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V.
Wake me up when september ends - Green Day
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[20/03]
Le printemps est là. Bientôt les cerisiers seront en fleurs, et j'irai les admirer avec Pirika. Elle est terriblement impatiente à l'idée de porter ce kimono qu'une amie va lui prêter.
Je n'ai pas écrit depuis très longtemps. Depuis presque un an, en fait. A vrai dire, je viens de retrouver ce journal (j'ai failli écrire "de te retrouver"). Il était tombé derrière mon bureau, ou je l'ai planqué, je ne sais plus, et à en croire la couche de poussière, personne n'a réussi à mettre la main dessus.
Je me suis relu. Vraiment, ça fait bizarre. Tout ce que j'ai écrit m'est revenu en mémoire, mais cette fois je pouvais mettre des mots sur mes troubles, comprendre mes angoisses, ma frustration. Je me suis souvenu de mes bagarres contre ma sœur... j'ai eu honte de ce que j'avais pu écrire sur elle.
En fait, j'étais tout le temps en colère, contre presque tout le monde. C'est ça! J'étais toujours perpétuellement stressé, méfiant et je rejetais toutes mes angoisses sur les autres. Comment ont-ils fait pour me supporter si longtemps?
Je me sens un peu mieux à présent. Plus calme. Je sais que si j'étais si furieux, c'est parce que je ne faisais pas confiance aux autres. Bon, je ne me sens pas forcément plus à l'aise maintenant, mais au moins je fais des efforts pour m'ouvrir à eux. Je sais que ma sœur veut m'aider, alors j'essaie d'être plus gentil avec elle. Ce n'est pas facile tous les jours, et elle m'énerve souvent à me fliquer sans arrêt. Mais depuis quelques temps, nous arrivons à nous faire mutuellement plus confiance. J'avoue que c'est agréable, ça me rappelle la relation qu'on avait avant que je ne commence à faire des régimes.
Il faudrait que j'arrête d'appeler ça "régime".
Oui, tu vois, tu peux être fier de moi: il m'a fallu un an, mais j'ai fini par accepter ce que le docteur Matsui et Pirika n'arrêtaient pas de me répéter. Je ne voulais pas l'entendre. Je ne me sentais pas malade, enfin pas comme ils le disaient. J'avais juste l'impression d'avoir un métabolisme différent.
Mais en fait, la maladie, elle est dans ma tête. J'ai attrapé une gastro l'hiver dernier. Trois des pires jours de ma vie. J'avais si mal au ventre! Rien à voir avec ce que je croyais être une maladie.
Aujourd'hui, je sais que ce que je croyais être des nausées étaient des crises d'angoisse. Le fait d'avoir une boule dans la gorge donne l'impression d'être sur le point de vomir. Tout simplement.
J'ai fini par prendre conscience d'une chose: si on ne m'avait pas nourri de force, je serais mort. J'étais si faible que je ne tenais plus debout. J'étais si fasciné par la manière dont je sculptais mon corps, que je ne me voyais plus tel que j'étais. Mais moins je mangeais, plus je me sentais faible, malade, incapable de supporter la moindre nourriture. Et comme j'angoissais à mort chaque fois que je prenais quelque chose, j'avais l'impression de ne plus supporter aucun aliment, et forcément, je mangeais moins. C'était un cercle vicieux.
Et puis, finalement, l'instinct de survie a repris le dessus. J'ai mangé et j'ai été très malade, mais pendant quelques minutes, je me suis senti enfin rempli, repu, soulagé, comme on se sent quand on a de la fièvre et que le doliprane commence à faire effet.
C'est là que j'ai commencé à comprendre que j'étais allé trop loin, l'année dernière.
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J'ai encore beaucoup de mal à manger. Surtout les viandes, quant aux produits laitiers, n'en parlons pas, j'ai même pas encore essayé. De toute façon, je dois réhabituer mon estomac aux portions "normales" a dit le docteur. Au début, ils me nourrissaient par sonde. J'avais l'impression qu'ils essayaient de me gonfler à l'hélium, comme une vieille montgolfière. J'étais tombé à 43 kg. En voyant le poids s'inscrire sur ma balance, j'étais terriblement fier de moi. Mais maintenant, je veux bien croire que ce n'est pas normal pour un mec de mon âge et de ma taille.
C'est bizarre parce que, dans ma tête, dans ma raison, je le sais. Mais quelque part en moi, il y a quelque chose qui continue à trouver ça bien, 43 kg.
Je ne sais pas si j'arriverai un jour à remanger normalement. Je me force, mais ce n'est jamais assez. En plus, le gras, le lait et les protéines me dégoûtent, je n'arrive pas à les manger. Les odeurs fortes me dérangent, aussi. Du coup, on mange plutôt des pâtes et des légumes, avec parfois de la soupe miso et du poisson.
Je ne peux pas m'empêcher de vérifier trois fois mon assiette avant d'y goûter. Pirika me laisse l'aider à la cuisine, comme ça je sais exactement ce qu'elle prépare et ça me rassure. Elle a fini par comprendre que ce n'était pas contre elle et elle me montre tout ce qu'elle met, comment elle cuisine, tout ça. Mais je n'arrive pas à m'empêcher de la surveiller. Avant, j'avais toujours peur qu'elle ne rajoute des compléments, des graisses ou des médocs dans ma part.
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J'ai repris les cours il y a pas longtemps. J'avais tout foiré l'année dernière, mais on s'est arrangé avec ma fac, quand j'ai commencé à aller mieux. C'est uniquement parce que j'étais le major de la promotion, à la fin. J'aurai pas à repasser le premier semestre. C'est déjà ça.
Revenir à l'université m'a permis de reprendre contact avec les autres, aussi. Mes amis sont venus me voir à l'hôpital, de temps en temps, surtout Tamao et Manta en fait. Yoh et Anna sont venus, une fois, mais comme ils étaient partis en Europe, ils n'ont pas été prévenus tout de suite que j'étais retourné en traitement.
Mathilda est passée souvent, elle aussi, mais pas Ren.
Il faut bien que je parle de Ren, ça c'est le sujet tabou, et même rien que de l'écrire, ça me fait bizarre.
Je n'ai pas adressé la parole à Ren depuis la dernière soirée qu'on a passée ensemble et qui s'est terminée comme on sait. Il a fini par cesser de m'appeler. Il est venu me voir, mais c'était au début, juste après mon admission, et j'étais encore inconscient.
Il me manquait mais pendant les premiers mois, je me serais senti trop mal à l'aise de le voir revenir vers moi. J'ai essayé de ne pas penser à lui. C'était plus simple.
J'ai quand même eu des nouvelles de lui grâce à Mach. Elle m'a dit qu'il s'était fait énormément de souci pour moi. Apparemment, il est souvent en contact avec Pirika.
J'étais content de revoir Mach, parce que je l'aime bien, mais au début, j'étais embarrassé, parce que je ne savais pas jusqu'où elle était au courant de ce qui s'était passé entre Ren et moi. Qu'on était en froid, ça, elle le savait, mais le pourquoi du comment... Du coup, j'étais sur un terrain glissant.
A ce sujet, je ne m'explique toujours pas son geste. Ren n'a jamais eu l'air de s'intéresser aux hommes. Il ne m'a jamais fait d'avances ou eu un comportement équivoque, il était bourré quand ça s'est passé. Mais on dit que in vino veritas. Donc, que conclure?
Comme je ne lui ai pas reparlé, je n'ai pas la réponse.
Le problème n'est pas de lui pardonner. Je ne lui en veux absolument pas. Le seul truc, c'est que je me sens mal à l'aise. Voilà. C'était qu'un baiser, pourtant.
Plus j'écris plus je me sens con, mais tant pis, faut pas que je perde le fil.
Mathilda et Ren se sont séparés il y a des mois. Elle lui en a voulu atrocement. Elle lui en veut toujours. Ses yeux jettent des éclairs quand elle parle de lui, on dirait une sorcière. Mais elle s'en est remise, dit-elle.
Elle aussi elle a ses petits secrets: quand je lui ai demandé pourquoi ils avaient rompu, elle est devenue toute rouge et a dit que ça ne collait pas entre eux. Et que ça n'aurait jamais pu coller. Pourquoi, alors ça, c'est un grand mystère, elle n'a pas voulu me le dire.
Voilà ce que j'en conclus: mon meilleur ami est gay. Je ne l'ai jamais su, il ne me l'a jamais dit, mais sa copine a fini par le découvrir. Et toc.
(Ceci dit, encore une fois, elle n'a pas l'air d'être au courant pour cette soirée: elle n'y a pas fait allusion, elle n'a pas l'air de m'en vouloir, elle me parle comme à quelqu'un d'extérieur à la situation)
Du coup, j'ai pris une décision. Avant la fin de la semaine, j'appelle Ren et je tire ça au clair.
Ce n'était pas tout ce que je voulais dire. Y aurait encore des pages et des pages à écrire à propos de ma vie, et de tout ce qui s'est passé depuis la dernière fois. Mais là, ça fait dix minutes que je rêvasse le stylo en l'air. Je pensais à mon pote, en fait, et puis, j'ai dérivé sur autre chose.
C'est tout pour aujourd'hui.
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En fait, si, un dernier truc: c'est Tamao qui me l'a dit. Jeanne a obtenu son année et elle est repartie en France pour quelques mois. Mais elle est revenue pour ce semestre, et elle a décidé de finir ses études au Japon.
Elle est venue me voir pendant mon séjour à l'hôpital. Plusieurs fois. Elle a été très sympa et je pense qu'elle ne m'en veut pas. Tam m'a dit qu'elle était un peu déprimée, au début, mais que la compèt' avait fini par reprendre le dessus. Voilà, c'est tout.
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[10/04]
Écrire, c'est vraiment salvateur quand on a des problèmes dont on n'a pas envie de parler. Et il y a une personne dont j'ai besoin de parler, mais pas à un autre être humain.
J'ai appelé Ren. J'arrive pas à croire que je l'ai fait, mais je l'ai fait. Lorsqu'il a fini par décrocher, on a parlé. J'ai baragouiné les trucs les plus stupides de toute ma vie. C'était terriblement embarrassant. Je n'ai absolument rien dit de ce que je voulais dire. Je n'ai pas réussi à poser les bonnes questions. Son ton était très froid, très distant... J'ai beau savoir qu'il parle toujours comme ça, et que c'est pire lorsqu'il est gêné, ça ne m'aidait pas. Au final, j'ai appris qu'il était en deuxième année, que tout allait bien et je pense qu'il aura son diplôme les doigts dans le nez, comme toujours. C'était exactement comme la dernière fois que je suis sorti de l'hosto: comme si rien de toute cette année dernière ne s'était passé. Nous n'avons parlé ni de Mathilda, ni de cette soirée. Et en fait, c'était plutôt cool.
Je lui ai dit qu'il avait mon numéro et qu'il pouvait m'appeler s'il le voulait. Je n'avais pas envie de le brusquer, après l'avoir ignoré pendant si longtemps.
En tout cas, ça m'a fait du bien de parler avec lui. Ce serait bien si on pouvait redevenir amis. D'ailleurs, je serais sûrement un meilleur pote, maintenant. Je mange de mieux en mieux. Le soir, de la soupe, parce que j'ai besoin de dormir le ventre léger. Le matin, un fruit. Le midi un plat. Avec ça, je ne me sens pas malade et je ne risque pas de trop grossir. Pirika me houspille pour que j'augmente les quantités, mais ça, je sais pas si j'y arriverai. Pas tout de suite.
Il paraît que je suis encore trop maigre. En fait, c'est à cause de carences que j'ai tout le temps froid et que je suis faible. D'ailleurs, j'ai pas droit au sport tant que j'aurai pas repris un peu de poids et que je n'aurai pas augmenté mes apports journaliers. Le matin, j'ai très envie de courir, mais Pirika me surveille. Elle a même planqué mes clefs.
Là où je suis quand même fier de moi, c'est que j'arrive à l'accepter.
D'ailleurs, quand j'ai vu que mon trousseau n'était plus là, j'ai même rigolé.
C'est Pirika. Elle est coriace, ma sœur.
Bon, je suppose que si j'arrive à manger un peu plus, et qu'on me laisse faire du sport, ça équilibrera et ça compensera ma prise de poids. J'espère. Parce que je ne me trouve pas si maigre que ça, en fait.
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[16/04]
J'ai mangé une soupe de légumes aujourd'hui. C'était presque agréable, de manger chaud. Du coup, j'ai l'impression que je vais encore prendre du poids. Rien que d'y penser, je m'angoisse, ça monte, ça m'oppresse, je me sens mal. C'est dégueulasse, je ne devrais pas me goinfrer comme ça. Je ne suis pas assez fort. Et j'ai beau savoir que je suis malade, que c'est grave, que je vais devoir travailler encore et encore sur moi-même, je lui cède, je lui cède toujours.
Elle est là, dans ma tête, petite voix qui me dit "T'as vu ta gueule?", "Mais cours, patate, tu devrais avoir honte de te traîner comme ça!" ou bien "Ne mange pas ça, c'est mauvais pour ton corps" ou même "Non, tu n'as pas faim, tu es juste malade. Et tu ne vas jamais réussir à digérer ça, c'est trop gras, alors, fais un effort. C'est pour guérir". C'est comme une sorte de conscience dans ma tête, comme une voix faussement amicale, qui me parle, qui me force à me détourner de la nourriture et des autres en permanence. Fais-ci, fais-ça, attention, tu sais ce qu'ils veulent au fond. Oublie-les, toi tu décolles, eux, ils stagnent.
C'est la voix de la paranoïa.
Le pire, c'est qu'il m'arrive encore de lui obéir. C'est un réflexe.
J'essaie de l'envoyer bouler pour un moment. Je vois, non, je sais que je ne suis pas bien, là, maintenant. Mes muscles sont atrophiés, j'ai les joues creuses, les côtes saillantes, les yeux hagards. Oui je sais que ça ne va pas. Une partie de ma tête le sait. Mais l'autre, elle, ne le sait pas, et bataille ferme pour s'imposer.
J'aimerais tant lutter. Parce que je sais que si elle gagne, la garce, je retourne à l'hôpital. Si elle gagne, je meurs.
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[20/04]
Aujourd'hui, c'était le grand saut. Je suis allé déjeuner avec Ren.
Comme j'étais stressé, j'avais encore moins faim que d'habitude. C'est dire! J'ai avalé trois feuilles de salade, et c'était limite trop. Mais on s'en fout. Ce qui est important, c'est que j'ai retrouvé mon pote.
On arrive à discuter comme avant. Nous n'avons pas reparlé de l'incident. C'est tant mieux, je ne veux plus y penser. Je voudrais que toute l'année dernière soit effacée, la rechute, la soirée, l'hôpital, d'un coup de gomme, hop! Ce déjeuner m'en a donné l'illusion: nous avons juste parlé de ce que nous faisions en ce moment. Oui, voilà, on s'est juste retrouvés, et ça m'a fait du bien. Je crois même que j'avais l'estomac moins noué après.
Il ne m'en veut pas d'avoir pris mes distances. C'est drôle, la plupart des gens le croient vindicatif et rancunier. Bon, vindicatif, peut-être, mais je connais peu de personnes qui sachent passer l'éponge comme lui. A part Yoh, qui est imbattable dans ce domaine et qui accepte tout et n'importe quoi de la part de ses proches.
Quand nous avons parlé de la maladie, Ren m'a dit qu'il était heureux que j'ai dépassé l'étape du déni. C'est le seul truc qui m'a mis mal à l'aise, parce que, ben... j'aime pas en parler. Le déni, quel déni? Je savais déjà que j'étais malade. Je m'y prenais juste très mal pour me soigner, c'est tout!
Bon, je sais que le doc dirait que c'est de la mauvaise foi. Mais n'empêche! Je sentais quand même au fond de moi que j'allais pas bien.
Ren n'en avait jamais parlé avant et c'est pour ça que j'arrivais à lui faire confiance. Je sentais qu'il m'acceptait tel que j'étais. Mais maintenant, je me demande ce qu'il pensait vraiment. Est-ce qu'il faisait semblant de me soutenir pour... je sais pas, pour m'influencer, par exemple!
Je sais que c'est encore elle, la paranoïa, la maladie, la sale bête dans ma tête qui écrit. Mais je ne peux pas m'empêcher de me sentir un peu trahi. J'aimerais tellement qu'il soit pas si doué pour cacher son jeu, ça m'aiderait à lui refaire confiance.
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[21/04]
J'en ai soupé de l'hôpital. Je ne veux plus jamais y retourner. Avec cette putain d'odeur de froid, de javel et de cadavres, ces plateaux aseptisés de bouffe dégueulis, ces sales draps tout rêches, ces sourires de robot hypocrites, par-dessus leurs stéthoscopes. Tous, je les vomis.
JESUISMALADE
J'écris ces mots, mais je n'arrive pas toujours à m'en convaincre. En fait, ça dépend des jours.
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[25/04]
Pas terrible. Je me sens bizarre. J'ai sans arrêt mal au ventre depuis que j'accepte de manger à nouveau comme les autres. Je me sens vide et creux. J'ai des crampes abdominales terribles.
J'ai peur. Et si j'étais vraiment malade, incapable de me nourrir convenablement sans souffrir? Et si je devais rester comme ça toute ma vie, sans pouvoir manger?
Le doc assure que non, mais puis-je lui faire confiance?
Je ne sais plus ce que je dois faire pour mon corps. Est-ce qu'il me dit de manger ou d'arrêter? Je ne sais plus, je ne sais plus, je ne sais plus...
Une seule chose est sûre: quand j'ai commencé à me sentir mal, j'étais terrifié. Je tremblais, je claquais des dents, j'étais désespéré. Mais c'est pas seulement parce que j'ai peur de rechuter, en fait. J'avais juste peur de ne jamais pouvoir revenir en arrière, comme à l'hôpital. De ne jamais pouvoir redevenir "normal". Parce qu'au fond, j'en ai très envie, je crois. De redevenir normal.
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[29/04]
Je n'écris plus régulièrement comme avant. Pourtant, j'ai besoin de me confier. D'habitude, j'essaie de faire un effort pour m'ouvrir un peu plus à Pirika, mais là, c'est quelque chose dont je ne peux absolument pas parler avec elle.
Je suis devenu plutôt pote avec Mathilda. Ren le sait, il m'a avoué que c'était aussi grâce à elle qu'il avait eu de mes nouvelles ces derniers mois. Du coup, on s'est vus tous les deux tout à l'heure, Mach et moi.
Elle a fini par me dire pourquoi elle s'était séparée de Ren. Je fais un petit résumé:
Elle avait commencé à comprendre qu'il n'avait pas de sentiments profonds pour elle, et puis, il y a eu notre dispute. Elle n'a jamais su ce qui s'était passé et Ren ne voulait pas en parler. Elle l'a vu déprimer sec, au début, puis devenir bizarre. Il était très distant, froid, gêné, avec elle, et c'est là qu'elle a commencé à suspecter quelque chose.
Elle a dit ensuite qu'il était devenu presque fou lorsque j'avais été admis à l'hôpital. Qu'il y allait tous les jours pour demander des nouvelles, mais qu'il ne pouvait pas me voir. Durant les semaines qui ont suivi, il ne lui adressait la parole que pour savoir comment j'allais et rien d'autre ne l'intéressait.
En fait, elle avait honte d'être jalouse. Elle aurait pu se dire que c'était le choc, parce qu'on était très proches, parce que j'allais très mal et que la dernière fois qu'on s'était vus, on s'était engueulés... Le truc c'est qu'elle même n'allait pas très bien, à ce moment-là. Et qu'elle aurait eu besoin de lui.
Là, je suis tombé des nues. Parce que j'ai réalisé que depuis que je la connaissais, je ne lui avais jamais posé de questions sur elle, jamais. Et parce que sa vie à elle n'est pas rose non plus.
D'abord, j'ai appris que son père était riche et dirigeait une entreprise à Osaka, que sa mère était morte depuis des années, et qu'elle avait une sœur adoptive, Zoria, atteinte de leucémie.
Déjà, sympa.
Zoria avait fait une tentative de suicide quelques mois plus tôt. Elle s'est ratée, heureusement. Mais Mach a eu très peur (il paraît que ce n'était pas sa première) et elle a dû rentrer aux États-Unis en catastrophe avec son père (Zoria est soignée dans une clinique très spécialisée de la côte Est). Du coup, elle a loupé son dernier examen. D'ailleurs, elle a eu des notes plutôt mauvaises et elle doit retaper son année. Et Ren là-dedans? Il ne s'est aperçu de son absence que parce qu'elle n'était pas là pour lui donner de mes nouvelles.
Cette histoire lui a prouvé qu'elle n'était pas la personne la plus importante dans sa vie. Ensuite, ils se sont disputés au téléphone, quelque chose de terrible. J'imagine parfaitement l'ambiance: chacun dans un hôpital différent, avec un continent et un océan entier entre eux. Quelle horreur.
Quand elle est revenue au Japon, ils ont eu une discussion à tête un peu plus reposée. Je n'en sais pas plus. En tout cas, ils se sont séparés. Et Mach lui en a voulu. Je comprends ça. D'après ce que j'ai compris, c'est elle qui l'a jeté.
Et je ne sais toujours pas si elle a su pour le dérapage de Ren.
Bref, j'ai écouté tout ça, et j'en suis resté complètement scié.
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Mettons de côté les problèmes personnels de Mach. Le fait que je découvre cette fille, que je croyais connaître un tout petit peu, alors qu'en réalité, je ne savais absolument RIEN de sa vie. Oublions que je n'ai fait que parler de moi à chaque fois qu'on se voyait.
Tout ça est déjà grave, mais je peux me rattraper pour ça. C'est pas comme si on avait été proches avant.
Oublions encore que je suis responsable de leur rupture. Et enfin, oublions aussi le fait j'ai pris 1 kilogramme 268 grammes et que je me retiens de toutes mes forces de descendre faire dix fois le tour du quartier en courant, que je prends dix mille cachetons tous les jours pour me forcer à rester calme, à ne pas stresser, à manger, à me relaxer et que je stresse - malgré toutes ces petites pilules - à cause de la fac...
Ouais, en plus de tout ça, en mettant tous ces éléments bout-à-bout, je viens de comprendre que mon meilleur ami est amoureux de moi.
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[30/04]
Sérieusement, je ne comprends pas ce qu'il me trouve.
J'ai pas arrêté de me tourner cette phrase à laquelle je n'arrive pas à croire toute la soirée, toute la nuit, toute la matinée.
Il y a dix minutes, je suis allé me regarder dans un miroir.
C'est quelque chose que je n'ai pas fait seul depuis longtemps. Je n'aime pas me voir. En même temps, ça me fascine, mais... comme je ne suis jamais satisfait de ce que je vois...
Ben ça a pas changé.
Qu'est-ce qu'il peut me trouver?
Le peu de muscle que j'ai pu avoir un jour a disparu. Je suis tout blanc et mes cheveux sont ternes. J'ai de gros cernes et la peau sèche. Il paraît que c'est la déshydratation, mais bon, faut pas déconner, non plus, je bois de temps en temps.
En plus, c'est dingue, mais je me vois toujours trop gros.
Enfin, pas trop gros, mais mal foutu.
J'ai mangé du sucre et de la salade ce matin, et j'ai bu un peu d'eau. Du coup, mon ventre est tout gonflé. Et c'est moche.
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Y a autre chose qui me chiffonne.
Pourquoi est-ce qu'il ne m'a jamais dit qu'il était gay? Pourquoi est-ce qu'il ne m'a jamais avoué ce qu'il ressentait? Il avait si peu confiance en moi? Il pensait que je le rejetterais?
Je ne dis pas que ça ne m'aurait pas fait bizarre. Bien sûr que ça m'aurait fait bizarre. Et ça me le fait toujours, d'ailleurs. Mais j'ai rien contre. Jamais ça n'aurait changé quoi que ce soit. C'est juste que moi, je ne suis pas...
Sérieusement, est-ce que c'est ce qu'il pensait de moi?
Je découvre tellement de choses sur lui.
Ou alors, est-ce qu'il ne le savait pas lui même?
Et la prochaine fois qu'on se verra, qu'est-ce que je vais lui dire? Est-ce que j'arriverai à me comporter normalement?
Honnêtement, je ne sais pas quoi faire.
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[02/05]
Tout va bien pour le moment. Pas de nouvelles de Ren, il est reparti en Chine pour une big réunion de famille, un truc comme ça.
Je suis allé une fois chez lui. C'est dingue la surface qu'ils peuvent avoir pour si peu de personnes. Enfin, si peu, en ne comptant pas le personnel, bien sûr.
C'est aussi cette fois-là que j'ai compris pourquoi Ren est si renfermé.
Sa sœur est cool. Mais le reste... c'est tout juste s'ils ouvrent la bouche une fois par jour. Alors, imaginons une réunion de famille, autour d'un de ces interminables repas où on ne fait que s'empiffrer pour meubler le silence. Ouais, ça doit swinguer chez les Tao.
Yoh m'a téléphoné pour m'inviter à une petite soirée. Comme au bon vieux temps, avec Tamao, Ryû, Lyserg, Anna, peut-être Manta, si on arrive à lui faire lâcher ses révisions, et Chocolove. Ah oui, et puis il y aura bien sûr son cinglé de frère, qui n'a toujours pas été arrêté pour homicides multiples avec préméditation. Et pourtant, il a la tête de l'emploi.
C'est marrant... Yoh avait presque l'air de croire que j'étais privé de sorties, aussi.
Je vais pas tarder. Pirika a dit qu'elle me laisserait partir si je mangeais un peu avant.
Je me rends compte que je suis en train de me préparer psychologiquement pour avaler trois dl de soupe au tofu...
Quand je pense à avant... mes années de lycée, les premiers bancs de la fac, nos ramen du mercredi...
Quand est-ce que je suis devenu comme ça?
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