Chapitre 10.

Peter passa les jours suivants à observer Neal de très près. Chaque frémissement lui redonnait espoir mais la plupart du temps rien de venait perturber le silence de la chambre d'hôpital. Les demandes venant de Washington devenaient plus pressantes, les coups de fil d'Elisabeth étaient plus tendus. Sa femme ne comprenait pas pourquoi il devait être aussi présent auprès de Neal. Il l'avait retrouvé, leur ami était en sécurité. Elle ne parvenait pas à comprendre ce qui le retenait. Pour elle, il aurait été simple pour lui de revenir vivre à Washington et de retourner passer ses week ends à New York. Elle était prête à faire des sacrifices pour qu'il puisse être là pour son ami mais la situation actuelle lui pesait.

Peter appréhendait de plus en plus ces appels et il se surprenait à éteindre son téléphone ou à l'oublier à l'appartement. Neal monopolisait toute son attention, toute son énergie et il n'avait plus de place pour autre chose. Les recherches pour retrouver l'individu au tatouage n'avançaient pas. Les témoins interrogés n'avaient pas été d'une grande aide. L'identité de celui que Tim avait appelé Le Maître était toujours inconnue. La piste d'anciens mercenaires Serbes n'avait, pour le moment, rien donné.

Quand il arriva à l'hôpital, Peter croisa un homme dans le couloir. L'homme d'une taille imposante portait un pull col roulé ce qui intrigua Peter dans la mesure où le temps était plutôt clément mais il n'y prêta pas vraiment attention sur le moment. Il continua son chemin jusqu'à la chambre de Neal. La porte était entrouverte et un mauvais pressentiment assaillit Peter alors qu'il pénétrait dans la chambre.
À première vue, rien ne semblait étrange. Neal était allongé, immobile comme à son habitude. Seule la machine posée à côté du lit indiquait que quelque chose d'anormal s'était passé. Le rythme cardiaque de Neal était irrégulier. Quand Peter s'approcha, il vit une goutte de sang au creux du bras de son ami.

Peter se précipita dans le couloir à la recherche d'un médecin mais aussi avec l'espoir de retrouver l'homme qu'il venait de croiser. Il en était persuadé, cet homme était la personne responsable des sévices subis par son ami et c'était probablement lui qui venait d'injecter quelque chose dans le bras de Neal. Le service de sécurité de l'hôpital contrôla les sorties mais l'homme avait déjà quitté les lieux. Peter retourna dans la chambre où le médecin était en train d'examiner son patient. Les battements du cœur de son ami étaient toujours irréguliers et bien trop rapides.

Le médecin se tourna vers Peter.
-Avez-vous rattrapé cet individu?
-Non, il a réussi à sortir avant qu'on boucle les portes. Comment va-t-il?
-Cet homme lui a apparemment injecté une dose de drogue. Il n'est pas physiquement en danger mais cette agression l'a visiblement secoué. Il va avoir besoin de votre présence pendant les prochaines heures. La drogue risque de le rendre confus et, dans son état, il est difficile de dire quelles conséquences cela pourrait entraîner.

Peter s'approcha du lit et croisa le regard de Neal. Les yeux du jeune homme ne parvenaient pas à se fixer et le cœur de Peter se serra en le voyant en plein délire. Après des jours de sevrage et de traitement, il avait du mal à imaginer ce que son ami pouvait ressentir à cet instant. Peter lui prit la main et se pencha pour lui parler doucement à l'oreille. Il passa les heures suivantes à lui parler, à le rassurer, lui tenant la main, caressant doucement son bras.

Peter... Ne t'arrête pas de parler... Me laisse pas seul dans le noir... J'ai tellement mal...

Après de longues heures d'attente, Neal finit par se détendre et son rythme cardiaque redevint normal. Peter s'autorisa à souffler un peu mais lorsqu'il essaya de retirer sa main de celle de Neal le jeune homme resserra son étreinte et une plainte déchirante mourut sur ses lèvres. Peter n'osait plus bouger...avait-il bien entendu...?
-Je suis là, Neal. Concentre-toi sur ma voix... Reviens vers moi...

Je t'entends Peter...

Peter était penché au-dessus du visage de son ami cherchant à croiser son regard, à voir un signe de reconnaissance dans ses pupilles.
-C'est ça... C'est bien... Continue comme ça, mon grand.
Neal cligna des yeux à plusieurs reprises comme s'il cherchait à dissiper le voile qui troublait encore sa vision... L'obscurité totale avait laissé place à un vague brouillard qui s'éclaircissait petit à petit.

-C'est bien... Concentre-toi sur ma voix...
-Pe... Er...
Le son de la voix de Neal le fit sursauter. Après des jours de silence c'était le premier signe concret de conscience.
-Je suis là, Neal... Je suis là...

L'attente fut interminable avant que Neal ne finisse par fixer son regard sur Peter. L'agent du FBI eut, tout d'abord, du mal à y croire mais c'était bien réel... Neal était en train de le regarder. Il était là, avec lui. Neal était sorti de son refuge.
-Mon Dieu, Neal... Ça fait des jours que j'attends ce moment...
Peter ne pût retenir ses larmes plus longtemps. Il prit son ami dans ses bras. Il avait besoin de le sentir contre lui, de sentir la vie revenir dans ce corps meurtri.

Après quelques secondes d'une ferme étreinte, Peter sentit Neal se tendre.
-Mal...
Peter le relâcha et installa son ami confortablement contre ses oreillers.
-Désolé, Neal.
Le jeune homme resta silencieux pendant de longues minutes. Il semblait essayer de reprendre ses esprits ce qui était compliqué car les effets de la drogue ne s'étaient pas encore totalement dissipés.

Peter lui tenait toujours la main, n'osant pas rompre le silence.
-Ça va mieux?
Neal hocha la tête et ce simple geste rassura Peter. Sa crainte était maintenant de voir son ami se retrancher une nouvelle fois dans le mutisme des derniers jours. Le médecin entra quelques minutes plus tard et Neal sursauta en entendant la porte s'ouvrir.

-Monsieur Caffrey, quel plaisir de vous revoir parmi nous. Je suis le Docteur Ester. Comment vous sentez-vous?
Neal fixait l'homme face à lui, la tension parcourant chaque muscle de son corps. Peter pouvait le voir lutter pour essayer de maîtriser cette peur qui le submergeait. Le jeune homme ouvrit la bouche à plusieurs reprises sans qu'aucun son ne sorte. Peter leva les yeux vers le médecin, inquiets de la réaction de son ami.

-Ne forcez pas trop, Monsieur Caffrey. Nous avons tout notre temps. Vous avez passé les derniers jours bien loin de nous et il va vous falloir du temps pour tout remettre en ordre. Votre corps a subi des tortures qui l'ont sérieusement affaibli. Votre esprit a trouvé un moyen de se préserver face à cette douleur et ces sévices.
Neal ferma les yeux. Il n'avait pas besoin que le médecin lui explique ce qu'il savait déjà. Ce qu'il aurait voulu savoir c'est comment faire pour éviter que ça recommence.

Il se sentait tellement faible qu'il avait peur de sombrer à nouveau dans cette obscurité. Il sentit alors la main de Peter serrer plus fermement sa main et il sut que, tant que Peter serait là, il parviendrait à continuer le combat.
Après un examen rapide, le médecin les laissa seuls. Peter observait toujours très attentivement son ami ne sachant pas vraiment s'il devait lui laisser le temps de se remettre ou s'il devait profiter du moment pour essayer d'obtenir des informations sur l'agression dont il venait d'être victime.

-Neal... Un homme est entré dans ta chambre... Est-ce que tu te souviens de quelque chose?
Neal n'avait pas prononcé plus d'un mot depuis son "réveil" et Peter n'était même pas certain qu'il soit vraiment capable de lui répondre. Mais il lit dans ses yeux que son ami avait aussi besoin de parler, d'essayer de faire le tri dans les pensées qui devaient certainement se bousculer dans sa tête.

-De quoi te souviens-tu?
-C'est difficile...
-Essaie juste de me dire ce qui te passe par la tête...
-J'ai du mal à savoir si je suis bien là...
Peter sourit en voyant la confusion dans les yeux de son ami. Il vint s'asseoir sur le bord du lit. Il se pencha vers Neal, approchant son visage à quelques centimètres de celui du jeune homme. Il ne comprenait pas vraiment lui-même pourquoi il faisait ça mais les dernières semaines avaient été tellement tendues que Peter ne voulait plus se poser de question.

Neal le regardait attentivement mais il ne recula pas quand Peter s'avança encore.
-Comment te convaincre que tout ça est bien réel?
Neal avala difficilement sa salive, les yeux toujours rivés dans ceux de Peter.
-Pour le moment, j'ai plutôt l'impression d'avoir changé de dimension... Vous ne pouvez pas être l'Agent Burke...
-C'est bien moi, Neal. J'ai passé les dernières semaines à avoir peur de ne jamais te retrouver. Et quand je t'ai retrouvé dans cet endroit sordide, j'ai été terrifié à l'idée d'être arrivé trop tard. J'ai vu ce vide dans ton regard, tu n'étais plus là... Alors aujourd'hui, je veux plonger dans ces yeux et me noyer dans ce bleu... Sans plus faire semblant...

Les secondes s'écoulèrent, silencieuses, attentives... Sans qu'aucun des deux hommes ne fasse un mouvement, comme si chacun d'eux avait peur de rompre le charme, peur que ce moment s'arrête brusquement.
-Pourquoi?
La voix de Neal, hésitante et un peu troublée par l'émotion, brisa le silence.
-Quoi...?

Malgré les tensions, les drames et les épreuves traversées, Neal ne pût retenir un éclat de rire, soudain heureux de se retrouver dans cette chambre d'hôpital en compagnie de Peter et d'avoir cette discussion sans queue ni tête avec l'homme qu'il croyait connaître et qui, pourtant, semblait à deux doigts de l'embrasser...
-Ça me manquait...
-Quoi...?
-Tu penses pouvoir dire autre chose...?
-Hein...?

Nouvel éclat de rire... Peter aurait pu passer les prochaines heures à écouter ce rire, à le regarder lui sourire, oubliant tout le reste.
-Pourrais-tu arrêter de te moquer de moi?
-Je vais essayer mais tu dois admettre que tu n'es pas très cohérent... Moi, j'ai des excuses mais toi... Qu'elle est ton excuse?
-Le soulagement... Le simple bonheur de t'entendre rire, de te parler...

Cette fois ce fut Neal qui resta muet. La sincérité pouvait se lire sur les traits de son ami, elle s'entendait aussi dans sa voix.
-Tu n'as pas idée comme ces dernières semaines ont été difficiles...
Peter comprit que ce n'était probablement pas les mots que Neal voulait entendre quand il le vit froncer les sourcils.
-Je ne cherche pas à faire sentir coupable... Ce que je veux dire c'est que tu nous as fait une belle peur...
-J'ai eu très peur aussi.
-C'est pour ça que j'ai besoin que tu me dises ce dont tu te souviens... Il faut qu'on mette la main sur cet homme et ses complices.

La magie était brisée. Peter avait repris son rôle d'agent du FBI et même si Neal était un peu soulagé de le voir s'éloigner, il ne pût s'empêcher de ressentir un pincement au cœur en pensant qu'il ne revivrait peut être pas un tel instant.
-Après avoir décidé de quitter l'appartement, j'ai déambulé pendant quelques jours d'hôtel en hôtel sans vraiment savoir quoi faire. Petit à petit, la seule chose à laquelle je pouvais penser c'était comment me procurer l'argent pour acheter ma dose de drogue journalière...

Peter grimaça en entendant les mots de son ami. Il soupçonnait Neal de d'écrire aussi crument cette période de sa vie pour tester ses réactions.
-J'ai fini par renoncer aux hôtels, bien trop coûteux. J'ai atterri dans cet immeuble où tu m'as trouvé. Je ne sais pas combien de temps j'y suis resté... Tout se mélange un peu à partir de ce moment.
-Neal, tu n'es pas obligé de tout me dire... Ce n'est pas un interrogatoire...
Neal leva sur lui un regard étonné.

-Je croyais...
-Que croyais-tu?
-Je ne sais pas... C'est juste que... Enfin... Je suis un peu confus... Il y a quelques secondes, tu semblais... Enfin, il y avait quelque chose de différent dans ton attitude et j'ai cru... Puis tu es redevenu...l'Agent Burke...distant et professionnel...
Peter était troublé par la finesse de l'analyse de son ami. Il devait admettre qu'il avait souvent eu recours à cette technique quand les choses prenaient un tour trop personnel, trop intime à son goût, il parvenait toujours à mettre de la distance entre eux en adoptant ce ton professionnel dont il avait usé encore aujourd'hui.

Devant l'absence de réponse de Peter, Neal décida de poursuivre son récit.
-Puis j'ai remarqué cet homme qui me suivait. J'ai subtilisé son portefeuille mais je n'ai pas eu le temps de l'inspecter. Il m'a rattrapé et m'a proposé un marché que je ne pouvais pas refuser. Cet homme pouvait me procurer ce dont j'avais besoin en échange d'un petit service. Je n'avais aucune idée de ce que cela pouvait être mais comment résister à une dose gratuite...
-Tu penses que tu pourrais faire son portrait?

Neal tendit les mains devant lui et Peter frissonna en voyant les violents tremblements qui les agitaient.
-Ça risque d'être compliqué à moins que tu me trouves quelque chose pour calmer ces tremblements...
Le sous entendu n'échappa pas à Peter. Après quelques jours de sevrage il savait que le jeune homme était loin d'être hors de danger et l'intervention de son tortionnaire n'allait certainement pas l'aider à vaincre sa dépendance.

-Je plaisante, Peter. Je peux essayer de le dessiner... Chaque courbe de son visage est gravé dans ma mémoire.
-Il paiera pour ce qu'il t'a fait subir...
Neal secoua la tête vivement avant de fixer Peter. L'intensité de ce regard troubla l'agent du FBI. Le jeune homme face à lui commençait visiblement à ressentir les premiers symptômes du manque de drogue. Même si les effets étaient atténués par le traitement qu'il suivait, Peter savait que son ami devait souffrir.

-Ce n'est pas lui qui a planté la première seringue dans mon bras... J'ai fait ça tout seul... J'ai commencé à creuser moi-même mon cercueil... Il n'a fait que profiter de la situation...
-Neal, j'ai lu les conclusions du médecin après son premier examen... Ce que cet homme t'a fait subir va bien au-delà du mauvais traitement... Ce type est un pervers, un malade et je t'interdis de penser que tu méritais de subir un tel supplice.

Neal ne savait pas vraiment comment réagir face aux propos de Peter. Il aurait dû se douter que celui-ci aurait pris connaissance de son dossier médical mais il se sentait, maintenant, particulièrement mal à l'aise en comprenant que Peter savait ce qui s'était passé et ce que cet homme lui avait fait. Peut être ne connaissait-il pas tous les détails mais Peter était un excellent enquêteur et il n'avait sans doute eu aucun mal à faire les déductions qui s'imposaient en lisant les constatations du médecin.
Il avait honte et si son état physique le lui avait permis, il se serait probablement précipité hors de cette pièce. Pour être totalement honnête, il ressentait une folle envie de retourner dans cet immeuble pour y retrouver l'oubli dans lequel il s'était noyé ces derniers jours. Peter posa une main sur son bras.

-Tu n'as pas l'air bien. Tu veux que j'aille chercher un médecin?
-Non, ça va passer. Cette cochonnerie est en train de se diluer dans mon sang et mon cerveau réclame une autre dose...
-Est-ce que je peux faire quelque chose?
-Tu as déjà fait énormément... Sans toi je ne serais probablement plus en vie.
Les mots se bousculaient dans sa tête mais, étrangement il avait une idée très précise de ce qu'il voulait dire. C'était une impression déstabilisante de sentir son corps tourner au ralenti, tout en ayant le sentiment d'être à bord d'une voiture de course...

Oxymore... Dans son esprit tourmenté ce mot venait de surgir... Rapprochement de deux termes opposés... Clair-obscur... silence assourdissant... Est-ce que ça marchait aussi pour les sentiments? Si tel était le cas, c'était exactement ce qu'il ressentait à ce moment précis... Les émotions se succédaient...violentes et contradictoires mais en même temps douces et claires. Il essaya de remettre un peu d'ordre en prenant une profonde inspiration.

-Durant ces semaines d'errance, tu étais avec moi... À chaque seconde... Quand ce malade me torturait c'est ta voix qui m'a empêché de sombrer totalement. J'avais l'impression que tu me parlais, que tu essayais de me retenir...
Peter sentit une larme couler le long de sa joue. Neal venait de d'écrire exactement ce qui avait eu l'impression de vivre, lui aussi. Dès son arrivée à New York, il avait ressenti ce lien qui les unissait se renforcer jusqu'à ce qu'il parvienne à le voir, à l'entendre à travers ses rêves...

-Ça peut paraître idiot mais c'était tellement fort... J'ai tenu aussi longtemps que j'ai pu, j'ai essayé de te retrouver mais l'obscurité m'a emporté et j'ai alors pensé que tout était fini... Alors j'ai...
Neal était trop ému pour continuer. Il se rappelait parfaitement cet instant où il avait lâché prise et où il avait demandé pardon à Peter... Pardon de ne pas être assez fort pour se battre encore... Pardon de devoir abandonner... Mais aussi pardon de ne pas avoir été honnête avec lui, de ne pas lui avoir fait confiance...
Peter s'approcha et le prit dans ses bras.
-Je t'ai entendu, Neal...