:35] CG: ...
[02:35] EB: et c'est cool de discuter avec moi !
[02:35] CG: ...
[02:36] EB: pas besoin de faire des point point point, on sait tous les deux que c'est vrai !
[02:36] CG: ERREUR : TU LE CROIS.
[02:36] CG: ENFIN, ADMETTONS.
[02:36] CG: QUE SE PASSE-T-IL DE BEAU EN CE MOMENT DANS TA MISÉRABLE VIE ?
[02:36] EB: pfff
[02:36] EB: j'adore ta façon de me demander si je vais bien
[02:36] CG: OUAIS, OUAIS
[02:36] CG: ACCOUCHE J'AI PAS TOUTE LA JOURNÉE.
[02:36] EB: héhé :B
[02:36] EB: ça va !
[02:36] EB: en fait il s'est même passé un truc trop cool ce soir !
[02:36] EB: et toi ?
[02:37] CG: WOAH, ATTENTION, IL S'EST PASSÉ UN TRUC PUTAIN DE *COOL* DANS LA VIE D'EGBERT
[02:37] CG: MAIS COMMENT LES FANS PEUVENT-ELLES ENCORE GARDER LEURS PETITES CULOTTES INTACTES DEVANT TANT DE SUSPENSE ?
[02:37] CG: VAS-Y, ACHÈVE-LES, ACHÈVE NOUS TOUS : DIS NOUS CE QU'EST CETTE CHOSE SI INCROYABLEMENT *COOL*
[02:37] CG: ON MEURT TOUS D'IMPATIENCE ICI
[02:37] EB: pas avant que tu répondes !
[02:37] CG: HEIN ?
[02:38] EB: je t'ai demandé comment toi tu allais ! je veux une réponse.
[02:38] EB: ici aussi, les fans sont en train de tomber sous le suspense, karkat !
[02:38] EB: fais attention ou tu vas tous les tuer !
[02:38] CG: T'EN AS PAS MARRE DE RACONTER QUE DES CONNERIES ?
[02:38] EB: je te rappelle que c'est toi qui l'aS dit le premier...
[02:38] CG: ... ...
[02:38] CG: PEU IMPORTE.
[02:38] EB: héhé :B
[02:40] EB: alors ?
[02:40] CG: OUAIS, OUAIS, TA GUEULE
[02:40] CG: J'IMAGINE QUE ÇA VA BIEN.
[02:40] EB: tu imagines ?
[02:40] CG: OUAIS
[02:40] CG: JE FAIS EN SORTE EN TOUT CAS.
[02:40] CG: JE SUIS BIEN OBLIGÉ, PERSONNE D'AUTRE NE LE FERA POUR MOI.
[02:40] EB: oh... bah dis pas ça
[02:40] EB: on est là pour toi !
[02:41] CG: ET QUI ÇA, J'AIMERAIS BIEN SAVOIR.
[02:41] EB: bah... tes amis ? ta famille ?
[02:41] EB: ton frère, non ?
[02:41] CG: PLUTOT CREVER QUE DE DEMADNER DE L'AIDE À CE DÉCÉRÉBRÉ PROFOND.
[02:41] EB: ..
[02:41] EB: et dave ?
[02:41] CG: MEME RÉPONSE.
[02:41] EB: bah... il y a moi, aussi !
[02:41] CG: TU T'ES BIEN REGARDÉ AVANT DE PARLER ?
[02:41] EB: ...
[02:41] EB: tu es pas très coopératif, karkitty !
[02:41] CG: …..
[02:42] CG: DONNE MOI UNE SEULE PUTAIN DE BONNE RAISON DE NE PAS BALANCER MON ORDI ET ME BARRER À HAWAII SUR LE CHAMP POUR NE PLUS JAMAIS VOIR TA GUEULE.
[02:42] EB: euh
[02:42] EB: tu aimes me parler parce que c'est marrant.
[02:43] EB: et puis, tu es toujours en suspense sur ce qu'il m'est arrivé de trop cool !
[02:43] CG: ... EH BIEN ALORS, VAS-Y, ACHÈVE MOI
[02:43] CG: DIS MOI CE QUI EST SI MERVEILLEUSEMENT PUTAIN DE *COOL* POUR QUE TU EN FASSES DANS TON CALEÇON À CE POINT
[02:44] EB: hé, laisse donc mes caleçons en dehors de ça !
[02:44] CG: ON VERRA. ALORS ?
[02:44] EB: eh bien, je crois que j'ai trouvé mon âme sœur !
[02:49] EB: karkat ?
[02:49] CG: POURQUOI TU ME DIS ÇA À MOI
[02:49] EB: euh bah, je sais pas ? j'avais envie de partager ça ?
[02:49] CG: ET C'EST BIEN SÛR À MOI QUE TU PENSES TOUT DE SUITE POUR PARTAGER CE GENRE D'INFORMATIONS PRIVÉES
[02:53] EB: eh bien...
[02:53] EB: oui ?
[02:53] EB: tu es un ami très important pour moi
[02:53] EB: quoi, j'aurais pas dû ?
[02:53] CG: NON
[02:53] CG: TU AS DAVE POUR PARLER DE CA.
[02:53] CG: OU LA FILLE CHEZ QUI TU ES EN CE MOMENT
[02:54] CG: OU BIEN JE SAIS PAS QUI D'AUTRE, TA FAMILLE, TES AUTRES AMIS
[02:54] CG: JE VOIS PAS POURQUOI TU AVAIS BESOIN DE VENIR ME PARLER DE ÇA À MOI
[02:55] EB: parce que j'avais envie de parler avec toi de tout ça, je viens de te le dire !
[02:56] EB: tu es important pour moi et j'avais envie de partager un peu de mon bonheur avec toi !
[02:56] CG: TU PEUX TE LE GARDER, TON BONHEUR
[02:56] EB: très bien, j'ai compris.
[02:56] EB: salut.
- ectoBiologist [EB] a cessé de pester sur carcinoGeneticist [CG] à 02:56 -
.oOo.
« John ?
- Mmmh ? »
Le jeune homme releva les yeux de sa 3DS, où il était en train de livrer un combat féroce contre un boss zombie particulièrement coriace. Un regard pétillant et inquiet le convainquit de mettre le jeu en pause au milieu de l'arène, pour refermer la console et se concentrer sur ce que Roxy semblait avoir à lui dire – et qui devait être plutôt important, au vu de la tête qu'elle faisait.
Une fois assurée d'avoir son attention, la jeune fille contourna le canapé pour venir s'asseoir en face de lui, imitant sa position, le dos appuyé contre l'accoudoir du sofa. Elle tergiversa quelques secondes, avant de prendre une profonde inspiration et de se lancer.
« Ce qu'il s'est passé hier soir… Hum. Dans la cuisine, je veux dire. »
John sentit ses lèvres s'étirer en un doux sourire – qu'il ne chercha pas à masquer.
Le simple souvenir de cette soirée, du baiser qu'ils avaient échangé et du moment qui avait suivi, alors qu'ils mangeaient en regardant un film, sans rien dire, suffisait à le rendre heureux jusqu'au bout des ongles. Il hocha la tête, montrant qu'il était attentif. Elle lui rendit son sourire, avant de continuer.
« Je… je ne sais pas ce que tu aimerais faire de tout ça, mais… Si tu le veux bien, j'aimerais… j'aimerais essayer ? Je veux dire, je pense que ça s'est vu, mais je n'ai pas trouvé mon âme sœur, et je sais que tu es venu ici pour chercher la tienne, et je me suis dit que peut-être, si tu le voulais bien et que tu étais d'accord, il serait peut-être possible qu'on envisage évent—
- Roxy. »
Sa voix lui paraissait bien plus calme qu'il ne l'était en réalité.
La jeune fille sursauta presque lorsque, en se penchant, il posa sa main sur la sienne, qui triturait le tissu de son pantalon.
John caressa doucement ses doigts.
« J'ai envie d'essayer, moi aussi. Très, très envie.
- Oh. »
Un instant.
Un silence.
Un sourire.
« Génial. »
Deux sourires.
Un mouvement, deux bras qui s'ouvrent. Une invitation.
Quelques secondes plus tard, la jeune fille était lovée dans ses bras, allongée contre lui dans le canapé. Et John se dit un instant que peu importe le monde autour de lui, il ne pouvait être plus heureux.
.oOo.
Plusieurs jours passèrent, alors qu'ils continuaient de vivre au rythme d'une insouciante tranquillité. Rose n'avait rien dit, mais John se doutait bien qu'elle était, d'une façon ou d'une autre, au courant de tout ce qui se passait entre eux. Peu de choses parvenaient à passer outre sa surveillance, en réalité. Et si John était persuadé qu'elle ne savait pas pour ses bras, c'était seulement parce qu'il savait qu'elle aurait préféré jeter sa discrétion aux orties depuis bien longtemps pour s'assurer que tout allait bien pour lui, si elle l'avait appris.
Les cicatrices…
Ces dernières, d'ailleurs, restaient très silencieuses en ce moment. Plus d'une semaine entière, s'il ne se trompait pas, s'était écoulée depuis qu'il avait dû se relever en pleine nuit pour soigner une nouvelle effusion. Les pansements étaient devenus quasiment inutiles, mais il préférait les garder, par précaution – au cas où ses manches se retrousseraient sans qu'il ne le veuille.
À vrai dire, il avait déjà songé à les montrer à Roxy. Mais quelque chose l'en empêchait, sans qu'il ne sache vraiment quoi. Lorsqu'il s'arrêtait pour y réfléchir, cependant, le jeune homme se retrouvait souvent à penser qu'il voulait simplement laisser à la jeune fille le temps de lui expliquer tout ça. À sa place, c'était ce qu'il aurait préféré aussi qu'on fasse pour lui.
Qu'on lui laisse le temps de s'ouvrir, de faire confiance à l'autre. Et si Roxy était vraiment celle faite pour lui, alors il voulait que tout se passe aussi bien que possible. Il voulait lui offrir l'occasion d'apprendre à lui faire confiance, parce qu'elle le souhaitait et pas parce qu'il partageait ses cicatrices et en avait déjà connaissance.
Ce fut au terme de ces réflexions, une après-midi alors qu'il regardait un film avec la jeune fille à moitié allongée contre lui, que John décida qu'il allait oublier les cicatrices pour un moment. Parce qu'il y avait de grandes chances pour que la personne à l'origine de ces marques se trouve entre ses bras, et que dans ce cas, tout ne pouvait aller, au pire, que très bien.
Il y veillerait, songea-t-il en serrant Roxy un peu plus fort contre lui, recueillant une étreinte en retour, et un baiser sur la joue.
.oOo.
Alors qu'elle aurait dû partir déjà quelques jours auparavant, Roxy rallongea son séjour pour rester encore un peu avec John. L'explication de l'âme sœur parut convaincre ses collaborateurs, qui ne s'opposèrent pas à sa demande plus que ça.
C'est ainsi que tous deux se retrouvèrent un soir, presque cinq semaines après l'arrivée de la jeune fille, dans le salon de Rose. Cette dernière était partie retrouver sa propre âme sœur, leur laissant la maison avec pour ordre de ne pas lui retourner tous les coussins comme ils en avaient l'habitude. C'était bien sûr du sarcasme – ils ne faisaient en général que regarder des films lorsqu'ils étaient dans le salon, goûtant à l'apaisante présence de l'autre, gardant des activités plus agitées pour leurs sorties en ville – mais ils avaient décidé de la prendre au mot.
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent à pousser tous les meubles dans différentes directions afin de dégager un grand espace au centre du salon. Tout ça pour… danser.
C'était Roxy qui avait lancé l'idée, et John n'avait pu que suivre, heureux en son for intérieur d'avoir appris les bases de certaines danses comme la valse – ou, plus classique, le slow – auprès de son père, qui tenait à ce qu'il soit un parfait gentleman. Le souvenir de cette époque, des premiers bals, et des rires durant les soirées avec Vriska, lui pinça légèrement la poitrine.
Il se demandait ce que devenait son ancienne petite amie.
Roxy eut tôt fait de le ramener à la réalité en lui secouant plusieurs CDs sous les yeux, lui demandant quelles seraient les meilleures musiques pour s'éclater, à son avis. Quittant ses pensées bien moroses, il se concentra sur elle, choisissant quelques pistes qui lui semblaient adéquates. Elle les programma – en ajoutant quelques autres au passage – grâce à la sono très performante de Rose et à ses milliers de boutons qui n'avaient aucun sens pour le brun, et leur petite fête put commencer.
Roxy avait programmé en premier les musiques les plus rapides, les faisant danser comme des petits fous, en chaussettes sur le parquet, des danses comme du rock presque acrobatique et du jazz moderne. En réalité, c'était plus Roxy qui dansait, visiblement très habituée à ce genre de mouvements, qu'elle avait dû répéter sur les pistes de diverses boites de nuit.
John, à ses côtés, se contentait de mouvements un peu moins flamboyants, voire même de simplement se « dandiner » (selon Roxy !) sur place. Il était déjà à bout de souffle au bout de la troisième musique, et se laissa donc tomber dans le canapé, poussé un peu plus loin.
Roxy vint le rejoindre quelques secondes plus tard seulement, alors que la musique mourrait pour laisser place à d'autres morceaux, plus lents. Elle s'affala sans grâce sur les coussins, l'écrasant à moitié, un rire secouant ses épaules.
« Alors, Egbert, on n'arrive même pas à suivre une frêle jeune fille sur la piste de danse ? En quoi es-tu fait, en gélatine de fantôme ? »
Il grommela, et tenta de la chatouiller de là où il était – mais elle était déjà en train de s'enfuir. Le temps qu'il la rejoigne, elle avait retiré le chandail qu'elle portait pour ne rester plus qu'en t-shirt, son teint rosi par la chaleur qu'elle ressentait. Il se dépêcha de fondre sur elle pour l'attraper par la taille.
Elle se débattit en gigotant et en riant.
« Tu vas voir si je suis pas capable de suivre ! Et toi, l'es-tu ? »
Lorsqu'il la relâcha, elle lui jeta une œillade pleine d'incompréhension. Il se contenta d'un sourire énigmatique, et rejoignit la sono pour avancer de quelques pistes sur le CD, en atteignant une dont il se rappelait encore le titre pour s'être de nombreuses fois exercé dessus, plusieurs années auparavant. Ses lèvres toujours étirées, il revint se planter au milieu de leur piste improvisée, et tendit la main à la jeune fille.
Cette dernière n'hésita qu'une demi-seconde avant de l'attraper.
Glissant une main sur sa taille, l'autre serrant doucement les doigts venus se loger dans sa paume, il rapprocha la demoiselle de lui – ce qui lui arracha un petit couinement surpris. Il attendit qu'elle agrippe son omoplate pour avancer d'un pas et amorcer une pirouette sur la droite.
Il fut assez surpris de se rendre compte qu'au bout de peut-être quatre ou cinq pirouettes, Roxy avait compris le truc et le suivait presque sans hésitation. Elle semblait vraiment douée dans le domaine de la danse, même de ces danses plus traditionnelles. À tel point qu'il put, sans autres formalités, plonger dans son regard et oublier un peu plus tout le reste du monde autour d'eux.
Un sourire vint colorer leur échange visuel – bien vite rejoint par un autre.
John se sentait bien, ici. Juste là, juste au creux de ces bras, avec une superbe femme entre les siens, qui lui souriait avec toute la douceur du monde. Il se sentait accepté, apprécié… aimé. Ça faisait tellement du bien. C'était différent de Vriska, bien sûr, mais n'était-ce pas, quelque part, normal ? Après tout, toutes les sortes d'amour étaient différentes.
Il n'aimait pas son père de la même manière qu'il aimait Rose, ou Vriska, ou même Dave… ou Roxy.
Une Roxy qui l'arracha à ces pensées presque métaphysiques en se haussant sur la pointe des pieds pour lui voler un baiser, se détachant de ses lèvres dès que la pirouette fut finie, avant qu'il ne puisse même réagir. Joueur, il lui rendit la politesse la pirouette d'après, et leur danse ne fut plus ensuite qu'un tourbillon de sourires, de baisers et de rires chuchotés.
Jusqu'à ce que son regard, emporté par la courbe d'une joue, d'un cou, ne glisse le long de ses épaules – de ses bras dénudés par l'absence du chandail, qu'elle avait enlevé quelques minutes auparavant.
Un poids glacé tomba dans l'estomac de John.
Ses bras.
Ses bras étaient vierges.
Sur l'instant, John faillit tout trébucher, s'arrêter, tomber. Il se reprit en une demi-seconde, faisant passer son accroc dans la danse pour une simple maladresse, cachant son trouble derrière un sourire désolé. Roxy ne parut pas s'en formaliser, se contentant de lui rendre son sourire.
Un instant, la pensée de tout arrêter, de s'expliquer là, tout de suite, lui traversa l'esprit.
Mais il ne put s'y résoudre.
Aussi égoïste que cela puisse paraître… John se sentait bien, avec Roxy. Et tant pis, si ce n'était pas elle, son âme sœur. Il continuerait à chercher cette dernière. Mais il pouvait bien profiter, encore une heure, encore une journée, encore un petit moment, de sa présence, de cette chaleur, de cette douceur qu'elle faisait naître dans sa poitrine.
Il lui dirait la vérité. Le lendemain, sûrement. Dans quelques heures. Un ou deux jours, au pire.
Mais juste pour une fois, juste pour cette fois… John avait envie, un peu, de se montrer égoïste.
.oOo.
Finalement, deux jours entiers passèrent, après cette soirée. Deux jours entiers où John tergiversa sans cesse, cherchant le bon moment, le bon endroit, la bonne façon d'avouer à Roxy ce qu'il savait.
Deux jours qu'il cherchait, également, un moyen d'esquiver les questions qui ne tarderaient certainement pas à fuser. Après tout, comment pouvait-il lui expliquer, après lui avoir assuré qu'il voulait essayer et qu'il sentait que c'était bien parti entre eux, qu'au final, elle n'était pas la bonne ? Comment lui dire qu'il en était sûr, alors qu'il ne pouvait pas lui montrer la preuve infaillible de ce qu'il avançait, tout ça parce que c'était caché sous ses manches et qu'il ne voulait pas divulguer le secret de cette âme sœur si bien dissimulée là, au loin, dehors ?
Comment ?
Il l'ignorait.
Et c'était cette ignorance qui le paralysait jusqu'au bout des ongles, le laissant profiter dans un égoïsme lâche et bouffé de remords jusqu'à la moelle de ces moments qu'il passait avec elle. Profiter de cette pause, de cette bulle dans sa recherche, dont il se délectait honteusement alors quelqu'un, dehors, là-bas, avait encore et toujours besoin de lui.
Certainement même plus que jamais, songeait-il parfois au vu du silence de ses bras.
Mais il ne savait pas quoi faire d'autre. Alors il continuait de chercher une solution tout en vivant avec Roxy autant qu'il le pouvait. Comme il était en train de le faire, en touillant avec adresse – ou pas – des pâtes dans une eau frémissante, écoutant Roxy lui raconter les frasques de deux de ses collègues, amoureux mais suffisamment aveugles pour ne pas le voir, même des années après.
« Et après ça, je leur ai fait comprendre que…
- Roxy, coupa-t-il, les sourcils froncés. Je ne sais pas si c'est une bonne idée de t'agiter avec un couteau dans les mains. Tu pourrais te…
- Relaaaax, Johnny Boy ! Je m'y connais en couteaux ! »
Il hocha la tête, circonspect, et en retourna à ses pâtes.
D'après ce qu'il avait compris, elle était plus douée avec une arme à feu dans les mains – un de ses meilleurs amis qui lui aurait appris – mais il ne se permettrait pas de juger. Peut-être était-elle réellement douée et le cachait-elle, comme certains de ses autres talents ? Allez savoir. Il retint donc ensemble un soupir et un sourire, et alla chercher la passoire dans l'un des placards du bas, ramenant tant qu'il y était les tomates à son amie gesticulante.
Il était en train de chercher le beurre dans le frigo lorsqu'il entendit un bruit qui lui donna envie de lever les yeux au ciel.
« Aoutch ! »
Se retournant, il commença à former un « je te l'avais bien dit », par simple automatisme, quand il croisa le regard rosé qu'il avait fini par apprendre à connaître. Un regard agrandi par la surprise, l'excitation, l'espoir et… une pointe de peur.
Lentement, il baissa les yeux vers les mains de Roxy – l'un de ses doigts était en train de saigner, mêlant le rouge sang à celui, plus clair, du jus de tomate.
Lentement, il déglutit, lançant un regard vers sa propre main, posée sur le bord du réfrigérateur.
Lentement, il sentit son cœur ralentir jusqu'à presque cesser de battre.
Au bout de quelques secondes, un soupir déçu envahit la cuisine.
Il eut envie de prendre Roxy dans ses bras, mais ses épaules tombantes, son air défait, tout en elle le questionnait sur la justesse de ce geste.
« Oh… »
Elle releva les yeux pour croiser son regard, la déception croisant un océan de regrets. Ses lèvres dessinèrent un sourire maladroit, qui se voulait réconfortant, mais n'en avait pas la saveur. Ses yeux roses tremblaient déjà d'eau contenue.
« C'est… dommage. C'était tellement chouette. J'aurais… j'aurais aimé que ça puisse se faire comme ça. Tu es quelqu'un d'extraordinaire, John. »
Elle eut raison de lui.
En deux pas, il avait traversé la cuisine pour la prendre dans ses bras, étouffant son couinement surpris au creux de son épaule. Il ne lui fallut qu'une demi-seconde pour la sentir lui rendre son étreinte de toutes ses forces, s'agrippant à ses omoplates. Il soupira dans la courbe de sa nuque, le cœur lourd de tous ces sentiments en pagaille.
« Tu es encore plus extraordinaire que moi, Roxy. J'aimerais tellement que ça puisse être toi.
- Moi aussi. Moi aussi… »
Ils restèrent longtemps comme ça, sans bouger, sans parler.
Juste à profiter de la présence de l'autre – une présence à laquelle ils ne pouvaient plus réellement rêver, qui n'était pas tout à fait la bonne, mais qui était tout ce qu'ils avaient sur le moment, tout ce dont ils avaient besoin pour l'instant.
« C'est la deuxième fois que je perds celle que je pensais être mon âme sœur dans une cuisine », marmonna-t-il, un peu amer.
Il sentit Roxy rire contre lui, ses mains dessinant des arabesques dans son dos du bout des doigts, déliant ses muscles noués par l'inquiétude qu'il avait entretenue ces derniers jours. Qu'il aurait aimé ne jamais voir se résoudre – pas de cette façon, en tout cas.
« Peut-être que tu finiras par trouver la bonne personne dans une cuisine aussi, qui sait ? »
Lorsqu'enfin, ils se séparèrent, John déposa un baiser sur la tempe de Roxy. Quelque part, il ne parvenait pas à être totalement triste de tout ça. Parce qu'il n'avait pas encore trouvé son âme sœur, mais il avait en revanche gagné une amie, une amie merveilleuse, sur qui il savait qu'il pourrait compter, à l'avenir. Avec cette pensée en tête, il lui lança d'une voix douce :
« Tu… tu me promets qu'on restera en contact ?
- Peut-être… Peut-être pas tout de suite. Mais à long terme, bien sûr. Tu comptais quand même pas te débarrasser de moi comme ça, Johnny boy ?
- Flûte. Démasqué ! »
Il récolta un coup de poing et un rire étranglé – qu'il partagea bien volontiers.
Le cœur un peu plus léger, les deux amis furent alors rappelés à leur diner par une odeur de brûlé un peu trop suspecte pour être de bon augure.
Ce soir-là, ils mangèrent des pizzas commandées.
.oOo.
Bien sûr, Rose le comprit presque instantanément.
Certainement à cause de sa tête, ou de celle de Roxy, ou de la façon dont ils se parlaient, dont ils se tenaient, ou même de la position de leurs livres sur la table basse, qui devait être en angle droit parfait avec les interactions cosmiques de Saturne et de Pluton, formant des connexion avec les ondes des multivers et lui chuchotant tous les secrets du monde à l'oreille. John ignorait quels étaient les secrets de son amie, mais il n'en fut que peu surpris, au final, et il accepta avec reconnaissance l'épaule qu'elle lui prêta alors.
Roxy resta encore deux jours avec eux, profitant un dernier moment de ce qu'elle avait appelé « des vacances hors du temps » en riant. Les adieux furent douloureux, mais la promesse de se retrouver plus tard sur pesterchum aida John à surmonter le soudain silence qui régnait dans la maison un peu plus vide, un peu plus grande, de sa meilleure amie.
Comment faisait-elle pour toujours supporter ça ?
Il se serait bien penché sur la question, mais quelque chose d'autre occupait son esprit – une chose à laquelle il avait bien été forcé de penser lorsque tout s'était terminé avec Roxy.
Ses bras.
Ou plutôt, les cicatrices sur ces derniers.
Loin de le rassurer, le silence de sa peau avait plutôt tendance à l'inquiéter encore plus. Il n'y comprenait pas grand-chose, aux gens qui se mutilaient. Il ne savait pas pourquoi ils faisaient ça, ce qu'ils y gagnaient, ce qui pouvait bien les pousser à pareille attitude. Mais il s'était habitué à devoir s'occuper de ça. Le fait de soigner les cicatrices lui donnait l'impression, quelque part, d'être en contact avec cette âme sœur si loin de lui. Ça lui permettait de penser, ne serait-ce qu'un instant, qu'il pouvait faire une petite, toute petite différence, en soignant les plaies. Qu'il pouvait être utile, en attendant de la trouver.
Mais maintenant que les cicatrices restaient muettes, que pouvait-il faire ?
Et surtout, qu'est-ce que cela signifiait ?
Que son âme sœur allait mieux ? Ou bien, au contraire, que tout cela empirait ? Il avait beaucoup lu, pendant son séjour chez Rose. Sur les âmes sœurs, sur la biologie… et sur les situations qui poussaient à la mutilation. Et il ne pouvait ignorer une chose : beaucoup de ces lectures mettaient en garde contre ce qui se passait quand les choses empiraient.
Les tentatives de suicide.
John sentit un frisson remonter son échine, lorsqu'il formula ces mots dans sa tête.
Si… si son âme sœur tentait de mettre fin à ses jours, que pourrait-il y faire ?
Comment pouvait-il empêcher tout ça de se produire ?
.oOo.
« Et je ne sais pas quoi faire. »
Un silence envahit le salon, tandis que John attendait, fébrile, la réponse de son père, à l'autre bout du téléphone. Il avait profité de l'absence de Rose le soir-même, partie retrouver Kanaya, pour l'appeler et lui demander de l'aide. Ce dernier avait décroché à la seconde sonnerie, la voix colorée d'une inquiétude sourde. Il lui donnait des nouvelles très souvent, mais c'était rare qu'il appelle comme ça, sans prévenir.
John s'était senti coupable de tant inquiéter ses proches. Mais il n'y avait qu'avec son père qu'il pouvait réellement discuter de tous les détails. Il n'y avait que sur lui qu'il pouvait totalement se reposer. Et là, en ce moment, il en avait vraiment besoin.
« Fils… »
Un soupir. Bizarrement, John le trouva presque réconfortant.
Mais dans l'état où il était, il aurait probablement trouvé qu'une tarte à la crème dans la figure était réconfortante. Au moins, ça aurait signifié qu'il était chez lui, qu'il n'avait pas eu à partir pour aller à la rencontre d'une personne qu'il ne connaissait pas et dont il ignorait tout, à part qu'elle prenait ses propres bras pour des planches à découper.
« Je ne suis pas sûr de ce que je peux te dire pour t'aider, à part que ça ira. Que je suis fier de toi, et qu'on s'en sortira, aussi. Je serai là pour t'aider. Et pour le moment… »
Un silence, un instant de réflexion.
« Peut-être que tu devrais essayer d'aller voir un autre de tes amis proches, et chercher près de lui ? Si tu n'as rien trouvé près de chez Rose, essaye… c'était chez Jane que tu voulais aller ?
- Non, papa, chez Jade. Mais, oui, j'imagine que c'est ce qu'il faut que je fasse. »
Il se tut un instant, peu sûr de savoir que rajouter.
Au moment où il rouvrit la bouche, son père lui coupa l'herbe sous le pied.
« John, ça va aller. Je te promets que ça va aller. Ton âme sœur sait que quelqu'un est là, pour elle, dehors. J'en suis sûr. Elle t'attend.
- Oui… d'accord. Merci, papa.
- Je t'en prie, fils. »
Ils échangèrent encore quelques mots – « je suis fier de toi » « je sais, papa. Merci. » - avant que John ne raccroche. Il poussa un profond soupir, s'étirant de tout son long sur le canapé, un bras posé en travers des yeux.
Quelques minutes passèrent, avant qu'il ne décide enfin de bouger, se relevant pour attraper la tablette posée non loin de lui, clipper le clavier dessus, et lancer pesterchum. Il se sentait vidé, mais une petite voix agaçante au fond de sa tête lui criait qu'il ne pouvait pas rester les bras croisés. Il ignora le pseudo de Karkat, toujours connecté – il n'avait pas encore essayé de retourner lui parler, toujours peu sûr de ce qu'il était censé faire, vu qu'ils s'étaient brouillés. à la place, il sélectionna un autre nom de sa liste de contacts.
- ectoBiologist [EB] a commencé à pester sur gardenGnostic [GG] à 08:55 -
[08:55] EB: jade ?
[08:55] GG: heeeey !
[08:55] GG: salut john ! :D
[08:55] EB: salut !
[08:55] EB: tu vas bien ?
[08:55] GG: oui ! et toi ? toujours à téclater chez rose avec sa cousine ?
[08:55] GG: ro... roxane ?
[08:56] EB: roxy ! et non, elle est partie l'autre jour
[08:56] GG: oh... ça na pas marché ?
[08:56] EB: non, malheureusement. j'aurais bien aimé.
[08:56] GG: désolée, john...
[08:56] GG: mais tu vas trouver !
[08:56] GG: on finit toujours par trouver !
[08:56] EB: oui, c'est sûr...
[08:56] EB: mais, justement
[08:56] GG: ?
[08:57] EB: ben, je viens discuter avec mon père au téléphone et..
[08:57] EB: j'ai pas l'air de pouvoir trouver mon âme sœur chez rose
[08:57] EB: et c'est cool de rester chez elle, mais je ne peux pas rester là toute l'année, non plus
[08:57] GG: aaaaah tu veux dire que tu vas venir chez moi ?
[08:57] EB: eh bien, si tu es toujours d'accord ?
[08:59] EB: je veux dire, c'était ce qui était prévu, mais si tu voulais plus ou ne pouvais plus
[08:59] EB: je pourrais totalement comprendre
[08:59] EB: je veux dire, j'arrive peut-être comme un cheveu sur la soupe, et puis
[08:59] GG: trop coooool ! :D :D :D
[08:59] GG: je tattends quand ? demain ? après-demain ?
[08:59] EB: ...
[08:59] EB: :)
[09:00] EB: peut-être pas demain, je dois encore le dire à rose, préparer mes affaires et trouver un vol, d'abord...
[09:00] EB: je dois le prendre pour où, d'ailleurs, déjà ?
[09:01] GG: en californie ! :D
[09:01] EB: euh... c'est un peu vaste, la californie ![09:01] EB: tu n'as pas plus précis ?
[09:02] GG: non ! tu choisis un aéroport au pif et on verra bien si tu tombes bien !
[09:02] GG: et sinon je viendrai te chercher en voiture et on fera un road trip !
[09:02] EB: ...
[09:02] EB: euh... .. ... ça m'a l'air... un peu... compliqué.
[09:02] EB: mais je veux bien essayer
[09:03] EB: même si ça pourrait se révéler...
[09:03] GG: mais non idiot, je plaisante !
[09:03] GG: attends, je vais vérifier où se trouve l'aéroport le plus proche, je reviens !
John retint un pouffement.
Il lui restait encore pas mal de choses à faire, comme il l'avait dit à Jade, avant de partir – prévenir Rose, voir avec elle pour le moment de son départ, faire ses affaires, trouver un billet pour l'aéroport le plus proche (une fois que Jade lui aurait donné la bonne ville).
Mais quelque part, il sentait qu'il allait passer un bon moment avec Jade. Cette fille avait le don de le faire rire presque en toutes occasions, comme Dave.
Avec un soupir, il jeta un coup d'œil à un autre pseudo, sur la fenêtre toujours ouverte de pesterchum. En attendant que Rose revienne et que Jade lui réponde, il pouvait toujours essayer de renouer… ?
- ectoBiologist [EB] a commencé à pester sur carcinoGeneticist [CG] à 09:06 –
[09:06] EB: euh... karkat ?
[09:06] EB: tu es là ?
