Bien décidée à ne pas se laisser impressionner – ou, à tout le moins, à ne pas se laisser dicter sa conduite parce qu'elle était bel et bien impressionnée – et forte de ses résolutions affermies, Emma continua à servir une double dose de chocolat chaud à Henry chaque fin d'après-midi où elle travaillait au Granny. Et même, elle commença à venir y goûter elle-même pendant ses jours de repos. C'était alors Ruby qui les servait et, lorsque la jeune serveuse en avait l'occasion, elle s'asseyait quelques minutes avec eux pour partager une part de gâteau ou une bonne plaisanterie.
Emma y prenait goût. Elle appréciait Ruby au moins autant que les excellents gâteaux de sa grand-mère, et se sentait acceptée d'une façon sincère et chaleureuse qu'elle n'avait jamais connue jusqu'ici. Le sourire du gamin, quand il l'accueillait, était assez radieux pour alimenter une centrale nucléaire.
Ce n'était pas tout à fait ainsi qu'elle avait envisagé la situation, avant de s'installer ici, mais c'était mieux que rien – bon sang, c'était mieux que tout.
La seule ombre au tableau était Regina, évidemment. Curieusement, et bien qu'Emma soit persuadée qu'elle savait parfaitement – ne savait-elle pas tout ce qui se passait dans cette ville ? - que son fils continuait à la fréquenter, elle n'avait pas cherché à l'intimider à nouveau.
Au contraire, elle la laissait tranquille. Pire, elle l'ignorait sans l'ignorer. C'est à dire qu'elle donnait très bien l'impression de ne jamais lui prêter attention, mais Emma était trop fine, et surtout trop attentive, pour s'y laisser prendre. Elle percevait avec une douloureuse acuité le point d'honneur que Regina mettait à lui exposer son – avantageux – décolleté chaque fois qu'elle se penchait pour déposer un baiser sur le front d'Henry, à baisser sa voix d'une octave chaque fois que c'était elle qui prenait sa commande.
Le désir ne la quittait guère, compagnon fidèle à l'excès et non moins encombrant.
La situation aurait ainsi pu perdurer des semaines, des mois, mais Emma soupçonnait que Regina n'avait pas renoncé, le problème étant qu'elle peinait à déterminer quelles étaient ses intentions à moyen ou à long terme.
Regina Mills n'était pas une femme aisée à déchiffrer. L'observer interagir avec son fils ou ses voisins, dans un cadre quotidien et informel, confirmait le diagnostic qu'Emma avait commencé à établir à l'époque où, en planque derrière sa fenêtre, elle observait ses faits et gestes comme le pire des voyeurs.
Avant toute autre chose, Regina Mills était seule. Par choix peut-être, mais seule comme Emma avait elle aussi pu l'être une grande partie de sa vie. Elle savait que sa mère, la fameuse Reine Cora, était encore vivante, mais elle avait également pu déduire de son bref passage dans le bureau du maire que Regina ne se précipitait pas pour lui répondre au téléphone. Elle ne lui connaissait pas d'autre famille, ou en tout cas pas qui prenne la peine de lui rendre visite, et le visage de son fils se paraît de froideur aussitôt qu'elle apparaissait.
La petite ville la respectait, mais semblait unanimement d'accord pour la côtoyer le moins possible. Et, exception faite des rendez-vous professionnels lors desquels ses sourires étaient mécaniques et ses rires plus artificiels encore, elle déjeunait en tête à tête avec son agenda, ses dossiers ou ses pensées.
Il y avait quelque chose d'infiniment triste à regarder cette femme superbe et volontaire traverser l'existence comme si les distractions étaient superflues et le rire une option. Mais las ! Emma n'avait pas pour mission de lui apprendre à vivre – elle-même n'était d'ailleurs pas certaine de savoir comment faire – et de surcroît n'en avait aucunement l'envie. Puisque Regina Mills la méprisait et faisait de ses songes un purgatoire chaque nuit renouvelé.
La situation aurait pu perdurer, donc, et perdura ainsi une dizaine de jours, jusqu'à un jeudi soir. Il était près de vingt-trois heures. Ruby ayant un rendez-vous galant, elle avait laissé Emma le soin de fermer le restaurant. Celle-ci en verrouillait justement la porte derrière elle, lorsque le son caractéristique de talons qui battaient la mesure sur le pavé lui indiqua qu'elle disposait d'environ cinq secondes pour se préparer à une idée affolante, celle de se retrouver nez à nez avec Regina Mills dans une ruelle déserte et sous un ciel nocturne.
— Regina, salua-t-elle, sur un ton d'une neutralité admirable.
Elle se demandait ce que sa voisine faisait dehors si tard, et se donna bonne conscience en décrétant intérieurement qu'elle se souciait simplement du bien-être d'Henry.
— Mademoiselle Swan. Je vois que vous avez monté en grade. Mes félicitations. Bientôt, vous pourrez prétendre au titre ô combien honorifique de serveuse de l'année.
Emma dansait d'un pied sur l'autre. Le froid, sans doute. Elle renchérit dans un large sourire :
— J'ai l'impression que je vous ai manqué.
Rien ne l'obligeait à rester et à converser avec elle, et pourtant, Regina avait interrompu sa course. Emma s'aperçut que c'était la première fois qu'elles se retrouvaient seule à seule depuis leur dernière confrontation. Sa voisine se fit probablement la même réflexion, puisqu'elle sauta sur l'occasion et répondit, avec cette inflexion séductrice et ironique qu'Emma avait appris à lui associer :
— Et si je vous disais que oui ?
— Je penserais que vous voulez quelque chose.
Regina avança d'un pas dans sa direction, une lueur dans ses yeux sombres qui n'annonçait rien de bon.
— Cela vous poserait un problème ?
Encore un pas, et elle fut assez près pour appuyer un baiser sur le coin de sa bouche. L'espace d'un instant, Emma se dit Et merde, pourquoi pas. Elle en avait envie, une envie décuplée par le souvenir encore vivace du plaisir qu'elle lui avait déjà donné, et de la frustration qui s'en était ensuivie.
Elle leva la main pour la poser sur la taille de Regina, mais celle-ci s'en empara au vol, et ce geste tira Emma de la transe dans laquelle la proximité de sa voisine semblait si fréquemment la plonger. Même un simple baiser devait être soumis à ses exigences, se dérouler selon ses règles. Tout n'était que rapport de force, pour elle.
Elle détourna la tête avant que leurs lèvres ne se rencontrent – juste à temps.
— Vous savez quoi ? Je ne suis pas tellement tentée, en fait.
Regina parut brièvement désarçonnée. Elle ne s'y attendait pas, et Emma savoura l'avantage, aussi court, aussi petit soit-il, que lui donna l'expression saisie et, ma foi, désappointée, de sa voisine, même si elle s'effaça aussi vite qu'elle était apparue.
— Comme vous voudrez.
La répartie était faible et, malgré la morgue que Regina joignit à ses mots dans un effort louable, désespérément plate. Saisissant l'occasion, et à dire vrai, véritablement irritée, Emma enfonça le clou :
— Je ne suis pas une proie, Regina, et pas non plus un animal incapable d'obéir à autre chose qu'à ses hormones. Qu'est-ce que vous voulez, à la fin ? Je ne sais pas combien de Sidney Glass vous affichez à votre tableau de chasse, mais vous n'y ajouterez jamais, jamais mon nom. Je ne deviendrai pas votre larbin sous prétexte que vous daignez m'embrasser.
Regina repoussa une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Je ne cherchais pas à... Vous n'avez rien compris.
— Qu'est-ce que j'aurais du comprendre ?
— Que je commençais peut-être à, je ne sais pas, à apprécier nos interactions.
Elle ne la regardait plus dans les yeux, et il y avait quelque chose de presque... fragile, dans son apparence. Elle avait enfoui les mains dans les poches de son trench-coat cintré, et sa silhouette menue paraissait bien peu, soudain, pour affronter le monde entier comme elle le faisait chaque jour.
Elle convoqua toute l'ironie qui lui restait et poursuivit :
— Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mademoiselle Swan, mais ce n'est pas tout à fait une grande ville, ici, et les loisirs sont plutôt rares pour qui n'éprouve nulle envie d'être le dernier à rouler sous la table.
Emma hocha la tête, momentanément désarmée. Peut-être Regina jouait-elle la comédie, mais si tel était le cas, elle la jouait assez bien pour qu'elle ait envie de la croire. Alors ce fut elle qui se pencha et l'embrassa en guise de commentaire.
Assez vite, le baiser prit une tournure passionnée, et Emma cessa de se demander si elle cédait parce que Regina était probablement malheureuse ou parce que décidément personne ne lui avait jamais procuré de telles sensations. A bout de souffle, elle se détacha de ses lèvres, le temps pour Regina de secouer la tête avec désapprobation.
— Tt-tt, mademoiselle Swan. Je ne vous toucherai plus jamais, vous souvenez-vous ?
— Regina, haleta Emma, presque menaçante.
Regina ne parut guère s'en formaliser.
— Je m'en voudrais de vous faire contrevenir à vos résolutions, dit-elle dans un sourire résolument carnassier.
Emma fondit à nouveau sur sa bouche.
— Oh, vous...
Un baiser..
— … savez, les...
Un baiser.
— … les résolutions et moi...
Regina s'écarta légèrement, et appuya la paume sur ses lèvres en lieu et place de sa bouche.
— Non, vraiment, j'aurais l'impression de donner une cigarette à un ancien fumeur.
Mais lorsqu'Emma l'entoura de ses bras pour presser son corps contre le sien, elle ne l'en empêcha pas malgré son badinage.
— Taisez-vous donc, souffla Emma. Il y a bien mieux à faire.
— Je ne suis pas exhibitionniste, mademoiselle Swan. Allons chez vous.
