Samedi 20 Juin 2015 :

J'ai remonté la pente tout doucement. Ou plutôt, je la remonte toujours, mais j'en aperçois le sommet. Ensoleillé et verdoyant !

Après avoir fait la difficile et avoir refusé de reprendre des traitements pendant probablement trop longtemps, j'ai finalement capitulé après m'être fait une frayeur avec une patiente. Ou plutôt avoir fichu une trouille bleue au Dr Black en faisant une attaque de panique en salle de repos alors qu'il m'avait demandé de l'aide sur un dossier difficile, un cas de grossesse extra-utérine chez une patiente de 15 ans. J'ai complètement perdu les pédales quand nous avons finalement compris que la pauvre était la victime d'abus répétés de la part d'un proche de la famille.

Bref, me revoilà sous Venlaflaxine*. Je n'aime pas les antidépresseurs, savoir qu'une molécule agit directement sur les transmissions neuronale à l'intérieur même de mes synapses me rend mal à l'aise, mais il faut avouer qu'ils ont le mérite d'être efficaces. Même s'ils ne font pas tout le travail, j'ai aussi repris mes séances plus régulières avec Victoria avec laquelle on fait de l'EMDR* en plus de nos séances normales, ils m'aident. Incontestablement. Les cauchemars sont moins fréquents, moins « effrayants » si je puis dire et j'ai pu arrêter les somnifères. J'ai aussi décidé, avec l'aide de mes parents et de Rosalie, avec qui je me suis découvert une similarité dont nous nous serions bien passée, de tester la thérapie de groupe.

Rosalie n'a pas été violée. Enfin pas vraiment selon elle, même si pour moi, c'est du pareil au même. Elle a été abusée. Et pour elle le terme est différent. Elle était consentante sans en avoir l'âge légal, du moins au début, et il n'a jamais été violent avec elle. Il l'a simplement usé. Usé de son corps pour son propre plaisir mais aussi pour celui des autres. Pas dans le sens monstrueux du terme, puisque cet homme était son agent de vingt ans son ainée. Il l'a déflorée, usée et abusée, volée et jeté quand elle est tombée enceinte à 19 ans. Nous n'en sommes pas venus aux confidences tout de suite avec Rosalie. Mais en quelques déjeuners, nous avons fini par vider nos sacs, toutes les deux. Je ne vous raconte pas la crise de larme ce jour-là. Rosalie a peut-être été un temps l'ami de la monstrueuse ex-femme d'Edward (agent en fait, je l'ai appris récemment) elle n'en est pas moins une femme extrêmement forte et résiliente et parler avec elle de tout, vraiment de tout m'a fait un bien fou. Et c'est pour cela que la thérapie de groupe me semble une bonne idée. Jamais il ne me serais venue à l'idée de partager mon calvaire avec des étrangers il y a quelques semaines, mais en fait, c'est libérateur.

Plus j'en parle, plus je partage, plus la chape de plomb qui semblait parfois m'écraser s'aminci. Je ne contourne plus le problème comme je l'ai fait pendant des années en utilisant des moyens détournés pour survivre. Je l'affronte de face, j'en parle, je ne laisse plus ce secret dont seulement quelques malheureux privilégiés partageaient le poids avec moi me tirer sans cesse vers le bas, je m'élève.

Mais assez parlé de cela. Aujourd'hui est un jour important. Enfin, pas tant que ça car rien d'extraordinaire n'est au programme. Mais un peu quand même. Aujourd'hui, je vais enfin revoir Edward, après l'avoir plus ou moins évité pendant plusieurs semaines. Nous avons beaucoup parlé au téléphone ces derniers temps mais j'ai toujours reculé des quatre fers quand il s'agissait de se retrouver tous ensemble. Je ne me sentais pas prête.

Mais nos échanges téléphoniques sont devenus comme un rituel plusieurs fois par semaines. Je m'installe dans mon lit, sous ma couette douillette, une tisane sur ma table de chevet, un fond musical que nous choisissons ensemble en arrière-plan. Edward a en effet décidé que j'avais besoin d'élargir mes horizons musicaux quand il a appris que je n'écoutais que les chansons à la mode qui passent à la radio, et seulement en voiture. Il m'a appelé une auditrice opportuniste et m'a supplié d'accepter son « éducation musicale ». C'est en discutant avec Victoria que je me suis rendu compte à quel point j'avais « lissé » ma vie jusqu'ici. Comment j'en avais raboté les angles pour que tout soit bien ordonné et éviter les surprises. La musique, c'était un peu comme une boite de pandore. Trop de risque d'entendre quelque chose qui m'aurai obligé à ressentir une émotion que je voulais éviter avec soin. Et il en a été de même pour la lecture (qui n'a consisté qu'en livre de médecine, revues scientifiques et livres pour enfant depuis des années), le cinéma (des dessins animés) et me relations amicales (quasiment inexistantes). Ma vie, toutes ses années, s'est résumée à ma fille, mes études puis mon travail en laissant juste un peu d'espace pour mes parents et c'est tout. Et si selon elle ce modèle m'a été suffisant pour avancer jusqu'ici et aurait pu être suffisant encore longtemps, il ne l'est plus maintenant. Je veux plus. Je veux vivre plus pleinement. Et pour cela, j'ai besoin d'accepter mes émotions, ne pas tenter de les nier ou de les éviter. Prendre des risques quitte à me brûler. Et donc, cela commence par accepter l'éducation musicale d'Edward. Et j'avoue que pour le moment je n'ai pas été déçue. Globalement, j'aime bien ce qu'il me fait écouter. Cela varie des grands classiques du rock, de la folks ou du jazz à des morceaux plus récents, des groupes indépendants souvent, et même parfois de la musique classique.

Nos conversations sont aussi plus personnelles, plus profondes. J'ai l'impression de le connaitre vraiment maintenant. Je sais par exemple qu'il n'était pas le sportif populaire classique au lycée comme je le pensais. Il était timide et passionné par le sport, le football mais aussi le basketball. Il ne s'intéressait pas vraiment aux filles qui ne comprenaient pas qu'il passe tout son temps sur les terrains d'entrainement. Sa première petite amie était aussi sa tutrice, une fille timide comme lui et intelligente qui l'avait aidé à faire remonter ses notes en première alors qu'il était à deux doigts d'être exclu de l'équipe de football à cause de ses résultats catastrophiques. Ils sont restés ensemble jusqu'à la fin du lycée où ils se sont séparés amicalement alors qu'ils partaient chacun dans deux directions différentes. Il m'a aussi appris que s'il adorait le sport, il n'avait pas vraiment envisagé d'en faire son métier avant sa dernière année de lycée. Même si les recruteurs le tannaient depuis longtemps pour qu'il rejoigne l'une ou l'autre de leurs universités. Lui, ce qu'il voulait s'était devenir un Marins. Comme son père. Son père biologique. Il avait ce complexe du héros et avait pensé pendant longtemps qu'il ne pourrait s'accomplir que s'il s'engageait pour son pays. Sa mère et Carlisle n'étaient pas vraiment chaud pour ce projet, mais n'avait pas essayé de le dissuader. Vraiment ces deux-là sont des parents parfaits ! Il avait fallu qu'un soir il surprenne une conversation entre eux alors qu'il descendait grignoter un truc pris d'une soudaine fringale pour qu'il change d'avis. Quand il avait entendu sa mère pleurer dans les bras de son beau-père quelques jours avant la date où il devait signer avec l'armée. Quand il avait entendu les sanglots de sa mère qui, des années après pleurait encore son père disparu prématurément en Irak alors qu'elle était enceinte de lui et versait déjà des larmes pour son fils qui n'était pas encore parti, il avait changé d'avis. Ou plutôt, il avait réfléchi. Vraiment. Il avait remis tout en perspective, pesé ses options, analysé ses motivations, passé plusieurs nuits sans dormir et s'était finalement décidé pour l'université et le football.

Il ne regrettait rien. Il y avait d'autres moyens que de se battre à l'autre bout du monde dans des conflits dont on ne connaissait pas tous les enjeux pour être patriotique. Lui montrait son attachement à son pays en faisant vibrer les stades.

Je l'avais écouté me raconter son enfance tout en partageant la mienne. La séparation de mes parents quand j'étais encore très jeune. Comment ma mère après être resté quelques temps dans la région m'avait finalement emmené en Arizona quand j'avais six ans et comment j'avais appris très jeune à me débrouiller seule. Voyager seule de l'un à l'autre quand j'allais passer l'été chez Charlie. Préparer les repas, tenir la maison car ma mère qui avait repris ses études étaient souvent absente ou fatiguée. Puis finalement, comment alors que j'avais douze ans, elle avait rencontré Philippe, un avocat riche et réputé, de quinze ans son ainé et comment ma vie avait été bouleversée par leur remariage. Je n'étais pas allé plus loin dans mes confessions. Le reste attendrait. On ne peut pas parler de tout au téléphone. Certaines choses méritent d'être adressées face à face.

Bref, aujourd'hui, nous allons nous revoir en vrai. Je n'ai pas pu dire non cette fois. Il a fait en sorte de soudoyer Alice pour qu'elle lui fournisse la date de mon prochain week-end libre et a tout organisé en fonction de moi. Alors comment refuser !

Bon, en fait nous allons une nouvelle fois chez lui. Il y aura Emmett, Rosalie et leurs enfants, Sam, Emily et leur fille Claire. Pas d'autre membre de l'équipe cette fois-ci. Nous serons en plus petit comité. Il nous a demandé de prendre nos maillots car avec l'arrivée de l'été le barbecue sera au bord de l'eau cette fois-ci. Mais je vais oublier mon maillot de bain. En fait, ce n'est même pas vraiment une omission. Je crois que je n'ai pas de maillot. En fait, j'en suis même sure. Le maillot de bain est encore une étape à passer dans ma guérison que je ne me sens pas prête à franchir aujourd'hui et surement pas en public.

« Prête Alice ?»

« Oui maman. J'ai pris mon maillot, ma serviette et ma casquette et mes affaires de rechange. »

« Parfait ma chérie. Allons-y ».

Le trajet se fait dans la bonne humeur. Je ne suis pas inquiète aujourd'hui. Et nous chantons à tût tête les morceaux qui passent à la radio. Je n'ai rien amené que moi-même et mon sac. Edward a insisté sur le fait que je ne devais rien apporter. Que j'étais son invité. Bon, j'avoue, j'ai quand même glissé une boite de cookies maison fraichement sortit du four dans le fond de mon sac ! On ne me refait pas.

Quand nous arrivons chez Edward tout le monde est là, installé autour de la piscine où des tables et des chaises sont disposées. Alice court rapidement dans la maison pour se changer après avoir rapidement salué tout le monde. Elle a hâte de rejoindre Jasper et Claire qui se baignent avec Emmett. Edward me prend une nouvelle fois par surprise en me serrant dans ses bras pour me dire bonjour. Je n'ai pas le temps d'être choqué qu'il m'a déjà relâché et me regarde avec un air innocent qui n'a rien de bon. Je remarque alors qu'il porte un simple caleçon de bain et qu'il est tout dégoulinant d'eau. En baissant la tête pour me regarder, je constate que je suis maintenant moi aussi toute mouillée sur le devant. Je lève les yeux au ciel et le foudroie de mon regard le plus coriace qui soit. Il baisse les yeux rapidement et semble tout contrit. Je fini par éclater de rire en lui faisant une bise sur la joue. Il se détend et me prend par les épaules pour m'accompagner vers le petit groupe qui a pris place au bord de l'eau.

« Tu m'a manqué Bella. Content que tu sois venu ! »

Nous passons un moment décontracté et agréable à manger parler et regarder les enfants jouer. Enfin, les enfants, je suis large avec le terme puisqu'il englobe aussi trois grands et larges joueurs de football professionnels. Mais voir Emmett interagir avec la minuscule Hope qui, à presque 6 mois nous régale maintenant des plus contagieux des éclats de rire est vraiment attendrissant. Le contraste entre cette armoire humaine et cette petite fille est saisissant. Edward, Katie et Sam et Claire ne sont pas en reste. Ces hommes ne sont vraiment pas grand-chose face aux pouvoirs extraordinaires de leurs petites filles.

Il fait plus frais ce soir et nous migrons vers l'intérieur. Les petits s'endorment les uns après les autres et nous finissons la soirée devant un film familial en mangeant des pizzas et du pop-corn.

Edward a insisté pour qu'Alice et moi dormions ici. Il n'est pas à l'aise à me laisser conduire après une longue journée comme celle-ci et aussi inconcevable que cela puisse paraitre, l'idée ne m'a pas posé de problèmes. Il nous installe Alice et moi dans une des chambres d'amis et une fois Alice endormie je le rejoins dans le salon. Les autres sont en train de partir en finalisant nos plans pour demain. Nous nous retrouverons tous dans un parc pour une randonnée tranquille et un pique-nique.

J'embrasse Rosalie et salue Emmett d'un signe de main car ses bras sont occupés par son petit ange endormi.

Nous nous installons sur le grand canapé blanc d'Edward dans le salon. Il a apporté des tisanes, coupé la télévision et mis de la musique. L'ambiance pourrait presque paraitre romantique, mais en fait, elle est plus domestique en ce qui nous concerne. Son canapé est confortable et bientôt nos langues se délient et nous discutons de tout et de rien.

« Je n'en reviens pas que tu coures plus d'une heure tous les jours. Je ne sais pas comment tu fais ! »

« Je courre tous les jours, sauf le week-end. Et là, l'entrainement est encore tranquille. En pleine saison, entre la course pour l'endurance, le travail musculaire pour la force et l'entrainement sur le terrain, nous sommes plus à 7 heures par jour. Il y a aussi tout le temps passé à visionner des vidéos de match pour étudier notre stratégie avant chaque rencontre. Et les matchs bien sûr. Sans compter les relations publiques et la fondation. Heureusement que Rosalie est là pour coordonner tout cet aspect du job. Je ne sais pas comment je ferais sans elle. »

« C'est vrai que c'est vraiment un boulot un plein temps. »

« J'aime bien avoir quelques mois par an plus calmes. Même s'il ne faut jamais s'arrêter complètement, la saison est parfois tellement intense qu'il faut bien ce temps pour s'en remettre. Et ce n'est pas tout le monde qui peut se vanter d'avoir au moins quatre mois de vacances par an ! »

« Ouai, c'est clair. Je suis contente d'avoir réussi à poser trois semaines d'affilées cet été. Ça fait des années que je n'ai pas pris autant de vacances à la suite. »

« Les préparatifs avancent bien ? »

« Oui. Les billets d'avions sont réservés et le gîte aussi. J'ai hâte ! J'ai déjà réservé une sortie en mer pour nous trois »

Nous partons Alice, Charlie et moi trois semaines à Hawaï cet été. C'est une folie mais une folie que je ne me suis jamais permise jusqu'ici. Et Charlie vient avec nous alors tout ira bien.

« A moi le farnienté sur une plage de sable blanc ! »

« Je ne sais pas pourquoi, mais tu ne me sembles pas vraiment être du genre à faire bronzette en maillot de bain sur une plage bondée. »

Il sait qu'il a raison, mais ce n'est pas son commentaire sarcastique qui entachera ma bonne humeur.

« Ah, tu commences a bien me connaitre ! »

« Oui, je crois. » Il est plus sérieux maintenant, sans que l'atmosphère en devienne pesante.

« Et toi, toujours coincé ici ? »

Son ex-femme lui a encore posé des soucis. Elle refuse de prendre Kate les week-ends complets depuis quelques temps certifiant que les problèmes de sommeils de sa fille sont incompatibles avec son travail. Edward était furax mais récupère maintenant sa fille le samedi soir au lieu de Dimanche. Je sais qu'au fond de lui il préfère faire comme ça mais il s'inquiète pour la reprise de la saison où il sera parti près d'un week-end sur deux pour ses matchs à l'extérieur.

« Oui, je préfère rester tranquille. Katie arrive enfin à se faire à la nouvelle maison, je n'ai pas envie d'aller la trimballer dans des hôtels pour le moment. D'ailleurs, je m'excuse à l'avance si elle te réveille cette nuit. Elle a encore tendance à pleurer sur les coups d'une ou deux heures du matin. » Il a détourné ses yeux et regarde maintenant ses pieds, un peu sur la défensive. Le pauvre. Il est très susceptible dès qu'il s'agit de sa fille. Et je le comprends. Déjà que ça n'est surement pas simple quand on est deux, seul, c'est encore plus difficile. Heureusement, ses parents, comme les miens l'avais fait à l'époque, le soutiennent sans l'enfoncer ou le noyer sous des conseils stériles qui ne font que stresser sans rien résoudre.

Je m'approche de lui et pose ma main sur son bras.

« Hé ne t'inquiète pas, je sais ce que c'est, et franchement, je pense que tu as raison. C'est formidable tout ce que tu fais pour elle. »

« Tu sais, ça n'a rien de formidable. C'est ma fille c'est tout. Et je ferais n'importe quoi pour elle. J'ai déjà raté mon mariage et je lui impose une vie sans ses deux parents. Alors… »

Il ne s'en est toujours pas remis. Et je crois qu'il lui faudra encore du temps pour accepter l'échec de son mariage. Je ne sais pas quoi lui dire. Tous les mariages autour de moi se sont mal terminés, mais je ne crois pas qu'il soit prêt à entendre parler de statistiques pour lui remonter le moral.

Nous restons un moment silencieux et je ne suis pas loin de penser à me retirer pour la nuit quand je l'entends me poser une question qui me laisse un moment sans voix.

« Est-ce que tu me raconteras ce qui t'es arrivé ces dernières semaines ? »

La douce torpeur dans laquelle je m'étais lentement laissé glisser disparait en un instant. Je me redresse et le regarde. Son visage est impassible, aucun signe de curiosité malsaine, peut-être une légère trace d'inquiétude dans la façon dont ses sourcils sont redressés et dans les plis de sa bouche.

« Tu sais, je ne suis pas bête et j'ai bien senti que tu n'allais pas très bien. Tu me l'as dit toi-même que tu étais fatiguée il y a quelques temps. »

Je pensais avoir bien donné le change dans nos échanges téléphoniques, mais il faut croire que ma dépression n'est pas passée inaperçue à ses yeux.

« Et je t'avoue qu'Alice aussi m'a dit que tu étais un peu « fatiguée » quand je l'ai vu au printemps et au regard de ton père, j'ai eu l'impression qu'il y avait plus derrière ce mot qu'une simple faiblesse passagère. »

Je rougis. Je n'aime pas lui cacher des choses. En fait je me sens presque aussi proche de lui que je ne le suis de Charlie ou de Renée, alors qu'en fait, on ne se connait que depuis quelques mois. Je sais depuis des semaines que je dois lui raconter mon passé, mais autant avec Rosalie cela s'est avéré plutôt facile. Autant avec lui, je sens déjà ma gorge se nouer, mon pouls s'accélérer et des tremblements agiter les doigts.

Je ferme les yeux et m'enfonce dans le canapé. Je prends une grande inspiration et je l'entends bouger près de moi. Sa main vient au contact de mon bras et au lieu de l'habituel frisson de dégout que je ressens quand on me touche, je laisse la chaleur de ses doigts m'ancrer dans la réalité de notre moment. Sa main me caresse légèrement et je suis encore une fois étonnée par la douceur que cet homme massif, tout en muscle est capable de dégager.

« He… Reste avec moi veux-tu ? On n'est pas obligé de parler de ça. »

Sa voix est bien plus proche maintenant, elle est basse et ses vibrations semblent m'envelopper tout entière dans un cocon protecteur. Je ne suis pas sûr qu'une telle occasion de déballer mon sac se représente de sitôt. Je crois que c'est maintenant ou beaucoup plus-tard. Peut-être trop tard.

« Non, c'est bon. » J'ouvre les yeux et souris. Enfin, j'essaye. Je pense que ma bouche doit former une grimace plutôt qu'un sourire, mais je fais ce que je peux.

Il est toujours prêt de moi, tout prêt. Sa main est sur mon bras mais le reste de nos corps ne se touchent pas. Pendant un instant, l'envie de me blottir contre lui s'impose comme un flash dans mon esprit mais je repousse rapidement cette idée. Je ne suis pas encore prête pour cela. Mais j'aime sentir sa main sur moi. J'espère qu'elle me permettra de ne pas me perdre dans les souvenirs terribles que je m'apprête à relater.

Après une autre profonde inspiration, je me lance. Ma voix est faible, frêle et semble aussi fragile que l'enfant que j'étais alors.

« Je t'ai déjà raconté que ma mère s'est remariée quand j'avais douze ans. Son mari, Philippe était un avocat réputé de Phoenix, il avait beaucoup d'argent et une grande maison dans un quartier huppé de la ville. Nous avons rapidement emménagé chez lui. J'ai changé d'école et les choses se sont bien passées pendant un moment. Philippe avait un fils plus âgé que moi, qui avait déjà terminé le lycée à l'époque et était à l'université en Californie. Nous ne voyions pas James très souvent, de temps en temps le week-end, ou pour les fêtes. J'avais une espèce de béguin pour lui. De béguin platonique d'adolescente je pense. Il était beau, le parfait golden-boy : jeune, riche et mystérieux ! De quoi faire palpiter un cœur d'adolescente. »

Edward m'écoute. Je pense qu'il a une idée d'où je veux en venir car il commence à froncer les sourcils mais il ne m'interrompt pas, il ne cesse pas non plus m'effleurer le bras. Il ne le sait sans doute pas, mais c'est lui qui me donne ma force de continuer.

« Le week-end de mes quatorze ans, j'avais invité quelques amies de mon ancienne école à la maison pour profiter de la piscine. Philippe et Renée étaient partis en voyage d'affaire et James était là pour nous surveiller. Je me rappelle que nous ne l'avons pas vu de la journée, il était resté enfermé dans sa chambre je pense. Le soir, mes copines étaient parties depuis longtemps mais j'étais encore dans l'eau, j'étais un vrai poisson à l'époque, je voulais intégrer l'équipe de natation de mon lycée. Bref, finalement, je sors de l'eau et me baisse pour attraper ma serviette. C'est là que j'ai senti une main sur mes fesses. Comme tu t'en doute j'ai crié et sursauté mais en me retournant, j'ai vu que ce n'était que James qui me taquinait, du coup en adolescente typique j'ai levé les yeux au ciel et rigolé avec lui. Plus tard, j'étais dans mon lit en train de bouquiner quand il est entré dans ma chambre sans frapper. Il était bizarre, avait le regard vitreux, sentait l'alcool… »

Je ne suis pas sûr que je puisse remettre des mots sur l'horreur qui a suivi. La violence et la rapidité de l'agression. James s'est jeté sur moi ce soir-là, il m'a frappé, déshabillé et violé. Plusieurs fois. Alors que n'étais qu'à demi consciente sous ses coups il m'a souillé avec son corps en crachant des obscénités à mes oreilles. La scène que je revis sans cesse dans mes cauchemars se déroule sous mes yeux alors que les mots m'échappent pour raconter mon calvaire à Edward.

« Il m'a frappé et il m'a … violé.» finis-je par confesser d'une voix faible.

Je l'entends qui laisse échapper un juron et la main sur mon bras s'évanouie.

Avant que je n'aie le temps de redresser la tête pour voir ce qu'il se passe, je suis enveloppée dans des bras d'une douce puissance et ma tête se pose sur l'épaule d'Edward. Je me laisse aller dans cette étreinte inattendue mais bienvenue et laisse libre cours aux larmes qui se sont mises à couler sans que je ne m'en aperçoive. Je pleure longtemps je crois. Edward me murmure sans cesse qu'il est désolé, que tout va bien maintenant. Qu'il ne me fera jamais de mal. Et je le crois. Je le crois.

Je fini par me calmer et je sens qu'Edward se tortille légèrement. Il a quelque chose à dire ou à demander. Mais moi, je suis tellement vidée par ma confession que je ne suis pas sûr de pouvoir continuer longtemps.

« Dis-moi juste une chose. Dis-moi que ce bâtard est mort. Où au moins en prison. S'il te plait, dis le moi. »

« Il est en prison. Il a pris vingt-ans ferme pour viol avec circonstances aggravantes. »

Je me redresse et commence à me dégager de ses bras mais il secoue la tête.

« Je ne suis pas sûr d'être prêt à te laisser partir Bella. »

« Il est tard. » Je dis ça platement. Je sais que je viens de lâcher une bombe et qu'aucun de nous ne réussira à dormir ce soir. Il me regarde en secouant la tête et m'attire à nouveau contre lui.

Finalement, en sécurité dans ses bras, je fini de lui raconter mon histoire dans tous ses détails sordides. Le lendemain, les hurlements de ma mère quand elle m'a découverte couverte de sang au milieu de mon lit. Le brouillard des jours suivants, à l'hôpital. Le procès, très médiatisé en Arizona où l'on a appris que James avait déjà eu à répondre à une accusation d'agression sexuelle mais que la plainte avait été étouffée à l'aide de son père. La violente séparation de ma mère et de mon beau-père bien sûr. Ma dépression et mon déménagement à Forks. Je lui raconte rapidement les symptômes qui persistent encore maintenant, les attaques de paniques, les cauchemars qui resurgissent parfois dans certaines situations et l'effet catastrophique de la main aux fesses de Newton sur mon Syndrome de stress post traumatique.

« Et le lycée ? Je croyais, enfin, je pensais que les victimes d'agression… »

Je le coupe, je sais ce qu'il veut me demander, comment j'ai pu laisser des adolescents me toucher après ce qu'il m'était arrivé. Il n'est pas le seul à m'avoir posé cette question et de mon côté, il m'a fallu des mois de thérapie pour vraiment comprendre.

« Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'après l'agression, je ne supportais plus aucun contact. Mes parents ne pouvaient même pas m'enlacer sans que je me referme comme une huitre ou ai une attaque de panique. A seize ans j'en ai eu marre. Marre d'être différente, marre d'avoir peur tout le temps. Et j'ai réagi de la seule façon que j'ai trouvée. En les laissant me toucher, en les laissant faire, je pensais me guérir de mon aversion. J'avais l'impression d'être celle qui contrôlait. J'avais l'impression d'agir normalement. Je n'ai compris qu'après qu'en fait j'avais une vision très dégradée de moi et complètement fausse sur ce que devait être le sexe et les relations avec les autres. Dans un sens je ne regrette pas vraiment puisque j'ai eu Alice.»

Il m'écoute et acquiesce.

« Je comprends. Comment regretter quand on voit la merveilleuse gamine qu'elle est maintenant. »

Nous restons silencieux après cette dernière confession. Je crois que nous avons fini par nous endormir tous les deux sur le canapé car c'est seulement en entendant les pleurs de sa fille dans la nuit que nous nous sommes finalement séparés et que j'ai rejoint Alice dans la chambre d'amis.

Paradoxalement, je dors bien. Je pensais que de reparler de ça m'aurait valu de nouveau cauchemars, mais il faut croire que tout le travail fait ses dernières semaines est efficace, ou que l'épuisement de ma confession est trop intense, car je ne fais pas un rêve et j'ai l'impression de dormir comme une masse.

On ne peut pas en dire autant d'Edward, qui est cerné le lendemain et particulièrement silencieux lors de notre promenade au bord du lac de RattleSnake. Je sais qu'il a besoin de temps pour digérer tout ce que je lui ai dit alors je le laisse tranquille. Alors je papote avec Rosalie et Emily. Elles me parlent d'une nouvelle série télé qu'elles adorent. Elle se passe aux urgences et elles me demandent si je pense que c'est réaliste. Je ne connais pas leur série alors je leur parle de La série qui pour moi traite vraiment de son sujet. Au moins pour les premières saisons.

« Urgences. Si vous voulez vraiment savoir à quoi peut vraiment ressembler un service d'urgence aux USA, il faut que vous regardiez cette série. C'est franchement la plus réaliste que j'ai vu, même si, probablement pour des raisons scénaristiques ils ont tendance à condenser les moments speed pour passer sous silence les moments où tout est calme. Et ça arrive parfois ! Entre deux et cinq heures du matin le plus souvent ! »

Elles me regardent ébahies.

« Mais c'est un vieux truc ! »

« N'empêche que c'est réaliste. Je suis médecin d'urgence et pas chirurgien, ni spécialiste, ni même médecin généraliste. Je suis sûr que dans votre série, le médecin à tendance à s'impliquer dans un cas à fond, jusqu'au dénouement voir à même opérer lui-même. Et ça franchement, c'est n'importe quoi. Le plus souvent, on ne fait que stabiliser et réorienter les malades, les graves sont hospitalisés ou opéré en urgence si besoin et les moins graves rentrent chez eux. Bon, comme je travaille dans un service d'urgence d'une ville de périphérie, je fais aussi beaucoup de médecine générale, et j'aime bien ça. Je pense qu'un jour, il faudra que je monte mon cabinet. »

« Franchement, je ne sais pas comment tu fais ! Tout ce stress, le sang ! Ça doit être terrible. »

Je regarde Emily en rigolant. « C'est vrai qu'en tant qu'infirmière, tu n'en vois jamais du sang toi ! »

« Oh, mais ça n'est pas pareil ! Il est le plus souvent séché et forme des croutes ! »

Rosalie fait la grimace. « Oh, arrêtez toutes les deux, je sais très bien ce que vous essayez de faire. »

Et nous partons en un fou rire toutes les trois. Mon dieu. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi libre. J'ai l'impression que les chaines qui me maintenaient depuis si longtemps et dont je n'avais même plus conscience se sont relâchées brutalement hier soir. Je sais qu'elles sont toujours là et que je ne suis pas guérie. Mais je me sens bien aujourd'hui, alors pourquoi ne pas en profiter. Je croise le regard d'Edward qui semble me regarder sous un jour nouveau aujourd'hui. Je lui souris, du sourire le plus éclatant que je sois capable de faire. J'ai envie de courir vers lui, de le prendre dans mes bras et de lui dire merci. Merci de m'avoir écouté, de m'avoir soutenu et d'être resté. Merci d'avoir partagé ce poids avec moi. Mon cœur fait des bonds dans ma poitrine, je ne sais pas trop ce qui se passe, mais je sais que c'est à Edward que je dois tout cela, à ses malheurs d'abord qui ont permis notre rencontre il y a presque un an, mais aussi à sa gentillesse et à sa persévérance. Je me retiens mais suis récompensée par un sourire de sa part. Un vrai sourire sincère. Je forme les mots merci et il me répond d'un simple signe de la main.

Et c'est dans ce paysage magnifique, ou le bleu du ciel se confond avec l'eau limpide du lac qui tranche avec le vert profond de la forêt autour que je crois que je prends conscience pour la première fois qu'Edward n'est pas un simple ami. Qu'il est bien plus que cela.

La réalisation de mes sentiments, même si je ne suis pas encore prête à leur donner un nom, me donne un léger vertige. Mais je me ressaisi vite quand je vois son visage s'assombrir d'inquiétude et lui lance un autre sourire. Il s'approche de moi et me prend par les épaules. Tous les deux, nous nous tournons vers le lac, où des racines émergent de l'eau comme de grands serpents de bois. Ces arbres, coupés depuis longtemps sont toujours là profondément ancrés dans le sol. Je ne sais pas s'il y a une leçon à en tirer aujourd'hui mais comme souvent quand je suis confrontée à la nature et à sa beauté, Je me sens toute petite. Un simple point minuscule dans l'immensité du monde.

Mais aujourd'hui, je suis entouré d'Edward, l'homme qui est devenu en l'espace de six mois l'une des personnes les plus importantes de ma vie. Ma fille est en contre bas, je l'entends rigoler à une histoire que vient sans doute de raconter Emmett. Tout est parfait. Aujourd'hui, tout est bien.

Au moment de me glisser sous ma couette ce soir-là, je remarque l'écran de mon téléphone qui s'illumine.

Bonne nuit Bella. E

Je souris tout en répondant et éteint la lumière.

Comme j'aurai du m'en douter, les cauchemars ne m'épargnent pas cette nuit. Mais cette fois ci je ne compte pas me laisser submerger et je suis sûr que j'arriverais à m'en sortir.


* VENLAFLAXINE: antidépresseur de la famille des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, c'est un nom générique comme ceux que j'utilise pour tous les médicaments dans cette fiction.

*EMDR: pour Eye-Movement Desensitization and Reprocessing: c'est une méthode de psychothérapie qui utilise la stimulation sensorielle des deux côtés du corps, soit par le mouvement des yeux soit par des stimuli auditifs ou cutanés, pour induire une résolution rapide des symptômes liés à des événements du passé. (emdr - france . org pour plus d'information, sans les espaces!)

Voilà! Le gros secret est sortit de son sac. J'espère que vous n'êtes pas trop déçues!

Merci à toutes pour votre soutient!

J'ai encore quelques chapitres d'avance mais je bloque un peu sur la suite. Je vais faire de mon possible pour me dépêcher.

A bientôt.

Mystylight.