Meikai, Toloméa
Violate avançait à la suite de Pandore de cette démarche qui l'énervait depuis quelques jours. Elle l'avait d'ailleurs baptisée : la marche de canard asthmatique. Franchement, sous le poids de son ventre, elle se dandinait plus qu'elle ne marchait, s'essoufflait rapidement. Eaque trouvait cela mignon, elle rageait de ne plus pouvoir courir. Devant elle, Pandore trottinait en riant, traînant derrière elle le mètre-ruban qui était l'indispensable outil de leur mission. Sa compagne revenait régulièrement sur ses pas, la motivait pour aller plus vite. Elle regarda encore une énième fois le ventre de sa complice, puis le sien. La même constatation engendrait toujours la même question. Il était presque double. Ce volume lui faisait parfois craindre le pire. Combien d'aiglons allait-elle mettre au monde ?
« Dépêche-toi, Violate ! »
Pandore lui attrapa encore une fois la main, la tirant dans le couloir sombre de Toloméa, le seul endroit des Enfers où il ne faisait pas bon traîner de ces temps-ci. Le Griffon y était confiné, assigné à résidence par Hadès qui n'avait pas du tout apprécié que son subalterne se permette de lui donner son avis sur cette épidémie. La comparaison de Perséphone à une tigresse exigeante sur le point de mettre bas, si elle était juste, n'avait pas à être proférée par un autre que le Seigneur des Enfers lui-même. La punition avait été à la hauteur de l'insulte : interdiction de sortir, torturer et surtout : Rune avait été envoyé en mission. Ce sevrage sexuel mettait le Griffon dans tous ses états et il n'était pas rare de ressentir les éclats de son Cosmos brûlant de colère et de frustration jusqu'à Antinora. Elles ne devaient donc pas se faire prendre. Sous aucun prétexte. Affronter la colère de Minos dans leur état équivalait à mettre leurs enfants en danger. Mais Pandore avait assuré qu'il s'était endormi, enfin, d'après les dires de son espion au sein de la demeure du Juge. Elles en avaient donc profité et s'étaient faufilées dans l'antre de la créature privée de son exutoire sexuel.
Les pièces qu'elles avaient visitées jusqu'ici ne leur convenaient pas. Elles étaient trop étroites ou trop immenses. Le mètre-ruban avait été un juge impitoyable. D'autres étaient trop sombres ou trop près des chambres de torture. Bref, pas un endroit pour une chambre d'enfants. Bien sûr, elles savaient que Rune n'avait aucune chance de tomber enceint (bien que certains Spectres émettaient des doutes quant au sexe du Procureur), mais ce n'était pas pour ça que « tonton Minos et tata Rune » ne pourraient pas garder leurs neveux à l'occasion ! Elles arpentaient donc la Toloméa à la recherche de la pièce idéale pour devenir la chambre de leurs rejetons.
Meikai, Caïna
Eaque se demandait si le lieu choisi par Rhadamanthe pour cet entretien était bien approprié. Il soupçonnait son aîné d'avoir vu voulu inutilement impressionner son public. Cela était aussi immuable que la mise en garde à l'entrée des Enfers : Rhadamanthe avait un besoin vital de se sentir craint. Et c'était inutile et exaspérant, surtout pour son frère. Le regard du Garuda erra sur les colonnes sombres aux volutes torturées qui soutenaient le plafond imposant de la salle. La fresque au-dessus d'eux représentait un dragon aux écailles miroitant sous les bougies. Les bleus, les verts scintillaient dans la lumière dorée, donnant au noir la profondeur des ténèbres. Ses ailes déployées, il crachait une langue de feu vers le sol. Les artisans qui avaient peint cette œuvre lui avaient donné un tel réalisme que le regard bouillant de haine de la bête aurait suffi à lui seul à insuffler à la plus courageuse des âmes une terreur sans nom. D'autant plus que ladite Wyverne tenait entre ses serres le corps d'un humain qu'elle lacérait sans pitié. La bouche de l'homme était figée en une supplique muette. Personne pour l'entendre, personne pour le sauver. Le Garuda soupira, croisa les bras et reporta son attention sur les pauvres créatures qui tremblaient devant les prunelles dorées de Rhadamanthe. Pour un peu, il aurait plaint ces sages-femmes et nourrices qui avaient été mandées par Hadès pour aider à mettre au monde les fruits de l'épidémie. Elles devraient s'occuper de toutes les femmes : Partita, Queen, Perséphone, Pandore, Violate... Eaque eut un sursaut. Violate ! L'une d'elles allait s'occuper de son Aile et de sa progéniture. Il ne fallait surtout pas que, poussée par la terreur, la sage-femme décide de se venger sur eux. Il se releva, clouant le bec à son frangin lorsqu'il descendit de l'estrade du tribunal de Caïna. Il se campa devant les pauvres filles terrorisées.
« Ce que mon frère essaie maladroitement d'expliquer, c'est que, en vertu de l'accord que vous avez passé avec Notre Majesté le Seigneur Hadès, en échange de vos soins pour nos futurs enfants et nos (il hésita sur le terme approprié) compagnes, aucun Spectre ne s'attaquera à votre intégrité et vous serez libre de quitter le Meikai (il toussa, s'étonnant lui-même des mots qu'il prononçait) vivantes. Évidemment, nous pourvoirons entretemps aux besoins de vos familles à la surface et vous serez grassement payées. »
Il sentit l'atmosphère se détendre, les regards de femmes s'illuminèrent. Il pouvait presque entendre tinter l'or dans leurs pensées. Décidément, l'appât du gain pouvait rendre n'importe quel humain courageux. Donnez de l'argent au plus couard d'entre eux et il se transformera en un guerrier prêt à donner sa vie.
Tout en continuant son monologue, le Garuda inspectait du coin de l'œil les candidates. Rhadamanthe s'était affalé sur son siège, une jambe négligemment posée sur l'accoudoir et la tête reposant sur son poing. Il le laissait prendre la direction des opérations. Cela était étonnant. Auparavant, il aurait remis Eaque à sa place sans ménagement, n'aurait jamais toléré que son cadet passe devant lui. Le blondinet avait bien changé. C'était un des dommages collatéraux de cette étrange maladie et personne ne s'en plaignait. Si seulement le Griffon pouvait se calmer lui aussi…
« Vous serez réparties dans les différentes parties des Enfers. Vous aurez vos propres quartiers. Des Sœurs Noires veilleront à ce que vous ne manquiez de rien. »
Les soieries de son pagne et les clochettes autour des chevilles et poignets rythmaient ses propos. Son parfum musqué emplissait la pièce. Son sourire faisait le reste. Il repoussa négligemment une mèche de cheveux en faisant un clin d'œil à la plus proche des sages-femmes. Celle-ci s'empourpra, les autres rirent doucement. Quand il le désirait, le seigneur d'Antinora pouvait être charmant. Il les tenait dans sa main, aucune d'elles ne ferait de mal aux enfants.
Toloméa
Pandore ouvrit lentement la dernière porte du couloir et risqua un œil à l'intérieur. La surprise était de taille. La lumière traversait les vitraux et se répandait en mosaïque colorée sur le sol. La pièce était grande mais pas trop, claire, aérée. Elle était parfaite. Les yeux émerveillés par cette découverte, elle mit la main devant sa bouche, murmura au Béhémoth à son côté : « C'est magnifique, Violate, regarde. » Elle attira l'Aile dans la pièce.
Violate découvrit à son tour l'endroit, ses couleurs dansantes, sa magnificence et… le lit où un Griffon nu reposait sur le ventre. Elle tira Pandore par la manche, lui indiqua du doigt le corps étendu, la peau couleur de lait, les cheveux argentés cascadant des épaules jusqu'au creux des reins où ils se mêlaient à la soie gris perle du drap. La tête sur la main, le Juge dormait, visiblement épuisé. L'autre main crispait les doigts sur le tissu. Des fils de Cosmos scintillaient depuis celle-ci, glissaient sur le lit vers une forme partiellement cachée sous les draps. Violate ne l'avait pas remarquée en entrant. La chevelure blanche recouvrait les traits du visage, se mêlait à l'argent du dormeur. Le Griffon murmura dans son sommeil : « Rune ». Les fils s'emplirent de Cosmos, faisant bouger la forme dans le lit. Les membres se déplièrent, se tournèrent vers l'endormi dans un claquement de bois.
Étaient-ce les hormones ou la surprise quand la figure la fixa de ses yeux sans vie ? Toujours est-il que Violate hurla. Le Griffon sursauta, s'assit dans le lit. Les fixant, il tendit vers elles un doigt accusateur.
« Vous. Que faites-vous ? De quel droit êtes-vous ici ? »
Le Cosmos de Minos se déchargea dans la pièce, la saturant. C'était étouffant, violent et sombre. L'air semblait prendre consistance, ralentissant leurs mouvements. Au fond d'elle, Violate sentit deux Cosmos s'affoler, en réponse à sa propre angoisse. Sous la volonté de son maître, la marionnette de Rune se mit en mouvement. Elle descendit du lit, obscène dans sa nudité, se dirigea vers elles avec un sourire sadique. Elle s'arrêta soudain, pencha la tête sur le côté faisant craquer ses vertèbres de bois. La voix du Griffon murmura :
« Va. Elles sont à toi ».
Caïna
Dans la salle d'audience, Eaque et Rhadamanthe relevèrent en même temps la tête, se concentrant sur ce qu'ils venaient de ressentir. Bien sûr, l'air du Meikai vibrait toujours sous le Cosmos de Spectres en colère ou prêts au combat, mais là, c'était différent. Cette vague. Ce pouvoir sombre et frustré qui avait déferlé. Un regard leur suffit pour se comprendre : Minos. Les démonstrations d'énervement du Griffon ne les inquiétaient pas d'ordinaire. Que pouvait-il faire coincé dans Toloméa? Non, ce n'était pas cela qui les avait intrigués. Les auras de Violate et Pandore s'y étaient mêlées. Eaque sentait encore le Cosmos de son Aile palpiter. Et deux Cosmos inconnus lui répondaient.
Il laissa là les sages-femmes stupéfaites et se rua vers la sortie de Caïna, Rhadamanthe sur ses talons. Dehors, les Spectres convergeaient vers la Toloméa, s'agglutinaient devant son perron, mais la marée sombre s'écarta pour laisser passer les 2 Juges.
Le Garuda et le Wyverne enfilaient les couloirs, guidés par les Cosmos de Violate et Pandore. Des escaliers, des croisements… Par Hadès ! Cette demeure était aussi tortueuse que l'esprit du Griffon ! Ils débouchèrent soudain sur un palier où les 2 femmes se tenant la main reculaient face à… Qu'est-ce que c'était ? Rune ? Rune était rentré ? La silhouette de l'agresseur émergea entièrement de l'ombre. Les 2 Juges eurent droit aussi à la surprise. La créature n'était pas le Balrog. Ses membres squelettiques en bois vibraient sous le Cosmos du Griffon, claquant à chaque pas. Les billes de bois qui remplaçaient les yeux roulaient dans leurs orbites, ajoutant le roulement au bruit des articulations. La marionnette agitait un fouet avec lequel elle débarrassait le passage devant elle. Les statues, les décorations, tout était déchiqueté par l'ustensile cinglant. Eaque se rua sur Violate, la serra dans ses bras et la fit passer derrière lui. A son côté, Rhadamanthe eut le même geste pour Pandore. Épaule contre épaule, les 2 Juges faisaient face à l'être de bois. Ils s'apprêtaient à enflammer leur Cosmos lorsque le rire de Minos retentit sur les murs.
« Eh bien ! On dirait que vous avez eu tous envie de me saluer aujourd'hui ! »
Le Griffon avançait lentement, le drap gris lui ceignant la taille. La puissance de son Cosmos faisait voler l'argent de ses cheveux autour de lui. Il ressemblait à une divinité en colère. Il continua :
« Que me vaut cette visite de courtoisie ? Est-ce pour m'offrir une victime ? Pandore, je ne peux pas la toucher. Elle a sa place dans l'élite, mais elle… »
Il pointa son doigt dans la direction de Violate. La marionnette copia son geste.
« Elle n'est qu'un simple Spectre, non ? Tu me la donnes, Eaque ? Je promets de la tenir en vie tant que ta progéniture sera dans son ventre. Enfin, juste assez vivante quelques temps. Je m'en occuperai bien, tu sais. Je suis sûr qu'elle a une volonté de vivre délectable. »
Il énuméra, relevant un doigt à chaque mot, imité par le Rune de bois.
« Lacérations, brûlures, humiliations, privations… et, qui sait, viols ? Peut-être. »
Un sourire lubrique orna le visage du Griffon. Il passa ostensiblement sa langue sur ses lèvres en une ultime provocation. Le Garuda explosa :
« Tais-toi ! Tu ne la toucheras pas ! »
Rhadamanthe posa la main sur son épaule avant qu'il ne perde totalement son sang-froid. La voix curieusement calme du blond lui ordonna :
« Sors-les d'ici. Je me charge de rappeler à ce Griffon insolent sa position dans la hiérarchie. »
Eaque, Pandore et Violate venaient d'arriver dans l'entrée de Toloméa lorsqu'une Greatest Caution secoua les étages. Ils entendirent encore le Griffon hurler de dépit alors qu'ils sortaient : « Qu'as-tu fait ? Tu l'as détruite ! Rune, ma marionnette. » La colère se mua en plainte d'un animal blessé et Rhadamanthe les rejoignit sans un mot.
En descendant les escaliers de la terrasse, le Garuda serra un peu plus fort la main de son Aile dans la sienne. Il tourna la tête vers elle, souriant à son regard frustré de ne pas pouvoir avancer plus vite sous le poids de sa grossesse. Les paroles du Griffon prenaient une autre dimension dans sa tête, tournaient et se retournaient jusqu'à faire germer cette idée qu'il aurait trouvé saugrenue il y peu. Sa Violate. Un simple Spectre. Pas au niveau de Pandore. Pas intouchable. Il fallait qu'Hadès reconnaisse publiquement leur union et élève le Béhémoth au rang qui lui était dû. Mariage. Les lettres s'imprimaient dans sa volonté, le faisant sourire. Lorsque l'accouchement aurait eu lieu, il pourrait les emmener chez lui, dans un de ses royaumes terrestres. Il voulait tant lui faire découvrir tout cela. Les levers de soleil sur l'Himalaya, la sérénité de ses habitants. Il se rappelait avec délice le vent dans ses cheveux, les couleurs changeantes de la lumière sur la neige, les plaines herbeuses. Oui, il ferait cela. Une seule inconnue restait à ce tableau idyllique de Roi revenant avec sa famille au pays : comment réagirait la promise ?
