CHAPITRE DIX
Le lendemain matin, Théodore se leva d'humeur maussade. Tout le monde était encore endormi, il n'avait pas envie de bouger, autant pour ne pas réveiller les autres que pour ne pas avoir à les supporter dès le réveil. Il s'inquiéta un peu de cette disposition d'esprit, il se savait solitaire, et n'avait pas été préparé à gérer une telle promiscuité avec autant de personnes. Puis il se dit qu'il apprendrait à faire avec – et à profiter sans remords des quelques minutes de répit avant le lever.
On était déjà jeudi, il restait un peu plus d'une semaine avant le début du deuxième trimestre. Harry avait perdu trois jours pour l'apprentissage des Runes, il allait être dépassé par les autres – même s'ils avaient limité la casse en rédigeant les sceaux, ça ne valait pas une vraie séance d'étude. Donc aujourd'hui, planning très simple : Runes pour Harry. Et pour les autres aussi.
Et il allait aussi falloir discuter d'un certain nombre de choses. Théodore ignorait comment aborder les sujets en question – ou plus exactement, il hésitait sur la question du quand. Le matin ? Au risque de perturber la journée entière et de distraire tout le monde de l'étude des Runes ? Ou le soir ? Au risque d'empêcher les gens de dormir, et avoir des conséquences sur leurs études du lendemain ?
Finalement, vu comme ça, il valait mieux en discuter le matin. Théo se redressa, écarta le bras de… Théo jeta un œil à sa voisine Millie et à son voisin Viktor, bon, c'était le bras de Millie. Il l'écarta gentiment, se redressa et descendit du lit avec précaution. Une fois sorti de la chambre, il appela son elfe.
- « Lago. »
- « Maître Théodore ? » fit l'elfe en apparaissant à ses côtés dans un « pop » discret.
- « Ah, Lago. J'aimerais que vous nous prépariez un petit-déjeuner, et que vous nous serviez dans le salon. Conjure une table basse devant nos fauteuils pour plus de commodité. »
- « Bien, Maître. »
Lago disparut, et Théo se dirigea lentement vers l'immense salle de bains – une salle de bains de préfet, rétrospectivement, il était jaloux de Draco, qui en avait profité de sa cinquième à sa septième année…
Le blond le rejoignit quelques minutes plus tard. Lui aussi semblait vouloir rester tranquille, et après un « bonjour Théo » et un « bonjour Draco » murmurés, les deux garçons restèrent silencieux, chacun perdu dans son univers, procédant à leurs ablutions de leur côté.
Ces quelques minutes de calme leur firent un bien fou. Et ce sont des ex-Serpentards un tantinet plus avenants qui accueillirent les autres membres du Clan, des ex-Gryffondors bruyants et bavards. Ron était le pire, et il se jeta littéralement dans l'espèce de piscine où ils prenaient leur bain, éclaboussant tout le monde dans de grands éclats de rire.
Les garçons n'avaient pas conservé beaucoup de pudeur – sauf Neville, qui hésitait toujours un peu avant de se déshabiller, ou se tournait lorsque les autres étaient nus. Les filles, elles, ne les rejoignirent pas, elles se contentaient des quatre box de douche – prétextant qu'elles préféraient prendre des bains calmement, c'était censé être un moment de détente avec beaucoup de mousse et un livre, et qu'avec huit hommes en train de se chamailler dans l'eau, il leur était impossible d'en profiter sereinement. Draco ne l'aurait jamais avoué, mais il était d'accord avec elles. Même s'il savait que ce n'était qu'un prétexte, en fait, elles rechignaient à se trouver nues devant huit paires d'yeux masculins.
La douche était souvent plus rapide, et les quatre filles étaient sorties et habillées, mais se faisaient un malin plaisir à rester dans la salle de bains, histoire de mettre les garçons mal à l'aise. Ça fonctionnait essentiellement sur Neville. Et un peu sur Harry, aussi.
- « Ce matin, » commença Théo, profitant que tout le monde était enfin là, « j'ai demandé aux elfes de nous servir le petit-déjeuner dans nos quartiers, Harry et moi avons des choses à vous annoncer… »
- « Harry est enceint de toi ! » lança Blaise, et tous éclatèrent de rire, même Théo. Harry ne savait plus où se mettre.
- « Blaise, tu es vraiment trop bête ! Et puis, pour tomber enceint, il faudrait au minimum faire certaines choses... » grinça Théo derrière un sourire. « Non, et puis en plus, c'est sérieux. Alors si tout le monde a fini de dire ou de faire des bêtises, je vous propose d'aller au salon. »
Les garçons finirent de se laver et de s'habiller, tandis que les filles sortaient déjà pour se choisir les meilleurs fauteuils. Les garçons arrivèrent bientôt, s'installèrent, et le petit-déjeuner apparut sur une petite table basse qui n'était pas là la veille. Quand chacun eut mangé au moins un toast, et bu un peu de thé, ou avalé son bol de céréales, Draco se tourna vers Théo et Harry.
- « Alors, que vouliez-vous nous annoncer, au juste ? »
- « Ce n'est pas tant une annonce que des informations à vous donner et des questions à vous poser, » fit Théo en reposant son bol de porridge. « Commençons par le plus facile : nous avons ouvert le compte commun de notre Clan, et les Gobelins nous ont remis les clés correspondantes. »
Théo sortit le petit sachet remis par les Gobelins contenant les clés, et les distribua à chacun, tandis qu'il poursuivait :
- « Nous avons d'ores et déjà offert notre amitié aux Gobelins, bien entendu, ça ne sert à rien de les aliéner. Ils ne l'ont ni acceptée réellement, ni refusée réellement, donc il faudra faire attention lorsqu'on traite avec eux. Voici par ailleurs l'état actuel de notre compte, avec les apports de Draco, Harry, Millie, Gabrielle, Viktor et moi – vérifiez bien que tout est conforme aux ordres donnés par vous-même ou vos familles. »
Harry distribua un parchemin récapitulant leurs avoirs, certains écarquillèrent les yeux en prenant connaissance des sommes disponibles. Harry se rassit en silence, puis, lorsque tous eurent confirmé que tout était en ordre, Théodore continua.
- « Ensuite, alors voyons… Ah, oui. Walburga Black nous a fait don d'un anneau Astral, qui va permettre à chacun d'entre nous de déterminer son affiliation à l'Ombre ou à la Lumière. Je propose que nous l'essayions, ainsi nous serons fixés… »
Théodore sortit l'anneau de platine aux inscriptions incas et à la pierre incolore, et le fit passer à la ronde. Chacun l'essaya, et découvrit – ou confirma pour ceux qui la connaissaient déjà – son affiliation. Ron, Hermione, Gabrielle, Millie, Neville, et bien entendu Draco étaient de la Lumière. Les autres, dont Harry, étaient de l'Ombre, ce qui sembla énormément décevoir le brun aux lunettes.
- « Bon, au moins ça, c'est fait. Maintenant, passons à un autre sujet, qui nous intéresse tous : le sexe. Lorsque nous étions, Harry et moi, tous les deux en amoureux dans la demeure Black, j'ai essayé d'obtenir d'Harry des câlins, il a refusé sous prétexte qu'il avait l'impression de tous vous tromper. Nous aurons sans doute d'autres occasions où certains d'entre nous se retrouveront, pour des durées plus ou moins longues, séparés des autres. Donc j'aimerais qu'on établisse dès maintenant la procédure à suivre… Si Harry et moi avions eu des relations sexuelles pendant notre séjour, l'auriez-vous mal pris ? »
Tous restèrent silencieux et bouche bée, en fait, surpris autant par la teneur du sujet que par la question. Finalement, Ron se racla la gorge.
- « Hum… Excusez-moi… Suis-je le seul à être choqué par l'emploi du mot procédure dans ce contexte ? »
Il y eut un flottement tandis qu'une division franche s'opérait dans le Clan. Les ex-Serpentards, pas choqués par le mot, fixaient d'un air surpris les ex-Gryffondors choqués et embarrassés. Viktor se trouvait du côté Serpentard, Gabrielle et Luna n'avaient pas vraiment d'avis sur la question – ou semblait s'en désintéresser totalement, dans le cas de Luna, ce qui attira l'attention de Draco.
- « Alors, Luna ? Tu en penses quoi, toi ? »
Luna fixa ses compagnons d'un air absent, avant de répondre, de sa voix rêveuse.
- « Le terme de procédure est maladroit, mais je comprends ce que Théodore veut dire par là. Et la question de Ron sur ce point précis est une tentative de détourner le sujet – ou plutôt, d'exprimer son angoisse sur la forme plutôt que sur le fond, mais l'angoisse est là. Sur la question même de savoir si ça me gênerait que certains aient des relations lorsque je ne suis pas là, la raison me dicte que ça ne devrait pas poser de problème, mais en mon for intérieur, ça m'en pose. »
Harry se redressa, radieux.
- « Voilà, c'est ça ! C'est exactement ça que je voulais dire, et que je n'arrivais pas à exprimer ! »
- « Alors, qui a le même ressenti, sur cette question, que Luna et Harry ? »
Lentement, toutes les mains se levèrent, sauf celle de Théo, qui se renfrogna et se renfonça sur son siège, bras croisés et sourcils froncés.
- « Je ne comprends pas pourquoi ça pose problème, » annonça-t-il finalement après que tout le monde ait baissé la main et que le silence soit devenu inconfortable. « Si chacun est au courant, et qu'on est tous d'accord, et… Et… On est un Clan, non ? On est censés être ensemble, s'aimer et se faire confiance, non ? Avoir des relations entre quelques uns seulement, ça ne brisera pas nos liens, je pense… »
Tous restèrent silencieux, incapables d'expliquer leur malaise à quelqu'un qui ne le ressentait pas. Draco prit la parole, finalement.
- « … Je comprends ce que tu veux dire, Théo… Et je serais d'accord avec toi, dans d'autres circonstances… »
- « Quelles autres circonstances, au juste ? » demanda Théo, excédé.
- « … Si par exemple, notre Clan s'était formé dans des conditions normales, avec des gens issus de la même culture, avec les mêmes opinions et les mêmes principes, et si nous nous connaissions tous mieux. En d'autres termes, si nous étions un Clan parfaitement homogène, d'adultes ayant de l'expérience dans le domaine relationnel et sexuel. En l'occurrence, nous sommes un Clan récent, nous n'avons qu'un peu plus d'une semaine d'existence, et nous sommes à peine sortis de l'adolescence, la plupart d'entre nous étaient vierges lors de notre première nuit ensemble. Nos membres sont on ne peut plus disparates, rends-toi compte : des Serpentards et des Gryffondors dans le même lit ! Pire : un fils de Mangemort avec Harry Potter ! Entre nous, il y a eu des problèmes, nous nous sommes parfois battus les uns contre les autres. Je n'arrive pas à balayer cet historique, je n'ai pas encore assez confiance. Si toi et Harry aviez eu des relations sexuelles de votre côté, j'aurais pris ce prétexte pour blâmer Harry, parce que les habitudes ont la vie dure, et cela même en sachant que tu aurais probablement été l'instigateur de la relation, et que tu ne t'en plaindrais pas. Je ne suis pas encore assez stable, assez sûr de moi, ni assez sûr de vous tous, pour l'accepter sans arrière-pensée négative. »
Théo fixa Draco un long moment.
- « … J'ai compris. Nous n'avons pas encore eu le temps de construire notre cohésion en tant que Clan. Alors, je vais en venir au quatrième sujet que je souhaitais aborder ce matin : ce temps, nous ne l'aurons peut-être pas. »
- « Que veux-tu dire ? »
- « Ta mère est venue nous voir à la demeure Black. Elle nous a informés, Harry et moi, que la mère de Blaise, madame Druella Zabini, envisage de faire appliquer le Jugement du Clan. »
Il y eut des réactions de surprise, des exclamations de tous les côtés, Draco se recula sur son fauteuil, mais ni Hermione, ni Dean, ne comprirent la raison. Draco les renseigna.
- « Les Clans ont des droits très particuliers, une fois formés. L'un de ces droits claniques est le droit de tuer. Pas n'importe qui, bien sûr, mais ce droit stipule que, si quelqu'un attaque un membre de Clan, le Clan a le droit de l'exécuter – sans risquer de représailles judiciaires, les Clans sortent du cadre juridique normal. A plusieurs reprises, des criminels endurcis ont profité de ces droits claniques. Ils commettaient leurs crimes puis formaient des Clans – souvent basés sur la Magie Corporelle, puisque les règles qui président ces Clans sont moins contraignantes – et se plaçaient ainsi sous le régime des droits claniques pour échapper à toute peine. Pour mettre un terme à ces abus, la loi du Jugement du Clan a été instaurée : les crimes accomplis avant l'entrée dans un Clan doivent être révélés, jugés et punis selon le droit commun et non le droit clanique. Là aussi, il y a eu des abus : dès qu'un Clan faisait ou disait quelque chose qui ne convenait pas, certains saisissaient le Jugement. Donc, pour éviter les abus, la saisie de cette loi ne peut se faire que dans les trois mois suivant la formation du Clan… »
- « Qu'en est-il des crimes qui pourraient être commis après ? » demanda Hermione. « Je veux dire, des crimes qui n'entreraient pas dans le cadre du droit clanique ? »
Les Sang-Purs que comptait leur groupe la fixèrent avec des yeux ronds.
- « Parce que, si ceux qui abusaient de ce droit étaient des criminels avant d'entrer dans un Clan, il n'y a pas de raison qu'ils arrêtent leurs crimes après… » précisa Hermione.
- « Euh… » commença Neville, « … En fait, je ne sais pas comment l'expliquer, mais… Il est peu probable qu'un membre d'un Clan Talos commette un crime qui ne soit pas couvert par le droit clanique. Je veux dire, un crime pour de l'argent, ou par hasard, ou par ambition, ou… Autre que pour la protection du Clan, ses membres ne tuent pas. Ils ont – ou sont supposés avoir – une très grande pression morale qui les en empêchent… »
- « Neville a raison, » intervint Théo. « En fait, entrer dans un Clan, c'est adopter sur la question de la défense du Clan un point de vue extrême : ceux qui nous attaquent sont des ennemis et nous veulent du mal, ils doivent mourir. Espérons que nous ne rencontrerons jamais le cas, mais si quelqu'un, un jour, nous attaque, toi-même, Hermione, tu ressentiras le besoin de tuer, et la justice clanique t'en donne le droit, parce qu'il n'y a pas d'alternative. Malgré toute ton éducation, tes principes et ta morale, tu tueras l'ennemi du Clan. Exit les hésitations, les circonstances atténuantes et la conscience, exit la justice, les peines adaptées et le pardon. On attaque un des tiens, tu tues, point. »
- « En contrepartie, » poursuivit Draco, « ceux qui ne nous attaquent pas ne risquent absolument rien. Et c'est paradoxalement grâce à cet extrémisme que les Clans ont une grande influence morale. Car ceux qui voudront nous contrarier – et qui ne s'abaisseront pas à le faire physiquement – nous ne pourrons leur répondre que par la diplomatie, la négociation et la discussion, et jamais par la violence. »
- « Mais pour en revenir au Jugement de notre Clan, si Druella Zabini met sa menace à exécution, cela signifiera que nos passés vont être exposés… Madame Malfoy semble penser, comme vous tous en fait, que nous sommes un trop jeune Clan pour supporter le choc des révélations. Dans la mesure où elle cherche essentiellement à protéger Draco, je commence déjà à extrapoler sur les évènements qu'il cache – et qu'il aurait cachés lors du procès de sa famille. Et pour vous autres ? Avez-vous envie de voir votre passé exposé au tout-venant ? »
Tous baissèrent la tête, certains arborant une grimace.
- « Ce n'est pas tant de savoir si on en a envie, » fit Blaise, « car personne n'a envie de ça, c'est évident. Non, il nous faut plutôt décider de ce qu'on va faire – que ma mère mette sa menace à exécution ou pas. Il n'y aura pas de vraie confiance entre nous si nous ne nous connaissons pas. Et apprendre à nous connaître avant de passer en Jugement pourra nous aider à surmonter cette épreuve. »
- « Donc, ce que tu proposes, c'est que chacun d'entre nous crache tous ses secrets, tout ce qu'il a à dire et qu'il aurait aimé oublier – ou taire ? » demanda Ron qui hésitait entre indignation et résignation.
- « … Quelque chose dans ce goût-là. Et à vrai dire, si on veut vraiment créer une cohésion, il faudra bien y passer… »
- « Eh bien moi, je ne suis pas d'accord, » lança Théo. « J'ai dit et fait des choses lorsque j'étais plus jeune, et ça m'ennuierait qu'on m'en tienne rigueur alors que j'ai changé. Et si je n'avais pas changé, je ne serais pas dans un Clan aujourd'hui. Ce Clan, c'est censé être un nouveau départ, on prend un parchemin vierge et on écrit l'histoire ensemble, alors qu'avant c'était chacun pour soi. Nous ne sommes plus ces personnes-là. Dans un Clan, la confiance est un acquis de base, sinon ça sert à quoi ? »
- « En générral, les Clans rrassemblent des gens qui se connaissent trrès bien, qui se font déjà confiance. » intervint Viktor. « Ce n'est pas vrraiment notrre cas. Nous pourrrions passer outrre, mais pas si un Jugement pèse surr nous comme une Epée de Damoclès. Je suis perrsonnellement d'accorrd avec Blaise : il serrait bon que nous crrachions nos secrrets, comme le dit Rron, histoirre de ne pas êtrre trrop déstabilisés lorrs du Jugement. »
Théo poussa un soupir de dépit, puis se redressa.
- « Bon, alors décidons-nous ! Ceux qui veulent tout dire, le plus tôt possible, levez la main… »
Blaise, Viktor, Neville, et Millie levèrent la main, bientôt suivis de Dean. Théo les fixa un instant avant de se tourner vers Harry.
- « Cinq, sur douze... Et toi, non ? Vous me faites tout un laïus sur la confiance, et lorsque vient le moment de décider, tu ne choisis pas l'option qui permet de la renforcer ? Pourquoi ? »
Harry lui lança un regard dur – une dureté dont Théo n'aurait jamais cru le garçon capable – et qui en disait long sur la méconnaissance de sa personnalité, songea-t-il.
- « Parce que Ron, Hermione et moi avons vu, fait, et eu connaissance de choses qui ne doivent pas être révélées. Des choses qui nous ont menés à la victoire sur Voldemort. Je redoute autant que quiconque de voir mon intimité exposée, même si une bonne partie l'a déjà été. Mais parmi mes secrets, il y en a qui n'étaient pas les miens. Ceux-là, je ne peux pas les dire. »
- « En cas de Jugement, tu n'auras pas le choix… »
- « Peut-être. Et donc j'espère que le Jugement n'aura pas lieu. Mais s'il a lieu, je ne serais alors pas responsable de la divulgation de ces secrets. Ça ne change peut-être pas grand-chose pour le reste du monde, mais ça les change pour moi. »
Théo ne répondit rien, puis Draco prit la parole.
- « Bon. Il semble que, pour le moment, la majorité ne souhaite pas parler. C'est noté. Peut-être qu'on changera d'avis plus tard, je ne sais pas. Ou je suppose qu'on essayera de se parler au fur et à mesure, ou bien qu'on parlera à certains et pas à d'autres – je serais moi-même plus favorable à cette solution : me confier à un ou deux d'entre vous, voir comment ceux-là réagissent, avant de soumettre mes secrets à tous les autres. Ne serait-ce que pour m'assurer d'un soutien… »
- « Eh bien, d'accord, » fit Neville, « mais on n'aura peut-être pas le temps d'avancer à tâtons comme ça… »
- « Il n'est pas certain que madame Zabini invoquera la loi… » fit Harry.
- « Et entre le moment où elle saisira cette loi, et le moment où elle sera appliquée, nous aurons probablement largement le temps d'accélérer les choses, » termina Théodore.
- « Je propose qu'on se donne jusqu'à la fin des vacances de Noël pour réfléchir, et ceux qui le souhaitent peuvent parler, bien sûr. A la fin des vacances, on rediscutera pour savoir si on change de stratégie ou non. »
La proposition obtint l'assentiment un peu morose de tout le monde. Après un petit moment de silence, pendant lequel aucun ne tenta d'accrocher le regard des autres, Hermione se racla brièvement la gorge pour attirer l'attention.
- « Je… » commença-t-elle, mal à l'aise. « Moi aussi, il y a un sujet que j'aimerais aborder avec vous. Il s'agit des elfes. » Elle se tordait les mains et se força à arrêter, prit son inspiration. « Kirin ! »
L'elfe apparut – et Hermione fut soulagée : il avait l'air en meilleur état qu'à son arrivée, la veille. Il y avait moins de bandages, en tout cas.
- « Alors, voilà. Kirin était l'elfe de Millie… »
- « De ma famille » précisa calmement Millie.
- « … De ta famille. Certes. Je… »
Hermione ne voulait pas s'énerver, elle ne voulait pas accuser, surtout après la conversation assez désagréable qu'ils venaient d'avoir. Mais elle jeta un coup d'œil à l'elfe, qui semblait vouloir disparaître dans un trou tant il était effrayé.
- « S'il y en a parmi vous qui trouvent son état actuel normal, ou qui comptent traiter nos elfes comme celui-là a été traité, qu'ils le disent maintenant. »
Elle avait fait un gros effort pour garder un ton correct, elle ne put en retirer toute l'acidité cependant, et ses compagnons eurent un léger mouvement de recul.
- « Gran… Hermione, je veux dire, » fit Draco, « il y a peut-être une raison pour… »
- « Une raison ?! » Hermione se leva instantanément, sa colère et son dégoût la propulsèrent jusqu'à Draco, elle se planta devant lui, les mains sur les hanches. « Je serais vraiment curieuse d'entendre quel genre de raison peut justifier un tel traitement ! Il a oublié de nettoyer les vitres ? »
Draco se détourna, refusant de la regarder, ses mains crispées sur l'accoudoir du fauteuil, il ne voulait pas répondre car, dans son état, Hermione n'était pas capable d'écouter. Tout ce qu'il pourrait dire ne ferait qu'envenimer les choses. Il balaya du regard ses compagnons, et son regard se posa sur Millie, qui apparaissait curieusement calme. Celle-ci lui rendit son regard, totalement impassible, puis prit la parole.
- « Il y a une raison à son état, Hermione. »
La brunette se tourna vers Millie, dans un grand envol des pans de sa veste de Talos, furie rouge qui marcha sur la fille verte inébranlable. Millie leva une main, prévenant tout nouveau commentaire acerbe.
- « Que tu le croies ou non, il y a une raison. Une raison qui m'a incitée à réclamer que Kirin fasse partie de ma dot. C'est un bon elfe. Un très bon elfe, » déclara posément Millie.
- « Un bon elfe que toi ou tes parents ont traité comme un chien ! Non, d'ailleurs, pire qu'un chien ! »
- « J'ai une explication pour cela, et je fais partie de ceux qui ont voté pour révéler tous mes secrets. Toi non. »
La remarque – prononcée avec un calme olympien – fit l'effet d'une gifle, et Hermione eut un mouvement de recul. Incapable de répondre, et se rendant compte que sa colère ne la menait nulle part, Hermione se détourna et se rassit à sa place.
- « Je… m'excuse pour mon comportement et mes accusations faciles. Ce que je voulais dire… Ce que je voudrais… C'est que le Clan traite les elfes décemment, différemment des autres sorciers. Pas de punitions corporelles, c'est indigne. Je sais que certains d'entre vous ont peut-être pris cette habitude, mais il doit y avoir un autre moyen si vous estimez que… »
- « Évidemment qu'il y a d'autres moyens pour punir un elfe ! » fit Théodore, avec une pointe de hargne. « Et si tu as vu mon elfe Lago, tu aurais dû le comprendre tout de suite ! »
Hermione lui jeta un œil noir, mais retint les paroles acerbes qui lui venaient à l'esprit. C'est sur un ton presque normal qu'elle demanda :
- « Quels autres moyens ? »
- « Limiter leurs activités favorites. Lago adore lire. Lorsqu'il fait ou dit quelque chose qui ne me plaît pas – et ça arrive vraiment rarement – je lui confisque ses livres pour quelques jours. Un autre de mes elfes adore jardiner, si j'ai besoin de le punir, je lui interdis de sortir dans le jardin, rien de plus. Je n'ai jamais eu besoin de punitions corporelles. »
- « Eh bien… ça me paraît correct – mais je voudrais que ce soit bien clair : les punitions, c'est pour les fautes graves. Ne pas nettoyer les vitres, ce n'est pas une faute grave. Et Millie… j'aimerais connaître les raisons qui ont abouti à son état. Je n'aime pas ne pas savoir, je n'aime pas ne pas comprendre, et il y a ici quelque chose que je ne comprends pas. Est-ce que… tu voudras bien me parler ? »
Millie la regarda, impassible et froide.
- « … J'y songerai. »
Hermione resta tendue quelques secondes, puis s'affaissa, acceptant la remontrance tacite, navrée de cette défiance dont elle était partiellement responsable.
Cela marqua la fin de leur réunion impromptue, et chacun alla chercher ses affaires en silence. Ils se rassemblèrent ensuite dans le bureau pour étudier les Runes – et cela leur fit du bien de ne s'adresser la parole que pour poser des questions inoffensives sur le sens de tel ou tel signe. La vie en commun allait s'avérer plus compliquée que prévu.
Au déjeuner, l'ambiance ne s'était toujours pas améliorée, et les quelques élèves présents s'étonnèrent du silence émanant de leur table. La directrice leur lançait des regards concernés par-dessus ses lunettes.
L'après-midi se déroula dans le bureau trop petit pour douze, à apprendre des Runes, à enseigner des Runes, à lire en Runes, jusqu'à l'heure du dîner, toujours en silence. Entre la soupe et la salade de pommes de terre, concombres et tomates, Gabrielle sentit ses larmes couler toutes seules sur ses joues. Elle ne pleurait pas, elle ne pleurait pas mais ses larmes coulaient. Chacun ayant le nez dans son assiette, personne ne s'en aperçut, sauf Viktor, qui leva les yeux par miracle. Il reposa brusquement ses couverts et alla rejoindre la jeune fille, l'obligea à se lever. Perdue, elle se précipita dans ses bras, s'accrochant à lui comme une naufragée à une bouée.
- « Ce… Ce n'est pas censé se passer… comme ça ! » réussit-elle à dire entre deux hoquets de larmes.
- « Gabrrielle, c'est un mauvais moment que nous vivons, et je ne peux pas te mentirr et te dirre qu'il n'y en aurra pas d'autrres, hélas. Mais nous les surrmonterrons. Sais-tu pourrquoi ? »
Gabrielle renifla et leva ses yeux brillants de larmes vers Viktor, lui faisant signe que non, elle ne savait pas – et faisant aussi passer le message qu'elle ne voyait pas du tout comment ils pourraient vivre heureux ensemble dans ces conditions.
- « Parrce qu'au moins, nous aborrdons les prroblèmes. La condition des elfes tient à cœurr à Herrmione, aurrait-elle dû se tairre pourr ne pas frroisser Millie ou d'autrres ? Il n'y a rrien de pirre que les non-dits. Sur le moment, tu trrouves ça bien parrce que tu esquives les sujets qui fâchent et tu maintiens une bonne ambiance. Mais ça t'empoisonne surr le long-terrme, jusqu'à tuer toute communication. »
Gabrielle renifla, s'essuyant le visage avec ses mains, puis se rassit tandis que Viktor regagnait sa place. La jeune blonde fit du regard le tour de la table.
- « Je m'excuse… pour cette scène. »
Son voisin, Théodore, se pencha et lui donna un baiser sur le front.
- « Ne t'excuse pas. Viktor a raison : il vaut mieux se dire les choses. En l'occurrence, ce n'est pas de la douleur gratuite. Nous avons tous besoin de réfléchir, mûrir sur certains sujets, et ce n'est facile pour personne. Mais il faut en passer par là si on veut effectivement instaurer la confiance et créer la cohésion de notre Clan. Car même si on est en colère ou déprimé, le bien-être du Clan reste notre objectif. »
Gabrielle eut un bref signe d'assentiment, puis reprit son dîner, imitée par ses compagnes et compagnons – et toujours en silence, mais un silence un tantinet moins pesant.
NOTE DE L'AUTEUR
Réponses aux reviews :
espe29 : voici la suite, bonne lecture !
Venin du Basilik : pour ce que va faire madame Zabini, réponse au prochain chapitre. Bonne lecture et à bientôt !
Nekozuni : merci pour les compliments, et j'espère que cet acte deux te plaira tout autant que le premier. Bonne lecture !
Morvoren : oui, je crois qu'Hermione pourrait faire une sacrée Dark Lady, si elle s'y mettait… Bonne lecture !
Althais : coucou aussi, merci de me suivre ! Bonne lecture !
luffynette : oh la la ! Bon courage pour tes études. Et je suis contente si tu as bien aimé le chapitre. Voici la suite, bonne lecture !
Ecnerrolf : mais de rien ! Voici la suite, bonne lecture !
ninoox-974-91 : il faudrait, dans l'absolu, toujours se méfier d'Hermione. Parce qu'elle est intelligente ! Bonne lecture !
Hermine noire : chapitre un peu moins drôle aujourd'hui, mais on commence à entrer dans le vif du sujet… Merci pour la review, et à bientôt !
Nyan-Mandine : tu aimes Hermione ? Moi aussi, je l'aime beaucoup ! Voici la suite, bonne lecture !
Ashtana3 : Bon, je suis contente que le chapitre spécial Hermione t'ait plu. Celui-ci est un peu moins drôle, mais, enfin, il faut bien faire avancer l'histoire… A bientôt, et bonne lecture !
LadyCocoMalefoy : ah, pour les secrets du Clan : patience, encore quelques chapitres (plus beaucoup, ceci dit…) et surtout, si tu veux du Draco, tu seras servie… Bonne lecture !
Agalys-Erwael : je suis ravie que ma fic te plaise toujours autant. Pour l'histoire de « briller », c'est une indication peu subtile de l'affiliation Astrale d'Hermione, qui est la Lumière… Voilà. Alors, je te souhaite bonne lecture, et à bientôt !
