Re-Née: Chapitre 10

« Aramis…Aramis, réveillez-vous… »

Couchée au travers de son lit, la jeune femme, qui dormait d'un sommeil profond, n'avait même pas retiré ses vêtements de la veille. Son pourpoint, fait de sombre tissu, accusait de nombreuses traces de poussière blanchâtre. Ses bottes, seul article à avoir été ôté, avaient révélé une paire de bas blancs maculés de sang.

Une chaude main secouait doucement son épaule tandis que ses yeux se plissaient d'inconfort. Levant lentement les paupières, Aramis ne perçut d'abord, à contre-jour, que la silhouette d'un homme d'une imposante carrure d'épaules. Ce n'est que lorsque que ses pupilles s'habituèrent à la clarté qu'elle reconnu celui qui l'avait réveillée. Elle se redressa vivement sur son lit et, les yeux ronds de surprise, elle s'exclama :

« Monsieur de Tréville ? »

Il lui semblait très étrange que son supérieur – enfin, celui qui était son supérieur jusqu'à tout récemment – se tienne devant elle, dans sa maison, et qui plus est dans sa chambre ! Reculant légèrement, elle porta instinctivement la main vers le col de son pourpoint, réalisant trop tard – même si cela n'avait plus d'importance – qu'elle n'avait pas rebandé sa poitrine.

« J'ai frappé plusieurs fois, mais vous ne répondiez pas, » s'expliqua-t-il. « J'ai donc pris la liberté d'entrer. » Sans détours, il poursuivit : « Maintenant, venons-en au fait… »

La voix de l'homme était sèche, et elle sentait bien qu'il était extrêmement bref et tranchant dans ses mots. De plus, le regard noir de Monsieur de Tréville glaçait Aramis jusqu'au plus profond d'elle-même. Elle n'avait pas besoin de se faire dire quel serait le sujet de la conversation ce matin ; Après avoir révélé, la veille, son identité au capitaine, il était évident qu'il lui demanderait des comptes…Le visage baissé et contrit, assise bien droite sur le bord du lit, se tortillant les doigts, elle regardait le plancher alors que le vieux soldat s'était mis à faire des vas-et-viens à quelques pas du lit, tel un vautour se préparant à fondre sur sa proie.

« Comment avez-vous OSÉ ?! Vous vous rendez compte de ce qui serait arrivé si on avait découvert votre véritable identité ?»

Elle restait muette, parfaitement consciente de la gravité de la situation.

« N'avez-vous donc aucun sens de l'honneur de Sa Majesté ? Nous sommes ses mousquetaires et nous nous devons de ne jamais entacher la réputation du roi ! Votre attitude est des plus honteuses ! »

Elle voulu répondre que c'était justement la raison pour laquelle elle avait refusé de devenir mousquetaire, mais ne voulant pas attiser l'ire de son interlocuteur, elle se tint silencieuse.

Il grogna quelques injures qu'elle eu peine à comprendre. Elle le reconnaissait : elle avait agit des plus égoïstement en se faisant passer pour un homme. De plus, son comportement était doublement condamnable, compte tenu du fait que le capitaine des mousquetaires lui avait gracieusement offert un emploi lui ayant permis de subvenir honnêtement à ses besoins pendant plus d'une année, au lieu d'avoir à se prostituer pour survivre. Voilà donc la façon dont elle le remerciait ? Elle aurait voulu fondre dans le plancher de la pièce tellement elle avait honte d'elle-même.

Enfin, Tréville s'écroula bruyamment sur une chaise en soupirant. « Je devrais vous accuser de sorcellerie et vous remettre aux mains de l'Inquisition ! »

Elle serra les dents, beaucoup plus par peur de l'opprobre que de la douleur. Que dirait sa famille en la voyant dans une carriole chancelante menant vers l'échafaud ? Ah, ils seraient bien heureux de la voir punie, pour avoir souillé la réputation de leur nom !...Mais plus important encore, qu'en serait-il d'Athos et Porthos ? Elle n'osait s'imaginer leurs yeux remplis de colère, pour s'être fait trompés aussi sournoisement….surtout Athos, qui avait pour les femmes un dédain marqué. Elle n'avait pas songé qu'elle finirait pas s'attacher à l'amitié que lui avait offerte les deux hommes. D'un autre côté, ils l'appréciaient pour Aramis, l'homme, et non pour Renée, la femme. Ce simple détail changeait tout et en viendrait à tout chambouler s'ils avaient vent de son secret…

Elle retint ses larmes avec succès, serrant très fort les paupières. Sois forte. Si tu dois mourir, alors meurs dignement !

« Qu'est-ce que je vais faire de vous ?... » se demanda l'homme à haute voix.

Le capitaine était en fait embarrassé. Étonnamment partie de rien, ce petit bout de femme avait réussi, en une seule année, à se faire passer pour un homme et à devenir une des meilleures lames de sa compagnie. S'il n'eut été de sa propre révélation, tous auraient continué de croire qu'elle n'était qu'un beau garçon. Elle était également une excellente cavalière, assez habile au mousquet, en plus d'avoir un style de combat très différent de ses camarades ; Il en savait le pourquoi, maintenant ! Car à défaut d'avoir la force masculine, Aramis en compensait le manque grâce à sa souplesse, sa rapidité, et la grande fluidité de ses mouvements. Ça serait un effroyable gâchis de se départir d'un tel atout… De plus, qui pourrait prédire ce que cette Aramis ferait s'il la renvoyait ? Se vanterait-elle à qui veut l'entendre qu'elle avait réussi à être engagée chez les mousquetaires ?

L'homme se releva. Croisant les mains derrière son dos, il continua de la toiser d'un regard sombre tout en continua de marcher d'un côté à l'autre de la chambre.

Non…l'honneur de Sa Majesté d'abord. Je ne peux pas me permettre de prendre le risque de la renvoyer sans accusations. On se moquera que le roi permet à des filles de le protéger ! Si je la fais accuser de sorcellerie– bien que le capitaine ne croyait sincèrement pas à ce genre de maléfice ridicule– elle sera torturée.

Il la regarda, penaude et contrite. Elle est vraiment misérable, la pauvre.

« Répondez à cette simple question : pourquoi ? »

Sans lever la tête, elle répondit.

« Je n'ai pas menti lors de notre première rencontre…je me suis enfuie de chez moi, parce que je cherche à retrouver quelqu'un. »

« Ah oui, je m'en souviens ! » déclara Tréville, très sarcastique. Il se rassit et croisa les bras. « Vous me disiez qu'on voulait vous forcer à vous marier ! Et bien, j'ai le regret de vous dire que pour les originales de votre genre, il existe un endroit tout désigné pour ces situations : on l'appelle le couvent ! » Puis il ajouta en marmonnant : « Pas étonnant qu'on voulait vous forcer à vous marier…qui aurait voulu d'une pareille épouse ? »

Elle se mordit les lèvres : l'attaque avait été directe. Une gifle bien placée aurait produit le même effet. Qui aurait voulu d'une pareille épouse…Personne ne veut de toi, ici…Tu es la honte de ta famille…

« Grâce au Ciel, votre disparition aura sauvé ce pauvre fiancé… »

Cette fois, toute contrition disparue, Aramis s'était levée d'un bon et fusillait le capitaine des yeux.

« Sachez, monsieur, que j'aimais mon fiancé plus que tout ! » cria-t-elle. « J'aurais tout fait, pour lui ; tout ! Alors je vous en prie, n'insultez pas sa mémoire, au risque que je devienne –elle tira alors de son pourpoint le poignard qu'elle avait ramassé la veille – que je devienne vraiment, mais vraiment très méchante ! » Dans ses yeux brillaient des larmes de chagrin et de rage. Personne n'insulterait la mémoire de François, aurait été le roi lui-même !

Tréville ne broncha point. « Seraient-ce des menaces ? Je vous ferai faire embastiller pour tentative de meurtre ? »

« François valait tous les sacrifices du monde, » répondit-elle, toujours en position d'attaque, avec une fermeté convaincante.

Tréville se cala de plus belle sur la chaise et lui lança un regard suspicieux.

« Qu'est-ce que c'est que cette histoire que vous m'avez racontée, l'an passé ? »

« Je vous l'ai dit : François a été assassiné. » Elle ne décolérait toujours pas et c'était maintenant elle qui répondait sèchement, ses paroles s'échappant entre les deux rangées de ses dents serrées.

« Ce n'était pas votre ami, c'était-… »

Elle l'interrompit. « C'était lui, mon fiancé ! C'est pour cela que je savais qu'il avait pour tâche d'éduquer ce jeune homme qui a disparu…c'est lui que je recherche, ainsi que l'assassin !»

Voyant que Tréville restait muet, elle en profita pour continuer à parler, mais d'une voix de plus en plus tremblotante. « Après sa mort, ma famille voulu me marier à un autre homme. Mais j'ai refusé et je me suis enfuie, parce que c'était François que j-… »

Cette fois, les mots se cassèrent dans sa gorge et se transformèrent en sanglot. Elle s'assit sur son lit, y jeta la dague, et cacha son visage dans ses mains pour pleurer librement.

Toute la peine et la tristesse qu'elle avait refoulée depuis sa fuite de Noisy refaisait surface. Le corps ensanglanté de son amant, son cadavre qu'on transportait hors de l'immense manoir, les funérailles, l'enterrement…et les questions : pourquoi lui ? Pourquoi François, et non un autre ? Il y avait une raison derrière le meurtre, mais laquelle ?

En la voyant s'écrouler ainsi, Tréville soupira imperceptiblement son malaise. Encore une autre histoire d'amour qui a mal tourné !…c'est à croire que la compagnie des mousquetaires du roi est un écueil pour les cœurs en peine…

Il repensa aux paroles de la jeune femme : Se marier contre son gré…n'avait-il pas embrassé une très prenante carrière militaire justement pour échapper à certaines obligations conjugales ? Il ne pouvait se résoudre à la faire condamner pour avoir trop aimé son futur mari et vouloir venger sa mort en éliminant, sans doute, son assassin. Il avait un caractère orageux…il était sévère, il était strict, il avait des principes,… mais il n'était pas cruel. Que faire, que faire… ? Elle était bien meilleure à l'épée que plusieurs de ses autres hommes – des vrais, ceux-là ! Et avec ses cheveux coupés – tiens, il n'avait pas remarqué ce détail …– elle semblait déjà un peu plus masculine. Il ne restait plus qu'à recamoufler les courbes de sa poitrine et ça ne paraîtrait presque plus…pourrait-il prendre le risque de la garder avec lui ? Mordioux, Armand ! Tu n'y penses pas !

Il devait encore y songer…Il avait tellement à faire aujourd'hui, d'ailleurs !...

« Excusez-moi… » renifla Aramis en essuyant ses larmes. Elle reprit la dague qu'elle avait laissé tomber et la repassa à sa ceinture.

Vraiment misérable, cette pauvre fille…Comme pour se chasser de la tête une idée folle, il tenta de dévier la conversation.

« Qu'est-il arrivé à vos pieds ? » demanda-t-il en pointant ses bas ensanglanté.

« J'ai beaucoup marché, hier… » répondit-elle vaguement en se remémorant son escapade à Noisy.

« Comment ? » Tréville s'était relevé d'un trait, tout son attendrissement au malheur d'Aramis ayant disparu en une fraction de seconde. « Je vous avais pourtant dit de rester chez vous ! Par tous les diables, si on vous voit dans cet accoutrement, je vous le jure : je vous tue de mes propres mains !»

« Vous m'aviez renvoyée ! Je n'avais pas à obéir à vos ordres ! » avait répondu Aramis du tact au tact. « Et non, je ne suis pas sortie dans cet 'accoutrement' ! »

Il lâcha un grognement rageur et à la fois exaspéré. Quel esprit rebelle, cette fille ! Rebelle, mais vif et rapide… et doté d'un regard si déterminé…

Tout en grommelant qu'il règlerait son cas plus tard, il remit son feutre, s'apprêta à partir, mais chercha alors autour de lui.

« Où l'ai-je mis ?... » murmura-t-il plus pour lui-même.

« Que cherchez-vous, monsieur ? » demanda Aramis, déjà plus calme.

« J'avais un document… »

« Peut-être en bas ? » Se levant, elle sortit de la chambre suivit du capitaine. En effet, sur la table, à l'étage du bas, près de l'entrée de la cuisine, un parchemin roulé avait été déposé. Elle le prit et le tendit à Tréville.

« Je resterai ici, aujourd'hui. Vous avez ma parole. »

« Pour vous faire pardonner, vous allez plutôt venir avec moi interroger les gens ! Nous recherchons quelqu'un, nous aussi… » Ce disant, il lui tendit l'affiche. Aramis la déroula pour voir de qui il s'agissait mais se figea bientôt, alors que ses mains avaient commencé à trembler faiblement.

« Monsieur…Je sais où il se trouve… » fit-elle d'une voix blanche.

« Comment ?! » Il la prit par les épaules et la secoua légèrement, tant qu'elle en échappa le document. « Mais parlez, par tous les saints du Ciel! »

« Il…Il est mort, monsieur ! »

Tréville s'arrêta. « Comment ce peut-il ? Comment le savez-vous ? Non…allez plutôt vous habiller sur le champ, vous me le direz en chemin ; Vous me mènerez d'abord à lui, puis nous irons voir Sa Majesté ! »

A suivre.