Je sais, j'ai mis des plombes, je suis désolée mais j'ai vraiment eu du mal avec ce chapitre, j'ai changé plusieurs fois d'avis et ... je me suis mise à regarder des séries ce qui a particulièrement plombé ma productivité XD. J'espère qu'il y a toujours des gens pour me lire et je vous en remercie (reviewers comme non reviewers). Je vous en offre un long pour me dédommager !
Merci à Cycy pour sa contribution (décisive) à ce chapitre (je ne suis même pas sûre qu'elle s'en souvienne vu le temps que j'ai mis à le finir) et à l'anonyme qui a laissé sur internet un tutorial détaillé (je vous laisse trouver sur quoi !)
Pour les noms de chapitres, j'ai commencé avec des noms de personnages donc je continue même si ce n'est pas toujours très lié (désolée). Et d'ailleurs la plupart de mes noms de personnages (à l'exception des Irregulars, encore que) sont référencés, si ça vous amuse de chercher les références (je peux faire une fic gratuite :-p).
J'arrête de parler !
Résumé des épisodes précédents : En attendant le gala de charité, Raoul déchiffre le message timbré.
Raoul ne répondit pas tout de suite. Téléphone en main, il fit comprendre à John qu'il serait préférable qu'il se charge des courses. Maintenant. Le regard noir qu'il reçut en réponse ne l'impressionna pas particulièrement et il réitéra sa demande d'un geste de la main en direction de la sortie. John arracha son manteau à la patère et quitta l'appartement en claquant violemment la porte.
« Bonjour Madame Wese, fit enfin Raoul, répondant à la voix qui s'inquiétait à l'autre bout du fil.
- Oh, Monsieur d'Andresy ? (elle prononçait étrangement son nom, le r roulé buttant sur le [z]). Je crois que j'ai compris la signification du 440.
Intelligente, elle était réellement intelligente. Mais pouvait-il en être autrement ?
Il simula un empressement qu'il n'éprouvait pas vraiment :
- Vraiment ? Alors de quoi s'agit-il ?
- Une adresse, c'est une adresse. J'aurais dû me souvenir plus rapidement. Sur les tracts que son horrible professeur de piano nous forçait à distribuer autrefois était dessiné un plan du quartier où elle habitait et Mycroft avait remarqué que les rues dessinaient des chiffres.
Sherlock s'était effectivement souvenu de ces tracts à l'instant où il avait reçu le carton d'invitation de Mme Vaasten et avait fait le lien avec le message de son frère.
- Attendez un instant, coupa-t-il. »
Raoul alluma l'ordinateur de John et à peine deux minutes plus tard, il avait repéré le rond-point qui formait le 0 du 440, ce quartier-là ne lui était pas particulièrement familier. Il y eût encore quelques minutes de discussion afin de définir l'emplacement exact des deux 4 (bien que le premier soit relativement visible). Ils avaient donc leur 440. Ils étudièrent plus précisément le dessin sous le timbre : une tâche d'encre plus marquée formait le croisement entre la barre horizontale et l'oblique du premier 4. Ils furent d'accord pour en déduire que c'était là qu'ils devaient chercher.
Un coup d'œil sur le plan leur apprit qu'il s'agissait d'un ensemble d'immeubles, la résidence du Pin noir pour être tout à fait exact. Raoul cligna des yeux brièvement pour se recueillir devant tant de créativité réunie en un seul nom. Puis il mit à compulser quelques pages internet tandis que Mathilde s'interrogeait sur ce qu'ils étaient censés trouver.
« Ah ah ! s'exclama-t-il. J'ai trouvé. C'était réellement simple.
- Éclairez moi alors, fit la jeune femme à l'autre bout du fil.
- Un vrai phare ! Les six bâtiments sont nommés de K à P, un bel exemple de la plus pure logique anglaise. Il me semble donc que ce que nous recherchons se situe dans l'appartement 44 du bâtiment O.
- Je vous sens légèrement ironique vis-à-vis de nos promoteurs, Monsieur d'Andresy.
Raoul l'entendit sourire à travers l'appareil.
- Mais il me semble également, reprit-elle, que c'est une piste intéressante à creuser.
- Je vous remercie.
Cette fois, Raoul l'entendit franchement rire. Les difficultés venaient maintenant parce qu'il n'avait aucune raison de refuser sa prochaine requête.
- M'accompagnerez-vous demain dans ce mystérieux appartement 44-O ?
Ou plus exactement, il n'avait aucune raison valable de lui interdire de venir.
- Naturellement, répondit-il cordial.
Il prit une légère pause pour réfléchir. Il avait évidemment sa théorie sur ce qu'ils trouveraient et en conséquence, il se devait de prendre une décision. La décision. Continuerait-il sur la voie qu'il s'était tracé ou respecterait-il les volontés de Mycroft ? Risquerait-il, encore une fois, la vie de ses proches pour atteindre la vérité ? Il voulut faire le choix de la raison, mais la même pulsion qui lui avait fait porter une pilule potentiellement empoisonnée à la bouche lui fit ajouter :
- Vers 13h30, cela vous irait-il ?
Il ferma les yeux et revit John abattre cet homme à travers la fenêtre. « Treize » avait-il dit. Que son inconséquence n'en implique pas un quatorzième …
- C'est parfait. A demain, Monsieur d'Andresy.
- A demain, Madame Wese. »
13h30 était l'heure à laquelle il était le plus probable de trouver l'appartement vide. Il ne fallait pas que Mathilde puisse rencontrer la personne qui s'y trouvait.
Raoul prit le violon qui traînait négligemment et fit grincer quelques cordes. Il entendit les pas de son colocataire dans le hall. Ils allaient devoir supporter leur mauvaise humeur respective. Raoul soupira, son enthousiasme d'il y a une heure à peine lui parut soudain bien lointain. Pour faire bonne figure, il aida John à ranger les courses et mit de l'eau à frémir pour le thé. Machinalement, il calcula la quantité d'eau chaude infusée à l'herbe qu'ingurgitait chaque année un Anglais moyen et en déduisit qu'une participation dans quelques plantations serait à même de préparer ses vieux jours. Si seulement il arrivait jusque-là.
Il sentit littéralement John se détendre dans le salon, s'installant devant la télévision. Ne forçant pas sa chance, Raoul prit la peine de demander la dose exacte d'herbe à introduire dans la théière. « Une par personne et une pour la théière » selon l'adage bien connu fut la réponse qu'il obtint en retour. Il s'exécuta puis disposa les tasses, la théière remplit d'eau chaude et quelques gâteaux rescapés sur un plateau qu'il porta jusqu'au sofa. John leva un sourcil mais ne fit pas de commentaire. Il se décala légèrement pour laisser de la place à côté de lui. Raoul s'assit. Sur l'écran les émissions défilaient au rythme de la télécommande. Avant qu'ils n'aient pu se mettre d'accord entre un épisode de Man vs Wild et un d'EastEnders ("Une rediffusion, John !"), un flash info capta leur attention. Ils durent attendre plusieurs secondes avant qu'il ne réapparaisse sur le bandeau.
Londres : Un employé du ministère de l'intérieur a été abattu en pleine rue. La police dispose d'un signalement de la voiture.
Les deux amis se regardèrent : un meurtre. Encore un. Avec celui de Mycroft et de Sean Hopkins, même si ce dernier restait à confirmer, cela faisait le troisième en quelques mois. Cela commençait à faire beaucoup trop pour une simple coïncidence. Et John pensait de même. Il irait voir Lestrade le lendemain pour obtenir plus d'informations. Raoul le remercia puis zappa alors que l'énième épisode de la saga du quartier de Walford commençait.
Le lendemain, à l'heure dite, le journaliste retrouva Mme Wese devant la résidence du Pin Noir, vaste ensemble de béton sale et sombre, taggé de-ci, de-là de réjouissantes fresques et dont les allées étroites étaient balayées par le vent qui s'engouffrait en rafales. Raoul resserra son manteau, pestant contre le temps londonien. Mathilde, à côté de lui, conservait une démarche droite, inébranlable, se contentant d'observer les plaques des immeubles. Ils cherchaient le O. Ils finirent cependant par trouver l'entrée désirée, seule la logique qui avait présidé à la numérotation leur resta obscure. Raoul s'attarda juste un court moment, feignant d'observer la façade, pour étudier la position des caméras de surveillance. Ils s'avancèrent dans le hall, espérant trouver des indications sur la boîte aux lettres. Peine perdue : s'il y avait bien un appartement 44, nul nom n'était mentionné. Ils restèrent quelques instants désemparés quand ils entendirent des pas derrière eux. Une jeune femme petite, brune, cheveux courts, en tailleur et portant une mallette marquée du sigle d'une société d'agro-alimentaire descendait les marches.
Elle se trouvait encore à mi-hauteur de l'escalier quand Raoul la scanna du regard. Se pouvait-il qu'elle soit la personne habitant l'appartement 44 ? Son instinct, plus que sa logique, lui disait que non. Il n'avait que quelques secondes pour se décider. Mais comme son instinct ne devait être qu'une logique inconsciente qui assemblait les faits plus rapidement que son cerveau, il se rapprocha légèrement de Mathilde et se lança dès que la jeune femme les eut rejoints :
« Excusez-moi, Madame … ? lui demanda-t-il.
- Oui ?
- Je suis désolé de vous déranger mais voyez-vous, avec ma femme, nous recherchons un appartement à louer dans les environs … C'est que avec notre enfant qui doit arriver … Sauriez-vous s'il y a des appartements de libre dans votre immeuble ?
Aux premiers mots, Mathilde s'était collée à Raoul.
- Je ne crois pas qu'il y ait des appartements vides, répondit la femme au tailleur.
- Pourtant, répliqua Raoul en indiquant la boite aux lettres sans nom, le numéro 44 semble inoccupé.
Mathilde parut s'excuser dans un sourire de l'insistance de son mari et leur interlocutrice ne s'en formalisa pas. Elle expliqua gentiment :
- Je crains que quelqu'un ait emménagé il y a quelques mois. Je me souviens des cartons de déménagement devant la porte même si je n'ai jamais vu personne.
- Oh, fit Raoul dépité, tant pis. Eh bien je vous remercie. Bonne journée. »
La dame leur souhaita également une bonne journée et poursuivit son chemin.
L'appartement était donc bel et bien occupé. Il restait à savoir si son occupant était présent ou non. Ils s'engagèrent dans l'ascenseur, 3e étage, et se retrouvèrent bientôt devant la porte 44.
Ils sonnèrent.
Une première fois.
Silence.
Une seconde.
Pas même une respiration.
Une troisième.
« Il n'y a personne » conclut Mme Wese.
Et ils repartirent, sans un mot, en sens inverse. Ce n'est qu'une fois le hall regagné qu'ils s'autorisèrent à respirer. La jeune femme semblait particulièrement fébrile.
« Je crois qu'il va nous falloir revenir, dit-elle avec un léger rire nerveux.
- En effet. Je vous raccompagne. Il se peut que le taxi ne soit pas encore parti. »
Le taxi était bien parti mais ils en trouvèrent un autre rapidement. A présent détendue assise au fond du siège en cuir de la voiture, Mathilde se demanda rétrospectivement pourquoi elle avait été aussi tendue.
« Peut-être devrions-nous plutôt revenir en soirée, proposa-t-elle.
- Peut-être … »
Mais Raoul ne l'écoutait plus vraiment. Il la laissa devant chez elle et remonta dans le taxi. Afin d'être sûr qu'il n'était pas suivi, il obligea le chauffeur à faire une longue boucle avant de revenir à la résidence. Maintenant, il allait devoir se mettre au travail.
Il regagna le hall du bâtiment O, esquivant le regard des caméras de surveillance qui scrutaient les allées et non les entrées, grimpa quatre à quatre les six escaliers menant au troisième étage et se retrouva devant l'appartement 44. Pas un bruit, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, personne, pas de témoin.
Il regarda la porte, serrure trois points. L'affaire de cinq à dix minutes. L'immeuble était toujours silencieux, Raoul tira de sa veste une pochette contenant ses crochets et sa clé de frappe qu'il avait façonné lui-même pendant son adolescence auprès d'un ancien serrurier. Il avait toujours suspecté que le vieil homme ne lui avait enseigné ses quelques talents que sur la suggestion de son grand frère. Il grimaça tout en insérant sa clé de frappe dans la serrure. Il ne prit pas le temps de tester dans quelle sens elle jouait : même s'il n'entendait aucun bruit, des habitants pouvaient toujours passer dans le couloir et comme plus de 90% des serrures d'habitations s'ouvraient dans le sens des aiguilles d'une montre … Il sélectionna l'un de ses crochets et l'introduisit également. Là, commençait le savoir-faire et la dextérité : le crochetage était un art qu'il avait toujours entretenu que ce soit avec les tiroirs verrouillés de John ou les caches d'armes des lieutenants de Moriarty. Patiemment, une à une, il repoussa de son crochet les broches inférieures et appliquait de légères rotations de sa clé afin de maintenir les broches supérieures en équilibre et de libérer le cylindre. Appliquer suffisamment de pression, mais pas trop, tout en travaillant vite et en s'assurant que nul ne venait. Raoul fut envahit d'une délicieuse vague d'adrénaline. Un clic final lui apprit que la porte était déverrouillé. Il n'avait eu aucun témoin.
Enfin il entra. Il en était certain à présent, quelqu'un habitait bien ici. Il fit rapidement le tour du studio, prenant garde à ne laisser aucune trace. Le tic tac rassurant de l'horloge scandait chacun de ses gestes. Il observa tout d'abord la décoration. Murs blancs, sol tâché, impersonnel, un vrai hôpital. Pas de photographies ni de touche personnelle. Sûrement son occupant ne souhaitait pas rester. Les meubles étaient simples, fonctionnels, le canapé juste recouvert d'une vieille housse grise, peut-être noire, sur laquelle il recueillit quelques cheveux blonds épars. Il avança dans la pièce en s'efforçant de ne pas marcher sur le tapis moelleux, une peau de chèvre aux longs poils blancs, et étudia les rares livres de la bibliothèque. Nana, Crime et châtiment, quelques tragédies de Shakespeare, Le journal d'Anne Franck, certaines des aventures de Nancy Drew. Sur le bureau, dans le coin de la pièce, était posé un ordinateur portable. Il n'eut pas besoin de l'allumer : l'agenda ouvert ainsi que les papiers qui étaient restés dans l'imprimante lui suffirent pour comprendre.
Il resta un instant sans réaction devant les images et les mots en gros caractères noirs sur fond rouge des prospectus encore chauds. Une partie de lui s'était figée. La bonne. Celle qui se demandait comment il pouvait raccrocher à Mycroft à ce qu'il voyait. A l'opposée, à l'arrière de son crâne, une machinerie s'était mise en route, recalculant le plan pour en intégrer les nouveaux paramètres. Plus simple, cela rendait les choses bien plus simples. Il recopia machinalement les informations du prospectus puis s'arrêta lorsqu'il prit conscience de ce qu'il faisait. Il ferma les yeux. Mal. Ce plan, ce nouveau plan issu de sa froide logique le poussait sur la limite ténue entre l'acceptable et l'inacceptable, le moral et l'immoral. Mais il faisait cela pour Mycroft, n'est-ce-pas ? Sauf que ce n'est pas ce que son frère avait prévu. Ce n'était pas ce que Mycroft aurait voulu, quelles qu'aient pu être ses raisons. Il pouvait encore revenir sur sa décision. Il allait appeler Mme Wese et tout lui expliquer. Il sortit son téléphone. Lorsqu'il passa la porte de l'appartement, son téléphone était de nouveau dans sa poche. Toujours éteint. Le plan tournait dans sa tête. Si ce n'était pour Mycroft, alors pourquoi faisait-il cela ?
Parce qu'il voulait la vérité.
Parce qu'il voulait l'adrénaline que lui procurait la recherche de la vérité.
Et peu importe les conséquences.
Surtout sur des personnes qu'il ne connaissait pas.
Même si son frère le haïrait sûrement.
Alors qu'il était confortablement installé dans le taxi qui le ramenait à Baker Street, Raoul appela le numéro qu'il avait relevé. La voix suave qui lui répondit lui arracha un rictus de dégoût, qu'importe il fallait jouer la pièce. Il remarqua dans le rétroviseur le regard méprisant du chauffeur. Par provocation, il s'affala au fond du fauteuil moelleux en cuir, un large sourire aux lèvres. Le contact visuel fut rompu et le journaliste eut la satisfaction puérile de ne pas avoir détourné le regard le premier, que le chauffeur ait eu besoin de regarder la route ne l'effleura pas. Soudain un bref frisson couru le long de son échine. Il venait de se rendre compte que la réaction de cet homme était la réaction normale. Qu'importe ce que Mycroft allait lui infliger, John s'assurerait de le tuer pour cela. Méticuleusement.
Comme d'un fait exprès, il reçut à ce moment-là un message de son colocataire. Il grogna en lisant la question et ne s'accorda même pas un centième de réflexion. Il tapa deux lettres en réponse. Non.
oOo
Comme promis, sitôt ses consultations achevées, le docteur s'était rendu à Scotland Yard. Rien n'était plus étrange pour lui que de se retrouver à parcourir seul ces bureaux presque familiers. Jamais il n'était venu sans Sherlock. Une sorte de vague à l'âme l'accompagna jusqu'au bureau de Lestrade. Qu'il regrettait cette période. Au moins, Sherlock était-il revenu, même s'il lui cachait des choses. Et qu'il allait encore se triturer le cerveau à cause de cela. Il soupira. plongé dans ses méditations, il ne remarqua même pas que personne n'avait tenté de l'arrêter, sa présence dans le commissariat semblait naturelle. Arrivé devant le bureau de l'inspecteur, ce dernier, qui l'avait aperçu à travers la vitre, se leva pour l'accueillir. John entra. Sur sa droite, il vit Sally Donovan. Il l'ignora.
« Bonjour, Docteur Watson, le salua Lestrade. Que puis-je faire pour vous ?
John se tourna vers Sally, l'air agacé. Son chef la congédia et John put répondre :
- J'ai entendu parler de cet homme qui a été abattu sur Earl's Court Road. Avec Mycroft, il me semble que cela fait deux en quelques jours.
Lestrade eut un lent sourire, gêné.
- John, dit doucement et ce n'était pas souvent qu'il utilisait son prénom, vous ne devriez pas essayer de …
- Pourrions-nous avoir ne serait-ce qu'une conversation sans qu'il soit question de mon colocataire ? coupa le médecin énervé.
Lestrade soupira :
- Ancien colocataire ...
Ancien colocataire, évidemment ancien colocataire. John devait être plus prudent.
- Et, pour votre information, continuait l'inspecteur, nous avons commencé à enquêter sur le sujet.
- Heureusement ! Et qu'avez-vous trouvé ?
Il détournait la conversation, même si aucun des deux n'étaient dupes.
- Pourquoi partagerais-je ces informations avec vous ?
Parce que je suis le seul à avoir réussi à retrouver Sherlock Holmes alors qu'il se cachait ?
- Parce que Mycroft m'a laissé un message avant de disparaître et que cela a peut-être un rapport.
John avait vu suffisamment le détective travailler pour avoir assimilé quelques principes de bases. Et la manipulation en faisait partie.
- Montrez-le moi ! »
John sut qu'il avait la partie gagnée. Il sortit son téléphone et remonta son historique de mails jusqu'à trouver celui qu'il cherchait. Celui que Lestrade ne pourrait pas déchiffrer sans son aide.
I-1-3-4. I-2-69-5(n). I-1-20-14. II-4-11-6.
I-1-20-19. I-2-37-8. I-1-9-15. I-1-20-19.
I-1-50-5. IV-2-29-1. I-3-22-10. IV-2-29-2.
I-2-38-9. IV-3-18-6. II-2-2-3. III-2-8-15.
Ton départ m'a amputé de la moitié de mes membres,
Mais je reste fidèle au règlement de notre accord.
L'inspecteur resta perplexe quelques instants. Il prit le téléphone et, tout en invitant son hôte à s'asseoir, passa les deux phrases au traducteur automatique. Cela donna quelque chose comme :
"Votre départ amputé de la moitié de mes membres,
Mais je reste fidèle à notre entente de règlement."
Certes ce n'était pas vraiment très clair mais en tout cas … Il eut une prise de conscience soudaine tandis qu'il s'asseyait lui-même : le nouveau colocataire de John était français donc John avait certainement une meilleure traduction. Sherlock l'aurait su tout de suite lui. Non, Sherlock parlait certainement français. Lestrade grogna. Il détestait se comparer à Sherlock mais il ne pouvait s'en empêcher. Cela lui avait valu, sur l'injonction de sa femme, quelques séances inutiles de psychothérapie. Sa femme lui disait toujours ... Il releva les yeux vers John, soupira de nouveau et demanda, déjà las :
« Je suppose que vous ne savez pas de quelle entente il parle ?
- Absolument pas.
- Et que vous n'avez pas déchiffré le code ?
- Non plus, mais je pense qu'il s'agit d'un livre. Et comme le message m'est destiné (Mensonge se dit-il intérieurement), je crains que vous n'ayez d'autre choix que de me faire participer à l'enquête. »
Lestrade ne contesta pas. Qui ne dit mot consent. John se retint de sourire. Il n'y avait que Sherlock pour afficher franchement ses triomphes. Il avait les victoires plus modestes. Et elles lui permettaient de dîner tranquillement avec son colocataire.
Lestrade recopia diligemment le code et rendit le téléphone au médecin. Puis il alla chercher le dossier que ses agents et lui venaient de constituer sur le meurtre de la veille.
« Voilà. La victime s'appelle John Smith, elle a été abattu sur Earl's Court Road à la sortie du métro en face du café Kiss for fools, le bien nommé. Deux balles en pleine poitrine. Les coupables, le conducteur et le tireur, étaient sur une moto probablement volée, en tous cas, la plaque était fausse. Les caméras de surveillance étaient éteintes.
- Autant dire que vous n'avez pas grand-chose …
Rien aurait dit Sherlock.
Lestrade ne releva même pas. Il était devenu blasé au bout de son troisième jour de coopération avec le détective consultant. C'était plusieurs années en arrière maintenant, les remarques d'un simple médecin militaire ne pouvait pas l'atteindre.
- Nous avons les balles, ce qui nous donne le calibre et une base de comparaison pour l'arme. Nous avons cherché à reconstituer l'itinéraire des suspects. D'après les témoignages, ils ont tournés quelques minutes dans les rues adjacentes. On suppose qu'ils attendaient leur victime et qu'ils connaissaient ses habitudes. Donc je ne dirais pas que nous n'avons rien, expliqua posément l'inspecteur. Ce n'était pas un meurtre dû au hasard. Et si on intègre le paramètre Mycroft Holmes et Home office dans l'équation, il est, de toutes façons, très probable que je me fasse retirer cette enquête sous peu … Les services n'aiment pas que l'on mette le nez dans ses affaires, même en l'absence de l'homme-parapluie ! Prenez-en votre partie.
- Ce qui signifie … ? Que vous n'allez rien faire.
Ce n'était même pas une question. Lestrade eut un petit sourire. Il ne savait peut-être pas déterminer d'où provenait un homme en étudiant une tâche de boue de quelques millimètres au-dessus de son mollet droit mais il avait un instinct très sûr pour manœuvrer dans la jungle des services et des petits royaumes de chefs de service. Paradoxalement, il était incapable d'agir de même avec les journalistes, et se reprochait chaque jour, encore et encore, dans un regret lancinant de n'avoir su protéger Sherlock. Tout ce qu'il savait devoir et tout ce qu'il imaginait devoir au détective s'empilait sur sa conscience. Il revit le corps défiguré et meurtri du jeune homme dans sa housse blanche sur la civière.
La voix de John le tira de son introspection :
- Inspecteur ?
- Il suffit, répondit Lestrade en se reprenant, de ne pas intégrer le paramètre « Home Office » dans l'équation. Ou plus précisément, ne pas intégrer le paramètre « Dossier ultra-sensible du Home Office ». Il existe bien d'autres raisons de vouloir tuer quelqu'un qu'un dossier impliquant la sécurité nationale.
- Je ne suis pas sûr de comprendre …
- Je pourrais enquêter tant que je ne pose pas de questions directes sur les dossiers que Smith et Holmes pouvaient traiter. Il y a plein de bonnes raisons de tuer quelqu'un en-dehors du travail : argent, sexe, pouvoir. La routine. Je peux tenter de voir qui ils voyaient, avec qui ils sortaient, ou s'envoyaient en l'air.
Les deux hommes eurent simultanément une même vision de Mycroft Holmes dans des positions compromettantes. Un ange passa.
- Je vois ce que vous voulez dire, marmonna le médecin en dissipant le malaise.
- Nous allons faire venir l'assistante de Holmes, voir si elle peut nous dire quelque chose d'utile et les collègues de Smith, conclut-il. Leur service dépendait de Holmes et il n'a pas été remplacé quand il est parti.
- Et en parlant de Mycroft, qu'avez-vous sur ce qui lui est arrivé ?
Lestrade marqua une pause. Il sortit d'un tiroir verrouillé un second dossier. Imposant. Lestrade n'avait manifestement pas compté ses heures de travail. Il vit la question muette dans le regard du médecin et répondit par un haussement d'épaule.
- Je sais, Sherlock n'aurait pas eu besoin d'un dossier aussi gros pour faire ses déductions.
John afficha un air innocent, celui du " je n'ai rien dit ".
- Bon, concernant Holmes, parmi toutes les informations inutiles que j'ai pu glaner, trois choses. Un, il n'apparaît sur aucune vidéo de surveillance. Évidemment, il savait exactement où elles se trouvaient.
- Cela ne nous donne pas beaucoup d'informations sur ceux qui le traquaient : n'importe qui a accès à ses vidéos, laissa tomber John se rappelant comment lui-même avait profité des talents de Nicholas pour pister Molly puis Sherlock dans tout Londres.
- Disons, n'importe qui de déterminer, rectifia Lestrade, soucieux de redorer l'image de ses services. Deux, il avait beau être très prudent et avoir un minimum de contacts, j'ai pu retracer sa présence sur un bon mois, il n'était réellement SDF que depuis une semaine, avant cela il semblait avoir encore un toit quelque part. Et trois, il avait des appuis. Il semblerait qu'il ait été au milieu d'une affaire de gangs ou de communautés. Je n'ai pas pu en savoir plus.
L'inspecteur se leva en voyant Sally Donovan de retour. Il allait devoir raccompagner le docteur. Après tout, ce dernier n'était pas de la police.
- Que puis-je faire pour vous ? demanda John.
- Rien, dit Sally en entrant sans y être invitée. Cette affaire ne vous regarde pas.
Son chef lui jeta un regard noir. C'était habituel. Cependant, en se tournant vers l'inspecteur, John comprit que cela reflétait également l'opinion de ce dernier : il ne devait pas s'en mêler. Ni de l'affaire John Smith ni de celle de Mycroft. John comprit également qu'il avait dans son dossier, qu'il avait prestement rangé à l'arrivée de sa subordonnée, des éléments un peu plus tangibles sur ces "gangs" que ce qu'il voulait bien en dire. La porte de Scotland Yard sembla se refermer sur lui, cela allait limiter l'information à laquelle lui et son colocataire auraient accès. Et entraver l'enquête de Sherlock. De Raoul. Bref. John sut ce qui les ferait changer d'avis et envoya un message à Sherlock tout en écoutant l'inspecteur.
Si tu es revenu, ne devrions-nous pas prévenir Lestrade ?
- Si vous avez une idée de la signification du message, disait l'inspecteur, contactez-nous. Pour le reste, je pense passer le voir samedi prochain après mon service, si vous voulez m'accompagner ... »
John hocha la tête en sa direction pour lui assurer qu'il l'avait compris. Sally en fut pour ses frais. Une alerte de son téléphone lui signifia que la réponse attendue était arrivée. Il l'a lue. Elle l'agaça. Après avoir remercié et salué l'inspecteur, le médecin retourna à Baker Street.
Quand il retrouva son colocataire, le soir venu, il essaya de lui faire part de son point de vue. Informer Lestrade de son retour permettrait certainement d'avoir accès à des données plus intéressantes que celles qu'il pourrait glaner en simplement l'interrogeant. Mais Raoul resta sur ses positions. Il ne donna même pas d'explication. Parce que, en vérité, il ne savait pas vraiment pourquoi il se braquait comme cela. Et il ne voulait pas le savoir. Il ne voulait pas comprendre que tant qu'il était Raoul, il n'était plus Sherlock et que cela le dégageait de ses responsabilités, lui épargnait la peine de s'expliquer, de s'excuser, de se faire pardonner. Donc non, Sherlock ne reviendrait pas. Pas maintenant. Pas plus tard. Peut-être beaucoup, beaucoup plus tard. Au diable le Yard.
Et d'ailleurs, sur ce dernier point, il avait une idée. Plus il y pensait, plus il se persuadait qu'elle était tout à fait appropriée. En tout cas, meilleure que le plan qu'il avait mis en branle cet après-midi. Non cette petite idée était innocente et permettait de résoudre beaucoup de choses en une seule fois.
« Je sais comment entrer au Yard, John.
- Et comment ?
- Grâce à Star Trek.»
(J'avais laissé mes notes en bas ... oups ...)
Promis, j'ai une (bonne ?) explication à chacun des plans de Raoul, tout arrivera en temps utiles (sauf si j'en oublie au passage ... mais je vais faire en sorte de pas oublier). Et puis je vais essayer de planifier un peu la suite ... (même si à chaque fois que je planifie, j'en rajoute encore et encore).
Il y a un petit rectangle blanc là en bas ... (puppy eyes attack ! Go John !)
