Chapitre 10 : Profession ? Constructeur de fort en couvertures
Le malaise planait comme un sombre nuage au-dessus de nos têtes. Clarke m'avait refourgué les trois quart des provisions en prétextant qu'elle devait tenir la laisse de Clayton et elle marchait désormais trois pas devant moi sans se soucier de cette distance qui s'était installée. Son téléphone était resté au fond de sa poche et, avec lui, le début de notre conversation plus ouverte. J'avais du mal à comprendre son attitude et encore plus la raison derrière tout ça. J'avais presque la sensation qu'elle m'en voulait, mais cette réflexion était stupide. Pourquoi m'en aurait-elle voulu d'avoir juste écrit un mot ? Est-ce que j'avais enfreint une règle de sa méthode ? Ou même, plus plausible cette fois, est-ce qu'elle venait de se rendre compte que j'étais un cas désespéré qu'elle cherchait à abandonner ? Cette distance aurait pu être là parce qu'elle avait besoin de tranquillité pour réfléchir à une méthode lui permettant de s'esquiver. Réfléchir autant était stupide, si elle voulait partir, elle avait juste à le dire. Elle n'avait même pas besoin de remonter jusqu'à mon immeuble puisqu'elle avait avec elle la totalité de ses biens. Une soudaine vague de lucidité me fit me demander si ce n'était pas moi qui réfléchissait trop. C'était l'un de mes problèmes. Tout restait coincé dans la tête et rien ne bougeait à l'extérieur. Il s'agissait de l'un des reproches les plus récurrents de Costia. Combien de fois n'avait-elle pas tenté de me faire parler, de comprendre,... Et moi, je me taisais. Les paroles d'Anya revinrent me frapper brutalement et je m'arrêtais net. Est-ce que je pouvais vraiment en vouloir à Costia ? Oui, bien sûr que je pouvais lui en vouloir ! Mais à ce point là...? Au point de refuser de lui parler, de lui laisser une vrai chance de s'expliquer ? Un aboiement juste à côté de moi me fit soudain sursauter et je constatais la présence de Clarke et Clayton. Ils étaient tout proches, mais je ne les avais pas entendu venir. Pendant combien de temps est-ce que j'avais zoné ? Je sentis les mots sur ma langue, mais ils ne passèrent pas mes lèvres comme toujours. Je les ravalais, perdue, au moment où la main de la blonde se posa sur mon bras avec douceur. Moins délicat, le chien sautait et me bousculait de ses pattes.
- Je suis désolée.
La surprise me poussa à chercher les yeux de Clarke. Pourquoi était-elle désolée ? Rien n'était de sa faute. Elle dû comprendre mon trouble car sa prise se resserra un peu plus et elle soupira.
- Pour tout à l'heure. Je n'aurais pas dû te repousser comme ça.
Donc, ce n'était pas que dans ma tête. Presque rassurée, j'esquissais un bref sourire. C'était aussi une façon de lui dire que ce n'était rien, parce qu'au fond ce n'était pas grand chose. Rien du tout en comparaison de l'état dans lequel ça m'avait mise. Je détestais être aussi émotionnelle. Je n'arrivais même plus à savoir quand tout ça avait commencé ? Enfin si, je pouvais donner une période, mais trouver l'instant exact me semblait impossible.
- Rentrons, il commence à faire froid.
Il ne faisait pas si froid, mais j'évitais de commenter ce fait parce que Clarke venait de s'emparer de l'un des sacs et avait enroulé son bras autour du mien comme pour chercher un peu de chaleur. Je n'étais pas idiote, c'était une excuse et je devais dire qu'elle m'arrangeait bien. La chaleur humaine était agréable dans un tel moment.
Le retour se fit dans ce silence confortable que je découvrais avec Clarke. Dans le couloir, j'hésitais à nous diriger vers la porte de madame Jones pour lui rendre Clayton, mais son regard malheureux combiné à celui de la blonde me poussa à abandonner l'idée. Il serait toujours temps de le ramener ce soir. Lui aussi méritait bien une journée en compagnie de sa nouvelle meilleure amie. A les voir, il était vraiment difficile de croire qu'ils ne se connaissaient pas depuis longtemps. La réflexion valait aussi pour moi et je repoussais très loin toutes pensées réalistes tournant autour du départ prochain de Clarke. Je l'observais se délester de sa veste et de ses chaussures, les oubliant dans un coin, avant d'aller directement vers ma chambre. Il fallait croire qu'elle venait de renouer avec son côté sans gêne. Pour ma part, je m'occupais des courses. Je ne savais pas exactement ce qu'elle allait faire aussi je préférais ne pas y être mêlée pour le moment. Clayton, lui, était prêt pour l'aventure. Il disparu à sa suite et je n'entendis le tintement de sa médaille contre son collier que lorsqu'il revient en sautillant un peu plus tard, ouvrant la voie à une Clarke décidément chargée. Elle portait des coussins et des couvertures qu'elle jeta avec ma couette sur le canapé.
- Je me suis dit que ce serait plus rapide de fouiller plutôt que de demander.
C'était une façon de voir les choses. Elle m'adressa un petit haussement d'épaules, pas coupable pour un sou, avant d'entamer les grands travaux. En la voyant commencer à pousser les meubles, je me félicitais d'avoir choisi de rester dans la cuisine, véritable petite zone de sécurité derrière un comptoir qu'elle n'aurait pu déplacer. Le fort prenait doucement, mais sûrement forme sous les décisions expertes de Clarke. La table basse avait été tirée dans un coin, le canapé dépouillé de ses coussins et utilisé pour draper une partie de la couette qui avait trouvée des appuis sur toutes les surfaces suffisamment hautes. Une lampe, une chaise, un balai pour former le piquet central de cet improbable tente. Je restais un peu plus méfiante en la voyant coincer un coin de l'édredon sur une étagère en utilisant une pile de livres. Quinze minutes plus tard, elle achevait l'aménagement intérieur après m'avoir spécifiquement ordonné de ne pas regarder et de plutôt me rendre utile en préparant la pizza.
- Si mademoiselle veut bien se donner la peine.
La tête de la blonde apparu hors de sa construction et elle me pressa de la rejoindre d'un signe de la main. Lorsque je rampais sous les couvertures, je fus agréablement surprise par le matelas de couvertures et de coussins qu'elle nous avait constitué. Les chips et les biscuits étaient empilés juste à porter de main et l'ouverture du toit encadrait parfaitement la télévision.
- Alors ?
Une véritable fierté suintait de ce seul mot. Visiblement, Clarke était particulièrement sûre de ses capacités en la matière et je n'allais pas lui dire le contraire. Ayant oublié mon téléphone sur le comptoir, je me contentais de lever un pouce en souriant. La façon dont son visage s'illumina un instant plus tard fut suffisant pour chasser les nuages qui avaient obscurci mon esprit ce matin. Oui, c'était parfaitement cliché, mais c'était bien trop vrai pour que je puisse le nier. Ses méthodes n'avaient que peu d'importance, c'était la seule présence de Clarke qui me remontait le moral.
La pizza avait été dévorée devant la moitié d'un film d'action particulièrement idiot. La seule drôlerie était probablement les répliques trop sérieuses du protagoniste, mais je ne m'étais pas plainte. Enfin, j'avais bien roulé des yeux deux ou trois fois, mais il faisait plutôt sombre sous la tente et Clarke avait les yeux rivés sur l'écran. Quand à moi... J'observais stupidement Clarke. C'était plus fort que moi, il y avait quelque chose de trop naturel à l'avoir étendue à mes côtés avec Clayton qui somnolait sur son ventre. C'était comme si ce n'était pas la première fois que nous organisions ce type de journée cinéma. Comme si j'avais déjà vu des milliers de fois le chien se réveiller en sursaut sous son rire avant de sombrer à nouveau après quelques caresses le long de son échine. C'était trop normal, trop confortable, et, plutôt que de profiter, je ne pouvais pas m'empêcher de me poser des questions. Je n'étais pas certaine d'avoir déjà ressenti ça avec quelqu'un. Un tel degré d'aise. J'aurais probablement pu m'endormir là s'il n'y avait pas eu le bruit incessant de mes interrogations pour chasser la somnolence. Et l'ouverture fracassante de la porte d'entrée.
- Yo ! J'ai senti la piz... Lexa ?
Octavia, bien sûr. Il n'y avait qu'elle – et Anya – pour entrer sans frapper chez moi juste parce que la porte n'était pas verrouillée. Pas que ça me dérangeait réellement, c'était à force devenu un arrangement entre nous, mais parfois, il fallait le dire, elle tombait mal. Comme cette fois.
- Lexa, c'est quoi ce bordel dans ton salon ?
J'allais m'extraire du fort, mais Clarke s'insurgea avant même que je n'ai le temps de faire un geste. Drapée dans toute sa fierté, elle se tortilla jusqu'au dehors et se planta devant Octavia, les mains sur les hanches dans une pose qui devait supposément la rendre plus impressionnante. Dommage que ce genre de truc ne fonctionnait absolument pas sur O.
- Un peu de respect. Ce fort est un vrai chef d'œuvre.
Derrière Clarke, je pu voir Octavia soulever un sourcil incrédule, mais j'avais du mal à déterminer si c'était l'apparition de cette inconnue qui la perturbait ou le fait qu'elle ait autant de considération pour ce qui de loin ne ressemblait qu'à un tas de couvertures jetés sur les meubles au hasard. Ignorant la blonde qui se dressait toujours devant elle, elle se pencha sur le côté pour me fixer et clama avec le plus grand des sérieux :
- Tu devrais vraiment apprendre à fermer ta porte pour éviter que des gens bizarres n'entrent à ton insu.
Comme dire... J'allais rapidement récupéré mon téléphone pour taper un sms à l'attention d'Octavia. Cette dernière avait déjà sorti le sien et attendait patiemment. Avec elle, la machine était bien rodée.
- Tu as raison. Ça m'éviterait de te voir traîner chez moi.
- Hé ! C'est pas sympa ça.
- Et donc, qui est cette fille ?
- Tu peux parler tu sais.
- Je voulais être sûre de ne pas faire une boulette. C'est pas tous les jours que tu as un rencard.
- La ferme. Maintenant parle. Et sois sympa, Anya a déjà été puante.
- Elle a déjà rencontrée Anya ? Tu te déplaces vite, Woods.
- OCTAVIA !
- Salut, je suis Octavia, j'habite l'appartement du dessus.
