Chapitre 10
Ce matin-là, lorsqu'Harry ouvrit les yeux, il parvenait à voir à travers la fenêtre un rayon de soleil entrer timidement dans sa chambre. Il eut un sourire en constatant cela. Le beau temps était de retour. Du moins, aussi beau qu'il pouvait l'être en Angleterre. Il se leva vivement. Peut-être qu'il pourrait faire un tour à cheval dans le domaine, lui qui s'était cantonné aux écuries jusqu'à présent. Il se prépara rapidement et descendit pour prendre son petit déjeuner.
Quelle ne fut pas sa surprise, en passant devant la salle à manger, de voir Mycroft y lisant tranquillement le journal. En général, le politicien était déjà parti au travail lorsqu'il se levait. Il entra alors doucement dans la pièce, attirant l'attention de l'homme sur lui.
-Bonjour Harry ! Bien dormi ?
-Oui, merci. Et vous ?
-Bien. Étant donné le beau temps relatif d'aujourd'hui, j'ai posé un jour de congé. J'ai pensé que cela te plairait de visiter le domaine à cheval.
-J'adorerais, assura Harry avec un grand sourire.
-Parfait. Assieds-toi donc et mange, nous partons dans une demi-heure.
Ce fut à ce moment-là que Mycroft remarqua l'absence de couvert pour le jeune homme. Il haussa un sourcil, surpris par cet oubli de la part de son personnel. Harry, ayant suivi le regard de l'homme, eut un sourire.
-Ils ne m'ont pas oublié, remarqua Harry avec un petit sourire amusé. C'est juste qu'habituellement, je mange en cuisine. Je n'aime pas vraiment me faire servir.
-Dans ce cas, murmura Mycroft.
Il se leva, prenant avec lui sa tasse, et fit signe à Harry de passer devant, sous le regard mi-surpris mi-amusé du jeune homme. Harry prit alors la direction des cuisines. Il y entra et prit place comme à son habitude, laissant Mycroft s'asseoir à côté de lui. Personne ne s'aperçut de la présence du maître de maison, jusqu'à ce que la cuisinière ne lâche un léger cri de surprise en apportant la tasse d'Harry. Le jeune homme pouffa en prenant à tasse de chocolat. Le personnel, lui, ne dit rien et se dépêcha de manger pour gagner leurs postes.
Une fois qu'Harry eut fini son petit déjeuner, il suivit Mycroft jusqu'aux écuries et scella l'un des chevaux, pendant que l'aîné faisait de même. Puis, le politicien de l'ombre le guida vers l'extérieur. Ils parcoururent l'ensemble du domaine, Harry s'émerveillant du jardin bien entretenu. À un moment, un couple d'oiseaux passa juste devant lui. Harry fit stopper son cheval et les observa avec une pointe de tristesse. L'année dernière c'était lui qui parcourait le ciel.
-Harry ? appela l'aîné.
-Vous êtes-vous déjà senti libre, Mycroft ? Libre de tout problème et de toutes entraves ?
-Lorsque j'étais enfant, oui.
-Et après ?
-Non, plus depuis que Sherlock a rejoint la famille. Depuis, mon inquiétude pour lui m'enchaîne. Mais ça n'est pas un mal. Et toi ?
-Oui, je l'ai été. Chaque fois que je volais. Chaque fois que mes pieds quittaient le sol, je laissais mes soucis derrière moi et j'étais libre.
Harry suivit du regard le vol des deux oiseaux jusqu'à les perdre des yeux.
-Je donnerais n'importe quoi pour pouvoir voler à nouveau. Pouvoir être libre encore.
Le jeune homme sentit alors une main sur son visage et fut surpris de voir des gouttes d'eau sur celle de Mycroft. Lorsqu'il croisa alors le regard de l'aîné, il put y lire l'inquiétude et la tristesse.
-Tout va bien, rassura Harry. Ou plutôt… tout ira pour le mieux.
-Tu es sûr ?
-Je ne vais pas faire une déprime, Mycroft, lâcha Harry avec un léger sourire. Si je le faisais, alors ils auraient gagné. Et je n'ai pas l'intention de les laisser faire.
Le politicien acquiesça doucement et ils reprirent leur route le long du domaine. Harry fut particulièrement attiré par un petit étang et le petit ruisseau qui l'alimentait. Il ferait souvent des arrêts par ici. Mycroft en prit note également.
Finalement, ils finirent de faire le tour du propriétaire, avec un léger rire et parce que le chemin le plus court pour rentrer était une ligne droite, Harry lança son cheval au galop, vite suivit par Mycroft. La course commença entre les deux hommes. L'ainé était plus expérimenté, mais le cadet était plus léger. Ça se joua à très peu, mais ce dernier arriva dans la cour de l'écurie avant le politicien. Le jeune homme lâcha un rire clair en voyant la légère grimace de son adversaire. Sylvester sortit alors du bâtiment blanc et s'approcha du cheval d'Harry. Le jeune homme descendit et laissa le palefrenier s'occuper de son cheval. Mycroft descendit à son tour et tendit les rênes à Syl. Puis les deux hommes rentrèrent pour le déjeuner.
Mycroft était assis dans son bureau de Londres. Son regard était posé sur le dossier qu'il devait étudier, mais depuis sa ballade avec le jeune homme il avait du mal à se concentrer. Il revoyait sans cesse le regard d'Harry lorsqu'il lui avait parlé de liberté. Ajouté à cela qu'il était sûr qu'il ressentait quelque chose pour son jeune ami et ça n'était pas de l'amitié, ça ne l'était plus. Devait-il lui en parler ou attendre que le jeune homme fasse le premier pas ?
Le politicien de l'ombre soupira en se levant. Il se dirigea vers la fenêtre de son bureau et observa l'activité dans les rues de Londres. Il le laisserait faire le premier pas, il le laisserait choisir. Après tout ce que ce garçon avait vécu, il avait bien droit d'avoir une liberté au moins pour ça.
L'aîné des frères Holmes regagna sa place et se mit à réfléchir à ce qu'il aimait chez Harry. Sa bonté, lui vînt en premier, sa simplicité. Sa détermination et sa volonté à vivre. Et puis, on ne pouvait pas dire qu'Harry était moche, bien au contraire. Aux yeux de Mycroft, il était magnifique.
Il soupira pour la seconde fois en cinq minutes. Si son frère venait à le découvrir, il ne le laisserait plus tranquille avec ça.
Pendant ce temps au manoir, Harry était en train de dessiner devant la cheminée de sa chambre. Il avait fini son entrainement avec Christopher une demi-heure auparavant. Ça ne s'était pas vraiment bien passé. Pas dans un premier temps en tout cas. Jusqu'à ce que son entraineur ne menace de lui déboiter l'épaule. Par la suite, il avait retrouvé toute sa concentration. N'importe qui l'aurait retrouvé. Harry grossit son trait avec un soupir. Le problème était son hôte. Enfin du moins ce qu'il commençait à ressentir pour celui-ci. Mycroft était patient et gentil avec lui. Il ne le traitait pas comme un gamin, mais savait toujours quand il avait besoin d'être réconforté.
C'était sans doute ça. C'était sans doute sa gentillesse qui lui faisait éprouver ce genre d'affection. Et puis, comment un homme comme Mycroft Holmes pouvait-il ressentir une quelconque attirance envers lui ? C'était stupide. Qu'importe, il ferait ce qu'il faisait d'habitude. Il prendrait ce qu'on voudrait bien lui offrir, tout en s'attendant au pire.
Ce soir-là, alors que les deux hommes étaient dans le salon, Harry en profita pour croquer Mycroft pendant que celui-ci lisait un livre au titre obscur. Il laissa le crayon courir sur le papier alors que peu à peu apparut sur la feuille blanche la silhouette du politicien. Au bout d'une demi-heure, il observa d'un œil critique son dessin et eut un sourire satisfait. Puis il ôta la feuille de son carnet et se leva.
-La journée a été longue, je vais me coucher. Bonne nuit Mycroft.
-Bonne nuit, répondit l'homme sans quitter son livre des yeux, pris dans l'histoire.
Harry eut un sourire en remarquant cela et il laissa tomber son dessin dans le fauteuil qu'il avait occupé avant de sortir de la pièce. Ce ne fut qu'une heure plus tard que le politicien sortit de son livre et remarqua la feuille. Il s'en empara et haussa un sourcil de surprise. C'était lui en tenue décontractée. Il lisait un livre quelconque. Mais ce qui le fit le plus sourire, c'était le fait qu'il était tranquillement appuyé conte le flan d'un énorme lion noir.
L'homme se leva alors et se rendit dans son bureau sur lequel il posa le dessin. Dès demain, il enverrait Anthéa chercher un cadre. Et il l'accrocherait sur le mur juste à côté de lui. Ou peut-être qu'il le garderait sur son bureau, il ne savait pas encore.
Ce qui le troublait le plus était sans doute l'affection visible qu'Harry avait placée dans ce dessin. On voyait très nettement que le dessinateur éprouvait un fort sentiment pour le sujet de son œuvre. Même si on ne pouvait pas encore parler d'amour, au moins Mycroft était sûr que le jeune homme ressentait au minimum une forte amitié. L'homme éteignit alors la lampe de son bureau et rejoignit sa propre chambre.
Il passa par la salle de bain pour se rafraichir, puis se mit en pyjama, l'esprit toujours occupé par le dessin de son invité. Alors qu'il était couché dans les ténèbres de la nuit, il regretta de ne pas savoir dessiner aussi bien qu'Harry.
Le lendemain, en se rendant à la cuisine, Harry eut l'agréable surprise de trouver un paquet soigneusement emballé à l'endroit où il s'asseyait d'habitude. Il vérifia soigneusement que ce colis était pour lui. Puis rassuré par la carte qui l'accompagnait, il l'ouvrit. C'était de la peinture et tout un tas d'autres ustensiles utilisés par les dessinateurs. Harry eut un sourire ravi. Apparemment son dessin d'hier soir avait plus. Le seul hic était sans doute le fait qu'il n'avait pas de support pour pouvoir peindre correctement. Le jeune homme ramena son cadeau dans sa chambre, où il eut la seconde surprise de la matinée. Tout un tas de toiles, qui n'étaient pas là avant, trônaient dans sa chambre, ainsi qu'un trépied. Harry savait déjà où il allait étrenner son nouvel équipement.
Mais pour l'heure il avait un entrainement à faire. Il se rendit dans le petit gymnase prévu à cet effet, où il retrouva son entraineur. Ce jour-là, il fut particulièrement attentif et efficace. Il ne voulait pas être blessé aux bras pour pouvoir peindre aujourd'hui. Christopher s'en aperçut d'ailleurs et le félicita. Harry, lui, se contenta de hausser les épaules.
Ce soir-là, lorsque Mycroft rentra du travail, il demanda aussitôt où était son jeune invité. David lui indiqua alors qu'il était parti à cheval avec une partie de son matériel de peinture. Le politicien sut aussitôt où il était. Il rejoignit à son tour les écuries et sella un cheval, puis partit au trot.
En quelques minutes, il arriva en vue du petit étang qui bordait sa propriété. Et il pouvait apercevoir Harry assis devant une toile. Celui-ci leva les yeux en entendant le bruit des sabots et offrit un sourire à Mycroft. L'aîné descendit de cheval et l'attacha à la branche d'un arbre. Puis il rejoignit son jeune ami.
-Merci, Mycroft, murmura Harry lorsque l'homme fut prêt de lui.
-Je ne pouvais pas laisser un tel talent sans matériel, répondit le politicien avec un léger sourire.
-J'imagine que cela veut dire que je dois m'habituer à recevoir des cadeaux ?
-J'en ai peur, acquiesça Mycroft avec un léger sourire.
Puis il posa son regard sur le tableau du jeune homme qui était presque terminé. Il ôta sa veste et remonta les manches de sa chemise, avant de s'installer sur l'herbe pour pouvoir mieux observer le travail de l'artiste. Harry se contenta de sourire en sentant le regard de Mycroft. La quiétude de ce moment était telle qu'aucun des deux ne souhaiterait le voir se finir.
Mais malheureusement, il fit bientôt trop sombre pour qu'Harry puisse continuer à peindre. Ainsi rangea-t-il son matériel et se remit en selle, alors que le politicien avait enfilé sa veste et l'imitait. Ils rentrèrent rapidement et furent accueillis par le palefrenier et par David, ces derniers s'inquiétant de ne pas voir les deux hommes rentrés alors qu'il faisait de plus en plus sombre.
Le repas se passa dans une ambiance détendue, Mycroft racontant quelques anecdotes du bureau à Harry qui ne se doutait pas que les hommes du gouvernement pouvaient être aussi gamins. Sérieusement ! Verser du laxatif dans la cafetière commune ! Une chance que Mycroft buvait le thé qu'Anthéa lui préparait elle-même. À la fin de celui-ci, le politicien raccompagna le jeune homme jusqu'à sa chambre. Il s'apprêta à lui souhaiter bonne nuit, mais Harry le devança. Avec douceur et une certaine hésitation le jeune homme posa ses lèvres sur celle de son aîné.
-Merci pour tout, souffla Harry après s'être écarté.
Puis il ferma la porte, plus rouge qu'il ne l'avait jamais été, alors que Mycroft posait ses doigts sur ses lèvres. Finalement, peut-être que l'affection que lui vouait le jeune homme était bien de l'amour. Avec un sourire qui devait être stupide, il rejoignit ses propres appartements.
