Avec chaque marche sur laquelle je mets le pied, il me semble que je suis observé. Il n'y a pourtant rien... que moi, seul dans cette cage d'escalier de marbre... Il n'y a que l'echo de mes chaussures mouillées sur la pierre poussiéreuse, ma respiration, le bruissement de mes vêtements à chacun de mes mouvements... et de temps à autres ces gémissements, presque plaintifs. Parfois, je crois pouvoir distinguer un mot ou un autre, la plupart du temps une supplique d'arrêter, mais je ne peux en être certain. Plus je monte et plus ça s'éclaircit. Alors que j'arrive enfin au dernier étage accessible, je vois quelque chose de familier sur le sol: une liane noire. Elle semble sortir d'une longue fissure dans le mur et mener plus loin dans le couloir sombre. Un autre gémissement résonne, provenant de la même direction. Je fronce les sourcils. Qu'est-ce qui se passe? Sans hésiter, je suis la liane. Entre les gémissements, je peux entendre une respiration saccadée, laborieuse. Y a-t-il quelqu'un en danger? Plus j'avance, et plus les sons s'éclaircissent, mais plus j'avance et plus le nombre de lianes augmente. Dans quelle pièce? Je dois me dépêcher de trouver ce qui fait ces gémissements avant que les lianes ne réussissent à m'immobiliser les pieds. À chaque pas, comme dans le jardin, je peux les sentir s'infiltrer dans mon pantalon par le bas et tenter de remonter le long de mes jambes. À chaque enjambée, je les sens me frôler les bras, les cheveux. Dans quelle pièce, bon sang!? Je commence à ouvrir chaque porte que je vois, frénétiquement. Puis soudain je fige en entendant un nouveau bruit: un grognement. Je me retourne vivement et la panique m'agrippe à la gorge. Là, à la limite du cercle de lumière de la lampe, une masse sombre et deux points rouges luisants qui s'approche lentement mais indéniablement. C'est la bête du jardin. Les lianes semblent s'immobiliser alors que la bête approche. La lumière de ma lampe se réflète dans ces yeux de prédateur alors que j'arrive à distinguer les dents de la créature... ce sont des crocs de carnivore. So regard semble vouloir me défier de courir, de tenter de m'enfuir... mais si c'est vraiment la même bête que dans le jardin, ça ne servirait à rien. J'ignore combien de temps s'est écoulé depuis ma chute dans ce fichu trou, mais... Cette fois, je n'ai pas l'intention de fuir. Si seulement j'avais mon arc...! Ou au moins un couteau ou autre chose pour me défendre...! La bête s'approche toujours, lentement, en grognant, et je commence à reculer au même rythme. Je cherche du coin de l'oeil quelque chose, n'importe quoi, qui pourrait me servir d'arme improvisée sans toutefois perdre la créature des yeux, mais tout ce qu'il y a ce sont ces lianes noires qui tapissent le sol. Un seul mouvement d'inattention et elle pourrait me sauter à la gorge. Je ne sais pas encore comment je vais réussir à m'en sortir. Les gémissements continuent, comme en bruit de fond, mais en ce moment j'ai d'autres priorités... La bête se déplace d'un côté du couloir, sans doute pour tenter de me piéger contre un mur. Le couloir semble sans fin et les lianes noires forment un tapis inégal duquel je dois me méfier pour ne pas trébucher. Si je tombe, c'en est fini de moi. Comment vais-je m'en sortir? Je sursaute alors que mondos heurte quelque chose. En regardant furtivement, je vois qu'il s'agit d'une porte en bois. L'inscription sur le panneau est dans une langue que je ne connais pas, mais peu importe. La bête continue de s'approcher lentement. Je pose mon sac de bougies au sol et je cherche la poignée de la porte à tâtons. Mon coeur bat la chamade alors que je distingue de plus en plus la silhouette de la créature au fur et à mesure qu'eelle s'approche. On dirait un gros chien, mais il y a quelque chose qui cloche... Je trouve enfin la poignée. D'un mouvement vif, j'ouvre la porte, heureux qu'elle n'était pas verrouillée, et je m'engouffre dans la pièce derrière moi alors que la bête bondit. J'ai à peine le temps de refermer la porte qu'elle tressaute sous l'impact et je m'en éloigne. Je regarde frénétiquement autour de moi. Il y a des tuyaux partout, sans doute relient-ils tout le bâtiment mais je n'ai pas le temps de m'interroger. In autre impact violent et je peux voir les gonds de la porte commencer à céder. Dans un coin, il y a une pile de tuyaux, sans doute placés là pour servir de remplacement ou je ne sais trop. Je pose la lampe hors du chemin et je vais prendre un tuyau. Je passe la main dessus pour l'infuser de ma flamme et je me retourne vers la porte. À ce moment, il y a un autre impact et elle cède. La bête se jette sur moi, la gueule ouverte, ses dents acérées reflétant la lumière de la lampe... et je lui assène un coup sur le côté de la tête de toutes mes forces. Elle s'affale au sol, inerte. Dans mes mains, le tuyau est tout tordu. Je le lâche et je m'effondre au sol, sous le choc. Je regarde la créature. C'est bien un chien, comme je pensais, mais il lui manque beaucoup de fourrure et sa peau, que je peux voir distinctement, est tachetée de grosses plaques violettes et noires... et il y a des lianes noires qui sont comme tressées autour de son cou. Je jette un coup d'oeil aux lianes qui tapissent le sol, mais elles ne bougent pas. Je reste là à réfléchir un moment. J'ignore ce que Daemon Spade a prévu comme programme pour moi, mais je crois que me foutre la trouille n'est pas son seul objectif. Un autre gémissement se fait entendre et je me ressaisis. Je ne peux pas le laisser gagner. Je me relève et je vais chercher mon sac de bougies, dans lequel je mets quelques autres tuyaux. J'attrape ensuite la lampe et, avec un dernier regard à la dépouille, je retourne dans le couloir à la recherche de la source de ces gémissements. La pensée qu'il pourrait s'agir d'une ruse, d'un piège, me traverse l'esprit, mais s'il s'agit bien d'unee personne en détresse, je ne pourrais me pardonner de n'avoir rien fait. Je remarque bien sûr que les lianes semblent me laisser tranquille et j'en profite. Frénétiquement, je recommence à ouvrir chaque porte que je vois. Rien, rien, toujours rien, mais les gémissements continuent. Je commence à me demander si on n'essaie pasde jouer avec mon esprit, mais soudain j'arrive devant une porte couverte de lianes. J'essaie de l'ouvrir, mais elle ne bouge pas. Un autre gémissement se fait entendre et il n'y a aucun doute, ça provient de l'autre côté de cette porte. Je sens l'adrénaline monter. Je dépose mon sac et ma lampe, puis je concentre ma flamme de la tempête dans mes mains et je les approche de la porte. Ça a semblé bien fonctionner dans l'étang, alors pourquoi ça ne marcherait pas maintenant? Les lianes s'éloignent de mes mains alors que je les approche, puis je fais rapidement un pas en arrière. Les lianes me poursuivent pendant encore deux ou trois pas, puis elles reprennent leur place sur la porte. Cette plante, quelle qu'elle soit, ne veut pas que j'entre, mais ça n'a pas d'importance. Je vais entrer. Je jette un rapide coup d'oeil autour de moi en réfléchissant. Mon idée suivante n'est pas des plus sécuritaires, mais je vais tout de même essayer. J'extraie une bougie de mon sac et je l'allume à l'aide de la lampe. Je mets ensuite la petite flamme sur une des lianes et après quelques secondes, elle se met à crisser et elle se retire rapidement, fumante. Je répète le procédé avec les autres, l'appréhension montant en moi. Qu'est-ce que je vais trouver de l'autre côté de cette porte? Un piège? Une personne aux portes de la mort? Avec Daemon Spade, je dois m'attendre à tout. Il a l'esprit plus tordu qu'un ressort. Lorsque la porte est enfin dégagée, l'appréhension est à son comble. J'entends une respiration laborieuse et des bruits étouffés, mais les gémissements ont cessé. J'inspire profondément... j'ouvre la porte, et je fige pendant un instant. C'est une pièce de taille moyenne, en pierre nue, sans décoration apparente... complètement recouverte de lianes noires, qui maintiennent un gamin aux cheveux verts au milieu de la pièce. Mais de ce que je vois, elles ne font pas que le retenir. Sans même réfléchir, je m'élance en concentrant ma flamme dans mes mains et je m'affaire à le libérer, ne portant pas attention à sa nudité. Je suis un peu surpris alors que ça fonctionne, mais je ne m'arrête que lorsqu'il est libre, tremblant et haletant dans mes bras. Je ne porte pas attention à ses joues rouges, ses lèvres luisantes de salive... ses cuisses poisseuses... son érection qui frotte légèrement sur moi... Mon célibat se rappelle cruellement à mon esprit à ce moment-là mais j'essaie de ne pas y penser. Merde... ce gamin était en train de se faire violer par des plantes! C'est vraiment pas le moment! Il prend un moment pour reprendre son souffle et pendant ce temps je le reconnais. C'est le gamin apathique qui portait un chapeau de grenouille. Daemon Spade n'avait-il pas réquisitionné ses talents d'illusionniste pour créer ce petit monde macabre? Lorsque sa respiration s'est calmée, il me repousse doucement en me faisant signe de me retourner et j'obéis, par pudeur. Je sens sa flamme de la brume derrière moi, mais je ne bronche pas.
"C'est pas vraiment le meilleur endroit de son illusion," dit-il doucement, son ton monotone comme à l'habitude, après un moment. "Il doit vraiment pas t'apprécier pour t'avoir fait commencer ici."
Je ne peux m'empêcher de faire un sourire amer. "C'est une longue histoire. Et toi, t'étais pas sensé l'aider? Qu'est-ce que tu lui as fait pour te retrouver dans cette situation?"
Il y a un court moment de silence, puis il vient devant moi, complètement vêtu de son uniforme mais sans son chapeau, et il s'arrête juste avant de quitter la pièce. "Je l'ai traité d'ananas périmé."
J'essaie d'imaginer la scène... Fran avec son air apathique et sérieux, Daemon légèrement abasourdi et outré... mais même si je trouve ça hilarant, je n'arrive pas à rire. Il ne changera vraiment jamais... et ses tendances légèrement narcissistiques et son petit complexe de superiorité est sans doute le carburant de son désir pour ce Mukuro qui lui ressemble légèrement. Mais au moins, comme ça, je me retrouve avec quelqu'un qui en sait sans doute un peu plus sur tout ce foutoir. "Et qu'est-ce que tu comptes faire, maintenant?"
Il me regarde de ses yeux verts. "Bah puisque maintenant je suis coincé ici aussi, et que j'ai une dette envers toi en quelque sorte, je me disais que je pourrais t'accompagner, Gangster-san."
"Ne m'appelle pas comme ça."
"Comme tu veux, Gabegie-san."
Je sens un de mes sourcils commencer à tiquer., mais j'inspire profondément pour me calmer. Ce gamin est peut-être la seule chose qui puisse m'aider à sortir de cette illusion. "Est-ce que tu sais comment sortir d'ici?"
Il me regarde avec ce regard inexpressif qui semble le caractériser et qui me fout les nerfs en boule. "Pas vraiment, non. J'imagine qu'il te laissera sortir quand il en aura terminé avec toi."
Rassurant... "Alors est-ce que tu pourrais au moins m'en dire plus sur cet endroit? Que je sache au moins à quoi m'attendre...", dis-je en soupirant alors que nous sortons de la pièce.
"T'as vu quoi à date?"
"Les lianes noires qui essaient de chopper les gens, une masse sombre et grouillante et une sorte de chien mutant ou je sais pas trop."
Il me lance une sorte de regard perplexe alors que je prends la lampe et le sac. "Un chien? Tu l'as tué?"
"Un coup de tuyau en pleine tempe. Il est tombé raide mort."
"Fais voir."
Je fronce les sourcils. Ses réactions m'inquiétent. Je l'amène jusqu'à la pièce aux tuyaux et je fige en y entrant.
La bête n'y est plus.
