Cette histoire est écrite en anglais sous le titre "The Quiet Man" par Ivyblossom qui a eu la gentillesse de m'autoriser à la traduire en français.
Rahh, j'adore lire vos commentaires et découvrir la façon dont cette histoire vous touche comme elle me touche aussi. Je suis tellement heureuse de la partager…
Voilà le chapitre 10. Bonne lecture ! :-)
Chapitre 10 – Compulsion
Si je sirote cette tasse de thé assez lentement, je pourrais peut-être rester ici une heure, voire plus, sans que personne ne me jette de regard de travers. Le wifi gratuit, du jazz qui joue en musique de fond, des clients qui vont et viennent. C'est un endroit agréable. Il est vibrant de vie. Fréquenté, mais pas envahi par la foule, pas ce vendredi matin, en tout cas. Il y a une poignée d'autres clients assis ici, seuls, comme moi. Parmi des amis, des amants, des parents avec leurs enfants, il y les buveurs de café solitaires équipés d'ordinateurs portables ou de journaux, ou de vieux livres. Je ne suis pas le seul. Il n'y a rien d'étrange à ce que je sois assis ici, pas d'un point de vue extérieur, en tout cas. Je suis juste un gars comme un autre dans un café, qui contemple son écran. Rien d'étrange du tout.
En tout cas, j'ai de la chance, aujourd'hui. Ou alors c'est juste une question d'emplois du temps qui concordent : c'est la troisième fois que je viens ici et que je le vois. Il est toujours assis à la même place, dans le coin près de la porte. Il a une casquette vissée sur le crâne, et il porte ces montures de lunettes très épaisses et noires, qui sont tellement à la mode en ce moment. Il a des écouteurs enfoncés dans les oreilles, et je peux voir les cordons blancs qui pendent et qui ondulent légèrement contre la fenêtre. Une chemise à carreaux dépasse de son pull, un jean savamment déchiré fait également partie de son uniforme. Mais quand il se penche sur son livre, il y a quelque chose, dans la manière dont il courbe son dos, qui me rappelle toi. Sa silhouette de manière générale. Il est tout recroquevillé sur lui-même, ses membres repliés contre lui ou autour de lui, comme s'il se soutenait lui-même. Il manque de confiance en lui certainement. Il est jeune. Pas loin de la vingtaine, je dirais. Il est bizarre, et mal à l'aise, méfiant. Comme tu devais l'être aussi à cet âge. Plein de rage et d'incertitudes. Un solitaire, toujours isolé. Recherchant du réconfort dans les lieux publics, tout en en voulant au monde entier et tous ceux qui y vivent.
Comme moi, en fait.
Si je ne le regarde pas directement, je peux me faire croire que je suis assis près d'une version de toi. C'est comme une journée où tu ne te sens pas de parler, quand il règne un silence confortable entre nous. Je ne devrais pas y puiser du réconfort, et pourtant, je le fais.
Si ça ne risquait pas de me faire passer pour pervers, je lui offrirais un café. C'est juste un gamin. Je pense qu'il lit une BD. Ou alors un graphic novel. Il n'est pas bardé de patchs à la nicotine ni en train de détailler la composition chimique de l'urine d'un étranger : il n'est pas toi. C'est juste un môme. Un môme dont le dos se courbe comme le tien.
Ouah : on m'a laissé plus d'une centaine de commentaires pour ma nouvelle histoire que j'ai mise en ligne pour The Strand. C'est incroyable. Tu n'aimes pas quand je raconte les affaires non résolues, mais visiblement, les lecteurs se satisfont de toutes sortes de fins.
De la romance et des broutilles. Des détails inutiles. Des tournures de phrase poétiques.
Je vais prendre ça comme un compliment. Merci bien.
Je fais plus que chroniquer les souvenirs de tes affaires, maintenant. J'ai besoin de faire plus. Ce que je fais vraiment : je te ressuscite, un peu dans chaque histoire. Toutes tes facettes, tout ce que tu as accompli de si extraordinaire. Les lecteurs semblent aimer tes moments de frustration, les écueils qui te guettent. Ils veulent te voir lutter, ils veulent la preuve que ce que tu fais n'est pas si facile que ça, pour toi. Je veux dire, n'était pas. Tu travaillais dur sur chaque cas. Tu as renoncé à tant de choses pour ça. Tu donnais l'impression que c'était facile, même quand je savais que ça ne l'était pas.
Tu perds, dans cette histoire, tu échoues. Tu fais une erreur à la fin. Je dois te retenir alors que tu es sur le point de retourner dans la maison en feu, te jeter dans les flammes pour retrouver des preuves. Tu préférerais mourir plutôt que de laisser un mystère non résolu, je le sais. C'est un peu triste, quand même, cette histoire. J'ai failli couper la conclusion, mais finalement, je suis heureux de l'avoir laissée. Les gens sont avides de ce genre de fins. Elle était si simple, si douce : je t'ai apporté une tasse de thé, et tu m'as souri. Mais tu avais l'air complètement abattu. Les lecteurs aiment ces détails, ici ou là, je crois. Quand tu laisses transparaître de la tristesse, du déchirement. Ils veulent te voir souffrir. Ça semble cruel, dit comme ça, mais je pense que c'est l'inverse : ils veulent te voir souffrir comme eux sont capables de le faire. Ils veulent la preuve que tu n'es pas seulement un génie, mais que tu as cette compulsion qui te pousse à résoudre ces mystères, et cela va au-delà du concept de bien ou de mal, ou de te vanter. C'est une compulsion comme celles qui les habitent aussi. Cela te rend tellement humain. Un peu émouvant.
Comme je le disais. De la romance et des broutilles.
Des réalités humaines, Sherlock. Au contraire des faits et des chiffres. Et cela ne rend pas les choses moins vraies, tu ne peux pas le nier. Tu étais brisé. Cette expression, sur ton visage : tu étais tellement déçu par toi-même. Tu étais avide d'arriver à la conclusion de cette affaire, tu attendais le moment où les rouages se mettraient en route pour te guider au bon endroit. Ce sont tes réalités. La preuve que tu es un homme réel, et que tu échoues, toi aussi, parfois. Cela te frustre, et te désoriente, comme tout le monde. Sans ces détails, tu ressembles trop à une calculatrice, mesurant la longueur des ombres dans ta tête, ou déterminant le moment exact où le meurtrier est entré dans la pièce. Cela t'apparente plus à un robot, d'une certaine manière, comme si tu étais un personnage de science fiction. Un personnage artificiel. Montrer que tu es capable d'avoir des faiblesses te rend encore plus incroyable, tu sais. Les lecteurs déclarent que c'est leur histoire préférée.
Bizarre.
Il y a des commentaires si gentils, aussi. Flatteurs. Très flatteurs. Moi aussi j'ai aimé ce paragraphe. J'ai lu quelques guides de conseils d'écritures et j'ai pensé suite à ça que je devrais le couper, mais je l'ai laissé. Alors, je suis heureux que vous l'ayez aimé, Sophie de Shropshire. Je l'aime bien moi aussi.
Oh, salut Madge de Londres. Vous aimez Sherlock, n'est-ce pas ? Oui, je comprends. Il est adorable vu sous ce jour, n'est-ce pas ?
Ne laisse pas tous ces commentaires faire enfler tes chevilles, John.
Un léger « ping » résonne dans le coin : mon ami à la casquette. Son téléphone. Il le sort des tréfonds de sa poche et le consulte. Je peux voir son menton, ses lèvres qui forment les mots qu'il lit. Un menton un peu comme le tien. Il pourrait être un parent. Peut-être un cousin des Holmes, est-ce que tu as des cousins ? Tout le monde en a, non ? Tu ne m'as jamais dit.
Tu n'étais pas très famille, de toute façon. Cela fait partie de mes regrets : ne pas t'avoir compté comme un membre de ma famille assez tôt. J'aurais dû t'inviter à m'accompagner le soir de Noël, chez Harry. De toute façon, j'ai passé Noël avec toi. Mais j'aurais dû le prévoir. Je suis désolé de ne pas l'avoir fait. C'était ce que tu voulais, n'est-ce pas ? Passer Noël avec moi plutôt que te retrouver tout seul. Bien sûr que c'est ce que tu aurais préféré. Cela ne m'a même pas traversé l'esprit, à l'époque.
Notre relation est si compliquée que je ne la comprends pas complètement. Et pourtant, elle est la plus simple du monde à certains moments. Pourquoi ?
Il s'accroche à ton téléphone de ses deux mains et se penche dessus, comme si quelqu'un voulait essayer de lire ce qu'il écrit par dessus son épaule, ou de le lui voler. Comme un personnage de Dickens devant un bol de gruau. Ses pouces volent sur les touches. Il arrive à écrire un texto plus rapidement que je n'arrive à taper sur mon clavier. Les jeunes d'aujourd'hui… Je ne suis pas sûr qu'ils savent à quoi servaient les téléphones, à l'origine. C'est de l'histoire ancienne. Très ancienne.
Oh, j'ai reçu un nouvel email. Mme Hudson. Elle vient de lire mon histoire. Est-ce que la version papier est déjà sortie ? Ou alors elle la lit sur le site directement ? C'est gentil de sa part : elle me fait des compliments. Elle a ri à la description que j'ai faite de toi, fonçant hors du salon, avec ton manteau volant derrière toi. Elle te reconnaît bien dans la conclusion, tout triste et frustré comme tu étais. Ce petit sourire que tu m'as fait quand même : elle te reconnaît bien là. Elle trouve que mon écriture s'améliore, c'est gentil.
Mais cela veut peut-être dire qu'elle trouvait qu'avant, j'écrivais mal, n'est-ce pas ? Cela n'a pas d'importance : je prends le compliment quand même. J'apprends. Je m'améliore. Plus on s'exerce, mieux c'est, je pense que c'est comme ça que ça marche. En tout cas, ça m'en a tout l'air.
Je pouvais te représenter si facilement, quand j'ai écrit cette scène. L'expression de ton visage. Tu connais tellement de choses à la perfection mais les plus petits événements te surprennent. J'étais prêt à tuer un homme pour toi. L'expression que tu as eue. Franchement. Comment pouvais-je savoir quelque chose que tu ignorais ?
Ce serait vraiment embarrassant de révéler le temps que j'ai passé à contempler ton visage. Cela m'arrivait parfois dans les moments les plus étranges. Je me souviens, j'étais assis à table, j'écrivais. Je racontais une affaire, rien de bien terrible. Et d'un seul coup, tu es là. Ton visage.
– Pourquoi est-ce que tu décris mon manteau ?
Tu lis par dessus mon épaule encore une fois. Au début, ça m'énervait terriblement. Je prenais ça comme de l'empiètement de mon territoire. « Je peux toujours te faire lire l'article avant de le mettre en ligne, si tu veux », je t'avais proposé. Mais tu avais refusé. Tu avais trop de travail. Les mots ne t'intéressent pas. Tu disais que cela n'avait pas d'importance. Mais te voilà, tournicotant autour de moi et m'espionnant par dessus mon épaule pendant que j'écris et lisant l'intégralité du texte avant même que j'aie terminé. Tu ne peux pas résister, hein ? Les mots sont toujours intéressant quand ils te concernent, n'est-ce pas ? En tout cas, ils m'intéressent, moi.
– Il était mouillé, c'est important.
– Non, ça ne l'est pas.
Je me tourne vers toi. Nos visages sont trop proches. C'est bizarre. Mais tu ne recules pas. Tu as les yeux fixés sur mon article. Tu en lis chaque mot.
– Tu veux le contrôle éditorial, maintenant ?
– Non, non.
Tu te penches un peu plus, poses la main sur mon épaule et te mets à taper sur mon clavier avec un doigt. Je pourrais m'avancer un tout petit peu et t'embrasser. Tu es proche à ce point. Et tu ne le remarques même pas.
– Tu as oublié un mot, ici.
Ta main sur mon épaule, et je me fige, à moitié tourné vers toi, je ne sais pas pourquoi. Tu n'es pas brutal, c'est même tout le contraire. Tu poses gentiment ta main sur mon épaule, avec plus de douceur que je t'en serais cru capable. Ce n'est rien. C'est une question d'équilibre, de grâce, c'est tout. C'est juste toi, en train de me dire d'une certaine manière : attends une seconde, laisse-moi juste… C'est comme ça que je le ressens. Une communication entre des corps. Des amis. Des colocataires. Je peux sentir le parfum de ton savon blanc sur ta peau.
– Tu redeviens romantique.
– Ha bon ?
Je peux me sentir rougir, ce qui me fait certainement rougir encore plus. Seigneur. Pourquoi ?
– Je crois que c'est une constante, chez toi, d'être romantique. Ça doit être pour ça que tu cours toujours après des rendez-vous galants.
Tu prononces les derniers mots comme s'ils étaient les synonymes de génocide.
Tu parles de mon texte, je pense. Pas de moi, qui suis tourné à moitié vers toi, si proche que je pourrais t'embrasser sur les lèvres sans même étirer mon cou. Tu ne fais pas référence à ma façon de regarder ta bouche, je ne crois pas. Mais je n'en suis pas certain. Tu ne m'as pas jeté un regard, tu lis mon article. Tu es concentré dessus. Alors prétendons que tu parles de mon texte, quoi qu'il en soit. C'est plus simple. Ce ne sont que des réactions physiologiques. C'est parfaitement normal. Je me tourne vers l'écran.
– Laisse moi le terminer d'abord, je proteste, en essayant de t'écarter de mon clavier. C'est juste un brouillon.
– D'accord, tu dis et tu recules.
Ta main quitte mon épaule.
– Je te le montrerai quand j'aurai terminé, je te dis.
– Non non, c'est bon.
Ce n'est pas bon. Tu vas encore jeter des coups d'œil par dessus mon épaule dans environ vingt minutes et cette fois, ta main va effleurer ma nuque.
Attends. Ce commentaire, là, suivi d'une douzaine de réponses. Ce n'est pas un compliment. Hum. Cette personne déteste mon histoire. Pas à cause de mon style. C'est parce qu'elle pense que je profite d'un criminel. De toi. Elle te traite de criminel. D'imposteur. Elle pense que tu as payé un acteur pour interpréter le méchant, que tu as tué des personnes innocentes pour t'amuser, et que tu as appelé ça du service public. Que tu es un psychopathe.
Sherlock n'était pas un psychopathe, je me mets à taper dans la fenêtre de commentaire. Vous ne le connaissiez pas. Il n'y a aucune preuve qu'il était un imposteur, parce que ce n'était pas le cas. Ce n'était que du sensationnalisme médiatique, et vous gobez tout ça. Il n'y a eu aucun dossier ouvert, aucun procès, il n'existe aucune preuve concrète. Est-ce que vous croyez tout ce que vous lisez dans les journaux ? Êtes-vous idiot ? Vous pensez vraiment que le gouvernement ne connaissait pas la vérité au sujet de Sherlock et de Moriarty ? Ils le pistaient depuis des années. Avant même que Sherlock ait entendu parler de lui. Sherlock était un homme bon. Le meilleur que j'aie jamais connu. Si vous n'aimez pas mes histoires, vous pouvez vous abstenir de les lire.
Envoyé.
Putain d'enfoiré.
Joe de Bristol a besoin d'un bon coup de poing dans la tronche. Voilà.
Tu n'es pas un psychopathe. Et tu n'es pas un imposteur. Ni un criminel. Tu es mon ami. Tu es mon meilleur ami et je suis celui qui tuait les gens. Tu vises moins bien que moi.
Bon sang.
Mon ami à la caquette est parti. Je ne l'ai pas remarqué partir. Un texto urgent ? Une dispute avec sa petite amie ? Sa mère qui lui demandait de rentrer à la maison et de faire tourner une lessive ? Qui sait… Il est parti.
Mon téléphone vibre sur la table. Un texto pour moi. Je ne reçois pas beaucoup de texto, en ce moment. Evidemment : tu n'es plus là pour m'en envoyer. Qui ça peut bien être ?
Numéro inconnu.
« Laisse tomber John. Tu n'aides pas, là ».
Quoi ? Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est à propos de mon commentaire ? Est-ce que ça vient de mon éditeur ? Je rafraîchis la page. Mon commentaire a disparu.
Mycroft ?
Seigneur. Foutez-moi la paix, vous voulez bien ? Vous tous. Juste. Lâchez-moi avec ça. Je ne vous suis plus utile. Je ne suis pas important. Qui se préoccupe de ce que je dis ? Juste… Foutez-moi la paix.
Allez vous faire foutre, Mycroft.
Envoyé. Toc.
Enfoiré.
Et voilà pour cette fois. Le suivant, le 11 est une séquence de rêves, donc sans logique. Mais elle est très forte, je trouve. Je vous laisserai en juger pas vous-mêmes quand je l'aurai mis en ligne. Il est déjà traduit, mais je dois le relire…
D'ici là, portez-vous bien et inondez-moi de commentaires ! :-)
