Chapitre 9 : NOLLARR
Le vent sifflait au passage de la lame qui fendait l'air, tournoyant à vive allure, de toutes parts, mais par le biais de gestes organisés. Battant quelque ennemi invisible, Elke semblait concentrée à la tâche, le visage crispé et les muscles bandés. Si son bras droit tenant l'épée était occupé à s'entraîner de façon méticuleuse, il n'en était pas de même pour le gauche, accaparé par un écu gênant dont la Norn ne savait trop que faire.
- Vers l'avant.
La forgeronne se figea, jetant un regard de côté pour apercevoir Eir. Cette dernière se tenait droite, les mains sur les hanches, flanquée de Garm et d'Elja, qui ne rechignait visiblement pas à la suivre.
- Vers l'avant ? interrogea Elke, peu sûre de saisir.
- Le bouclier, insista l'archère, qui mima par la suite une position de combat. Comme ça.
La jeune Norn l'imita maladroitement.
- Je ne me suis jamais battue avec un bouclier, avoua-t-elle, décontenancée. J'ai l'impression qu'il me ralentit plus qu'il ne me sera utile !
- S'il vous gêne trop, vous pourrez toujours le laisser de côté... Néanmoins, il devrait vous servir. Nollarr a de la force en réserve. Si vous pouvez parer un ou deux de ses coups, ce ne serait pas plus mal...
Après avoir tailladé un autre adversaire imaginaire, Elke s'arrêta, soupirant.
- J'aurais préféré les murellos...
- Au moins eux ne parlent pas, et la gêne qu'ils représentent est moindre, hm ?
Les deux Norns sourirent et la forgeronne alla déposer une caresse sur le front de sa louve, comme pour recevoir ses encouragements avant la suite des épreuves.
- J'ai bien assez vu les Fils de Svanir ces temps-ci... Après les récents évènements, j'ai peur qu'ils ne m'apprécient guère. Est-ce qu'un Svanir enragé équivaut à une matriarche murello ? Je ne suis pas certaine de pouvoir me prononcer...
- Les deux sont venimeux à leur manière et ont une petite harde à leurs côtés, garantit Eir, mais... Soyez plus maligne.
Agenouillée, Elke hocha la tête en fixant son interlocutrice, tandis que son familier essayait de lui léchouiller le visage (avec un peu de mal, compte tenu de la différence de taille...).
- Les murellos sont des bêtes. Dès qu'Haldor aura posé le pied près de leur tanière, ils iront tous s'en prendre à lui. La matriarche ne sera pas son seul souci...
Après quelques instants de réflexion, le visage de la forgeronne s'illumina devant l'évidence.
- Nollarr, seulement Nollarr. Mais... Vous pensez réellement que les Fils n'essaieront pas de m'étriper de la même façon que la meute d'animaux sauvages ?
- Les chefs aiment s'octroyer des victoires renforçant leur statut auprès des leurs. Les Fils restent aussi des Norns comme nous, vous avez pu le constater vous-même lorsqu'on leur a mis la Brune sous le nez... Ils sont fiers, orgueilleux, et ont fâcheusement tendance à sous-estimer le sexe opposé. À vous de courroucer suffisamment leur leader pour le provoquer en duel. Je ne vous assure pas que ça marchera, mais c'est une possibilité à essayer si vous voulez gagner du temps.
Un sourire timide prit possession des traits d'Elke, qui n'osa toutefois pas remercier Eir pour cette astuce fort utile. Au lieu de ça, elle trouva suffisamment de courage pour lui poser une question, qui la taraudait depuis un moment déjà. Quand ses yeux croisèrent ceux de l'archère, elle remarqua que cette dernière était résignée, comme si elle connaissait d'avance les mots qu'allait prononcer la forgeronne.
- Pourquoi faites-vous ça ?
Eir gonfla ses poumons tout en se redressant, surplombant la jeune femme. Mais avant qu'elle ne puisse répondre quoi que ce soit, Knut appela au départ, quasi imminent.
- Quand vous serez au Bloc du Boucher pour les demi-finales, faites attention à vos ennemis. Ils appartiendront aux autres races de Tyrie. Méfiez-vous d'eux, car leurs façons de faire sont différentes des nôtres. Ne sous-estimez pas un adversaire plus petit ou plus chétif. À l'inverse, n'accordez pas forcément trop de valeur à une créature de la trempe d'un Charr. Ce sera peut être la première fois que vous combattrez une magie différente de la vôtre. De la nôtre... Faites face, vous pouvez y arriver. D'ici là, restez sur vos gardes et donnez une bonne leçon à Nollarr et à la mère murello de la part de notre peuple.
Eir posa sa main sur la tête d'Elja et lui asséna à son tour une caresse entre les oreilles.
- Veille sur ton Alpha, lui dit-elle presque tendrement. Guide l'esprit du Loup jusque sa main. À bientôt Asbjörn.
La forgeronne la vit ensuite s'éloigner en silence, accompagnée de Garm qui se faisait discret malgré son gabarit impressionnant.
Knut se racla la gorge avant de s'adresser à ses deux concurrents, ainsi qu'à la foule enivrée.
- Bien ! Nos participants ont eu le temps de se ravitailler et de s'équiper, il est désormais l'heure de passer à la suite des épreuves ! Qui d'entre eux l'emportera et arrivera le premier vers Balteus le Saigneur ?!
Les cris enjoués des Norns se firent plus forts, chacun acclamant son favori du mieux qu'il le pouvait.
- C'est ce que nous découvrirons bientôt ! À vos marques, prêts... Partez !
Haldor et Elke, munis du même équipement mais d'une carte différente, s'élancèrent à toute allure dans des directions opposées, toujours sous les ovations incessantes du public. Tandis qu'ils feraient leur maximum pour atteindre la prochaine étape de la Grande Rixe, leurs comparses continueraient de s'abreuver de l'hydromel grassement distribué de la Colonie d'Endenvar...
Cette course effrénée semblait ne plus finir, et l'endurance d'Elke était mise à rude épreuve. Le fameux "Dôme de Svanir" où créchait Nollarr était situé vers le Nord, et les pas de la Norn peinaient à la porter à pleine vitesse à cause de l'épaisse couche de neige présente dans cette partie de la région. Le manteau blanc la ralentissait de plus en plus, et même Elja devait effectuer divers bonds et cabrioles par endroits afin d'avancer plus rapidement. Qui plus est, les précédentes blessures infligées à la jeune femme la faisaient souffrir, surtout celle de sa bouche... De quoi entacher son humeur.
- Encore une épreuve dans laquelle le temps presse, pesta-t-elle, empêtrée dans la poudreuse. Pourquoi, mais pourquoi, faut-il toujours devoir se dépêcher !
Comme si la neige, qui lui arrivait au dessus des genoux, ne suffisait pas, son bouclier la gênait au moins autant dans ses déplacements, déstabilisant ses gestes d'ordinaire beaucoup plus assurés en pleine nature.
- Fallait aller vite pour la Grande Traque, puis pour trouver Minotaure, et maintenant un foutu Svanir ! Heureusement qu'Haldor va dans le Nord aussi ! Comment veux-tu gagner en rapidité dans des conditions pareilles !
Elke grogna de rage, essayant de se dépatouiller tant bien que mal, gaspillant ses forces à cause du terrain peu pratique. La colère et la contrariété abîmaient son langage...
- Un Svanir, tiens, encore un enfoiré de Svanir ! J'avais une chance sur deux de me le payer, il a fallu que la balance penche du mauvais côté hein ? Tu vas voir, Nollarr, quand je vais me pointer chez toi... Même si j'en ai pour des heures... Tu vas voir !
La rôdeuse fendit le minuscule tronc d'un arbrisseau décrépit se trouvant sur son passage. Elle mima la décapitation de Nollarr, passant toute sa frustration sur l'arbre chétif. Heureusement pour elle, après de longues et pénibles minutes à fouler difficilement le sol, le niveau de neige se fit moins dense au fur et à mesure de sa progression. Mais le temps défilait, lui, peu compatissant envers les membres endoloris et les muscles meurtris.
Agacée, nerveuse, la jeune femme balança d'un violent geste vers l'avant son bouclier. Cependant, au lieu de l'entendre s'enfoncer mollement dans le manteau blanc, un drôle de "bang" retentit, signalant la présence d'un corps dur enseveli.
Elja, curieuse, sautilla vers le point d'impact, rapidement suivie de sa maîtresse. De ses deux mains, Elke creusa la neige autour de la targe. Dans la pénombre du soir, ses yeux se mirent à scintiller sous les éclats de lumière bleutée et malsaine qui émergeaient du sol.
La Norn se releva, ramassant ses armes et serrant la mâchoire. Le métal entourant son bouclier avait cogné contre de la glace corrompue, dissimulée sous la neige.
- Visiblement, nous ne sommes plus très loin...
Elja baissa les oreilles. Sa truffe se secoua pour renifler l'air et la légère brise qui venait du Nord, puis la louve émit un grondement sourd.
- Leur influence doit être supérieure à celle qu'exerçait Vidkun, pour que la corruption se fasse sentir aussi loin de leur campement... J'espère que cette mission aura aussi un véritable effet sur leur groupe. Je veux dire, la Grande Rixe, c'est bien, mais... Je préfèrerais que la chute de Nollarr ait un réel impact, et non pas juste qu'elle me serve à accéder aux demi-finales.
La rôdeuse s'agenouilla près de son familier et posa la paume de sa main sur le front de l'animal, lui parlant sérieusement, comme si elle s'adressait à Loup en personne.
- J'ai besoin de toi. Guide ma lame et aide-moi à défaire Nollarr. C'est peut-être important pour moi, mais ça l'est aussi pour nous, pour la région... Contre Jormag.
Le Dôme de Svanir n'était pas un lieu qui respirait le bonheur et la joie de vivre... Ce campement, composé d'un pavillon croulant sous la glace corrompue et de multiples tentes destinées à abriter la troupe de Fils, était en vérité la place la plus forte des adorateurs de Jormag dans les Contreforts du Voyageur. Un peu plus au Nord encore, en empruntant le chemin désolé et dangereux qui traversait les crêtes des montagnes, se trouvait la région ravagée du Détroit des Gorges Glacées, où peu osaient encore s'aventurer librement.
Elke approcha à faible allure de son point de destination. Étrangement, l'objectif de sa présence ici sembla quitter quelques instants son esprit, tant les lieux l'impressionnaient.
Pour accéder au campement des Fils, il fallait monter une pente raide et glissante entourée de corruption rayonnante. Même les pattes d'Elja peinaient à repérer un chemin sûr, et la louve dut à plusieurs reprises retrouver ses points d'appui afin d'éviter de chuter. Sa maîtresse avait la gorge nouée, et ce sentiment ne cessait de s'accroître au fur et à mesure de son ascension.
Un instant, elle s'arrêta quelques secondes pour contempler un ancien édifice en proie au poison insinué aux lieux à cause des adorateurs du dragon. C'était une petite tour, un vieux poste de surveillance appartenant à la Garde du Lion, qui désormais servait les vils desseins de ses nouveaux propriétaires...
- Tu bouges, femelle, et je te saigne comme un porc.
Les mots, provenant d'une voix masculine et froide, étaient sans appel.
Les Svanirs n'étaient pas tous de gros balourds bruyants et avinés... Pour preuve, cette sentinelle avait su surprendre autant la forgeronne que son familier, qui grognait méchamment en retroussant les babines. À présent, Elke pouvait sentir dans le creux de son dos la pointe d'une lame, prête à lui traverser les entrailles. "Pourvu qu'Eir ait raison..."
- Je suis venue trouver Nollarr, déclara la jeune femme, peu rassurée par l'épée qui la maintenait en joug.
- Laisse donc déjà tomber tes armes et ordonne à ton clébard de rester tranquille. Après, je t'écouterai peut-être, si tu n'es pas trop ennuyeuse.
Serrant les dents mais non moins inquiète, Elke s'exécuta. D'un geste du menton, elle demanda à Elja de ne pas intervenir. En effet, d'autres silhouettes discrètes observaient, cachées derrière de grandes butes de neige et des cristaux de givre. Certaines d'entre elles avaient des arcs... La jeune femme laissa doucement choir son bouclier et son épée, puis elle leva légèrement les bras en signe de soumission.
- C'est bien... grommela l'homme.
- Conduisez-moi à votre chef, c'est à lui que je veux parler. Je viens pour le défier.
L'autre échappa un rire rauque. Il pressa la pointe de sa lame contre sa captive dans le but de la faire avancer.
- Oh mais je vais t'y conduire, doux agneau, plaisanta-t-il tandis que de ses comparses étaient apparus de toutes parts, l'un d'eux se saisissant des armes de la Norn. Mais je ne sais pas ce qui te fait croire qu'il voudra bien te causer. Tu dois te douter qu'il n'y a pas beaucoup de femmes, un peu trop piquées par la curiosité, qui sont reparties d'ici la tête sur les épaules.
- C'est aussi ce qu'on m'a laissé comprendre lorsque j'ai rencontré Vidkun. Pourtant, j'ai bien peur de l'avoir tué...
Le garde cessa de badiner à ces mots et appuya un peu plus son épée, peu enclin à rire davantage.
- C'est toi... maugréa-t-il. La Pourfendeuse d'Issormir.
- C'est moi. Et je pense que ton chef préfèrera me rencontrer plutôt qu'apprendre qu'un de ses larbins lui a volé la vedette aujourd'hui.
Elke avala difficilement sa salive. Un frisson lui parcourait l'échine mais elle tâchait de faire bonne mine tandis que ses pas la menaient vers le campement. Eir n'était pas là pour impressionner les Fils de son aura légendaire, ni pour susurrer des mots d'encouragement... La forgeronne était seule. Tout ce qu'elle espérait à présent, en plus de s'en sortir indemne, c'était de ne pas croiser la magie démoniaque de Jormag en la personne d'un ou plusieurs couvegivres, ces monstres qu'elle redoutait tant.
Quand la sentinelle conduisit enfin sa captive au centre du Dôme de Svanir, cette dernière fut stupéfaite de voir l'organisation qui régnait ici. Le bivouac avait été confectionné sur une surface plane, entourée de toutes parts de collines enneigées et de glace corrompue, qui empêchaient toute intrusion ennemie. Au milieu même des lieux, une gigantesque statue gelée à l'effigie de Jormag semblait dévisager tous ceux qui pénétraient chez les Fils... Enfin, bien visible au fond de la place, se trouvait le pavillon de Nollarr, rongé par l'infection draconique et les pics de givre malsain.
L'agitation régnait dans le clan. De nombreux guerriers au repos sortaient de leurs tentes, pour voir d'où provenait le chahut provoqué par l'arrivée d'Elke. Puis vint ce moment lors duquel le guetteur stoppa la jeune femme, quelques mètres devant la porte de Nollarr, sous les yeux de la petite foule curieuse agglutinée autour.
Averti, ce dernier finit par sortir de longues secondes plus tard.
Lorsque la porte du pavillon s'ouvrit, dans un craquement glacial, la forgeronne put voir l'intérieur du petit bâtiment. Un tapis de givre corrompu envahissait la demeure. Les meubles, gelés, n'étaient d'aucune utilité. Le bois et le métal, structurant la base de la maison, étaient à peine visibles, ensevelis par la magie impure du dragon. Elle semblait vivre au travers du gel, dans lequel elle se mouvait par vagues bleutées illuminant les lieux. Selon la rôdeuse, ce n'était plus qu'une question de temps avant que son occupant ne finisse par devenir à son tour un monstre de chair et de glace à l'esprit aliéné.
Nollarr était un Norn imposant, protégé d'une armure lourde des pieds à la tête et qui n'avait, elle, rien d'une création des Fils. Elle était de facture norn à n'en pas douter, mais le style évoquait clairement celui des artisans d'Hoelbrak. Peut-être l'avait-il dérobée, ou acquise avant de quitter les siens. Il était armé d'une grande épée à deux mains, dont la lame était recouverte de glace bleu pâle et d'un halo magique de la même couleur. Ce grand homme avait davantage l'allure d'un meneur que Vidkun, et la rôdeuse ne put s'empêcher un instant de penser à l'aspect que devait avoir la matriarche murello… Il avança pour dévisager Elke, d'abord sans piper mot. Son regard l'examinait avec dédain des pieds à la tête.
- La Pourfendeuse d'Issormir... Tu crois que c'est suffisant, comme titre, pour oser venir seule ici ?
S'il était une chose appréciée de ce clan de xénophobes exilés, c'était bien la raillerie, toujours plus savoureuse lorsque le sujet de moquerie était du genre opposé.
- C'est mieux que de n'en avoir aucun... Non ? renvoya Elke, qui dissimulait toujours autant sa nervosité.
- Ah ! Bien tenté... Mais je ne me soucie guère des inutiles noms à rallonge que peuvent bien arborer ceux d'Hoelbrak. Nos projets sont plus importants qu'une courte période de popularité auprès d'une communauté de faibles, vouée à disparaître. Tu ne m'impressionnes pas. Pour ce faire, il aurait fallu que tu puisses représenter une quelconque gêne dans les plans de notre groupe, et encore. Abattre Vidkun n'est pas suffisant non plus... Ce n'était qu'un imbécile faible d'esprit qui passait son temps à s'amuser avec sa créature... J'ai donc bien peur que tu aies peu de valeur à mes yeux.
- Pourtant, je te parle encore.
- Plus pour très longtemps.
- Tu acceptes donc de me défier ?
Nollarr fit mine de réfléchir, marchant lentement devant la forgeronne, faisant les cent pas.
- Qu'aurais-je à en tirer ? J'ai déjà tué des femmes plus fortes que toi et qui l'ouvraient tout autant. Ah, vous aimez jaqueter, vous les femelles. Vous venez ici, seules, à plusieurs, avec vos grands airs, vos armes neuves et votre armure clinquante... Et vous repartez toutes d'où vous venez, ou vous ne repartez pas du tout. Beaucoup d'entre vous sont faciles à abattre... Les autres... Mes hommes arrivent à les esquinter trop facilement lorsqu'ils s'amusent un peu, et les dernières donnent leurs âmes faibles au dragon sans trop de résistance. Je vous connais.
- Pas moi, répliqua Elke, partagée entre la colère et le dégoût. Vous ne me connaissez pas et ne m'avez jamais vue combattre. Et croyez-moi, il y en a bien d'autres qui ne vous laisseraient pas autant de facilité à les malmener. Elles n'ont juste pas de temps à perdre à se rabaisser à votre niveau. Vous ne connaissez pas non plus le nom des légendes qui peuplent les récits des skaalds, visiblement, car bon nombre de ces héros sont aussi des femmes. Certaines pourraient bien être encore en vie et vous faire regretter de telles paroles.
- Ho ho, voilà la petite piquée au vif ! « Dame » Ours-Blanc a semble-t-il disparu on ne sait trop où dans les montagnes, et j'ai bien peur que Jora ne soit plus là depuis longtemps. Qui d'autre parmi celles de ta condition veux-tu que l'on craigne ?
Suite à sa question, Nollarr plongea son regard dans celui d'Elke. Il put y lire une haine sans limite, car malgré sa peur, c'était ce mépris infini que renvoyaient les prunelles de ses yeux bleus.
- Stegalkin... lâcha le Norn, sûr de faire mouche.
Il pesta, mais d'un air relativement égayé, puis se remit à faire quelques pas.
- Mais… Où diable est-elle donc ? gloussa-t-il. Je dois sûrement devenir aveugle, car je ne la vois nulle part.
À y réfléchir, la jeune femme n'aurait à ce moment là pas été contre sa compagnie...
- Si elle avait préféré se montrer, plutôt que de t'envoyer à sa place, peut-être aurais-je dénié t'accorder ce que tu es venue chercher... s'exclama Nollarr en haussant les épaules. Au moins, on en aurait tué deux pour le prix d'une. Mais tu m'es bien inutile, et à vrai dire tu commences même à m'ennuyer...
Le chef norn se tut quelques secondes puis observa l'un de ses hommes non loin. Captant le regard de ce dernier, il fit un geste de la tête afin de lui donner un ordre.
Aussitôt, deux brutes épaisses s'élancèrent en avant et saisirent la rôdeuse par les bras, emmenant l'imprudente loin de leur chef, comme il le leur avait demandé.
Nollarr effectua un demi-tour pour retourner à son pavillon maudit, mais avant qu'il n'ait complètement pu pivoter, un énorme crachat lui arriva au visage. La salive ayant été projetée sur le côté de son casque, elle atteignit son œil découvert.
Figé l'espace d'un instant, l'homme dégaina ensuite sa grande lame givrée de magie néfaste et vint violemment la plaquer contre la gorge d'Elke, surprise. Maintenue par deux des Fils et faisant appel à ce qu'il lui restait de courage, elle soutint le regard glacial de Nollarr.
- J'étais prêt à laisser mes hommes faire ce qu'ils voulaient de toi. Leur servir d'amuse-gueule probablement, tandis que ton cabot nous aurait fait un joli paillasson. Crois-moi, ç'aurait été préférable pour toi. Mais tu ne sais visiblement pas fermer ton clapet quand il le faut. Tu veux me défier, petite garce. Tu fais l'insolente et la fière alors que tu te chies dessus. C'est courageux. Ou fou. Je vais accepter ton duel, juste pour avoir le plaisir de t'enfoncer cette lame au travers du corps et t'envoyer ensuite en patûre au dragon.
- Et si je gagne ?
- Mes hommes te démonteront simplement la tête des épaules avant que tu aies pu faire deux pas hors de ce camp.
Une fois de plus il n'était pas réfutable que les Fils, bien que prônant leur ségrégation vis à vis de leurs pairs, en gardaient toutefois bien des coutumes... Ainsi s'étaient-ils rassemblés sur la petite place centrale où siégeait la statue de leur esprit adoré, alcool à la main, chantant des louanges sur leur chef.
Finalement, ce n'était pas si différent que ce qu'il s'était passé quelques heures plus tôt à la colonie d'Endenvar... Le public était néanmoins nettement moins chaleureux avec Elke qu'avaient pu l'être ses semblables un peu auparavant.
Un Norn s'afférait à vérifier l'équipement de Nollarr, et un autre ramenait Elja par la peau du cou après avoir donné à Elke les armes avec lesquelles elle était venue. La louve gronda lorsque ses pattes touchèrent le sol, et ses babines retroussées montraient qu'elle n'était pas loin de mordre. Même son poil s'était hérissé sur ses épaules, lui donnant l'air d'une bête sauvage. Toutefois, elle alla sagement, la queue entre les jambes et l'air agressif, se ranger auprès de sa maîtresse, aussi courroucée qu'elle.
- Voilà la "force" du Loup, ricana un Fils à l'ironie certaine. Pathétique, et faible. Il montre les crocs et aboie, comme cette femelle, mais tout ce qu'il sait faire, c'est se donner de grands airs !
Elke se contenta de rester muette. Déjà, elle réfléchissait silencieusement à la façon dont elle pourrait s'échapper après avoir défait Nollarr. Il n'y avait qu'un chemin pour venir ici, entouré d'archers et de sentinelles de tous les côtés... Mais on ne lui laissa pas le temps de cogiter davantage.
Un Norn la poussa des deux mains en direction de son adversaire. Ce dernier brandissait sa terrible épée à deux mains, et la magie qui en émanait faisait scintiller ses yeux sous son casque à cornes.
Nollarr s'élança en avant en hurlant, et il abattit sa lame de toutes ses forces sur Elke, qui eut à peine le temps de reprendre ses appuis. Heureusement elle eut le réflexe de se protéger sous son bouclier, et bien qu'elle ne l'aimait guère, elle devait bien admettre qu'elle lui devait son salut...
Avant que la jeune femme n'ait pu observer ce qu'il se passait de l'autre côté de sa targe, une autre frappe vint cogner contre cette dernière, bien plus forte que la précédente. Puis une autre encore plus puissante.
Le chef des Fils de Svanir laissa à son adversaire un court répit, et il maugréa en se dandinant sur lui-même pour éviter les crocs d'Elja, qui tentait tant bien que mal de le mordre là où son armure le protégeait un peu moins. Malheureusement, l'homme était enveloppé dans le métal et ne craignait guère les attaques du familier, qui lui tapait plus sur les nerfs qu'elle ne le faisait souffrir. Elke en profita alors pour oser regarder, mais cela fut de courte durée. Nollarr asséna un coup de pied à la louve, lui décochant un couinement de douleur, puis il fondit à nouveau sur la rôdeuse, tout furieux qu'il était. Elle tenta de parer avec sa propre épée, mais la puissance du chef Svanir lui la fit lâcher des mains, le choc lui assénant par la même occasion une vive douleur à son poignet déjà souffrant. Elle ne put alors que se couvrir une fois de plus de son bouclier pour essuyer la pluie de coups qui tombait. Seulement, malgré sa posture courbée et l'écu qui lui barrait la vue, Elke se rendit compte d'un fait d'importance. Des chocs entre la lame et le bouclier émanait une magie toute autre que celle de la corruption de Jormag. Les lueurs dorées qui s'échappaient des impacts provoqués par le guerrier, accompagnant ses mouvements, démontraient bien là qu'il faisait appel aux ressources que lui procuraient sa profession.
Alors la Norn réalisa subitement qu'elle n'était pas en combat à la loyale. Il n'y avait pas de règles, pas d'encadrement pour ce duel... La force brute seule ne faisait pas foi ici, et c'était tant mieux.
Un grand craquement se fit entendre, car la lame de Nollarr asséna le coup de trop à la targe d'Elke, qui se brisa en deux. Jetant rapidement ses restes, la jeune femme fit une roulade d'esquive sur le côté, si vive que l'homme dut chercher son adversaire du regard pendant deux bonnes secondes. Quand il l'eut trouvée, elle était sur lui, épée en main et l'attaquant, aussi rapide qu'un dévoreur prêt à piquer avec ses dards. Privé pendant un instant de sa magie, dont il avait trop fait usage, Nollarr dut se contenter pour le moment d'échanges avec sa rivale. L'espace d'un instant, le Norn se demanda bien comment cette dernière pouvait se mouvoir aussi promptement et avec autant d'aisance. Cela le courrouçait et il voulut en finir, tranchant l'air en diagonale là où il pensait trouver le corps de la forgeronne. Mais elle était déjà loin du point supposé de rencontre.
Les Fils de Svanir s'affolaient tandis qu'un rictus émanait de la bouche de leur chef.
- Pas mal. Mais les cabrioles, c'est tout ce que les rôdeurs ont dans le ventre ?
Profitant de cet instant de bref répit, Elke ferma les yeux et sembla se concentrer, canalisant ses forces. Lorsqu'elle eut finit, elle effectua un mouvement vers l'avant de son bras libre et entouré de magie, qui sembla lui rendre un peu de vigueur alors que la journée et les combats l'avaient déjà bien éreintée. Mais si le guerrier en face souriait bêtement, il ne vit pas bondir Elja. La louve blanche avait l'air pleinement remise. Une force nouvelle semblait avoir pris possession de ses muscles et de son corps, lui permettant d'effectuer un bond d'une hauteur incroyable. Le familier alla refermer sa mâchoire non loin du cou de Nollarr, qui beugla comme un forcené. Deux canines avaient fait mouche, perçant la chair du Norn. Il avait de la chance, car quelques centimètres plus loin son sang pulsait dans sa carotide.
- Dégage de là, sale bête !
Un mouvement brusque de l'épaule expulsa le canidé, qui atterrit néanmoins sur ses quatre pattes un peu plus loin.
L'épée d'Elke tournoya dans sa main et alla frapper fort l'épaulette de Nollarr, trop occupé avec la louve pour remarquer l'arrivée de la rôdeuse. Toutefois, la tranche de la lame glissa et alla tailler peu profondément la peau du chef des Fils, non loin de l'endroit où les mâchoires du familier l'avaient blessé.
Presque...
Le Norn enragé et vexé d'avoir été atteint riposta, envoyant sa grande lame au niveau de la taille de la forgeronne. Cette dernière fit un rapide mouvement vers l'arrière et évita de peu de finir coupée en deux.
- Pour atteindre ton ennemi, tu as besoin que ta peluche fasse diversion ?! hurla Nollarr, dont les coups pleuvaient dans le vide à une allure folle.
Des traits lumineux orangés accompagnaient ses mouvements et sa charge, rendus herculéens sous l'afflux de magie qui parcourait son être. Seulement, son adversaire semblait invulnérable à ses attaques. Quand Elke n'utilisait pas la magie de sa profession, elle tentait du mieux qu'elle le pouvait d'esquiver, de parer avec sa propre lame, le tout en roulant ou bondissant de côté. Elle était comme une flamme, vive, dansante, et attendait le moment propice pour frapper. Quand la magie circulait dans ses membres, ses réflexes étaient décuplés, ne rendant que plus facile l'évitement de l'épée corrompue.
Les mots prononcés par Nollarr avaient courroucé la jeune femme. Il y avait quelque chose que les Fils de Svanir ne comprendraient décidément jamais.
- Il y a une grande différence entre toi et moi, expira la jeune femme tout en envoyant vers le bas l'arme du Norn, pour ensuite se remettre en garde. Toi, tu vénères ce que tu penses être un Esprit...
L'épée de la forgeronne claqua violemment contre l'armure de métal de son adversaire, sous les huées des Fils tout autour.
- Tu l'adores et sacrifies ta personne pour son bon plaisir, croyant qu'il t'offrira quoi... Force ? Pouvoir ?
Le poing de Nollarr s'abattit contre l'épaule d'Elke qui geignit de douleur, n'ayant pas été assez rapide pour y échapper.
- Mais la vérité, continua-t-elle haletante, c'est qu'il se moque de toi. Il t'utilise. À terme, comme tous les autres, tu perdras la raison... Tu es juste un pantin !
L'homme fulmina des injures tout en attaquant. Une pique gelée du bout de sa lame griffa la chair de la rôdeuse, lui occasionnant une entaille profonde. Mais elle répondit de plus belle et à son tour, après s'être déportée sur un côté, elle blessa le chef des Fils : son épée vint avec précision faucher trois doigts de la main de Nollarr, pas suffisamment gantée pour empêcher leur perte. Surpris et blessé, hurlant lorsque la douleur retentit, il fut forcé de lâcher sa grande lame. Il la laissa tomber au sol, accompagnée de larges marques de sang.
- Ce qui nous diffère... poursuivit Elke épuisée, mais suffisamment en forme pour lui lancer un regard plein de mépris. C'est que tu es seul. Ce n'est pas mon cas. La "peluche" que je vénère est là. Elle est réelle, puissante, et elle m'accompagne sans m'utiliser : elle est mon guide. Je ne suis pas son instrument. Et il y a une chose dont toi et tes camarades devriez vous rappeler au sujet des Esprits de la nature... Vous les reniez, les sous-estimez, et par conséquent, vous les oubliez... Alors qu'ils sont toujours là.
Accroupi au sol, tenant de sa main valide son autre estropiée et baignant de sang, Nollarr avait la tête courbée vers l'avant, contemplant avec désespoir sa mutilation. Il ne vit ni n'entendit l'arrivée d'Elja. La louve fit un bond sur le grand Norn et saisit sa nuque dévoilée dans sa gueule. Un étrange halo magique entoura la maîtresse du familier ainsi que ce dernier, dont la puissance fut accrue de manière terrifiante... Et un grand "CRAC" mit fin à l'existence de Nollarr, le laissant choir sur son arme maléfique.
Un lourd silence s'abattit alors, les Fils de Svanir demeurant stupéfaits. Mais les regards abasourdis et les clameurs sourdes ne tardèrent pas à muer en cris haineux et emplis de colère. Elke pointa son épée vers l'avant, défiant tout Fils de se mettre sur son chemin.
Heureusement la furie d'Elja, accentuée par ses yeux brillant d'une lueur pâle et enchantée, semblait encore faire effet sur les Norns. Il fallait faire vite à présent...
La rôdeuse approcha du cadavre chaud et sanguinolent de Nollarr, duquel elle retira le heaume.
- Qu'est-ce que tu fais, chienne ?! s'énerva un guerrier, peu satisfait de la voir prendre un quelconque butin. Ce casque n'est pas à toi !
Elke serra son trophée fort contre elle, de son bras blessé, tandis qu'elle tendait toujours son épée vers les Svanirs. Son familier appuyait sa posture en imitant elle-même l'agressivité de sa maîtresse, montrant les dents et hérissant la fourrure de ses épaules.
- Personne n'approche ! menaça la forgeronne d'un ton furieux, trahissant toutefois une pointe d'épuisement et de crainte. J'emmène ce heaume avec moi ! Je n'ai rien à voir avec vous, j'étais uniquement venue pour Nollarr !
Malheureusement, les Fils s'étaient attroupés autour d'elle. Réunis, ils refermaient les issues par lesquelles la jeune femme guettait la sortie.
- On sera peut-être cléments si tu nous donnes ce casque toi-même ! Si tu t'échappes d'ici avec cet objet, tu auras tous les Fils de Svanir à dos, avertit un homme. Nous n'oublierons pas tes actes, et la prochaine fois que tu approcheras de nos terres, crois-moi, tu souhaiteras ne jamais avoir vu le jour ! Ce heaume doit revenir à notre nouveau chef, et si tu ne veux pas nous le remettre, on va venir le chercher de force !
- Elja !
La louve redressa les oreilles. Sa maîtresse siffla fort et partit soudainement à vive allure, son familier sur les talons !
Les Fils de Svanir se ruèrent sur la pillarde, mais durent stopper net, hébétés : elle disparut subitement, comme si elle n'avait jamais été là. Seule Elja était encore visible et courait en aboyant, frôlant les guerriers pour les attirer à elle. Stupéfaits et pris au dépourvu, les Norns se mirent à brailler, s'énerver, et quelques uns se lancèrent à la poursuite de la louve qui bondissait dans tous les sens, évitant de justesse une ou deux flèches...
Quand Elke réapparut, de courtes secondes plus tard en vérité, seuls quelques-uns des Fils eurent le temps de la voir s'enfuir à toutes jambes. La jeune femme partait dans le sens opposé de son familier, qui avait attiré le gros de la troupe sur elle. Mais quand ils donnèrent l'alerte, il était trop tard : elle était déjà loin. Le blizzard s'était mis à souffler et la neige à retomber à gros flocons. Nollarr avait beau être un chef parmi les leurs, il serait rapidement remplacé... Sa perte ne peinait personne au sein du groupe : les candidats au poste de leader étaient nombreux. Si le heaume manquait, la grande lame corrompue était toujours là, elle, demeurant bien plus importante à leurs yeux.
Elke courut vers l'Est à en perdre haleine. Ses blessures la faisaient souffrir et malgré le froid qui lui mordait les membres, son sang coulait encore. Malgré tout, elle riait nerveusement. Quels imbéciles... À trop mettre le nez sur les muscles et la force, personne n'avait vu ce coup venir. Faire usage de furtivité magique avait été salvateur pour la jeune femme. Ce n'était pas une capacité qu'elle avait beaucoup développée, à dire vrai, et elle ne pouvait en faire usage que quelques petites secondes. Cependant, cela avait suffi à masquer son départ. Ses empreintes dans la neige auraient été les seules à pouvoir trahir sa présence, mais fort heureusement, le campement était majoritairement recouvert de givre. Utilisé au bon moment, ce camouflage parfait pouvait provoquer un revirement total de situation. D'où l'intérêt d'en bannir parfois l'emploi lors de duels à la loyale...
Pour progresser plus rapidement vers les terres charrs, la Norn emprunta la route commerciale. Constamment entretenue par les locaux, la Garde du Lion et parfois par ses propres usagers, les pavés gris qui la composaient commençaient à disparaître sous la neige. Ayant rengainé son épée, Elke devait placer son bras libre devant son visage pour se protéger des intempéries. Le vent glacial de la nuit lui fouettait le corps et par ce rude climat, même un habitant des Cimefroides enviait la chaleur d'un bon feu...
Le temps défilait, les forces s'envolaient... Alors que ses pas de course la menaient maintenant près de Cragstead, village Norn le plus au Nord-Est des Contreforts du Voyageur, le cœur de la jeune femme se réchauffa. En effet, sa petite louve avait fini par la rattraper. La langue tirée au dehors de sa gueule rougie de sang mais les pattes encore agiles et lestes, Elja avait fait un grand détour pour semer ses poursuivants. Elke avait eu du mal à partir sans elle, mais elle connaissait les capacités de son animal et se résignait toujours à lui faire confiance. Une fois de plus, elle avait eu raison, et le sourire las mais sincère qu'elle envoya à la louve était on ne peut plus mérité.
La nuit était toujours bien installée quand la Norn arriva à la pointe Est des Contreforts. Après une rude côte éclairée par quelques lampadaires à huile entretenus par les Charrs de la région voisine, la route vers le Bloc du Boucher et Balteus le Saigneur se faisait de plus en plus agréable. Bientôt, la couche de neige diminua et le blizzard glacial se tut, mourant contre les roches des falaises qui marquaient la fin de la zone norn. Le climat se réchauffait, alors que la jeune femme entamait la pente qui la menait à sa destination. Les kilomètres à parcourir devenaient moindres et à cette pensée, Elke fut prise d'une intense fatigue. Sa louve devait revenir fréquemment vers l'arrière, attendant la progression devenue compliquée de la forgeronne, veillant parfois à l'encourager de quelques jappements.
Pourtant, l'environnement nouveau et le spectacle merveilleux qu'il offrait suffisaient à entretenir la motivation de la rôdeuse, dont les yeux s'écarquillaient. Ses pas éreintés la menaient désormais dans la région du Plateau de Diessa, terre charr située juste au Nord de leur capitale, la Citadelle Noire. Après avoir passé le refuge de Porticharr, petit fort de la Garde du Lion situé sur la route et l'accès aux terres, Elke pénétra plus avant dans cette vaste contrée d'Ascalon, où elle n'avait jamais mis les pieds auparavant.
Ici, le climat était tempéré, les jours et les nuits beaucoup moins froids que là où la Norn vivait. Des lucioles dansaient dans les grandes prairies verdoyantes et les arbres étaient recouverts pour la plupart de feuilles et non d'épines. Le vent gelé et la neige avaient laissé place à une douce et agréable brise, et le ciel scintillait d'une multitude d'étoiles se réverbérant dans le regard admiratif d'Elke.
Quand la forgeronne aperçut le mur d'enceinte du village du Bloc du Boucher, duquel s'élevaient des cris de joie et un brouhaha chaleureux, elle soupira. Des émotions diverses et variées lui parcoururent l'esprit, qu'elle avait fatigué, et elle avança sans trop réfléchir vers l'entrée de la petite ville.
Un gros bras vint subitement stopper sa progression. Pas un bras poilu de charr, mais celui musclé et tatoué d'un Norn, qui ouvrait des yeux ébahis à la vue du heaume tenu par le bras sanglant de la rôdeuse.
- Le casque de Nollarr ? demanda-t-il le sourire aux lèvres.
La jeune femme répondit en acquiesçant de la tête, exténuée.
- Balteus le Saigneur vous attend ! Bienvenue au Bloc du Boucher, Elke Asbjörn ! beugla joyeusement son frère de race qui l'empoigna par l'épaule pour l'emmener derrière la muraille de fer des Charrs.
