Bien le bonjour à toutes et à tous !
Voici donc le nouveau chapitre de ma fiction.
J'attends vos avis avec impatience... Bon, "impatience" est un peu fort, disons avec curiosité, c'est mieux ! Enfin bref... Bonne lecture,
Eviter les péages. Jamais souffrir. Juste faire hennir les chevaux du plaisir. Ose…
Caleb attrape le portable de son ami qu'il a laissé sonner un peu trop longtemps. Son bras s'élance au dessus du corps de Jude, au bord du réveil. Trop tard. Caleb se redresse un peu dans le lit.
- Allô ?
- Pourquoi je tombe toujours sur toi quand je téléphone à mon frère ? soupire une voix.
- Bonjour Célia, comment vas-tu ?
- Passe-moi mon frère.
- Ah, désolé, il ne peut pas te parler. Sa bouche est un peu occupée pour l'instant !
- Va te faire voir ! Passe-moi Jude !
- Très bien. Jude ? Ton infernale petite sœur !
A peine réveillé, Jude porte le téléphone à son oreille et se redresse pour quitter le lit. Caleb se laisse tomber contre le matelas et enfouit son visage dans les oreillers. Il a décidé de sécher les cours pour la seconde fois de la semaine, alors il espère replonger dans les bras de Morphée rapidement, puisque ceux de Jude ne sont plus disponibles. Célia raccroche avant de lui en laisser le temps. Au travers de ses paupières mi-closes, le jeune homme observe le corps de son amant qui se rapproche du lit, qui plonge avec lui sous les draps. Il sourit. Caleb maintient le dos de son ami contre son propre torse, il l'emprisonne de ses bras. L'une des mains de Jude rejoint son étreinte.
- Qu'est-ce qu'elle voulait ?
- Rien. Savoir comment j'allais.
- Ah ...
- Dis donc, t'es drôlement en forme dès le matin.
- J'y suis pour rien, sourit Caleb, tu me fais de l'effet.
- Je croyais que tu voulais qu'on discute.
- Bah, tu m'écoutes rarement, alors je tente ma chance !
Le jeune homme quitte de nouveau le lit pour rejoindre la cuisine. On est bien loin de l'image bourgeoise qu'il s'amuse à véhiculer où qu'il aille ! Ses cheveux sont détachés et dispersés au gré de leur envie, ses yeux encore perdus dans le monde des songes. Sa démarche est un peu laborieuse, un peu bancale. Pourtant, toute la grâce qu'il a empruntée aux anges, toute la dignité que son enfance dans les beaux quartiers lui a léguée, il ne les a pas abandonnées. Elles font partie de son charme, de son charme naturel. Même vêtu d'un pantalon de jogging et d'un débardeur trop large, il joue les fantasmes adolescents, la pureté de l'enfance qui s'envole malgré elle.
- Tu ne crois quand même pas que je vais t'apporter le petit déjeuner au lit ?
- Quoi ? demande Caleb, s'extirpant d'un rêve. Non, j'arrive.
Aucun des deux garçons ne peut se vanter d'être un expert culinaire. Cependant, Jude a pris l'habitude d'observer sa petite sœur cuisiner, et Caleb est forcé de se débrouiller puisqu'il vit seul depuis qu'il a seize ans. Jude ne laisse pas le choix de la nourriture à son ami, il casse des œufs dans un saladier. Caleb prend place sur un tabouret, il observe la main blanche saisir les œufs et remuer le poignet pour les battre. Il ferme les yeux pour écouter le feu de l'appareil électrique lécher la casserole, il entend le grésillement de la nourriture qui plonge pour rejoindre le fond de l'ustensile.
- Je n'ai jamais compris pourquoi tu fermes les yeux à chaque fois que je prépare quelque chose…
- C'est normal. Tu es toujours entouré de ta famille, ces bruits-là te sont familiers. Moi, quand je les entends, ça me rappelle qu'il y a quelqu'un avec moi. Et que c'est toi.
Il éteint le feu et dissimule son sourire attendri. Il partage l'omelette en deux et apporte le petit déjeuner sur la table. Il est un peu tôt pour avoir une longue et douloureuse discussion, ils sortent à peine de leurs rêves et des draps, alors ils gagnent un peu de temps.
A l'arrière des berlines, on devine…
Le téléphone de Jude sonne pour la seconde fois de la matinée. Les deux garçons soupirent. Pas moyen d'être tranquilles ! Jude fait un signe à son ami. Je laisse sonner. La chanson déploie ses accents rocks et sa voix à fêlures jusqu'à la dernière note. Pas de message. Chaque fois que le téléphone demande de l'attention, Caleb sourit. C'est bien le genre de son ami de choisir une chanson d'intello sur fond de partition underground ! Machinalement, il porte sa fourchette à sa bouche et la repose, puis recommence jusqu'à ce que l'assiette soit vide.
Il y a des bruits de pas dans les escaliers. L'appartement est au cinquième étage, l'ascenseur est en panne depuis deux semaines, et il n'y a que trois appartements loués à cet étage. On ne monte pas jusqu'au cinquième pour rien. Des soupirs essoufflés derrière la porte, puis trois coups contre celle-ci.
Caleb ouvre.
- Célia…
Elle n'attend pas d'invitation. La jeune fille entre, bousculant le jeune homme au passage, et se précipite dans les bras de son frère qui parvient à la réceptionner en quittant son tabouret. Caleb ferme la porte et soupire suffisamment fort pour que la jeune intruse l'entende. Ça lui arrive souvent de débarquer sans prévenir, de les réveiller à sept heures du matin un dimanche, de passer prendre son frère le lundi matin. Bref, de les interrompre. Célia le sait, et elle s'en fiche un peu, parce qu'elle considère avoir plus de droit sur Jude que n'importe qui d'autre. Elle prend finalement la peine de saluer le jeune homme, de loin.
- Pardon d'arriver comme ça…
- C'est rien, on commence à avoir l'habitude, râle Caleb.
- Jude, David est passé à la maison ce matin. Il te cherchait.
Les deux garçons se dévisagent, chacun dans un coin de la pièce. Jude a toujours cherché à protéger sa sœur, et il ne lui parlera probablement jamais de ce qu'il a subi pendant ses jeunes années de collège. Mais David, lui, il sait maintenant, et il va avoir du mal à tout garder pour lui. Le jeune homme baisse les yeux vers sa petite sœur, en priant pour ne pas avoir d'explications à donner.
- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
- Tout, je crois. Que tu as rompu, que tu l'as trompé. Il avait pas l'air bien. Je crois qu'il veut avoir une discussion avec toi. Et comme tu n'étais pas à la maison, il va se douter que tu es ici.
- Mais tu le savais tout ça, constate Caleb. Pourquoi tu n'as rien dit au téléphone, tout à l'heure ? Pourquoi tu es venue ?
- Parce que… il m'a dit que tu avais vu Dark. Et que ça s'était mal passé.
Elle baisse les yeux et approche sa tête de la poitrine de son frère. Son cœur bat un peu trop fort à son goût, impossible de réguler sa danse cardiaque. David n'a pas pu se contenter de ça, il lui a forcément révélé ce secret que son frère a admirablement bien porté pendant des années. Il ne voit pas l'air désolé de son amant, il pose son menton sur la tête de sa sœur, comme pour la rassurer. Il murmure.
- Célia… Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
- Rien. Il a essayé de tout me raconter, mais je lui ai dit de se taire. J'ai tellement d'hypothèses sur ce qu'il y a eu avec le directeur que j'ai forcément la bonne réponse. Mais si je dois l'entendre, je préfère que ce soit par ta bouche, et quand tu l'auras décidé. Mais je voulais quand même être sûre que ça allait avant de partir en cours.
Le sourire du jeune homme est timide et presque entièrement mangé par les cheveux sombres de sa sœur. Caleb n'intervient pas, il se contente d'admirer le courage de la jeune fille. Il la sait curieuse et débordante d'imagination, alors devoir se taire et créer le secret de son frère de toute pièce doit être une véritable torture pour elle. Et aussi pour lui, parce qu'il se rend compte à quel point son silence l'emprisonne.
La voix du garçon chuchote. « Tu vas être en retard ». Célia s'éloigne de son frère. Elle disparaît presque aussi vite qu'elle est apparue, laissant un parfum sucré sur le débardeur du jeune homme et dans la pièce. Caleb l'aurait juré, elle lui a lancé un regard plein de sous-entendus et il sourit. Je n'ai pas besoin de tes recommandations pour prendre soin de lui, petite ! Il attend qu'elle s'engouffre dans l'escalier, puis que les bruits de ses mocassins s'estompent.
- Tu as de la chance de l'avoir, cette gamine !
- Tu râle dès que tu la vois !
- Je n'ai pas dit que je l'appréciais. Malheureusement pour toi, elle est très intelligente.
- Je sais. Je crois que je vais devoir te fausser compagnie ce soir. Il faut que je lui parle avant qu'elle n'imagine le pire.
- Tiens donc, y avait longtemps !
- Arrête un peu ! Je sèche les cours pour rester avec toi !
- Non, tu sèches parce que je t'y ai forcé, parce qu'on a besoin de discuter.
- D'accord. Alors, de quoi tu veux parler ?
- De pas mal de choses. D'hier. De ce que tu attends de moi. Jude, je veux savoir ce que tu désires vraiment. Est-ce qu'on continue comme avant, est-ce que tu veux autre chose, du temps…
- C'est encore un peu flou…
Ce n'est pas assez, ils en sont conscients tous les deux. Mais ça n'ira pas plus loin, pas pour l'instant. Parce que Bashung refait des siennes.
A l'arrière des berlines, on devine des monarques et leurs figurines. Juste une paire de demi-dieux livrés à eux…
- C'est David, murmure Jude.
- Je sais. Même comme ça, il trouve le moyen de m'emmerder !
Jude le regarde. Ses pupilles couleur braise semblent désolées, mais ses mains attrapent quand même le téléphone pour répondre. Les événements de la journée en cours défilent devant les yeux orageux de Caleb. Il le sait, Jude va le planter, encore, pour rejoindre David, tout lui réexpliquer, y passer tout le jour. Jude va lui échapper encore une fois, et il va se retrouver seul dans son appartement avec un peu trop de mots pour lui-seul.
- Allô ? David, écoute, je peux pas te parler maintenant. Je te rappelle plus tard.
Il raccroche, et prend le soin d'éteindre son téléphone, parce que Joséphine, ça commence à bien faire ! Il croise le regard un peu surpris de son ami. Tu ne t'attendais pas à ça, pas vrai ? Muet, Caleb l'interroge. D'ordinaire, celui qui passe après tout le monde, c'est lui, pas David. Pourquoi a-t-il raccroché ?
- Il faut qu'on parle, tu l'as dit.
- T'avais pas l'air d'en avoir envie.
- C'est vrai. J'ai l'impression que ça fait des siècles que je n'ai pas autant parlé. Tout le silence que j'ai emmagasiné depuis que j'ai treize, j'ai été forcé de le traduire, hier, de l'expliquer, de le hurler. Et je suis encore un peu fatigué par tout ça. J'aurai pas la force de répondre à toutes tes questions. Alors pose m'en une, une seule.
Des questions à poser, il en a plein. Est-ce que tu as vraiment rompu avec David, est-ce que ça veut dire qu'on a enfin droit à une vraie relation, qu'est-ce que tu as dit à Dark qu'est-ce que tu vas dire à Célia ? Est-ce que tu m'aimes ?
- D'accord. Comment tu vas ?
Jude hausse les épaules et sourit.
- J'en sais rien. Un peu mieux, un peu moins bien. J'ai toujours cru que, le jour où je trouverais le courage d'affronter Dark, je me sentirais mieux. C'est faux. Je ne veux pas le revoir, je ne veux plus d'explications. Mon père, Célia, David et toi, vous m'avez tenu à bout de bras toutes ces années. Il est temps que je rende la pareille… Je sais pas si c'est suffisant comme réponse.
- C'est un début.
- Tant mieux. Parce que j'en ai marre de parler.
Ses yeux de braise parlent pour lui. Ses pas dévorent l'espace qui s'est formé entre les deux garçons, rapidement. Jude rapproche leurs corps, il les fait se rencontrer et s'entrechoquer. Cette fois, Caleb n'a rien à dire, il accepte les gestes sans riposter, il y répond. L'une de ses mains explore le visage de son amant pendant que l'autre découvre les hanches et le ventre. Les lèvres du jeune homme partent en expédition près de sa bouche, sur la joue. Lorsque Jude décide de l'embrasser, les deux corps s'enflamment, serrés l'un contre l'autre, avides d'une liberté à deux, avides d'un contact. Les deux langues, jalouses, cherchent aussi un peu de chaleur. Elles se quittent, le temps que le débardeur noir abandonne la poitrine brûlante et battante de Jude. Les quatre mains s'égarent sur le ventre, la poitrine, elles se rejoignent, repartent s'emmêler dans les cheveux.
La fièvre les prend tous les deux, elle les rapproche encore, elle les emporte vers un état d'ivresse, vers un état second. Caleb rattrape les lèvres de son amant avant qu'elles ne chutent sur sa peau. Ses baisers s'aventurent dans le cou, descendent aux épaules. Jude sent contre sa poitrine la danse d'une langue en quête d'amour.
Les corps sont dénudés, ils sont en feu, et ils réclament un peu plus. Les baisers sont devenus morsures, le long du corps en ébullition. Les lèvres plaquées au cou du jeune homme, Caleb sourit. Il écoute les soupirs qui s'échappent de la gorge de Jude et qui emplissent l'air, il les lui arrache pour les avaler. Dans les soupirs qui se transforment en gémissement, il lit tout : le désir, la passion, la peur de la solitude…
Caleb contourne le corps de Jude, il colle sa poitrine contre son dos. Les soupirs se renforcent, ses mains s'égarent un peu plus bas. Il l'enlace pour ne pas le laisser partir, pour apporter une preuve physique de son amour, pour emprisonner ces instants, ces instants qui n'appartiennent qu'à eux, ceux qu'on ne pourra pas leur enlever. Encore et encore, il arrache les gémissements, à mi-chemin entre la douleur et le plaisir. Ses ongles s'enfoncent aussi dans la chair, pour encrer encore sa présence.
Jusqu'au dernier soupir, jusqu'au dernier cri, jusqu'au dernier mouvement, il l'emprisonne.
Les deux corps vibrants et épuisés s'abandonnent, à bout de souffle, au bout de la course. Ils s'écroulent sur le lit, le temps de reprendre leurs esprits. Caleb est le plus rapide. Il pose sa tête contre la poitrine dénudée de Jude, il y dépose un baiser, puis il remonte aux lèvres. Il a besoin de lui dire quelque chose, il a besoin de se noyer dans le feu de son regard.
- Jude, tu vas m'en vouloir. Mais je t'aime.
- Je sais.
- Et je crois que toi aussi, tu m'aimes. Et que tu as peur, parce que le mode d'emploi n'est pas écrit dans une langue que tu maîtrises. Parce qu'on t'a fait croire que c'était un langage brutal, à sens unique, trop mâture et trop violent pour toi. Mais, si tu as envie de réapprendre, je suis là.
- Et si je ne m'en sens pas capable ?
- Alors, ça va poser un problème, parce que je ne suis pas sûr de pouvoir te laisser partir maintenant que je t'ai pour moi tout seul.
Jude soupire, il regarde les yeux de Caleb, et il tente un sourire maladroit.
- Dans ce cas, je vais faire un effort.
Osez Joséphine, Alain Bashung, 1991
