Ce fut l'aube qui réveilla Kili, et le jeune nain grogna en s'enroulant dans ses draps blancs. Toutefois, il ouvrit rapidement un œil en se souvenant nettement des derniers événements et il se redressa soudainement, avant de crier de douleur, ayant oublié sa main blessée sur laquelle il venait de tenter de prendre appui.
Une jeune naine pénétra immédiatement dans la salle et, avisant les bandages qui rougissaient rapidement sous le regard effaré du capitaine, elle ne perdit pas de temps avant d'attraper le poignet du nain pour s'occuper de la plaie.

— Que s'est-il passé durant mon sommeil ?
— Beaucoup de choses, messire. Mais les nouvelles sont plutôt bonnes. Mirkwood a été la cible d'une attaque organisée, mais l'Alliance a éradiqué la menace.
— L'Alliance ?

Elle allait répondre, mais la porte claqua et une voix fière lui coupa la parole :

— Le nouveau terme qui désigne la cordiale entente entre les trois races des royaumes du Nord, nains, elfes et humains… On pourrait l'appeler la huitième Alliance, ce serait plus adéquat, ou bien la future ex huitième Alliance plutôt…

Fili venait d'entrer dans la chambre et, sans ménagement, il repoussa l'infirmière pour prendre sa place et terminer son travail, déroulant soigneusement la bande de tissus épais autour de la main de son frère qui se figea sous la surprise. Kili n'osa même plus respirer, toutefois, il reprit contenance et rompit le silence en posant la première question qui lui vint à l'esprit, pour ne pas avoir à se concentrer sur l'attitude étrange du plus vieux :

— On est de nouveau en paix avec eux ?
— Ca en a tout l'air… Thorin et Thranduil se sont certainement mis d'accords sur de nouvelles conditions…
— Certainement… Jusqu'à la prochaine déclaration de guerre…
— C'est comme ça qu'ils aiment se détester…

Ils eurent un sourire complice, puis Kili garda le silence, troublé par la douceur des gestes de Fili dont les doigts semblaient caresser sa peau avec dévotion. Toutefois, de peur de se faire à nouveau rejeter comme il l'avait été dans les grottes, Kili se contenta de profiter de l'instant intime sans tenter de comprendre, interdisant à ses doigts de chercher à se glisser entre ceux de son frère comme il mourait d'envie de le faire.

— Et… En ce qui concerne nos troupes ? Il y a eu beaucoup de pertes ?
— Un tiers pour ma division… C'est pire pour Drunn. Harald, lui, a perdu une dizaine de guerriers et il me semble que c'est aussi le cas de Dizir… En tout, moins de cinquante guerriers sont revenus, sans parler des blessés…
— Ainsi amputés, nous ne seront plus opérationnels avant un bon moment…
— On se relèvera… La machine est lancée maintenant, le régiment des chasseurs est bel et bien sur pied et cette victoire égale les prouesses des guerriers de Ketill… Tu entres dans la légende, Kili.
Nous entrons dans la légende…

Fili haussa une épaule et il fit le nœud du bandage avant de lâcher la main de Kili, comme à regret. Son regard indéchiffrable sonda le plus jeune un instant, et il se sentit happé par les deux pupilles noisette qui le fixaient, viscéralement attiré par ces lèvres qui le tentaient tant et qui étaient maintenant dangereusement proches des siennes, accessibles.
Une brève hésitation le fit tressaillir, alors qu'il se disait que, au point où en était leur relation, rien ne pourrait l'empirer et il pouvait peut-être se permettre de gouter, au moins une fois dans sa vie, à un baiser de Kili, quitte à faire ensuite passer ce dérapage pour une marque de soulagement de le voir encore vivant malgré tout.
Tiraillée, sa raison succomba face au désir et, abaissant les paupières, il leva sa main afin de la glisser sur la nuque du plus jeune qui se figea. Mais la porte s'ouvrit à ce moment et Fili modifia habilement son geste, déviant ses doigts qui vinrent s'assurer de la propreté du pansement qui couvrait la gorge du prince brun.

L'infirmière arriva avec des linges propres et, l'esprit en ébullition, le premier héritier préféra quitter la présence intoxicante du plus jeune, qui le regarda s'éloigner sans comprendre ce qu'il venait de se passer.
Avant de passer la porte, Fili clarifia sa gorge et il se tourna vers son frère :

— Gandalf et Galadriel sont arrivés ce matin. Il y aura une réunion avec tous ceux qui ont fait face à Malbech demain, à l'arrivée de Saroumane. Les mages veulent savoir exactement pour qui il travaillait et quels étaient ses plans.

Kili acquiesça, puis le plus vieux disparu pour de bon et il se laissa tomber sur son matelas en soupirant, de plus en plus désorienté par l'attitude de Fili.

Sous les conseils de l'infirmière, il tenta de s'endormir à nouveau, mais il fut incapable de trouver le sommeil, son esprit vaporeux était obnubilé par le blond et par la troublante attitude qu'il avait envers lui, le plus souvent agressif, supérieur et acerbe, mais, dernièrement, extrêmement tendre. Sans parler de la manière violente dont il avait réagi à chaque fois que Kili s'était trouvé en danger durant l'expédition dans les caves, qui n'avaient rien à voir avec un besoin d'assurer sa supériorité comme il l'avait d'abord cru.

Il passa quelques heures à fixer le néant en ressassant les événements qui s'étaient déroulés sous terre, allant de la conversation qu'il avait eue avec Dizir, en passant par les trahisons de ses lieutenants, ainsi que la confrontation avec Malbech.
Sans vraiment savoir quoi faire, il s'éjecta du lit, enfila son armure, maintenant trouée au niveau de la poitrine et dénuée du badge qui marquait son grade puis, sans but précis, ses pas le menèrent à la citadelle des chasseurs.

Il haussa un sourcil lorsque, passant la porte de la forteresse, une odeur nauséabonde l'accueillit et, avec un petit sourire amusé, il remarqua que la dépouille de Malbech avait été trainée jusque dans l'enceinte du bâtiment des chasseurs.
A côté du cadavre, Dizir racontait leur combat à quelques sous-officiers des différentes divisions et Kili déglutit, conscient du piètre rôle qu'il avait lui même joué, comparé à ses lieutenants, et sa poitrine se compressa à l'idée qu'ils se moquent de lui face à leurs soldats, lui retirant toute crédibilité.
Toutefois, lorsque le lieutenant de la deuxième division remarqua sa présence, un sourire franc étira ses lèvres et il s'approcha du jeune brun pour le prendre par les épaules et l'amener face aux sous-officiers qui s'inclinèrent respectueusement face à lui :

— Et voici celui qui a mis à terre trois grands orcs, avec seulement trois flèches et autant de secondes… Méfiez vous de lui, ce petit cache bien son jeu !

Kili leva les yeux au ciel. D'un côté, il était fier et soulagé d'être ainsi la proie à ces regards admiratifs, de l'autre, il remarquait que l'ancien mercenaire continuait de lui porter le moindre respect, son irrévérence ne se déclinait simplement plus de la même manière. Les sous-officiers s'excusèrent ensuite avant de leur fausser compagnie, mais Dizir ne sembla même pas remarquer leur départ, il s'était tourné vers son capitaine en montrant la carcasse d'un signe de
tête :

— C'était un beau combat, n'est-ce pas ?
— Certes, mais j'aurai préféré que plus de chasseurs y survive…

Kili lança un regard aux bâtiments, constatant douloureusement que l'endroit était pratiquement vide et silencieux, en deuil, et Dizir haussa les épaules :

— Il aurait été difficile de faire autrement…
— Je ne pensais pas qu'aussi peu reviendrait…
— C'était du un contre cinquante, à quoi t'attendais-tu ? Si tu ne veux pas avoir de perte, alors enferme ton régiment et laisse l'armée d'Erebor faire le travail à notre place.

La réplique froide et impatiente, le glaça et il détourna les yeux. Mais une main réconfortante se posa sur son épaule et il planta à nouveau son regard dans celui de Dizir qui assena :

— Nous t'avons tous suivi, Kili. La responsabilité de ces morts ne t'incombe pas, quoique l'on te dise. Nous étions là de notre plein gré et, crois-moi, même ceux qui sont tombés au combat n'auraient jamais donné leur place à qui que ce soit d'autre !

Ses mots rassurèrent sensiblement le jeune capitaine qui pensa un instant à ce que Fili lui avait dit juste avant que la mission ne commence, et, au fond de lui, un petit sentiment de victoire, fourbe et mesquin, lui rappela que, finalement, il n'avait même pas besoin du réconfort du plus vieux pour passer outre ce sentiment de culpabilité qui le rongeait, contrairement à ce qu'il avait chercher à lui faire comprendre.

Fier de prendre enfin son indépendance vis à vis de lui, après toutes ces années à n'avoir vécu que pour son regard, il ne vit pas la lueur joueuse et provocante qui luisit dans les yeux de Dizir, juste avant que celui-ci n'attrapa sa nuque dans un geste possessif :

— Après une telle expédition, tes chasseurs ont besoin de distraction, laisse moi organiser une fête à la hauteur de notre victoire.

Déstabilisé, Kili ne put que hocher la tête pour donner son accord puis il fronça les sourcils lorsque le sourire devint sensuel et il n'eut même pas le réflexe de le repousser lorsque le plus grand se pencha sur lui pour déposer un baiser ardent sur ses lèvres. Il écarquilla les yeux, mais, avant qu'il ne puisse réagir d'une manière ou d'une autre, l'ancien mercenaire se sépara de lui en lançant un regard démoniaque par dessus son épaule et, interloqué, Kili se retourna.
A l'entrée de la citadelle se tenait Fili, le visage pâle et ses yeux étincelants étaient rivés sur Dizir qui eut un ricanement victorieux en laissant sa main glisser le long du dos du capitaine sur lequel elle s'attarda sensuellement. La scène sembla se pétrifier, à l'instar de Kili qui ressentait la tension lourde et opaque qui grésillait entre les deux lieutenants, tension dont il sentait être l'objet. Dizir fut le premier à réagir et, son regard triomphant planté dans celui de Fili, il parla d'un ton léger en désignant le cadavre de Malbech derrière lui :

— Belle prise, tu ne trouves pas ?

Il était évident qu'il ne parlait pas de la créature qu'il avait détruite, mais Fili ne releva pas la provocation, il choisit de jouer l'indifférence et, sans un mot, il passa à côté d'eux pour pénétrer dans le bâtiment.
Kili le regarda partir en sentant une chape glacée s'emparer de son cœur et, d'un mouvement agacé, il repoussa l'ancien mercenaire qui lui lança une œillade surprise. Il se sentait soudain furieux, déçu d'avoir pensé que Dizir était intéressé par lui alors que, finalement, il ne faisait que le considérer comme un gain, une victoire de plus à ajouter à son palmarès qu'il affichait odieusement, comme un trophée, à la vue de son propre frère.

— Ne joue pas à ça avec moi, Dizir ! Ne fais pas l'erreur de me prendre pour l'une de ces puterelles superficielles qui se pâment devant le prestige et la gloire ! Le mérite de la victoire à beau te revenir particulièrement, n'essaie pas de grappiller pour ce genre de… Récompense.

L'autre eu un ricanement amusé et il caressa la joue du plus jeune en le couvant du regard :

— « Récompense » ? Il n'est pas question de ça… Tu te trompes sur moi, je ne te considère pas ainsi.
— Quoi alors ?
— Disons, pour faire simple, que je te trouve digne d'un intérêt plus… Poussé.
— Et en quoi cet intérêt concerne Fili ?

Sur la défensive malgré la douce chaleur qui enflait en lui, séduit par l'attitude de Dizir qui lui démontrait une attention qui lui faisait tourner la tête, lui qui avait trop longtemps été ignoré par les guerriers de cet acabit, Kili refusait de se laisser aller à croire en quelque chose dont il n'avait encore jamais profité.

— Tu es le premier à assurer que tu n'as pas besoin de lui, quoiqu'il dise… Et, dans la mesure où il continu de te considérer comme un enfant à sa charge, je voulais simplement lui faire comprendre que ce n'est plus le cas…
— Il me considère comme un boulet, surtout…

Dizir lui lança un regard grave, sans rebondir sur sa remarque. Heurter Fili n'était absolument pas son objectif, mais il savait que, s'il voulait avoir le capitaine, il lui fallait évincer le premier héritier une bonne fois pour toute, lui faire comprendre qu'il ne comptait pas partager Kili, sans quoi, il l'aurait continuellement sur le dos.
Toutefois, le grand guerrier retint un soupir lourd lorsque le prince brun lança inconsciemment un regard désolé en direction de la porte où avait disparu son frère. Il voulut à nouveau reprendre sa nuque pour exiger un nouveau baiser et lui interdire ainsi de penser à Fili, mais un page portant la livrée royale arriva dans l'enceinte de la citadelle et s'inclina face à Kili qui soupira :

— Laisse moi deviner… Ma mère vient d'apprendre mon réveil et elle veut me voir ?

Le page, qui allait parler, resta un court instant la bouche ouverte, avant d'acquiescer frénétiquement et le brun leva les yeux au ciel.

— Très bien… J'arrive…

Il passa outre le ricanement narquois de Dizir et suivit le jeune nain qui semblait fier de marcher à côté du capitaine des chasseurs. Mais, une fois hors de la citadelle, Kili s'arrêta pour se retourner et voir ainsi le lieutenant de la deuxième division pénétrer dans le bâtiment principal. Il fronça les sourcils, hésitant un instant, et le page lui lança un regard troublé :

— Capitaine ?
— Va dire à ma mère que je me porte bien et que je viendrai lui rendre visite au plus tôt. Mais j'ai quelque chose à faire avant…

Le plus jeune s'inclina et disparu rapidement, laissant Kili qui, d'une démarche furtive, se faufila à l'intérieur, sans vraiment savoir à quoi s'attendre, mais conscient, au vu de la tension qui stagnait entre ses deux lieutenants, qu'il ne valait mieux pas qu'il les laisse sans surveillance.
Et il su qu'il avait vu juste lorsque, à peine s'infiltra t-il dans l'aile réservée aux supérieurs, supposée déserte à cette heure-ci, la voix furieuse de Fili tonna en provenance d'un petit salon isolé dont la porte était entrebâillée.

— Qu'est-ce que ça veut dire !?
— Je te l'avais dit, non ? Que c'est justement lors des missions que les mecs les moins accessibles sont abordables…

Kili avait pensé intervenir immédiatement pour reprendre les deux soldats et leur faire passer le gout de se disputer ainsi, mais il comprit qu'il était le sujet de conversation et, cédant à la curiosité, il longea le mur dans un petit couloir perpendiculaire pour accéder à l'ouverture qui servait de fenêtre, afin d'avoir un meilleur angle de vue, prêt à se placer entre les deux si jamais ça dérapait encore une fois. Toutefois, il vit Dizir se diriger vers la sortie, et clore ainsi la conversation, mais Fili lui attrapa sèchement l'épaule pour le forcer à rester en sifflant méchamment :

— Je t'interdis de poser tes mains sur lui, de lui faire la moindre promesse, ni même de lui susurrer le moindre mot doux…
— Si c'est lui qui est en demande, je ne vois pas pourquoi je le repousserai…

Le ton de l'ancien mercenaire était amusé, mais il fut surpris de se sentir intimidé par le danger qui irradiait de Fili et il attrapa la main qui le tenait pour le forcer à lâcher prise, soudain sérieux.

— Écoute bien, mon grand, ce mec, j'en ai envie, et je n'ai pas l'intention de faire une croix dessus simplement parce que tu crèves de jalousie !

Kili, qui ressentait un tumulte de sentiments intenses et contradictoires : la colère de voir, encore, Fili le chaperonner et interférer ainsi dans sa vie, le trouble de le voir réagir violemment ou bien le plaisir de se savoir défendu avec autant de passion, haussa un sourcil lorsque le terme « jalousie » fut utilisé pour définir la réaction de son frère, car c'était bien le dernier qu'il aurait utilisé concernant son ainé. Toutefois, il n'eut pas le temps d'analyser la chose car, Dizir continua sur sa lancée et il lâcha la main de Fili en crachant méchamment :

— Et puis vous n'avez pas le droit de vous aimer, du moins, pas de la manière qui m'intéresse… Donc soit tu assumes et tu prends la place avant que je le fasse, soit tu fermes ta gueule et tu fais pas chier !

Le blond fronça les sourcils en répondant vivement, sans même considérer l'idée :

— Que je prenne la place ? Tu es bien le seul à lui trouver un quelconque intérêt…
— Tu es un piètre menteur… Mais je ne vais pas chercher à te persuader du contraire, parce que moi, ça m'arrange… Ca me fait un sacré rival en moins, et je n'ai même pas à t'évincer pour ça…

Le regard d'un noir opaque, Fili grinça des dents, les poings serrés et, voyant que Dizir allait partir, il refusa de clore la conversation sur une telle déclaration et il assura d'une voix acerbe :

— Ne le prend pas comme un acquis, il ne t'appartiendra jamais…

Dizir eut une grimace hautaine et il se tourna partiellement pour rétorquer d'un ton provoquant :

— Il faut bien que quelqu'un lui dise à quel point il sort du lot, puisque même ça, tu n'en es pas capable ! Et, surtout, que quelqu'un s'occupe de garder son lit au chaud tout en honorant son corps… Toutes ces nuits qu'il passe seul sont un honteux gâchis…

Fili crispa la mâchoire, tentant de retenir la fureur qui bouillonnait en lui. Il voulait résister, ne pas se laisser ainsi toucher par les mots du mercenaire et, surtout, rester indifférent vis à vis du choix des compagnons de son frère, mais quelque chose en lui rugit de rage et son regard se voila de noir :

— Ne parle pas de Kili comme ça ! Trouves-toi quelqu'un d'autre, qui tu veux, mais pas lui !
— Je ne me détournerai pas de lui simplement parce que monsieur le petit prodige a mis une option dessus ! Au contraire, ce genre de réaction me donne encore plus envie de consommer l'interdis…
— Arrête de parler de lui comme un morceau de viande que l'on s'arrache, ça me dégoute !
— Que toi tu considères ton frère comme ton Unique est encore plus dégoutant, Fili… Continuez de vous haïr, c'est la meilleure chose qui puisse vous arriver.

La réplique assurée d'une voix implacable moucha le blond qui écarquilla les yeux, sans savoir quoi répondre et Dizir n'en rajouta pas, regrettant déjà les mots qu'il venait d'employer, surtout maintenant que le visage du plus jeune blêmissait à vue d'œil.
Il soupira, pensant à s'excuser, mais sa fierté l'en empêcha et, après un dernier regard, il sortit de la pièce, désolé pour le prince blond, mais refusant de revenir en arrière.

Depuis la première fois qu'il avait posé ses yeux sur lui, Kili le séduisait toujours un peu plus et, tant qu'il avait sa chance, il voulait la saisir.
Il était pourtant suffisamment respectueux pour savoir s'effacer lorsqu'il n'y avait plus d'espoir, surtout qu'il était conscient que jamais il n'éprouvera pour son capitaine un amour aussi fort et ineffable que ce que Fili cherchait à étouffer, mais la relation entre les deux frères ne pouvait pas se faire, si ce n'est dans le secret. Donc Dizir en avait conclu que Kili était encore sur le marché et il ne comptait pas laisser filer l'occasion.

Surtout qu'il voyait de quelle manière les sentiments enfouis de Fili commençaient à se retourner contre lui-même, ignorés et enfouis, ils n'avaient pourtant jamais cessé de croitre, au désespoir du prince blond. Cet amour qu'il cherchait à étouffer devenait corrosif et douloureux, au point où le premier héritier en jetait le blâme sur le second, qu'il dénigrait autant qu'il désirait.

Et l'attrait allait en s'intensifiant, attisé par la proximité permanente qu'il avait avec son frère, ces séances d'entrainement avec Dwalin et tous ces instants qu'ils partageaient dans le cadre du régiment, ces moments où il le côtoyait et se sentait à chaque fois succomber un peu plus, nourrissant son désarroi et sa colère.
Colère d'être irrémédiablement tombé amoureux de Kili, de savoir qu'il ne pourra plus jamais se défaire de cet amour ineffable, et, surtout, qu'il ne trouvera plus jamais une autre personne à son goût, car le brun était maintenant le seul à être capable d'attiser son désir, le condamnant à une existence solitaire et sans saveur.

Kili ne vit pas Fili sortir de la salle à son tour car, privé de sa voix et vidé de ses forces, adossé contre le mur, il s'était laissé glisser au sol, les yeux écarquillés, une main plaquée contre sa bouche bée et l'esprit en dérive totale.

Il ne s'agissait même plus d'un choc, c'était une gifle, un coup de masse, qu'il se prenait et qui remettait en cause la totalité de ce qu'il avait, jusqu'à maintenant, pensé de Fili et de leur relation.

L'esprit bloqué, il n'avait qu'une certitude : son ainé ne pouvait pas voir en lui son unique, c'était tout simplement… Absurde. Il ne pouvait qu'avoir mal compris cette conversation incongrue. Il était déjà rare que deux mâles vibrent l'un pour l'autre, mais, en plus, deux frères, héritiers d'un royaume jeune et puissant, ne pouvaient tout simplement pas être lier ainsi, ce n'était même pas envisageable.
De plus, jamais de sa vie il se rappelait avoir provoqué de telles passions, chez qui que ce soit, et voir Fili et Dizir, ces deux guerriers de renom, parler de lui ainsi le troublait profondément.
Et, surtout… Fili… Ce si fier héritier, intouchable et hors d'atteinte… Lui qui semblait pourtant si snob et si inaccessible, comme si personne dans ce bas monde n'était digne de son regard, pas même son propre petit-frère… Surtout pas son petit-frère… Kili ne parvenait pas à y croire, c'était… Absurde. Tellement absurde.

Toutefois, il y avait tous ces petits détails dans l'attitude de Fili qui l'avaient troublé jusqu'à maintenant et qui, à la lumière de cette fracassante révélation, prenaient tous leur sens. Ces regards, ces réflexions, cette rancœur… Et il n'avait rien vu.

Il se sentit tellement bête, tellement naïf. Même ces réactions qu'il avait eues face à Malbech étaient pourtant criantes de vérité. Ce pâle amour fraternel, qu'il n'avait certainement jamais vraiment ressenti, avait été transcendé par quelque chose de bien plus profond, et de loin.

Sa respiration devint saccadée et il ferma les yeux pour tenter de faire le vide dans ses pensées, en vain. Complètement secoué par ce qu'il venait d'apprendre, par la manière dont Fili venait de parler de lui, comme jamais il ne l'aurait imaginé venant de sa part, il ressentit le besoin de s'isoler, rapidement.
Il se releva, prenant la fuite en empruntant les couloirs qu'il savait déserts, jusqu'à sortir de la citadelle, puis de la cité minière, afin de rejoindre la surface et escalader les versants de la Montagne. Il se rendit sur une petite plateforme connue de lui seul, surplombant l'ancienne désolation de Smaug qui s'étendait à ses pieds et qui était, aujourd'hui, battue par le vent d'Est auquel il s'offrit.
Et il y resta pour une durée indéterminée, conscient qu'il lui faudrait beaucoup de temps pour digérer le fait qu'il était, en réalité, la personne qui faisait battre le cœur de Fili, celui dont il avait désespérément cherché le regard ces derniers temps.

oOo

Kili venait de passer une nuit affreuse. Depuis la veille, et l'altercation qu'il avait surprise, il n'avait rien avalé et s'était montré totalement incapable de trouver le sommeil. Il avait ensuite passé la matinée enfermé dans ses appartements, dans la citadelle, refusant de voir qui que ce soit et, surtout, évitant son frère comme la peste.

Malheureusement, le mage blanc, Saroumane, venait d'arriver et le capitaine était convoqué pour une réunion dans la salle du trône, avec les six chasseurs qui avaient été à leurs côtés lors de la confrontation contre Malbech et, bien sûr, les quatre lieutenants, dont Fili.

L'idée de se retrouver dans la même pièce lui souleva l'estomac, et il avait peur de ne plus savoir réagir correctement envers son frère, maintenant qu'il était conscient de… ça.

Toutefois, malgré son visage pâle et ses yeux cernés, il resta droit en pénétrant dans la salle où étaient déjà réuni la plupart des participants, et il salua courtoisement les membres du conseil blanc, puis Bard et Thranduil, chacun accompagné de leur fils, avant de rendre la brève étreinte de son oncle et celle de Dwalin.
Ses lieutenants arrivèrent peu de temps après, et Kili détourna les yeux lorsque Fili pénétra à son tour dans la salle en saluant les participants comme l'exigeait son titre, mais son malaise ne dura pas, car la réunion commença immédiatement et, bientôt, il eut autre chose en tête que l'amour de son frère.

oOo

— Nous venons de frôler la catastrophe… Tout porte à croire que cette créature était aux ordres de Sauron, dont la citadelle est en cours de construction au Mordor… L'armée que vous venez d'éradiquer avait été créée dans le but de vous prendre en étau le jour où le Seigneur Noir lâchera ses légions sur les peuples libres de la Terre du Milieu… Elle grossissait dans l'ombre et, si vous ne l'aviez pas attaqué à temps, elle aurait atteint son apogée dans quelques années et vous auriez été impuissants…
— Combien de fois devrai-je répéter que Sauron n'est plus une menace ?

Ecoutant d'une oreille distraite la nouvelle dispute des deux magiciens, Kili tentait de faire bonne figure malgré la fatigue qui engourdissait son corps. Cela faisait deux bonnes heures que la réunion avait commencé, ils avaient répondu à toutes les questions des membres du conseil blanc, avaient relaté une bonne dizaine de fois tout ce qu'ils avaient vécu dans les moindres détails, reporté les mots exactes proférés par Malbech et, depuis, les magiciens délibéraient.
Les pensées de Kili s'évaporèrent un instant, ennuyé par la discussion, puis il se concentra à nouveau lorsque Gandalf parla d'une voix soudainement grave :

— Le plus inquiétant, c'est que nous ne savons pas si tous les grands orcs ont bien été tués.
— Êtes-vous certains d'en avoir compté dix ?

Dizir et Harald, qui s'étaient chargés de la reconnaissance, levèrent les yeux au ciel et, en chœur, ils répondirent à l'affirmatif, encore une fois, puis Saroumane réfléchit en laissant son regard sans âge glisser sur les guerriers qui lui faisaient face :

— Combien, parmi vous, ont achevé l'un de ces chefs de clan ?

Masquant son impatience, Kili, qui avait tué, avec l'aide de Fili, le grand orc qui eut tenté de l'enlever, ainsi que les trois gardes du corps de Malbech, leva nonchalamment une main, suivit de Drunn, Harald, puis Legolas et Dwalin firent un signe à leur tour. Thranduil et Thorin levèrent tous les deux une main, avant de se fusiller mutuellement du regard :

— Je suis celui qui lui a porté le coup fatal, nain.
— Calme ta joie, elfe, c'est moi qui l'ait mis à terre, t'as simplement profité de l'opportunité, le mérite de cette mort me revient.
— Je t'ai sauvé la vie !
— Je m'en sortais très bien sans toi !
— Menteur.

Laissant les deux rois se chamailler, les autres reprirent la conversation et ce fut Gandalf qui énuméra d'une voix soucieuse :

— Avec le leur, ça fait huit… Est-il possible que les deux manquants aient été tués dans la bataille ? Comment ça s'est passé exactement ?
— Pour notre part, deux ont été tués lorsqu'ils nous ont pris en embuscade, trois autres se sont battus contre nous, dans la cave où nous avions découvert les vestiges de la civilisation éteinte, mais, comme vous le savez déjà, nous nous sommes occupés d'eux. Les cinq autres orchestraient certainement la marche contre Mirkwood.

Kili avait répondu en premier, puis Légolas, qui avait lui aussi souffert de la mort de Tauriel et qui tenait Kili en grief depuis la bataille des cinq armées, prit la parole à son tour, après avoir lancé un regard incendiaire au jeune nain :

— Quand ils sont arrivés au royaume, nous avons totalement été pris par surprise, la plus grande partie de notre armée combattait aux pieds des montagnes et nous étions en effectif réduit. Il y avait bien un noyau d'orcs qui semblait diriger, mais nous étions submergés et je n'ai pas pu me concentrer sur eux, jusqu'à ce que les armées humaines, naines, et celles de mon père reviennent. Ca a ensuite été le chao, mais avec mes meilleurs soldats, nous les avons cernés et les avons combattus. Un seul chef orc était avec eux.
— Deux autres étaient à l'arrière. Thorin et moi nous nous sommes occupés d'eux, malgré la molle intervention des elfes…

Dwalin avait parlé d'un ton supérieur, attirant le regard noir de Thranduil qui ne jugea pas nécessaire de répondre à la pique mesquine.

— Il reste donc deux orcs… Au vu de ce qu'ont été capables de faire Bolg et Azog, alors qu'ils n'étaient que deux, eux aussi, nous devons considérer qu'il s'agit d'une menace de la plus haute importance pour vos peuples… Je vous déconseille de vous reposer sur cette victoire. L'Ennemi frappera à nouveau, plus fort et plus déterminé, vous devez vous préparer.

Gandalf avait parlé à l'intention de Bard, Thorin et Thranduil, et les trois rois marquèrent leur accords d'un hochement de tête. La discussion durant encore un instant, puis la réunion fut levée et, avec soulagement, Kili pensa se diriger vers la sortie, mais Thorin l'appela avant qu'il ne puisse esquisser un pas.

— J'ai entendu dire que quinze barils de bière et six d'hydromel ont été commandés par la citadelle pour ce soir…

Kili haussa un sourcil, se souvenant que, effectivement, il avait donné carte blanche à Dizir pour fêter la victoire, peut-être aurait-il dû se méfier un peu plus et surveiller les commandes.

— Les pertes ont sapé le moral des troupes, mon oncle, nous pensions leur proposer un peu de distraction.
— C'est une bonne initiative, je voulais simplement te prévenir que j'ai l'intention de venir faire un discours. Attend mon passage avant de verser l'alcool.
— Un discours ?
— Rien de grave : saluer la bravoure des combattants, déplorer les pertes et remercier officiellement le régiment des chasseurs au nom d'Erebor et des peuples des royaumes du Nord, pour avoir repéré et éradiquer la menace à temps. Ca ne durera pas longtemps, mais ça doit être fait.
— Vous resterez ensuite ?

Thorin ne répondit pas tout de suite et le regard qu'il lança du côté de Thranduil fut trop bref et discret pour que Kili soit certain de l'avoir aperçu, et le roi répondit avec un regret feint :

— Non… J'ai des… Obligations…

Kili haussa les épaules, puis il hésita un instant, avant de répondre avec malice :

— Si votre obligation veut se joindre à nous, avec son fils et sa garde, ils seront les bienvenus. Ce sont mes lieutenants qui ont organisé la fête, je pense qu'il y aura de quoi nourrir plusieurs armées… Les humains, les magiciens et les soldats d'Erebor peuvent aussi se joindre à nous s'ils n'ont pas peur des manières de mes chasseurs.

Les yeux de Thorin s'écarquillèrent sensiblement, mais Kili, son sourire amusé accroché aux lèvres, avait fait demi-tour et il s'éloigna. Toutefois, il fit quelques pas avant de s'immobilisé et il se tourna vers Thorin, une lueur inquiète dans le regard :

— Mon oncle… J'arrive tant bien que mal à les tenir lors des combats et des missions… Toutefois, je ne pense pas être capable de les retenir très longtemps s'il est question de boire et de manger…

A son tour, le plus vieux eut un sourire amusé et il assura gentiment :

— Ne t'inquiète pas, je viendrai assez tôt.

oOo

Contrairement à ce qu'il avait redouté, Kili n'avait eu aucun mal à tempérer l'impatience de ses soldats. Ce fut avec un naturel qui le surprit qu'il s'était contenté de prendre la parole, dans la grande salle de leur bâtiment, pour déplorer les pertes, mais, surtout, féliciter les glorieux survivants et leur faire savoir que tous méritaient sans conteste leur place dans cette garnison légendaire, et que cette prouesse égalait celles de leur prédécesseurs.
Drunn avait ensuite attendu que l'ovation se calme pour s'avancer vers son capitaine et, avec un sourire presque désolé, il lui rendit l'insigne qu'ils lui avaient arraché :

— J'espère que tu ne l'as pas trop mal pris… Mais nous avons estimé que c'était la meilleure chose à faire et il paraît que, si on ne t'avait pas forcé la main, tu n'aurais même pas voulu entendre parler de notre plan…

— Je vous ai profondément haït sur le coup, mais je veux bien vous pardonner… Evitez simplement d'en faire une habitude…

Le regard du guerrier étincela et, une lueur indéchiffrable dansant dans ses yeux, il fit un pas en arrière pour se placer au même niveau que les autres lieutenants et, soudainement, Kili comprit ce qu'il avait en tête et chercha à l'en empêcher :

— Non ! Attend, pas maintenant, ne-
— POUR KILI ! A qui nous devons cette fabuleuse victoire !

D'un coup sec, il perça le tonneau derrière lui, sonnant le coup d'envoie des festivités et fit passer les choppes qu'il remplit du liquide ambré, avant de lever son verre, plantant son regard dans celui de son jeune capitaine qui ne savait pas s'il devait s'inquiéter de voir que, finalement, il n'avait pas réussi à attendre l'arrivée de Thorin, ou bien s'il pouvait gouté à la fierté qu'il ressentait d'être ainsi acclamé par ses hommes. Il attrapa la choppe que lui tendit son frère, sans le regarder dans les yeux, et il parla en exprimant franchement ce qu'il pensait :

— Je n'étais pas seul… C'était avant tout un travail d'équipe.

— Il fallait bien que quelqu'un dirige cette équipe et, vraiment, je ne pensais pas que tu en étais capable…
— Moi j'y croyais…
— Dizir… Franchement ?

Le grand guerrier haussa les épaules à la question de Drunn et il but une première gorgée en concédant :

— Peut-être pas au début, certes.

Kili eut un sourire en coin et, sans prévenir, son regard accrocha celui de Fili, le prenant au dépourvu. Les yeux gris luisaient d'un tumulte indéchiffrable et le brun se sentit épingler par leur intensité, toutefois, il fut soulagé lorsque son frère rompit le contact visuel pour s'approcher en parlant d'une voix douce :

— C'était un sans-faute, Kili, tu as assuré du début à la fin.

Depuis le temps qu'il attendait une simple approbation de la part de Fili, la moindre parole qui lui ferait savoir que son grand-frère était fier de lui, il en manqua de s'étouffer avec sa boisson. Mais, loin de se sentir ému, une colère caractéristique, celle qui ne grondait que pour Fili, enfla en lui. Ce prince orgueilleux… Il osait le considérer comme son Unique et, à côté de ça, il restait celui qui lui faisait le plus de mal, le méprisant et l'ignorant sans cesse, ne lui accordant son regard et son attention qu'au gré de ses caprices ou lorsque Kili était en danger de mort.

Toutefois, il garda son calme et répondit d'une voix serrée, mais qui se voulait détachée, en détournant les yeux :

— Vraiment ? Méfies-toi, je vais croire que tu es fier de moi…

Fili fronça les sourcils et planta une nouvelle fois son regard dans le sien, mais Kili ne lui laissa pas le temps de répondre ou se justifier et il s'éloigna sans ajouter un mot, s'approchant, sans le vouloir, de Dizir qui posa sa main sur son épaule :

— Et puis, tu as vu ? Même sans ton badge, on a continué à supporter tes jérémiades et à marcher dans ton sens… Toi aussi tu as eu ta victoire, petit.
— Ma victoire, je l'aurai lorsque tu arrêteras de me parler avec autant de condescendance et que tu cesseras de m'appeler « Petit ».
— Je peux t'appeler Kili, si tu préfères. Mais c'est sous condition…

Dizir avait parlé d'une voix plus basse que seul Kili entendit et le brun, subitement, fut tenté de rentrer dans ce jeu de séduction, après tout, il n'avait pas un si mauvais souvenir de leur premier baiser et avoir plus ne lui déplairait pas.
Peut-être que la clé, pour ne plus se laisser affecter par Fili, était justement là : de bonne compagnie et entreprenante. Il haussa les épaules, et, mutin, il noya son regard dans sa choppe en répondant négligemment :

— Quel genre de condition ?
— Si tu veux le savoir, tu n'as qu'à venir me trouver après la fête…

Dizir avait enroulé un bras possessif autour de la taille du plus jeune qui se raidit soudainement. Toutefois, Kili ne montra pas son malaise et il se contenta de lui répondre d'un clin d'œil joueur, avant de s'effacer et de s'éloigner de lui. Il fit quelques pas en s'interdisant formellement de regarder du côté de Fili, mais il ne parvint pas à résister et, discrètement, il tourna les yeux vers son grand-frère.

Leur regard ne se croisèrent qu'une brève seconde, avant que tous les deux ne détournent les yeux, mais l'éclat qui faisait briller les prunelles de Fili assécha totalement la gorge du plus jeune et brouilla ses sens.

Kili, qui rejetait encore l'idée d'être l'Unique de son propre frère, se rendit soudainement compte qu'il sous-estimait complètement les sentiments de ce dernier, à qui il n'avait encore jamais vu un tel mélange intense de fureur, de passion, de désespoir et de douleur, troubler ces pupilles normalement si souveraines.

Comme si son âme venait d'être brulée à vif, il rattrapa de justesse la chope qu'il tenait dans les mains et qu'il manqua de verser au sol, et ce fut l'arrivée de Thorin, Dwalin et ses généraux, ainsi que, surprise, Thranduil, sa suite, Gandalf et Galadriel, qui lui permit de retrouver contenance immédiatement. La prestance des nouveaux arrivants amena un silence blanc dans la citadelle et les nains allèrent même jusqu'à poser leur choppe respectueusement au passage de la Dame de la Forêt.

Kili haussa fatalement les épaules en soutenant le regard amusé de Thorin, mais, ce dernier, sans se formaliser par l'avance qu'avaient pris les chasseurs, prit la place que son neveu lui céda et entama son discours en rappelant combien la victoire qu'ils avaient permis de remporter était importante.

Dans l'ombre du roi, Kili décrocha rapidement. Il connaissait suffisamment Thorin et sa passion pour les discours, pour savoir quels sujets allaient être employés, et dans quel ordre, c'était à peine s'il se sentait capable de réciter mot à mot. Les choses semblaient en être de même pour Fili et Dwalin qui, côte à côte, chuchotaient de concert les termes exacts employés par le monarque, qui était pourtant en pleine improvisation, telle une répétition qu'ils auraient travaillés ensembles. Toutefois, Dwalin sembla se tromper car, du coin de l'œil, Kili remarqua l'horripilant sourire que portait Fili quand il savait être celui qui a raison, et le brun ressentit une impression bizarre lorsqu'il entendit son propre nom prononcé par la bouche de son frère, en échos aux mots employés par Thorin.
Il se reconcentra brutalement sur son oncle lorsqu'il comprit que c'était de lui que l'on parlait à l'instant et son attention revint sur le roi d'Erebor :

— … Et que, pour répondre simplement aux reproches qui ont été faites à mon encontre, pour avoir choisi une personne qui, apparemment, n'aurait comme seul mérite d'être de mon sang, j'aimerai te remercier personnellement, car, à partir d'aujourd'hui, je n'aurai plus à justifier la raison de mon choix.

Thorin clôtura sa phrase en levant son verre en direction de Kili, à l'instar des convives qui applaudirent, et le jeune capitaine eut le reflexe d'hocher la tête en remerciement, son regard planté dans celui de son oncle, et furieux contre lui même d'avoir manqué ce qui était certainement son heure de gloire. C'était encore à cause de ces yeux trop gris…

Les chasseurs reprirent aussitôt les festivités, en l'honneur des morts tombés au combat, d'Erebor, du roi et tout ce qui était digne d'être fêté ce soir, rapidement rattrapés, et dépassés, par les généraux de l'armée de la cité que Dwalin avait invité, tandis que Kili s'approchait timidement de son oncle, le regard légèrement fuyant :

— Ce que vous venez de dire me va droit au cœur, mon oncle, cependant, je ne pense pas mériter de telles éloges. Harald, Drunn, Dizir et Fili ont été les piliers de cette réussite, moi, j'étais simplement présent…

Thorin sonda profondément son neveu mal à l'aise, puis il lui prit la nuque d'une main affectueuse pour lui parler doucement :

— Kili… Ces quatre guerriers que tu viens de nommer font sans conteste partis des plus grands de ce temps, et je conçois qu'il te reste encore à apprendre avant de les rejoindre…

Kili hocha la tête mais, ayant eut l'impression de ne servir que de décoration durant le périple dans les caves, surtout à partir du moment où il fut tout simplement évincé par ses lieutenants, il déglutit et demanda doucement :

— Alors pourquoi est-ce moi que vous avez mis à ce poste ?
— Qui d'autre ?
— Harald aurait-
— Harald est incapable de prendre des initiatives… Drunn manque de discernement, il ne connaît pas ses limites, Dizir, quant à lui, n'a aucune notion de limite et F-
— Et Fili est l'héritier du trône, un titre qui ne laisse de place à aucun autre… J'ai donc été choisi par défaut ?

Kili avait coupé la parole à son oncle d'une voix désabusée, et Thorin lui lança un long regard avant de répondre, cherchant ses mots pour se montrer délicat, mais préférant tout de même se montrer franc :

— Tu dois cesser de tenter de te comparer à tout prix à ton frère… Il est, certes, plus à l'aise que toi dans certains domaines, mais tu le dépasses dans d'autres… Nous ne sommes pas tous pourvus des mêmes dons à la naissance… Et c'est une bonne chose, car il n'y a qu'un seul trône à Erebor, tout comme il n'y a qu'une seul insigne pour le titre de capitaine…
— Et tout ce que j'ai fait, pour mériter cette insigne, c'est me balader avec les quatre guerriers les plus redoutés du royaume…
— Non, fils, tu as fait ce que personne d'autre n'aurait pu faire à ta place, pas même Fili : Tu as permis à ces quatre lieutenants de collaborer sans se heurter, et pas seulement grâce à l'autorité de ton titre… Tu as fait ressortir le meilleur de tes hommes, et, s'ils ont été si efficaces, c'est seulement grâce à toi…

Kili haussa les épaules, considérablement réchauffé, autant par les mots de Thorin que par l'affectueuse appellation filiale qui s'échappait parfois des lèvres de celui qui les avait élevé lorsqu'il s'adressait à eux. Toutefois, il redescendit de son nuage lorsque le ton du plus vieux devint soudainement plus impérieux :

— Je profite que l'on parle de ça pour, justement, te rappeler une dernière fois, que toi et ton frère, vous serez appelés à collaborer ensembles sur des situations, peu nombreuses, je l'espère, qui pourront, peut-être, sceller le sort d'Erebor… Ce travaille que tu fais avec tes lieutenants, c'est celui que je fais en ce moment entre vous deux, sauf que, un jour, je ne serai plus là pour ça… Seuls vous serez habilités à veiller sur la bonne cohésion entre le peuple et ceux qui le protège…

Kili serra les dents, profondément mal à l'aise et, sans chercher à se défendre, il écouta la suite de la mise en garde de son oncle :

— Fili aussi a été prévenu : La prochaine fois que j'entends parler du moindre accrochage entre vous deux, la moindre mauvaise volonté ou le moindre comportement déplacé, je prendrai les mesures en conséquence. S'il faut au moins ça pour que vous commenciez à agir comme deux frères et non comme deux étalons qui se disputent un même troupeau, je saurai me montrer intransigeant.

Sans un mot, Kili acquiesça, la mâchoire crispée, puis il s'écarta pour laisser Thorin s'éloigner et se mêler aux convives. Dans le dos de son oncle, il maugréa que les efforts ne pouvaient pas venir que d'un seul côté, et, encore une fois, il sentit un élan d'agacement envers Fili, à cause de qui il se faisait sermonner injustement.

Discrètement, il chercha son aîné du regard et le vit un peu plus loin, occupé à orchestrer une compétition alcoolisée entre les chasseurs de la première et de la troisième division.
Il se détourna, soudain maussade, empêtré dans des doutes qu'il ne comprenait pas.

oOo

Et voilà le dixième chapitre !

Les choses se passent, effectivement, très lentement, mais j'ai essayé de rendre tout ça le plus cohérent possible,
ce qui n'est peut-être pas sans lourdeur, je m'en rend compte en me relisant avant de poster les chapitres.

A propos de ce chapitre, j'ai un extrait de deux pages, qui se passe durant la fête, que j'ai choisi de ne pas publier,
car ça cassait le rythme et ça ne concerne que deux personnages secondaires: Dizir et Frérin.
Je compte l'envoyer à ceux qui ont un compte et qui laisseront une review, s'ils le veulent.
Mais je sais que tout le monde n'a pas de compte, donc si certains en font la demande, je peux tenter de l'insérer quelque part.