Chapitre 10 : L'audience de Denner

L'audience du Juge Denner avait été avancée. Toujours à huis-clos et sans jury, elle devait permettre de statuer sur la tenue d'un procès public, en confrontant toutes les parties présentes.

Harold Cooper et Reven Wright étaient déjà là et attendaient l'arrivée de la principale intéressée. Elizabeth Keen pénétra enfin dans la salle d'audience, accompagnée d'un homme en retrait qui pianotait sur son Smartphone. Cooper l'observa pour la première fois réellement, frappé par sa ressemblance extraordinaire avec Raymond Reddington.

Le Juge Denner pénétra dans la salle et pria tout le monde de s'asseoir. Alan Shore éteignit son téléphone et vint s'installer auprès d'Elizabeth Keen à la table des accusés. Le juge Denner leva un sourcil et le regarda, surpris.

« Vous êtes ?... »

« Alan Shore pour la défense, Votre Honneur. Ma cliente a accepté de se faire représenter. »

« Représenter ?… »

Le juge Denner lança un regard interrogatif vers Reven Wright qui était tout autant sidérée que lui. Cette dernière se tourna vers Cooper.

« Est-ce que c'est la personne que je crois que c'est, Harold ? »

« Oui, et avant que vous ne disiez quelque chose, il a plaidé et obtenu gain de cause devant la Cour Suprême des Etats-Unis... Un miracle, si j'en crois ses détracteurs… Un exploit, qu'il est allé jusqu'à renouveler la seconde fois qu'il s'est présenté devant eux… »

Reven Wright leva les sourcils et considéra avec intérêt l'avocat qui discutait à voix basse avec Elizabeth Keen pour la rassurer.

« Au moins ça reste en famille... Il ne manquerait plus que Reddington fasse son apparition ici et le Grand Guignol serait au complet… »

Cooper observa l'homme qui se dressait aux côtés d'Elizabeth. Le frère de Reddington avait du style et du cran. Comme s'il lisait dans ses pensées, Shore se tourna vers lui et lui adressa un signe de tête, accompagné d'un léger sourire.

Le juge Denner avait reporté son attention sur Alan.

« Très bien, Monsieur Shore. Que souhaitez-vous plaider ? »

« Non coupable, Votre Honneur. Nous considérons que l'accusation n'accorde pas le bénéfice du doute à l'accusée. »

« Nous verrons cela, Maître. La parole est au Ministère Public… M. Markin, vous pouvez appeler votre premier témoin. »

« Votre Honneur, j'appelle à la barre l'Inspecteur Wilcox… »

Les débats commencèrent. Interrogatoire d'abord, puis contre interrogatoire par les deux parties. Denner écoutait attentivement et posait les questions qui lui semblaient les plus pertinentes, demandait des précisions ou objectait lorsque les deux parties le réclamaient.

L'accusation apporta ses preuves et la défense, ses arguments. A ce petit jeu, Alan Shore dominait très nettement les débats. Les deux policiers échangèrent des regards inquiets et ils décidèrent de faire jouer leur pièce maîtresse : Samuel Aleko.

L'Haïtien entra, avec sa stature imposante. Pas un instant, il ne regarda Elizabeth qui sentait battre son cœur lourdement dans sa poitrine. Qu'allait-il révéler ? L'homme s'était récusé sur son témoignage. Poursuivrait-il cette ligne de conduite au risque de se parjurer ?

Samuel Aleko confirma qu'il avait avoué sous la contrainte et la menace. Il revint sur ses aveux.

« Ce n'est pas le témoignage qu'il a livré ! Il a été probablement influencé… »

« Objection ! » S'écria Alan Shore.

« Rejetée. »

« J'ai peut-être tort, Votre Honneur, mais quand un témoin dit « probablement », cela montre un degré de spéculation. »

« Je le sais. Vous n'avez pas à objecter à chaque petit détail qui semble être contestable. Je sais ce qu'il faut ignorer. »

« Magnifique… »

L'ironie du ton n'échappa pas au Juge Denner qui lança un regard meurtrier vers Alan Shore. Ce dernier se rassit sous le regard incrédule des deux policiers. L'avocat avait prévenu Elizabeth que c'était sa façon de faire, déstabiliser l'accusation en étant insolent et se faisant passer pour un bouffon. Ensuite, assener le coup de grâce au moment de la plaidoirie en révélant ses cartes maîtresses. A cet instant, il était généralement trop tard pour que l'accusation puisse réagir. Au tribunal, Alan Shore était un rouleau compresseur, une machine de guerre qui ne faisait pas de quartier.

Les policiers se regardèrent et hochèrent la tête.

« Votre Honneur, nous voudrions verser une nouvelle preuve au dossier… »

« Oui ? Quelle est-elle ? »

L'Inspecteur Wilcox tendit un sachet au Juge avec un sourire. Alan fronça les sourcils.

« Voici la balle de l'arme de l'Agent Keen que nous avons trouvée dans la cale du bateau où elle retenait soi-disant son mari prisonnier, et qui a traversée le pied de M. Aleko, qui ne se trouvait pas à bord au moment des faits… »

Le policier lança un regard ironique vers l'avocat, et Alan évita de montrer son inquiétude. Il se leva néanmoins.

« Votre Honneur, la défense n'a pas eu connaissance de cette nouvelle pièce. Je demande un report de l'audience. »

« M. Shore, je ne peux pas ignorer ces faits nouveaux qui ne plaident pas en votre faveur. Il apparaît que le témoin a été soudoyé et n'a pas dit la vérité. Au vu de ce qui se passe ici aujourd'hui, la cause est entendue : je me prononce pour la tenue d'un procès public… »

« Votre Honneur ! »

C'était Reven Wright qui venait de se lever immédiatement et d'interpeller le Juge.

« Puis-je dire un mot ? »

« J'ai été très clair, il me semble. »

« Au nom du Ministre de la Justice, je me permets d'insister. »

« Le Ministre de la Justice, hein ?... Approchez-vous tous les trois. »

Alan Shore observa l'assistante du Procureur, et avec Marty, ils se retrouvèrent devant Denner.

« Si le Ministre de la Justice est tellement intéressé par ce qui se passe dans mon tribunal, il n'a qu'à venir me le dire directement lui-même. »

« Il le fera, peut-être pas en personne, mais on m'a informé qu'un représentant sera bientôt là. »

« C'est bien tenté, mais c'est trop tard, Mme Wright. »

« Je demande à la Cour de différer sa décision, jusqu'à ce que le Ministre soit entendu. »

« Rejeté… Regardez-moi bien, Mme Wright, afin de bien me comprendre… Rejeté. »

Reven Wright et le Juge Denner se regardèrent avec défiance. Alan Shore en profita pour jouer sa carte maîtresse.

« Votre Honneur, si je puis me permettre… »

« Oui, Maître ? »

« Je souhaiterai appeler à la barre un témoin de dernière minute… »

« Un nouveau témoin ? De qui s'agit-il ? »

Alan se tourna vers la porte d'entrée et fit un signe vers l'employé qui sortit. L'attente se prolongea pendant laquelle Shore échangea un sourire avec l'assistante du Procureur Général. Une minute plus tard, l'employé revenait accompagné de deux policiers et d'un homme à la tête rasée et à la barbe naissante. Elizabeth eut un choc en reconnaissant Tom Keen. Ce dernier lui adressa un petit sourire et s'installa.

« Maître, je peux savoir de qui il s'agit ? »

« Tom Keen, Votre Honneur, l'ex-mari de l'Agent Keen… Ma cliente croyait l'avoir tué, mais il est ressuscité d'entre les morts… Alléluia !

Le juge regarda Elizabeth qui, effectivement à cet instant, semblait complètement et sincèrement surprise de voir Tom Keen présent dans la salle. Les deux policiers protestèrent vivement à leur tour et demandèrent à interroger le témoin en privé. Denner eut un soupir audible et se pinça le haut du nez. Visiblement, sa patience commençait à s'étioler.

« M. Shore, vous pouvez vous approcher ? »

« Je n'aime pas quand on me demande d'approcher une seconde fois. »

Cooper et l'Assistante du Procureur Général se regardèrent. Le show d'Alan Shore continuait.

« M. Shore, je ne sais pas où vous voulez en venir, mais il va vous falloir être excessivement prudent… »

« Votre Honneur, je vous amène le principal suspect. S'il est prêt à avouer le crime, appuyé par le témoignage de Samuel Aleko, vous n'avez plus de raison de poursuivre l'Agent Keen pour meurtre, tout au plus pour complicité… Et encore… »

« M. Shore, cette cour de justice n'est pas un cirque où vous faites votre numéro ! »

« Juge, vous ne savez pas ce que vous perdez, je suis au meilleur de ma forme ! »

« Maître, je vous préviens… Si vous continuez, je vous place en détention provisoire pour outrage à la cour. Vous avez compris ? »

« Reçu cinq sur cinq, Votre Honneur. »

Alan rejoignit sa chaise pendant que Denner le fusillait du regard à nouveau.

« M. Keen, si vous voulez bien venir témoigner à la barre… »

Tom Keen n'avait pas quitté des yeux Elizabeth pendant l'échange entre Alan et le juge. Il lança un regard chargé d'antipathie vers l'avocat et s'installa. Alan se planta devant lui et lui fit un sourire cordial.

« Pourriez-vous décliner votre identité et les liens qui vous lient avec l'accusé ? »

« Je m'appelle Tom Keen. Je suis le mari… l'ex-mari d'Elizabeth Keen. »

« Tom… Je peux vous appeler Tom, n'est-ce pas ?... » Alan se mit à sourire suavement, alors qu'il savait que l'homme devant lui le détestait cordialement. Il inclina la tête sur le côté. « … Est-il vrai que vous avez été détenu sur un cargo pendant quatre mois ? »

« Oui. »

« Pourriez-vous raconter à la cour ce qu'il s'est passé sur ce bateau quand le Lieutenant Ames est venu faire une inspection ? »

Et Tom livra sa version des faits, en donnant un maximum de détails pour finalement s'accuser du meurtre. Alan le remercia et retourna s'asseoir. Les deux policiers se regardèrent, sidérés, sachant que leurs accusations pour assassinat à l'encontre d'Elizabeth Keen ne tenaient plus la route.

De son côté, Elizabeth dévisagea Tom de façon neutre. Elle n'avait pas envie de le remercier car tout était arrivé par sa faute. Elle regrettait le gâchis qui avait résulté de ses erreurs. A cet instant, elle s'inquiétait surtout de ce que le Juge allait dire et de ce que cela allait signifier pour Tom.

Alan sentit son désarroi et lui serra la main. Elizabeth le remercia d'un sourire.

Denner resta un moment silencieux, avant de s'adresser à Tom, qui était revenu entre ses deux gardiens.

« Monsieur Keen, vous avez conscience de ce qui va vous arriver, au vu de vos aveux, n'est-ce pas ? »

« Ça m'est égal. Je suis le seul responsable. Elizabeth n'y est pour rien. Elle a même essayé de m'empêcher de tuer le Lieutenant Ames. »

« Même si ce que vous dites est vrai, Elizabeth Keen a encore à répondre d'autres accusations… » Il se tourna vers Alan Shore et la jeune femme. « … Faux témoignage, enlèvement, séquestration, subordination de témoin, entraves à la justice… »

« Votre Honneur… » Alan se leva et reboutonna sa veste. « … Vous avez la possibilité de faire disparaître tout ça avant qu'il ne soit trop tard… »

Les deux policiers s'agitèrent et commencèrent à protester. Le Juge leva la main pour les calmer.

« Comme ça… comme par magie, Maître ? C'est bien mal me connaître... »

« Votre Honneur ? Un mot en particulier, s'il-vous-plaît ? »

Le Juge hocha la tête. Alan dévisagea intensément Denner et commença à lui parler à voix basse.

« Avec tout le respect que je vous dois, Juge, dois-je vous rappeler que vous n'êtes pas habilité à statuer sur les affaires de Sécurité Nationale ? Qu'il existe un tribunal, le FISA, avec des Juges nommés par le Congrès et le Sénat, pour décider de la validité et de la tenue d'une procédure judicaire quand cela concerne le travail des Agences gouvernementales ?... Vous n'aviez pas le droit de conduire des interrogatoires à huis-clos et de contraindre des Agents Fédéraux à divulguer des données classées confidentielles… Vous n'aviez pas le droit de tenir cette cour, vous le saviez, et pourtant, vous l'avez fait. »

« Chercheriez-vous à m'intimider, Monsieur Shore ? »

« Je vous mets en garde, Juge... Si jamais vous veniez à vous prononcer en faveur d'un procès civil avec un grand jury, je vous annonce mon intention de récuser votre jugement et de porter ma requête immédiatement devant le FISA, ce qui suspendrait toutes les poursuites en cours, et au bout d'un temps… assez long… annulerait inévitablement par une motion,votre décision en violation du Patriot Act et de l'Espionnage Act… Sans compter que vous auriez alors à répondre devant vos pairs, d'ingérences dans des affaires relevant de la Sécurité Nationale et des intérêts du gouvernement… En général, ce n'est pas bon pour la poursuite d'une carrière ici à Washington… à moins, bien sûr, de vouloir se suicider professionnellement et de vouloir couler des jours paisibles dans le fin fond du Wyoming… »

« Des menaces dans mon tribunal ?… J'ai bien l'intention de vous dénoncer devant le conseil d'éthique, M. Shore. Vous risquez une suspension de votre licence. »

« Et nous serions bien avancés tous les deux… Votre Honneur, vous menez un combat perdu d'avance. Vous ne semblez pas vous rendre compte des conséquences d'une décision personnelle hasardeuse, qui n'est pas fondée sur un point de droit… Vous savez pertinemment que votre décision sera rejetée pour un vice de procédure que je n'hésiterai pas à dénoncer… »

« Vous ne feriez pas ça… »

« C'est bien mal me connaître, Votre Honneur. »

Il y eut un silence. Denner serra la mâchoire en fusillant l'avocat du regard. Alan ne détourna pas les yeux et se montra plutôt magnanime.

« La balle est dans votre camp, Juge. A vous de jouer. »

Ignorant de ce qui s'était dit entre les deux hommes, Reven Wright et Harold Cooper échangèrent un regard inquiet. Alan Shore retourna s'asseoir, aux côtés d'Elizabeth qui le dévisagea en mourant d'envie de savoir. Mais l'avocat continua à regarder droit devant lui, sans rien trahir.

Au bout de longues secondes de silence, Denner s'adressa aux policiers et fit un signe pour faire sortir Tom Keen. Encore au bout de quelques secondes, il reprit la parole :

« Le secret gouvernemental... L'idée que le gouvernement fédéral puisse surveiller, interroger, et même tuer des citoyens américains, sans contrôle, ni responsabilité, sans l'obligation de présenter aux gens les preuves qui les ont poussés à agir ainsi... ça, selon moi, c'est la plus grave menace pour la Sécurité Nationale. Cela érode les fondations même de notre grande démocratie. Le fait que n'importe quel procureur fédéral qui prononce ces deux mots magiques… Sécurité Nationale… puisse supprimer des dossiers, annuler des assignations, éviter les Grands Jurys... ça me choque !... »

Les deux policiers se regardèrent, confiants. Reven Wright baissa la tête. Harold Cooper jeta un regard vers Elizabeth, inquiet.

« Dans cette affaire, je suis content que le gouvernement ait pris la bonne décision et ait consenti à me laisser examiner les preuves de ses agissements. Maintenant que c'est fait... Je suis satisfait, car si le Directeur Adjoint Cooper ou l'Agent Keen avaient été obligés de témoigner, cela aurait exposé des secrets nationaux qui auraient le potentiel de causer des dommages matériels à l'intérêt national. »

Reven Wright releva la tête avec surprise et Cooper n'en revint pas non plus. Le chef de la police se leva immédiatement et protesta avec véhémence

« Votre Honneur ! »

« Epargnez-moi vos contestations, M. Markin. Vous savez autant que moi que nous avons les mains liés dans cette affaire… »

« Vous ne pouvez pas faire ça ! Un homme est mort, Votre Honneur, un policier qui ne faisait que son devoir ! »

« Et sa mort est une tragédie, Inspecteur, je le sais… »

Wilcox secoua la tête, dépité, et regarda Alan Shore, qui ne souriait pas et semblait compatir aux sentiments du policier.

Sa décision prise, le Juge Denner abattit son marteau. Tout était fini.

Elizabeth Keen n'éprouva pas de soulagement de se savoir relaxée. Quand Le Juge Denner l'apostropha et lui dit de se souvenir d'Eugene Ames et d'honorer sa mémoire, elle resta pétrifiée par la culpabilité et s'en voulut.

Alan lui prit le bras doucement et voulut l'entraîner, mais Wilcox la retint. L'inspecteur de police était furieux que justice ne soit pas rendue. Elle l'écouta déverser ses accusations et ses frustrations en silence. Il avait raison.

« Ça suffit, Inspecteur Wilcox. Je vous prierai de laisser ma cliente tranquille désormais. »

Wilcox s'en alla après un dernier regard méprisant vers elle. Alan se tourna vers Elizabeth.

« Ça va, Liz ? »

Elle hocha la tête, incapable de prononcer un mot, quand elle se rappela quelque chose.

« Tom ? Où est Tom ? »

« Les frères Malloy ont dû le ramener là où ils l'ont trouvé. »

« Que va-t-il devenir ? »

« Est-ce que cela a une réelle importance ?... » Elle secoua la tête. « ... Allons boire un verre. »

« Monsieur Shore ? »

Alan se retourna. Reven Wright et Harold Cooper se tenaient devant lui.

« Je ne sais pas ce que vous avez dit à Denner, mais je vous remercie. » Dit l'assistante du Procureur Général.

Alan Shore hocha simplement la tête.

« Et que cela vous serve de leçon à l'avenir, Keen. » Ajouta Cooper.

« Oui, Monsieur. »

Le Directeur Adjoint regarda Shore avec reconnaissance et suivit Wright qui sortait de la salle d'audience.

A suivre…

Bon, ce n'était pas la partie la plus fun mais j'ai voulu la revisiter à ma manière avec le champion des causes perdues. Maintenant, tout ce petit monde va pouvoir se consacrer à Red qui en a bien besoin, le pauvre… Je l'ai mis dans un de ces états ! Honte sur moi… Allez-vous bientôt le ramasser à la petite cuillère ? Ou va-t-il mettre le monde à feu et à sang ? Vous le saurez…

prochainement !