Son ennemi juré le tyran Ganondorf étant souvent appelé "le Gerudo", Link avait voulu savoir ce que ça signifiait ; lorsqu'on lui avait expliqué que c'était le nom du peuple dont le tyran était originaire et que ces Gerudo étaient considérés comme les meilleurs combattants d'Hyrule, le jeune héros en avait conçu le dessein de les rencontrer pour apprendre auprès d'eux le maniement des armes ; il espérait faire ainsi jeu égal avec le cruel géant.
C'est pourquoi il avait entrepris de traverser le désert à la recherche de la cité de ces farouches guerriers ; mais après neuf heures, neuf heures de supplice, un supplice comme même le plus pervers des esprits ne pourrait en concevoir, à marcher et marcher encore à travers une étendue brûlante de sable rouge à perte de vue, sous une chaleur à hurler de douleur et en devenir fou, avec une simple gourde d'eau déjà vide depuis près de cinq heures, il commençait à comprendre son erreur…
Ses pieds lui faisaient mal, ses yeux lui faisaient mal, sa peau lui faisait mal, même l'intérieur de sa bouche et sa langue lui faisaient mal, mal à hurler s'il en avait eu la force, mal à pleurer s'il lui était resté une seule goutte d'eau à verser dans le corps, et la tête lui tournait tellement qu'il n'était plus tout à fait sûr d'être encore conscient…
À travers l'air tremblant comme liquéfié de chaud, il mit un long moment à réaliser que ses yeux voyaient bel et bien quelque chose au loin, droit devant lui, taches de couleurs indistinctes, déformées, comme flottant au-dessus de l'horizon fumant ; encore quelques pas, et il finit par distinguer deux formes humaines debout devant ce qui aurait pu être les toits d'une ville…
La Cité des Gerudo !
Il était sauvé !
Link se trouvait effectivement face à deux sentinelles, des femmes, à en juger par la finesse de leur taille et le volume de leur poitrine, bien que leur silhouette dans son ensemble et particulièrement leur musculature permette d'en douter ; toutes deux vêtues de façon identique d'un bustier, d'une paire de gants montants, d'un pantalon bouffant appelé saroual et d'un foulard devant la bouche, celle à sa gauche était en violet et celle à sa droite en rouge ; elles étaient armées de longues lances aux lames recourbées. Soulagé comme un marin qui aperçoit enfin la terre en pleine tempête, le petit garçon blond s'apprêtait à leur demander asile, quand il entendit très clairement malgré sa fatigue et sa confusion une voix aigre à l'accent heurté énoncer :
« Halte, chien galeux de mâle ! Pas un pas de plus, et retourne d'où tu viens ! »
Le garçon épuisé et assoiffé se demanda s'il avait bien compris, si ça s'adressait à lui, s'il n'avait pas rêvé ; c'est alors que les deux lames de lances qui vinrent brusquement s'appliquer sur sa poitrine lui apportèrent une réponse on ne peut plus claire…
« Tu es sourd ou tu es stupide, bâtard d'homme ? À moins que tu ne cherches à nous provoquer ?
– Pitié, geignit Link, j'ai parcouru tout le désert pour rencontrer les Gerudo, j'ai soif et je suis épuisé, laissez-moi entrer, voyons…
– Quelle insolence, s'écria la garde en rouge, c'est hors de question ! Tu vas crever comme un chien, c'est tout ! »
Et joignant le geste à la parole, elle étala le petit garçon à terre sur le dos, dans le sable brûlant, d'une poussée de la semelle de sa babouche en pleine poitrine, avant de se pencher au-dessus de lui pour lui appliquer sa lame contre la gorge…
« Et si on lui coupait les couilles, d'abord ? gloussa sur un ton effrayant celle en violet en tendant à son tour sa lance en direction du garçon.
– Oh oui, approuva l'autre, et on les lui fera bouffer… »
Link n'avait jamais employé le mot "couilles" pour désigner ses testicules et ignorait tout à fait ce qu'il pouvait désigner, mais il savait très bien en revanche ce que signifiait qu'on lui coupe quelque chose, et il en fut terrifié et éperdu ; trop épuisé et nauséeux pour se défendre, il ne put que supplier en gémissant :
« Non, s'il vous plaît, ne me faites pas de mal, moi je ne voulais pas vous en faire, mes intentions ne sont pas mauvaises…
– Les intentions de tous les hommes sont toujours mauvaises, lui objecta la sentinelle en violet sur un ton lourd de reproche.
– Nous ne tolérons aucun homme sur notre territoire », précisa celle en rouge.
Alors elle leva sa lance, prête à frapper, et l'enfant, désespéré, comprit qu'il n'avait aucune chance de leur faire entendre raison ; à bout de forces, de courage et d'arguments, tout ce qu'il trouva encore à faire pour sa défense fut de lever devant elles le dos de sa main gauche marqué du symbole de la Triforce en implorant :
« Pitié ! Je ne suis pas un homme normal ! Je suis le Héros du Temps choisi pour combattre le tyran Ganondorf et je venais chez vous apprendre votre art du combat pour devenir plus fort que lui ! »
Il avait horreur de se vanter de son élection divine, préférant prouver son propre mérite plutôt qu'imposer un respect hypocrite qui ne vienne que de son titre et pas de lui-même, mais cette fois il n'était plus en mesure de se faire respecter par lui-même…
Les deux femmes gerudo arrêtèrent leur geste d'attaque, ramenèrent leurs armes à elles et, se figeant, considérèrent Link avec un regard étonné, visiblement embarrassées…
« Le fameux Héros du temps… finit par souffler celle en violet.
– …qui fait tourner en bourrique cet infâme porc de Ganondorf », ajouta celle en rouge.
Elles se tournèrent l'une vers l'autre pour se regarder dans les yeux et délibérer.
« Voilà autre chose, dit la rouge. S'il est contre Ganondorf il est de notre côté…
– En tout cas, moi, répondit la violette, je déteste ce gros porc ignoble encore plus que les autres mâles…
– Et le Héros du Temps, reprit la rouge, si c'est vraiment lui, est quelqu'un qu'on se doit de respecter, même si c'est une saleté de mâle…
– Montrons-le à la Reine, conclut la violette. Elle qui déteste ce gros chien galeux de Ganondorf plus que n'importe laquelle d'entre nous saura quoi faire d'un mâle qui dit vouloir le combattre… »
Elles se retournèrent en même temps vers Link qui gisait toujours dans le sable faible et tremblant, et celle en rouge lui lança, bien qu'on pût comprendre à entendre le ton de sa voix que ça ne l'enchantait pas :
« Bon, c'est entendu, sale chien bâtard pourri de mâle, on t'épargne, au moins le temps que notre bien-aimée et magnifique reine décide de ton sort. »
Alors, le saisissant chacune par un bras, elles le soulevèrent du sol et le poussèrent devant elles à travers leur cité tandis que le soleil disparaissait à l'horizon…
Le petit Hylien put alors se rendre compte que la cité gerudo était en fait un campement fait de tentes carrées de toile bleue, la couleur protégeant le mieux de la morsure du soleil, encaissé entre les parois d'une colline qui formait un "u" à cet endroit ; de part et d'autre de deux allées centrales qui se croisaient à angle droit en leur milieu, les habitations se répartissaient en quatre blocs au centre de chacun desquels, communiquant avec toutes les chambres individuelles, se trouvait une salle commune ; au bout on arrivait à une vaste place carrée de l'autre côté de laquelle trônait une tente sensiblement plus haute et plus large que les autres, qu'il devina être celle de la reine ; derrière, ceinte par la colline, il devait découvrir peu après qu'il y avait une arène où on s'entraînait aux armes, flanquée à droite d'un enclos à chevaux et à gauche d'une oasis, étang d'eau douce bordé de palmiers-dattiers et d'un potager, d'où la tribu tirait toute sa subsistance.
Le petit garçon fut surpris, par ailleurs, de ne croiser que des femmes dans ce campement ; toutes vêtues du même bustier et du même saroual, et toutes hâlées et musculeuses, il les voyait égorger des chèvres, porter des charges, s'exercer à la lutte ou aux armes, et s'interrompre sur son passage pour lui lancer des regards noirs ; nulle part il ne vit aucun homme, et les paroles agressives des deux sentinelles lui revinrent en mémoire : c'était donc une tribu de femmes ! Et on avait omis de lui préciser un détail aussi remarquable ? Comme les Zora étaient amphibies et les Kokiri, d'éternels enfants ne vieillissant pas, les Gerudo avaient pour particularité d'être toutes des femmes, et on ne lui avait parlé que d'une caractéristique aussi secondaire que leur talent à l'épée ?
Enfin, ses deux cerbères femelles le poussèrent rudement en avant au centre de la place, lui commandant de ne surtout pas bouger un cil, et celle en rouge pénétra sous l'immense tente royale qui leur faisait face ; ce n'est qu'au bout d'un long moment qu'elle en ressortit, venant se replacer à droite de Link comme sa compagne vêtue de violet était campée à sa gauche, et annonça tout haut d'une voix si forte que toutes les Gerudo à proximité purent l'entendre et se figèrent tout à coup :
« La plus belle femme du monde, Sa Grâce la Reine des Gerudo ! »
Link vit alors sortir de la tente une jeune femme dans les vingt-cinq ans, pas très différente des autres, mais avec un petit quelque chose de plus altier.
« Sa Majesté Nabooru l'Exaltée ! », conclut la sentinelle.
Habitué à vivre parmi des gens qui lui ressemblaient, des gens à la peau claire, aux traits peu marqués, aux formes potelées et aux oreilles pointues, le petit garçon était presque plus choqué de voir des humains différents de lui que de voir des êtres non-humains comme les Zora, et ne trouva pas cette femme à la peau noire et au gros nez belle du tout.
Jeune idiot…
S'il avait eu ne serait-ce qu'un peu plus d'expérience en matière de femmes, il aurait vu au premier coup d'œil que cette Nabooru était bel et bien la plus belle qu'il ait jamais rencontrée : petite mais élancée et parfaitement proportionnée, taille fine et poitrine orgueilleuse, elle avait la peau de la couleur du caramel, sur laquelle ses vêtements rose pâle et ses bracelets et collier tour de cou en or ressortaient d'éclatante façon ; ses longs cheveux lisses et soyeux d'un roux flamboyant étaient soigneusement tirés en arrière, dégageant un front haut où trônait un diadème en forme de soleil, et attachés au sommet du crâne en une longue queue-de-cheval tenue par une barrette ornée d'un diamant, et des mèches longues et fines légèrement ondulées rebiquant devant son front et ses jolies petites oreilles rondes percées de pendants en or apportaient une espèce de douceur sensuelle à ce que sa coiffure pouvait avoir de trop strict ; au-dessus d'un long cou droit, son visage avait une beauté exotique étrange et envoûtante, un menton pointu sans être proéminent, des lèvres charnues et pulpeuses laquées de la couleur des pétales de rose, le long nez aquilin typique des Gerudo mais qui se mariait à merveille à l'ensemble de son visage, et les plus magnifiques yeux noisette, presque ambrés, allongés en amande, avec de longs cils laqués de noir, des paupières fardées d'or et des sourcils parfaitement épilés. Elle dégageait un mélange ineffable de force, de noblesse et de féminité…
Elle s'approcha de Link d'un pas déhanché presque félin, se campa devant lui, ferma les poings et les posa sur ses hanches et, baissant les yeux vers le garçon avec une expression sévère, elle lâcha d'une voix aiguë :
« Hum, une friandise… »
Le gamin se demanda si elle parlait de lui ; il était un peu jeune pour comprendre le sous-entendu clairement sexuel contenu dans cette expression…
« Qu'on lui donne à boire, commanda-t-elle soudain. Vous avez l'air d'oublier qu'il a dû traverser un désert pour arriver jusqu'ici. »
Aussitôt, l'une des femmes qui se trouvaient à proximité se précipita dans les appartements de la reine et en ressortit avec un broc en étain ; la reine le lui prit des mains, s'approcha de l'enfant, et lui en plaqua sèchement le goulot sur le visage ; la moitié de son contenu se déversa, inondant le visage du gamin, son menton, son cou, trempant le col de son habit et s'en allant cribler ses bottes et le sable autour en une petite pluie saccadée de taches brunes et poisseuses ; penchant la tête avec un râle, il avala autant d'eau qu'il put, sentant le liquide froid râper douloureusement sur son passage ses muqueuses desséchées.
Quand il eut fini, elle lui retira le pichet et le tendit à son auxiliaire, tandis que le petit garçon toussait, suffocant et à peine rafraîchi ; enfin il se calma, sous les regards sévères des femmes.
« Alors, sale chien d'homme, reprit Nabooru, il paraît que tu serais le Héros du Temps ?
– Ou… oui madame, bégaya Link intimidé.
– Ne m'appelle pas "madame" ! s'écria-t-elle aussitôt. On n'est pas à l'école, ici ! Je suis ta reine, ta maîtresse, et c'est ainsi que tu devras m'appeler, si toutefois tu restes en vie assez longtemps pour ça…
– Oui Maîtresse, se précipita-t-il de corriger.
– J'aime mieux ça. Alors comme ça tu voudrais apprendre notre art de la guerre pour combattre ce gros porc infâme de Ganondorf ?
– Oui Maîtresse.
– Il a été mon amant, autrefois, précisa Nabooru plus pour elle-même que pour le garçon. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il baisait bien, mais au moins qu'on le sentait passer…
– Hein, c'est ton amoureux ?! s'étonna Link en s'étranglant presque.
– Mais ça ne va pas ?! s'écria Nabooru en rougissant comme une adolescente prise en faute, paraissant soudain beaucoup plus humaine. Ce chien, ce bouc, ce porc, cette pourriture, que son sexe tombe et que les chiens défèquent dessus, mon amoureux ?! Plutôt mourir ! Je le hais, tu m'entends ?! Je le hais encore plus que je hais tous les autres hommes, encore plus qu'aucune femme gerudo a jamais haï aucun homme… »
Link déglutit péniblement ; cette femme dont son sort dépendait semblait avoir un tempérament de feu ; il craignait de s'attirer sa colère à tout instant, et sentait que face à elle, sa survie était loin d'être assurée ; plus encore, il ne parvenait pas à la cerner, ressentant en permanence s'affronter dans ses paroles, ses regards, ses attitudes, la dureté et ce qu'il ne savait pas encore être la sensualité…
« Bien que je ressente une certaine sympathie pour toi qui dis vouloir le combattre, reprit-elle à l'attention du petit garçon, tu es également un homme, et je pense que tu auras compris que nous ne les aimons pas et que nous n'acceptons pas leur présence parmi nous…
– Ben et l'autre gros dégueulasse tout vert, interrogea Link du tac au tac, c'est bien un Gerudo comme vous et pourtant c'est un homme…
– "gros dégueulasse tout vert", répéta Nabooru tandis qu'un sourire naissait sur ses jolies lèvres pulpeuses, ça sonne bien, ça… Décidément, tu ne me déplais pas, gamin. Aussi vais-je prendre un instant pour t'expliquer : normalement nous ne sommes que des femmes qui ne mettent au monde que des femmes, mais une fois par siècle, une seule et unique fois par siècle, naît un homme, un seul et unique homme, alors pour compenser, on lui offre la royauté… Manque de chance, cette fois-ci il a fallu que cet homme soit Mandrag Ganondorf… Et je tiens à ce que ce soit clair, son propre peuple le déteste autant que le peuple hylien dont il a assassiné le roi et pris le pouvoir !
– Alors aidez-moi à le vaincre ! s'écria spontanément le petit Héros du Temps. Gardez-moi avec vous le temps que j'apprenne à me battre ! »
À ces mots, beaucoup des femmes qui assistaient à la conversation parurent choquées et furieuses et se mirent à pousser une rumeur de protestation assourdissante : ce morveux, ce rebut, cet animal galeux d'homme osait formuler une exigence à leur reine ?! N'allait-elle pas bientôt faire cesser ce scandale et châtier ce malotru, ce cloporte dégoûtant, ce porc en rut d'homme comme il le méritait ?!
D'une voix de tonnerre, la superbe reine aux yeux d'ambre leur commanda de se taire, avant de se tourner à nouveau en direction du petit garçon blond aux yeux bleus pour lui expliquer :
« Tu prétends rester parmi nous alors que nous ne tolérons pas la présence des hommes parmi nous ? Alors il va falloir que tu le mérites.
– Je ferai ce que tu voudras, Maîtresse, assura Link.
– Ce que je veux, répliqua-t-elle, c'est que tu nous prouves que tu as du caractère tout en sachant rester respectueux.
– Je te jure que c'est le cas !
– Oh, mais le jurer ne vaut rien, il faut me le prouver. Or il existe une épreuve pour ça, un rite de passage gerudo qu'on appelle le "concours de casse" ! »
Elle avait prononcé ces derniers mots d'une voix grondante, avec un sourire en coin et l'expression d'une petite fille espiègle qui s'amuse comme une petite folle du mauvais tour qu'elle est en train de jouer à ce gros lourdaud de garçon…
Tout autour d'elle, le campement et ses habitantes semblèrent soudain s'égayer, le message se propageant à travers les rues à grands cris :
« Concours de casse ! Concours de casse ! Venez voir ! Concours de casse ! »
On laissa à la nuit le temps de tomber, puis on conduisit Link derrière la tente de Nabooru, où il découvrit l'arène ; on y alluma des flambeaux, et la quasi-totalité des Gerudo vint s'y installer, formant un large cercle au centre duquel leur reine et le jeune gueux d'homme se faisaient face.
« Bien, je vais t'expliquer les règles du jeu, lança Nabooru à Link d'une voix forte. Les adversaires doivent se moquer l'un de l'autre, s'envoyer des piques, des vannes, aussi méchantes et insultantes que possible sans être grossier, et de préférence en répondant à celles de l'autre, pour montrer qu'elles n'ont pas atteint. Le gagnant est celui qui arrive à infliger la pique à laquelle l'autre ne peut pas répondre.
– Euh, bredouilla Link, mais si je fais ça je vais être irrespectueux, je vais te vexer…
– Mais non, assura la jeune femme, c'est le but du jeu ! C'est le seul cas où un homme a le droit de dire des méchancetés à une Gerudo sans qu'elle le punisse. Tu as compris ? Tant que tu n'es pas grossier ou obscène, là, ce soir, tu as le droit !
– Ah bon, alors… T'es moche ! »
Un silence ; puis un fou rire unanime de la part de toutes les Gerudo, y compris celle à laquelle cette soi-disant insulte s'adressait.
« Non, non, non, trouve autre chose, gamin, gloussa Nabooru entre deux hoquets de rire, parce que je suis de loin la plus belle femme du monde, et je n'en doute pas un seul instant !
– Ben alors, euh… T'as un gros nez ! »
Les Gerudo, leur reine y compris, rirent de plus belle.
« Ah non, répliqua une Nabooru hilare, mais tu ne sais vraiment pas casser ! Ce nez aquilin est un signe de grande beauté pour nous, il est la fierté de notre peuple ! Pff, attends un peu, je vais te montrer, moi, ce que c'est qu'une vraie pique : tu sais qu'un Héros du Temps qui prétend vaincre un tyran alors qu'il n'est pas foutu de déstabiliser une faible femme n'est vraiment pas crédible ? »
Une immense clameur et des applaudissements nourris accueillirent la remarque spirituelle de la jeune femme rousse. Le pauvre Link ne sut que répondre, fixant ses chaussures en bredouillant des sons inaudibles…
« Allez l'homme, secoue-toi ! lui lança Nabooru mains sur les hanches et un large sourire sur les lèvres. Tu es en train de perdre, il faut réagir ! Ou alors tu es trop petit, trop maigre et trop faible pour lutter avec une femme ? »
Nouveaux rires des spectatrices.
« Mais non, euh ! protesta Link. Je suis petit et maigre seulement parce que je n'ai que onze ans ! »
Notant dans un coin de sa tête que, quoi qu'elle en dise, il était quand même plutôt mignon et bien fait pour onze ans à peine, la reine poursuivit néanmoins sa séance de torture psychologique, en attaquant là où elle savait que ça faisait le plus mal aux hommes :
« Et c'est aussi à cause de ton âge, minauda-t-elle, que tu as un si petit sexe ? »
Cette fois, ce fut un vivat de triomphe assourdissant que le peuple de femmes dans son ensemble poussa d'une seule voix : il était évident que cette vermine d'homme ne se relèverait pas de cette attaque directe à sa virilité –à moins d'y répondre par la colère et la vulgarité, ce qui lui ferait perdre la partie…
C'était sans compter sur la candeur d'un petit garçon que le désir sexuel n'avait encore jamais tourmenté…
« Mon sexe, répondit-il sur un ton qu'il s'efforça de rendre ostensiblement désinvolte et fanfaron, est bien assez long pour faire pipi, il me suffira largement pour pisser sur ta tombe ! »
Leur surprise fut telle devant l'incongruité de cette remarque que toutes cessèrent net de rire et de gesticuler comme un film qu'on met sur pause, et Nabooru complètement prise au dépourvu ne trouva rien d'autre à répondre que :
« Mais je ne suis pas encore morte ! »
Sentant à leur réaction de panique qu'il avait cette fois touché juste, le petit garçon se sentit enhardi par son propre succès, se fendant d'un sourire auquel il aurait été difficile pour une femme de résister s'il avait été un peu plus âgé… Ayant enfin trouvé la bonne façon d'y jouer, le jeu commençait à lui plaire : finalement, ce n'était pas si difficile de trouver une réponse, même absurde, aux moqueries d'un adversaire…
« Alors ne m'oblige pas à t'enterrer… », lâcha-t-il à l'attention de la reine gerudo.
Hardi, mais malin ; bien dans l'esprit du jeu.
« …ce serait du gâchis. »
Cette dernière remarque en revanche sortait clairement du cadre du jeu : c'était plutôt un compliment qu'une moquerie…
Mais une partie au moins des spectatrices sembla néanmoins l'apprécier, car plusieurs en rirent et se mirent à brocarder gentiment Nabooru sur son nouveau prétendant et son succès auprès des hommes.
« C'est vrai, quoi, poursuivait Link sur le même ton tout en longeant le cercle de spectatrices avec des gestes des deux mains pour les encourager à rire, n'est-elle pas "la plus belle femme du monde" ? »
Si beaucoup semblaient irritées de ce qui n'était de façon évidente qu'une raillerie dissimulée sous une flatterie hypocrite et le huaient avec colère sur son passage, un bon nombre aussi semblait goûter avec plaisir l'élégance et l'esprit avec lesquels il avait retourné la situation à son avantage en mettant son adversaire mal à l'aise sans être vulgaire ni agressif ; quant à son adversaire elle-même, elle le regardait soudain avec plus de considération : en reprenant ses propres paroles pour en rire, le garçon était exactement dans l'esprit du jeu, en train de prouver qu'il était effectivement digne de demeurer parmi elles, qu'il avait du caractère tout en sachant rester respectueux… Elle sourit ; ce gosse était manifestement courageux, loin d'être bête, animé de bonnes intentions, et à l'évidence pas encore perverti par la luxure, le désir sexuel bestial qui dominait complètement l'esprit et le corps des hommes adultes pour en faire ces bêtes brutales et obscènes qu'elle détestait tant… Et il était plutôt joli garçon pour ne rien gâcher…
« Bien, coupa-t-elle soudain en souriant et sur un ton qui avait retrouvé son calme et son assurance, tu te débrouilles bien, gamin. Je vais peut-être te laisser rester parmi nous… »
Link tressaillit ; il dut faire un effort pour ne pas laisser éclater sa joie ; c'est alors que Nabooru choisit de lui jeter une ultime pique, ce piège de dernière minute dans lequel on tombe quand on croit avoir déjà gagné et qu'on relâche son attention…
« …mais ce ne sera pas facile, ajouta-t-elle donc d'une voix forte qui signalait à l'assemblée que c'était une pique et que le jeu reprenait, alors faudra pas pleurer après ta maman ! »
Les spectatrices éclatèrent de rire, et le petit garçon blond, se disant tout simplement que le jeu continuait, joua à son tour et, sans penser à mal un seul instant, très naturellement et toujours sur le même ton de bravade ostensible, répliqua comme si ça faisait partie du jeu :
« Ce serait étonnant, je n'ai pas de maman ! »
Aussitôt que ces mots s'échappèrent de sa bouche, il regretta de les avoir prononcés : un silence de mort venait de s'abattre sur l'arène, et il fut certain d'avoir dit une bêtise…
Mais ce n'était pas ça…
Au contraire, la réaction digne et courageuse de cet enfant à la perte de sa mère avait forcé l'admiration de ces femmes qui pour être des guerrières n'en étaient pas moins des femmes… Les plus dures s'étaient simplement rengorgées, forcées de reconnaître, bien qu'à contrecœur, que ce mâle avait du cran, mais beaucoup parmi les plus âgées, celles qui avaient eu des enfants, ne le voyaient plus soudain comme un mâle mais comme un enfant, un petit bout de chou qui aurait pu être le leur, un pauvre petit orphelin dont elles auraient pu, dont elles auraient voulu être la mère… Il avait touché leur corde sensible !
Un profond soupir embué de tendresse et de compassion parcourut soudain leurs rangs, et même Nabooru avait le cœur gros ; Link sut alors que cette fois il avait bel et bien gagné…
« Euh… bredouilla la reine. Hum… Je ne savais pas… Euh… Tu as du cran, gamin. C'est d'accord, tu restes avec nous. Pour de vrai cette fois. »
Le jeune Hylien poussa une exclamation de joie en levant les bras en signe de victoire ; celles dans le public qui restaient insensibles à l'instinct maternel prirent très mal qu'un homme ait obtenu des Gerudo ce qu'il voulait, et s'éloignèrent en grommelant, le cœur chargé de colère et de rancœur, beaucoup se jurant de lui faire regretter d'avoir été autorisé à rester…
Nabooru elle-même, son embarras déjà dissipé, retrouvant son sérieux et sa gravité de reine d'un peuple de femmes guerrières, tempéra aussitôt les manifestations de joie du garçon en lui lançant un cinglant :
« Mais attention ! Les piques, les moqueries, la familiarité, dès maintenant c'est fini ! C'était un jeu, mais maintenant on ne joue plus, à partir de maintenant tu n'as plus le droit à la moindre remarque, tu vas devoir rester parfaitement respectueux et soumis. Tu as compris ?
– Ou… oui, bégaya Link tout à coup complètement dégrisé.
– Je n'en ai pas l'impression, grogna la jeune femme rousse aux yeux d'ambre. Attends, je vais être parfaitement claire, et j'en prends à témoin toutes mes compagnes ici présentes. Nous avons des règles, des lois, immuables et inviolables. Partout ailleurs les hommes dominent et les femmes obéissent ? Ici les femmes dominent et les hommes obéissent. Ils manquent suffisamment de respect envers nos semblables dans les autres peuples pour que nous ne tolérions pas le moindre manque de respect de leur part envers nous quand ils sont parmi nous.
D'abord, sache que si nous te gardons parmi nous, c'est en tant qu'esclave. À nos yeux, tu ne vaux pas mieux, tu ne mérites pas mieux. Normalement, nous assurons les corvées par équipes de deux qui changent chaque jour, à tour de rôle ; eh bien maintenant que tu es là, c'est toi qui les assureras tous les jours.
Ensuite, mets-toi bien dans la tête que nous avons tous les droits sur toi, et que toi tu n'en as aucun.
Enfin, par-dessus tout, en tant qu'esclave, le moindre manque de respect de ta part envers nous sera immédiatement puni. Tu comprends ? Que ça te plaise ou non de travailler comme un damné, que ça te plaise ou non qu'on te maltraite, tu n'as pas à protester, tu n'as rien à dire. Et tu ferais bien de ne pas le prendre à la légère ! Un seul regard de travers, et on te cogne ; une seule parole grossière, et on te tranche ; un seul geste déplacé, et on te tue ! C'est clair, comme ça ?! »
Link hocha la tête en tremblant…
…puis il vomit par terre avant de s'y effondrer sans connaissance.
Mouvement de stupeur à travers la foule.
Quand on le transporta sous la lumière des lampes de la tente où il devait loger, on s'aperçut qu'il était rouge comme une écrevisse et que de petites cloques s'étaient formées sur les surfaces de sa peau qui dépassaient de son pourpoint vert : sous le soleil du désert pendant des heures, il avait attrapé des coups de soleil et une insolation…
« Et il se prétend Héros du Temps et veut apprendre nos techniques de combat pour devenir un grand guerrier ? ironisa Nabooru venue s'enquérir de ce qui arrivait à son nouveau pupille. Eh bien on peut dire que ça commence bien ! »
