En terrain ennemi ?
Une douleur lancinante à l'épaule la tira de sa léthargie. Sakura avait l'impression que tout son corps était en miettes. Portant une main incertaine à son côté, elle laissa échapper un gémissement de douleur quand elle effleura son épaule blessée.
Un sentiment désagréable de déjà-vu s'empara d'elle. Elle avait l'impression de ne pas avoir eu un réveil sans douleur depuis des années, alors que ça ne devait faire que quelques jours qu'elle avait quitté le domaine de son père.
Une fois de plus, elle se réveillait endolorie et affamée, dans un endroit totalement inconnu, et de surcroît prisonnière, à n'en pas douter. Les derniers évènements étaient un peu confus dans sa mémoire, mais les visages terrifiés des hommes qu'elle avait massacré de sang froid dansaient devant ses yeux sans cesse, dans ses cauchemar ou son délire.
Après s'être redressée avec lenteur et précaution, elle passa un long moment à frotter son visage engourdi de ses mains, comme si elle pouvait effacer par ce seul geste dérisoire les atroces souvenirs qui la hantaient.
Le bruit du shoji la tira brusquement de sa transe silencieuse.
-Ohaiyo gozaimasu ! Bonjour ! Tu as bien dormi ? Remarque, j'imagine que non, avec tes blessures… Suis-je bête !
Sakura contempla avec stupeur la jeune fille qui s'affairait autour d'elle, ne semblant pas gênée le moins du monde par son somptueux kimono de soie brodée, tandis qu'elle installait sur un plateau un énorme petit déjeuner.
-Tu nous as fait une belle frayeur, ça, tu peux me croire, j'ai du user de toutes mes forces pour te ramener parmi nous. Kurogane Kun m'a même sermonnée, tu imagines ? Mais non, bien sûr, tu ne le connais même pas !
-Woé ? La voix affaiblie Sakura était encore voilée par le sommeil et l'épuisement.
La jeune femme brune s'arrêta un instant de parler, pour s'agenouiller auprès de la convalescente. Elle lui prit le visage entre ses mains, et la regarda longuement dans les yeux.
-Bien… Ton regard est beaucoup mieux, aujourd'hui reprit-elle plus doucement.
Puis elle laissa le visage de Sakura pour prendre ses mains dans les siennes, fines et blanches.
-Je m'appelle Tomoyo Daidoji, et je suis la petite fille du seigneur Amemiya, qui dirige ce domaine. Et toi ?
-Je… Sakura baissa les yeux, redoutant de dire son véritable nom, dans cet endroit inconnu.
-Ne t'inquiètes pas, je te dois la vie, je ne laisserai personne te faire du mal ici. Et puis, de toutes façons, tu est beaucoup trop mignonne pour qu'on puisse te vouloir du mal, ajouta-t-elle avec des yeux brillants et une expression d'extase qui déconcerta profondément Sakura.
-Woé ??
-C'est ton nom, Woé ?
-Ah ! Euh, non, bien sûr, je suis Sakura Kinomoto, la fille du seigneur Fujitaka Kinomoto, fit-elle en tentant de saluer maladroitement Tomoyo. Mais ses blessures lui rappelèrent douloureusement qu'elle n'était pas vraiment en état de s'incliner.
-Doucement, tu sais, nous sommes visiblement du même rang, tu n'as pas vraiment besoin d'être aussi formelle ! J'aimerai que nous soyons amies.
-Je… Merci pour tout, Daidoji san…
-To mo yo !
-Heu… Tomoyo chan ?
-Voilà ! Plus sérieusement, Sakura chan, Neko et Kero chan sont en train de prendre un bon bain, ils ne devraient pas tarder à venir te voir, une fois qu'ils sauront que tu es réveillée, alors mange vite, qu'on puisse ensuite te trouver quelque chose de décent à te mettre !
-Mais, comment sais-tu ?
-Je te l'ai dit, j'ai quelques ressources intéressantes… Allez, mange !
La douleur qui lançait sa hanche depuis trois jours était vive, mais moins que la honte cuisante qui empourprait ses joues à chaque fois qu'il évoquait le souvenir de son combat. Il avait été blessé par une gamine. Une gamine inexpérimentée et épuisée.
De rage, il redoubla la violence de ses attaques à mains nues sur le pauvre sac de sable qui lui tenait lieu d'adversaire. Evidemment, il n'en ressenti que plus vivement sa hanche défaillante, mais comment pouvait-il devenir plus fort, si la moindre blessure stoppait ainsi son élan ?
-Il me semble que tu étais de repos aujourd'hui, gamin…
Un coup encore plus fort envoya valser le sac, que Shaolan évita tout en se retournant lorsqu'il revint fatalement vers son agresseur. Il détestait lorsque son senseï l'appelait encore de cette façon.
-Je pensais qu'un peu d'entraînement ne…
-Tu pensais mal, Shaolan. Une blessure mal guérie peut te rendre inefficace plus certainement que n'importe quel ennemi redoutable.
-Mais…
-Shaolan…
-Bien senseï.
Kurogane regarda longuement son élève quitter le dojo en boitant, une expression sombre sur le visage. Il en faisait trop, comme toujours, faisant passer ses ambitions avant son bien-être. Un peu de repos lui ferait le plus grand bien.
Shaolan se força à prendre une profonde inspiration, une fois arrivé dans les jardins. Malgré sa colère, il devait reconnaître que Kurogane avait raison. Un guerrier boitillant ne serait plus d'aucune utilité au seigneur Amemiya, et il était de son devoir de faire valoir l'honneur de la famille Li en étant irréprochable.
Il n'avait pas revu son seigneur depuis leur retour au domaine, trois jours auparavant. Celui-ci s'était enfermé dans ses appartements et passait, d'après ses serviteurs, tout son temps plongé dans de vieilles archives poussiéreuses.
Quand à la dame Tomoyo, elle avait passé tout son temps au chevet de la gamine, à tenter de la ramener parmi les vivants. C'était impressionnant de voir à quel point elle avait pu s'attacher en si peu de temps à cette étrangère. Il ne l'avait jamais vue à ce point en colère après lui et son maître d'armes.
Mais malgré toute l'affection de Tomoyo pour elle, cette fille restait avant tout la prisonnière du Daimyo, et il comptait bien assurer sa mission avec zèle, puisque c'était la seule qu'il était capable d'assumer pour l'instant.
Jouant avec un Kero toujours aussi insouciant, Neko regardait distraitement Tomoyo s'occuper avec enthousiasme de la tenue de Sakura.
-Allons, comme tu es réveillée, grand-père va vouloir te voir très bientôt, et je veux que tu sois parfaite, en véritable dame que tu es !
-Mais, Tomoyo Chan…
-Pas de mais ! Essaye donc celui-ci, pendant que je trouve un obi assorti.
Tout en parlant, elle aidait la jeune fille à passer un magnifique kimono bleu pâle. De délicates fleurs violettes parsemaient le tissu, accompagnées de feuilles vertes et d'un fin motif aquatique, qui figurait en bleu plus foncé une rivière qui courait sous la végétation. Puis Tomoyo ajusta avec soin le lourd obi vert foncé, rebrodé des mêmes fleurs que le kimono, pour achever l'ensemble.
-Tes cheveux sont si courts… C'est dommage…
-Oh, je m'y suis faite, répondit Sakura en souriant, et puis, c'est plus rapide à coiffer, non ?
-C'est vrai, et ça ne t'empêches pas d'être mignonne à en tomber à la renverse, ajouta Tomoyo en souriant.
Sakura faillit effectivement suivre les paroles de Tomoyo en l'entendant ainsi parler d'elle, mais elle commençait à s'habituer à l'admiration étrange que lui vouait sa nouvelle amie. Elle avait bien ri depuis qu'elle s'était réveillée, et ses peurs ne l'avaient pas reprise une seule fois depuis que Tomoyo prenait soin d'elle.
-Voilà, qu'en penses-tu Neko ?
La petite battit des mains en signe d'admiration face à la beauté qui se tenait devant elle. Oui, c'était évident, Sakura était l'incarnation parfaite de la grâce et de la fraîcheur d'une jeune fille japonaise.
-Et avec ça, s'ils ne tombent pas tous sous ton charme…
-Que veux tu dire ?
-Vois-tu Sakura chan, il s'agit de politique.
-Woé ?
-Comment t'expliquer… Ces messieurs ne supportent pas l'idée qu'une frêle jeune fille ait pu les vaincre en combat à un contre dix. Comme ils sont vexés, ils prétendent que tu es une sorte d'assassin très dangereux, ou quelque chose du genre, et que tu dois rester leur prisonnière. Ils s'attendent à voir arriver une vagabonde sans le sou et incapable de se défendre. Je compte leur présenter une noble et magnifique jeune fille, issue d'une grande famille, et leur clouer le bec ! Tu as compris ?
-Heu… pas tout, mais je pense que je peux te faire confiance, n'est-ce pas, répondit Sakura d'une voix hésitante.
-Bien sûr ! Laisse-moi faire, tu vas voir. Et puis, Kurogane mérite une bonne leçon, et je compte bien la lui donner moi même !
L'air diabolique qu'arbora alors la délicate dame Tomoyo fit couler des sueurs froides dans l'échine de Sakura et Neko. Quelle fille étrange…
-Bien ! Nous ne devrions pas les faire attendre plus longtemps. Prête Sakura chan ?
-Plus que jamais, répondit cette dernière en redressant fièrement la tête.
La seule idée qu'elle jouait à présent sa chance de revoir sa famille galvanisait son énergie. Elle suivit sa compagne d'un pas ferme et assuré.
Agenouillé aux côtés de Kurogane, Shaolan attendait comme les autres hommes d'Amemiya San que ce dernier vienne se joindre à l'assemblée. Il devait décider du sort de la gamine aujourd'hui même, et il avait fait rassemblé à cet effet ses plus proches conseillers dans la salle du conseil.
Un serviteur ouvrit au bout d'un court moment le shoji, laissant passer le vieil homme, qui alla ensuite s'asseoir à la place d'honneur qui lui était réservée. Puis d'un signe de tête, il fit signe à son suivant qu'il pouvait faire entrer les jeunes filles qui attendaient à l'extérieur de la salle.
En coulant son regard sur le shoji, Shaolan perçut derrière la fine cloison de papier les trois ombres des jeunes filles. Avec un bruit étouffé, le mur coulissa, découvrant les trois silhouettes agenouillées, qui s'inclinèrent avant de pénétrer dans la salle.
Si Shaolan y avait prêté attention, il aurait pu se rendre compte que tous les hommes de la salle retenaient comme lui leur souffle, stupéfaits par la vision qui se tenait devant eux. Sakura et Neko s'avançaient côte à côte, toutes deux charmantes dans leurs kimonos brodés, et formaient un tableau de toute beauté, complété par la présence de Tomoyo, qui n'était pas en reste au niveau de sa toilette.
Les joues rosies par la timidité, Sakura s'agenouilla à nouveau face au seigneur, avant de s'incliner profondément, prenant sur elle pour dissimuler la douleur que ce mouvement lui causait.
Elle posa un regard fugitif sur l'homme imposant qui lui faisait face, et se senti aussitôt troublée par l'impression de noblesse qu'il lui procurait.
Tomoyo se réjouit intérieurement de la réussite de son petit effet, avant de prendre la parole.
- Amemiya San, laissez moi vous présenter celle à qui je doit la vie…
Ce dernier, qui ne lâchait pas de son regard brûlant Sakura, lui fit signe qu'elle pouvait se présenter.
- Amemiya San, laissez-moi vous remercier de la faveur de votre hospitalité, au nom de ma famille. Mon nom est Sakura Kinomoto, fille du seigneur Kinomoto, du domaine au Sud d'Edo.
La parfaite politesse de ses manières et de ses paroles cloua sur place tous les assistants. Une telle aisance prouvait à tous la noble origine de la jeune femme.
Une ride profonde s'était creusée sur le front du seigneur. Kurogane s'étonna du temps qu'il mettait à répondre. Au vu des origines de la demoiselle, et de ce que le seigneur lui avait dit des effets du dragon d'argent, Amemiya aurait déjà du lui signifier son aide et ses excuses, au minimum, avant de la renvoyer dans le domaine de son père… Pourquoi tardait-il à ce point ?
- Malgré l'étrangeté de votre arrivée dans mon domaine, Kinomoto san, il a été établi que le malheureux combat qui vous a opposé à mes hommes n'était que le fait d'un malentendu. Je vous dois la vie de ma petite fille, aussi je ne vous tiendrais pas rigueur de vous être défendue…
Un profond soulagement envahi Sakura en entendant ces paroles, mais le seigneur avait toujours les sourcils froncés.
- Néanmoins, il faut que vous sachiez que je ne suis pas dans les meilleurs termes avec votre famille, jeune fille. Une profonde hostilité nous oppose depuis plusieurs années. Par conséquent, votre présence ici, seule, sans escorte et si loin de vos terres, m'amène à me poser des questions à votre sujet. Je vous assigne donc à résidence ici, chez moi, en tant que notre otage.
Le cœur de la jeune femme s'arrêta de battre un instant en entendant la suite du discours du vieil homme, mais elle lutta pour ne pas laisser couler ses larmes en public.
- Jusqu'à ce que j'aie réuni plus d'information sur votre identité et vos motivations, vous resterez sous la garde et la protection d'un de mes samouraïs, Shaolan San.
Celui-ci s'inclina en réprimant sa déception de se voir attribuer un tel fardeau pour une période indéterminée.
- Vous pouvez disposer, Tomoyo San, acheva Amemiya San.
Les jeunes femmes quittèrent la pièce en silence, après s'être à nouveau inclinées devant le daimyo, suivies de près par Shaolan qui débutait ainsi sa mission.
Les poings crispés de rage et d'incompréhension, Sakura laissa enfin libre cours à son chagrin, appuyée sur Tomoyo qui la soutenait, désolée de la tournure qu'avaient pris les évènements.
- Je suis désolée, émit cette dernière, je ne savais pas que mon grand-père connaissait ton père…
- Quand je pense que j'y ai cru, souffla Sakura entre deux pleurs. Oh, Tomoyo Chan, si tu savais comme ils me manquent…
- Vous devriez vous estimer heureuse. Vous êtes vivante et en sécurité, ici, tout le monde ne peut pas en dire autant. Vous devriez remercier Amemiya San, au contraire !
La voix de Shaolan avait claqué dans le silence, emplie de mépris pour le chagrin de Sakura.
Ecoeurée, celle-ci lui fit face, le fixant de ses yeux furieux, avant de lui asséner une gifle monumentale. Puis elle fit volte-face, et s'éloigna vers sa chambre, soulagée d'avoir évacué sa colère sur ce mufle.
Shaolan frotta sa joue, furieux de la réaction de la gamine, et s'apprêta à la suivre pour lui dire sa façon de penser, mais la main de Tomoyo posée sur son bras l'en empêcha.
- Tu en as assez fait pour aujourd'hui, Shaolan Kun. Je crois que tu ferais mieux de la laisser en paix pour le moment. Tu n'as pas idée de ce par quoi elle est passée avant de nous rencontrer.
Il n'y avait pas de colère dans la voix de Tomoyo, mais sa tristesse blessa encore plus sûrement le jeune homme. Il avait fait de la peine à son amie d'enfance, et s'en voulut d'avoir réagit aussi peu courtoisement. Néanmoins, réagissant brusquement, comme à son habitude, il manifesta seulement sa mauvaise humeur en tournant les talons, laissant une Tomoyo confuse, tenter de remettre en ordre les évènements qui venaient de se produire.
