Bonjour vous,

Cela fait si longtemps, mais je ne vous ai pas oublié. A vrai dire, c'est le dernier chapitre et je ne parviens toujours pas à comprendre comment je pourrais vous oublier. La peur à la publication du premier chapitre, la stagnation, les pages blanches, le retour d'irréductibles reviewers, c'est fou, je ne pensais pas que ça me toucherait autant. Je ne me savais pas si sensible à ce genre de choses. Mon seul regret est d'avoir mis aussi longtemps a clôturer cette histoire. Mais au fond, je suis tellement fière et heureuse d'avoir pu terminer et surtout partager tout ça avec vous jusqu'au bout, que c'est tout ce qui compte pour moi à l'heure où je publie ce tout dernier chapitre.

Je vous dis une dernière fois merci et sans doute à bientôt.

Très bientôt.


C'était une belle journée. Un belle matinée. Ensoleillée. Nul homme ne devrait vivre sans jamais avoir goûté l'un des doux réveils d'une petite ville du sud de la Louisiane. Le soleil, bien sur, le chant des Belles en suite, l'odeur douloureusement enivrante des marécages, le son du jazz, la vie de la ville, la vie tout court. La vie d'une matinée de Louisiane, rien ne l'égal. Et pourtant il s'en contrefout, il n'entend rien, il ne voit rien, qu'elle à coté de lui. Elle a encore laissé sa cascade de cheveux roux traîner de son coté du lit, alors pour la punir, il l'emmêle, il l'attache, il la séquestre, la sent et l'emprunte en lui pour encore un peu plus longtemps. Juste le temps qu'il faut. Quand Lyriope se réveillera, il ira s'en occuper, c'est promis. Il râlera bien sur, il pestera, jalousera Rose de pouvoir rester encore au lit avec le petit dernier, mais c'est promis Scorpius se lèvera pour s'occuper du petit déjeuner de l'aînée.

Et même avant.

Il doit aller chercher le courrier. Il avait totalement oublié. Maintenant il doit se lever.

Dix mois qu'ils habitent ici et il ne s'habitue toujours pas à vivre dans ce quartier moldu. Bien sur, on ne peut pas réellement parler de quartier moldu à la Nouvelle Orléans, tout dans l'air est magique, mystique. C'est la seule raison pour laquelle il a accepté de vivre ici, ça et la peur que Rose le tue tant elle était tendue avant de mettre Thés' au monde. En général, Rose gère assez bien le coté moldu de leurs nouvelles vies, mais la boite aux lettres : elle ne s'en approche pas. Jamais. Enfin : jamais plus. Depuis que le jour de leur arrivée un essaim de grenouilles en soit sorti en guise de comité d'accueil. Vous pensez bien que dix mois de courriers accumulés, ça attire l'attention des voisins, alors Scorpius a juré de s'en occuper un matin – il y a déjà trois mois. Mais ce matin, il a besoin que sa femme soit dans les meilleures hospices, aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres et il veut faire les choses biens. Qu'est ce qui peut rendre une femme plus heureuse qu'une boite aux lettres vides ?

A peine sorti, il aurait dû rentrer. Il l'a senti. Il aurait dû faire demi-tour. La ville était retombée dans un silence mortuaire. Le soleil avait disparu, les belles s'étaient tue, le jazz ne jouait plus, la vie s'était faite manger toute crue. Il aurait dû rentrer. Il l'aurait fait. Il aurait dû le faire. Mais il était paralysé. Électrisé. Tant et si bien qu'il mis quelques instants à mettre un nom sur cette sensation. La peur. Il était mort de peur. Pas encore mort. Presque. Le brouillard qui l'entourait entra en lui, il ne pouvait plus garder les yeux ouverts. Les vendredi après midi de maintien chez tante Daphné, les crises d'angoisses de son père, le regard des passants sur le Chemin de Traverse, les histoires d'avants, l'Allée des Embrumes, Poudlard, les autres serpentards, ne pas avoir Rose, Adastrée, la mort de grand père, perdre Rose, la haine de grand mère, la chute lors du match contre Wigtown, perdre Rose, les oublis de sa mère, la médi-couveuse de Lyri, perdre Rose, perdre Rose, perdre Rose. Son histoire de la peur. Perdre Rose, perdre Rose, perdre Rose, perdre Rose. Un bref instant, un court instant, il cru qu'il pourrait s'en sortir, le son des pleurs de Thés' l'avait sorti de sa torpeur. Il allait se lever et prendre sa baguette et faire apparaître un... La baguette. Il l'avait laissé dans les cheveux de Rose. Alors c'était ça la fin ? Une capuche qui se lève, un baiser et plus rien ? Je vais t'aimer, ailleurs Rose.

Dix ans plus tard.

C'est drôle ces rides autours de ses yeux, ce plis sous sa lèvre, le cheveux blanc qui n'a pas résisté à venir illuminer l'orgueil du blond, cette nuque qui se tend... Je ne l'avais pas remarqué, mais il a vieilli, sans moi. Je crois que je lui en veux. Je lui en voudrais sûrement toute ma vie, je n'ai jamais été bonne qu'à ça. Si on compte, pendant vingt ans de relation active, on en a passé cinq à se foutre sur la gueule. J'aimerais dire que je le regrette, mais ça serait un mensonge. Un de plus. Comme maintenant, j'ai dit que j'allais faire quelques courses à la parfumerie pour le bal de promo de Liri et je suis ici. Là, à le regarder. Je ne l'ai jamais vraiment détesté, c'est pour ça que je n'ai aucun regrets. J'aurais eu de la haine, oui, ça je m'en serais voulu, la haine aurait été une perte de temps. Mais quand je repense à toutes les fois où j'ai été en colère contre Scorpius, parfois des années entières, je me dis que ça n'a jamais été inutile. On en est toujours sorti grandis. J'étais en colère contre lui, je suis en colère contre lui. Voilà, c'est atroce mais c'est comme ça. Je sais pertinemment que toutes ces années d'apprentissages il a pensé que je le haïssais et ça, ça me tue. Je me suis tellement battue pour lui montrer combien je l'aimais, qu'on pouvait l'aimer, oui, lui et pas un autre, pour lui et pour nul autre, que ça me tue de penser qu'il a pu croire que j'étais l'une d'entre eux. Moi, même en colère, je l'ai toujours aimé à en brûler, Scorpius. C'est la seule façon que j'ai jamais eu de vivre. C'est tellement irrationnel. Pas de l'aimer, non ça c'est la chose la plus belle, la plus naturelle du monde. La plus sensée. C'est tellement irrationnel de lui en vouloir. Mais je ne peux pas m'en empêcher, je veux dire, pourquoi, pourquoi s'être levé ce matin, il ne l'avait pas fait la vielle, il n'avait jamais pu le faire le lendemain, il ne pourrait plus jamais, pourquoi est-ce qu'il était sorti, pourquoi est-ce qu'il avait laissé sa baguette, quel sorcier laisse sa baguette, aucun, pourquoi est ce qu'il m'a laissé ? Hein, pourquoi ? On peut savoir ? Je lui en veux tellement. C'est entièrement de sa faute. La vérité c'est que c'est entièrement de la mienne, j'avais pensé que tout irait bien ici, je l'ai habitué à vivre la vie moldue, à ne pas se soucier de prendre une baguette ou non, de vérifier le voisinage, je lui ai appris à ne plus avoir peur et il en est mort. Le Scorpius dont je suis tombée amoureuse n'aurait jamais fait une erreur pareille, ce Scorpius n'était pas un débutant. Je l'ai rendu faible, je l'ai rendu lâche, je l'ai désarmé. J'ai tué l'amour de ma vie et je n'ai même pas bien fini le travail. Mais tout ça, c'est de sa faute. Sa faute. Scorpius, je suis en colère, en colère, en colère, en colère, mon amour. Tellement en colère.

Le col en l'air, je le revois, là dans son sang. Il s'était ouvert en tombant. Bien sur, on m'avait expliquer, les derniers en fuite, les détraqueurs, la peur, qu'on allait les chasser avec ardeur. Mais ça ne suffit pas, ça ne me rendra pas mon mari. Mon mari. C'est drôle. On s'est aimé longtemps, non ? Je veux dire c'est pas mal. Au début quand on a commencé à sortir ensemble, tout le monde pensait que c'était un caprice. Que ça ne durerait pas. Ils pensaient, je ne sais pas, qu'on faisait ça par amour du risque, pour défier les convenances, pour enquiquiner les parents. Qu'il est laid ce mot : enquiquiner. Et démodé. Une Lady Malfoy n'utilise pas des mots aussi usés. Je ne me serais jamais laissé vivre une romance juste pour défié, je m'en serai si vite lassé à mourir. On s'est aimé longtemps. Bien après. Les curieux étaient partis, les badauds avec nous en avaient fini, les promeneurs ne discutaient plus nos vies. Nous étions passés de mode. On les avait enquiquiner à ne plus enquiquiner. J'en suis fière de tous les avoir fait se faire voir ailleurs là où je n'étais pas.

Ça y'est je ne suis plus en colère. Elle est retombée. Ses paupières aussi. La vérité, c'est que je n'ai jamais su être en colère contre Scorpius. Je l'aimais. Je l'aime, putain. Quand je lui en veux, je dois me rappeler sans cesse de pourquoi je lui en veux, si jamais je l'oublie, ne serait qu'une seconde, il va me sourire, il va me prendre de ses bras, il va froncer ses sourcils, faire jouer ses longs cils et ses beaux yeux verts et je vais tout oublier. Mais il y a longtemps que Scorpius ne sourit plus. Ne parle plus. Ses beaux yeux verts.

Son expression depuis dix ans maintenant n'est qu'un rictus. Non pas de ceux d'Adastrée qui vous intiment que vous être entrain de dépasser les bornes, ou ceux d'Astoria qui vous signalent une erreur de protocole et encore moins ceux de ma mère quand on veut lui tenir la porte. C'est un rictus de vieux garçon. Comme si aux portes de la mort, on vous disait que si vous aviez tourné à gauche ce matin de mars où vous aviez vingt ans au lieu de courir après le bus, vous l'auriez rencontré l'amour de votre vie, mais au lieu de ça, vous vouliez le bus, alors vous avez foncé et toute votre vie vous l'avez manqué. Vous avez manqué votre vie et c'est votre faute. Ça ne tenait qu'à un petit détail la vie. Parfois, il a un spasme et sa main se pose sur ma main. Et si je ferme les yeux très fort, que j'ignore l'eau glacé qui coule sur mes joues, si personne ne me parle, alors je peux me dire que c'est encore comme avant.

Il y a deux jours mon fils m'a demandé ce à quoi pouvait bien penser papa derrière son sourire apeuré. Je parle du sourire apeuré de mon mari, pas de celui de mon fils. Mon fils est un grain de soleil. Il n'a pas de sourire apeuré. On pourrait croire que d'avoir un père dans les limbes ça vous saperait un gosse, mais non. Lys m'a dit que c'était parce que j'avais fait du bon travail, je n'ai jamais cessé de les aimer. Et puis au fond, tu sais maman, papa moi je m'en souviens, alors parfois c'est triste, parfois je suis triste, mais lui il ne sait pas, papa c'est un peu comme Tod le chien, une présence constante, il ne sait de papa que qu'il l'aimait et ça lui suffit pour exister. Mon fils est un enfant de l'amour. Que c'est niais ! Merlin, heureusement que je les ai. Ces gosses sont aussi précieux qu'un premier baiser et toutes ces vérités. Je lui ai menti. A mon fils, je veux dire. Je lui ai dit que je ne savais pas à quoi son père pouvait bien cauchemarder.

Mais au fond, je le sais. Je l'ai toujours su. Avant même qu'il se fasse embrasser, je le savais. Scorpius et moi nous avons toujours eu la même peur, vivre sans l'autre. C'est pour ça qu'on s'est autant déchiquetés. Il vit le même cauchemar que moi depuis dix ans. Parfois je me dis qu'il me voit tomber dans un trou, parfois je pense qu'il me voit juste le quittant au bras d'un chevalier brillant, mais ça non, même au bras du plus luisant des chevaliers, il se dirait que je ne suis pas encore perdue, Scorpius, à chaque fois il doit me voir mourir définitivement. La plupart du temps, je ne veux pas y penser. J'espère juste qu'il a oublié qu'on s'est aimé, qu'il ne se souvient pas de moi tapant à sa porte, lui demandant des preuves de son amour, lui ouvrant le cœur souvenirs par souvenirs, désintégrant toute chance qu'il ait pu ne pas aimer. Ça serait le plus atroce. Avoir l'assurance qu'il m'aimait, que je l'aimais et me perdre à chaque fois. Je sais que c'est ça qu'il voit. Et c'est triste comme fin qui n'en finit pas.

Alors, un jour, je le tuerai. Quand moi aussi je devrais fermer mes yeux à tout jamais pour de vrai, je le tuerai. Je l'emmènerai avec moi et on s'aimera. Ailleurs.

Mais pas tout de suite, laissez-moi le regarder encore un peu.