Bonjour mes petites loutres en sucre (oui, je suis de bonne humeur, et oui c'est mignon une loutre) !

Comme d'habitude gloire/disclaimers/remerciements à mes bêtas/dieux/lecteurs et revieweurs (remettez ça dans l'ordre que vous voulez xD)

Et une nouvelle de première importance avant d'attaquer ce chapitre : j'ai fini l'écriture :D Crabe fait officiellement 559 pages précisément, et comptera approximativement une soixantaine de chapitres. Ce qui vous promets encore quelques temps de lecture ! Bon, par contre, mes bêtas n'ont pas fini la correction (les pauvres. Je vous aime, les filles, vous le savez ?), et moi je n'ai pas vraiment touché la relecture. Et je veux écrire une partie-bonus. Donc c'est pas pour tout de suite que le rythme de publication s'améliorera, mais c'est déjà une bonne nouvelle ! :D

Sur ce, je vous laisse lire ! Bonne lecture !


Chapitre 10

Quand il se réveilla, il faisait sombre, et il lui fallut un instant pour comprendre que c'était simplement parce que ses paupières étaient fermées. Les calmants étaient parfois étonnamment efficaces.

Il baragouina, s'agita, et un instant, il sentit bouger autour de lui, une présence réconfortante et rassurante venant d'entrer dans son périmètre d'intimité.

- Je suis là, Sherlock, promit la voix de John.

Une main se posa sur la sienne, une autre sur son front, comme pour prendre sa température.

- Nous sommes dans ta chambre et nous sommes seuls. Tu peux ouvrir les yeux.

Seigneur, songea Sherlock. À quel moment avait-il laissé cet homme prendre autant de place dans sa vie au point de savoir en un simple geste avorté qu'il n'avait pas la force d'ouvrir les yeux si c'était pour voir quelqu'un dont il ne désirait pas la présence ?

Il battit des cils, la clarté de la pièce s'imprimant difficilement sur sa rétine. D'abord flou, John finit par gagner en netteté, souriant et rassurant. Il n'avait pas changé, nota immédiatement le détective. Mêmes vêtements que tout à l'heure. Même barbe presque inexistante, son dernier rasage datant de la veille. C'était stupide, mais Sherlock avait besoin de vérifier qu'on était bien toujours le même jour et qu'il ne s'était pas écoulé un an durant lequel il aurait été plongé dans un coma artificiel.

- L'opération s'est bien déroulée. Ton chirurgien, qui n'était pas Harding, il a été retenu ailleurs, m'a dit qu'il avait pu ponctionner un morceau d'une taille très satisfaisante dans le corps même de ta grosseur inhabituelle. Ils vont l'analyser, maintenant. Quant à toi, tu dois rester ici jusqu'à demain midi, au moins.

Le patient remua ses mains, désigna sa gorge, ouvrit la bouche pour parler. Avant même d'avoir eu le temps d'émettre un son cohérent, John avait déjà placé un verre d'eau dans sa main.

- Tu as le droit de boire, mais très lentement. Je peux t'aider si tu veux.

La fierté de Sherlock le poussa à d'abord secouer la tête négativement. Une fois le verre partiellement renversé sur son menton et son lit, il laissa la main de John s'entourer autour de la sienne qui tenait le gobelet, pour l'aider à monter lentement à sa bouche, et s'incliner juste assez pour laisser passer un mince filet d'eux.

- Madeline a dit qu'elle passerait te voir quand tu serais réveillé pour vérifier tes constantes, mais je sais que tu vas bien.

Il désigna derrière Sherlock les moniteurs qui s'assuraient de son rythme cardiaque et respiratoire en continu, avec des bips réguliers.

- Il faut que tu nous préviennes au moindre signe de douleur, de gêne ou quoi que ce soit. C'est important. Même si ça te paraît être rien. Je dirais même, surtout si ça te paraît être rien. Et ne touche surtout pas à ton pansement.

John se montrait extrêmement prolixe, parlant trop vite pour ne rien dire, et Sherlock devina qu'en dépit de ses belles paroles rassurantes, le médecin avait été très angoissé lui aussi, et était bien content de retrouver son ami. Alors Sherlock sourit. Et la chape de plomb et d'inquiétude qui gangrenait le cœur de son toubib s'envola soudain.

Il ne s'était pas écoulé dix minutes de silence que Sherlock commençait déjà à soupirer. Comme on pouvait le prévoir, un après-midi dans une chambre d'hôpital s'accompagnait d'ennui et de pendules dont les aiguilles n'avançaient pas. Et s'il y avait bien une chose que le détective avait en horreur, c'était l'inactivité. Il ne pouvait physiquement pas se déplacer, et les médicaments l'abrutissaient trop pour qu'il fasse preuve d'une quelconque activité mentale digne de ce nom. En plus, il n'avait pas réellement d'affaire en cours, donc rien pour occuper son cerveau.

- Tout va bien Sherlock, prévint aussitôt John d'un ton ferme au vu du profond soupir de son ami. Je sais que tu n'aimes pas rester immobile, mais tu n'as qu'à dormir, te reposer. Je sais que tu n'aimes pas ça, mis fais un effort pour une fois. Et ne touche pas à ton pansement !

Sherlock venait en effet de tirer sur sa chemise de nuit pour jeter un œil sur sa poitrine sur laquelle s'étalait un large pansement. Il fallait bien qu'il fasse quelque chose s'il ne voulait pas mourir d'ennui.

- Tu pourras le retirer d'ici deux ou trois jours. Ils te donneront toutes les instructions quand Madeline passera tout à l'heure.

Sherlock sourit brièvement, preuve de sa reddition. Il serait sage. John lui rendit son sourire. Son ami était incorrigible, et avait à peine tenu dix minutes sans rien faire, ce qui laissait présager un futur hautement catastrophique pour les nerfs du médecin pour toutes les prochaines hospitalisations, mais John n'arrivait pas à être sincère dans ses réprimandes. Il était tellement heureux de voir Sherlock aller bien et avoir un comportement normal que cela le faisait sourire inconsciemment, comme un idiot. Le médecin n'avouerait absolument jamais à quel point il avait eu peur. Bien sûr en tant que toubib, il n'y avait aucune rationalité dans ses angoisses. Mais en tant qu'ami, imaginer Sherlock l'angoissé des hôpitaux dans une pièce blanche, froide et impersonnelle avec de parfaits inconnus autour de lui qui tripotaient son corps, cela l'avait terriblement effrayé. Alors la main du détective qui, lentement, se mouvait sur le lit et venait s'enrouler autour de la sienne le réchauffait plus que n'importe quel soleil.

- Je vais appeler Madeline pour qu'elle vienne, annonça John en se saisissant du bouton d'appel des infirmières. Ça ne te dérange pas ?

Sherlock secoua la tête en signe de dénégation. Tant que John restait dans la pièce, de toute manière, il se moquait éperdument du reste.

Madeline vint, joyeuse et guillerette. Sa bonne humeur alors qu'elle dirigeait le service d'oncologie sous la codirection d'Harding était un havre de paix.

Elle raconta à un Sherlock de plus en plus alerte (cela lui faisait passer l'ennui et le temps, au moins) l'opération et les contrindications post opératoires, qui se résumaient à éviter les activités physiques intensives, globalement.

- Donc, je vais être franche les garçons, mais c'est ceinture pendant quelques jours d'accord ?

Elle considérait déjà les deux hommes comme ses protégés et se montrait de fait beaucoup plus familière. Il fallait dire qu'elle avait beaucoup discuté avec John durant l'inconscience de Sherlock, et le contact facile du médecin avait été plus agréable que la mauvaise humeur perpétuelle de Sherlock.

Les regards perplexes de John et Sherlock firent cependant écho à son propos, et elle fut un instant perdue.

- Je parle de sexe, messieurs, se crut-elle obliger de préciser, légèrement rougissante.

En tant qu'infirmière, elle n'était plus choquée de rien, et elle pouvait tout entendre et tout dire crûment sans gêne, mais c'était différent quand il s'agissait de patients auprès desquels elle allait s'impliquer pendant plusieurs mois, tout au long de la procédure.

John piqua le fard de sa vie en entendant les mots de la femme, et Sherlock laissa son visage se crisper en une indéfinissable grimace : moitié énervement, moitié moquerie, moitié exaspération. Ce qui faisait beaucoup de moitiés.

- Vous vous trompez lourdement sur notre compte. Nous sommes colocataires, répliqua Sherlock.

C'était la première phrase complète qu'il prononçait depuis son réveil, et il avait de toute évidence récupéré toute sa tête, même si son ton restait rauque, empâté par les médicaments.

John perçut dans son regard le sentiment d'intense soulagement (réprimé pour n'en rien laisser paraître) de savoir qu'il arrivait toujours être cynique et grinçant. Un moyen comme un autre de se rendre compte que l'opération n'avait en rien altéré son formidable cerveau ni sa personnalité si particulière. Aussi absurde et irrationnel que cela soit, Sherlock détestait les opérations car il était inconscient quand d'autres touchaient à son corps, et il ne pouvait se défaire de l'inquiétude de ne pas être lui en se réveillant.

Désormais franchement gênée d'avoir cru quelque chose de complètement faux, Madeline balbutiait, incapable de se reprendre. Elle finit même par quitter la pièce, marmonnant quelque chose comme quoi elle avait donné les informations essentielles et qu'elle repasserait plus tard pour le reste.

Sherlock s'étirait longuement tendant précautionneusement ses longs bras au-dessus de sa tête, ses os craquant doucement les uns après les autres.

Il sourit alors largement à John qui le regardait.

- Bon, et maintenant, on fait quoi ? demanda le détective, qui n'aurait pas supporté de passer dix autres minutes à rien faire.

- Aucune idée, répondit John en haussant les épaules. Je suis médecin, je te rappelle, pas patient. J'ignore tout à fait ce que font les patients pour occuper leur ennui à l'hôpital.

- Mais John, je m'ennuiiiiiiiie, geignit Sherlock.

Il avait pris la voix la plus profonde, celle qui manipulait le plus facilement son ami. Cela ne rata pas. John était prêt à répondre au moindre désir du patient. Voir Sherlock s'ennuyer était radicalement différent de l'entendre se plaindre parce qu'il s'ennuyait, et John était désormais prêt à tout. Y compris jouer avec lui au Cluedo. Madeline devait probablement en avoir un dans une salle de jeux. Tous les hôpitaux avaient une salle de jeux, même les cliniques privées de luxe. Les riches avaient parfois des enfants à soigner. Bien sûr, leur dernière partie de Cluedo avait été le plus grand désastre de la vie de John, qui s'était juré de ne jamais recommencer. Mais en cet instant, même le Cluedo paraissait plus enviable que les geignements du détective.


Finalement, ils laissèrent l'après-midi s'écouler doucement et tranquillement. John mit au défi Sherlock de deviner la fin de deux téléfilms (les obligeant donc à les regarder presque en entier), ce qu'il parvint à faire sans le moindre effort. Le détective se plaignit du fait qu'il ne pouvait pas faire d'expériences. Il eut beau demander aux infirmières de passage de lui fournir un bécher, deux tubes à essai et quelques substances à tester, il n'obtint qu'en réponse des regards effarés et des fins de non-recevoir. Il en bouda.

Puis John lui sortit un de ses ouvrages préférés, qu'il lui avait offert il y avait de cela quelques mois, sans raison particulière John était passé pour un psychopathe en l'achetant mais Sherlock l'adorait littéralement. L'ouvrage traitait des différentes projections de sang en cas de meurtre, et comment déterminer les armes du crime et le type de blessure même en l'absence de corps, rien qu'en observant quelques traces affichées au luminol. Les infirmières le prirent pour un fou en le voyant compulser son ouvrage avec passion. Il ne daigna même pas lever les yeux de sa lecture pour les détromper. John, assis dans le canapé avec son propre ouvrage (un polar sur lequel Sherlock n'avait pas encore mis la main dessus, donc ne l'avait pas gâché à John) rit sous cape.

Doucement, l'après midi passa et peu à peu les deux hommes retrouvèrent une sensation étrange : celle d'être chez eux, à Baker Street. Certes, le cadre était différent, et les murs clairs étaient bien trop impersonnels, mais la simple présence de l'autre rendait le lieu acceptable, habitable, car permettait de lui donner des accents d'habitude.

À un moment, Sherlock fixa son ami, ouvrit la bouche, essaya de dire quelque chose, la refermera, recommença.

- Ça ne va pas Sherlock ? Tu veux quelque chose ? Tu as mal ? s'inquiéta aussitôt John.

Immédiatement, il se leva d'un bond, et s'approcha du lit de son ami, jetant un coup d'œil au moniteur pour vérifier les constantes, qui étaient normales. À peine un rythme cardiaque plus élevé depuis quelques instants.

- Non, rien. Excuse-moi, tout va bien.

Rasséréné, John s'en retourna à son canapé et à sa lecture.

Sherlock ne pouvait rien dire à John. Lui-même ne savait pas comment l'exprimer : je n'ai pas de foyer si tu n'es pas là ? Tu es mon foyer ? Je pourrais vivre n'importe où si c'était avec toi, parce que ça deviendrait immédiatement mon foyer ? Sherlock était assez viscéralement attaché à Baker Street, qui avait pris pour lui une importance grandissante et démesurée au fil des années, mais il se rendait compte avec effroi que pour suivre John, il pourrait aller au bout du monde qu'il se sentirait toujours chez lui. Mais le détective n'était pas encore capable de dire cela. Et il n'était pas sûr que John soit en mesure de l'entendre. Lui-même ne savait pas vraiment pourquoi les pensées avaient traversé son esprit, alors qu'il se surprenait à constater qu'il se sentait relativement bien, gisant dans ce lit d'hôpital et John à ses côtés. Et malgré son ennui, Sherlock ne voulait absolument pas essayer de démêler le mystère de sa propre tête, qui pensait bien trop souvent des choses absurdes sans son accord, surtout lorsque lesdites choses incluaient John.


Lorsque Madeline revint le soir, accompagnée du repas et du docteur Harding, elle trouva les deux hommes en train de disputer une épique partie de Docteur Maboul. Sherlock y était très habile, avec ses longues mains fines d'une précision chirurgicale. John se défendait cependant extrêmement bien. Sa profession l'avait amené à des travaux de grande minutie quand il s'agissait de recoudre quelqu'un, et il faisait un valeureux adversaire pour Sherlock.

Un instant interdits, Madeline et l'oncologue restèrent sur le seuil, se demandant s'ils avaient bien pénétré dans la bonne chambre et non pas dans celle de deux enfants de six ans.

Le jeu émit alors son horrible bruit et le nez du patient sur la table devint rouge.

- Perdu John ! s'extasia Sherlock. Je savais que j'allais gagner !

- Sale prétentieux ! répliqua John en lui tirant la langue.

Ils éclatèrent de rire, au grand désarroi des deux personnes présentes sur le pas de la porte.

- J'étais venu vérifier que tout se déroulait bien pour vous, Monsieur Holmes, je veux dire, Monsieur Sherlock, commença l'oncologue. Mais de toute évidence, c'est le cas.

Avec un lent mouvement de mépris et de dédain évident, le détective daigna se retourner vers Harding, braquant sur lui son regard de glace.

- N'essayez même pas de rappeler Mycroft après votre passage ici. Rappelez-vous, si vous informez mon frère, je fais de votre vie un enfer.

Ce n'était même pas une menace, c'était une vérité absolue dont Sherlock ne doutait pas une seule seconde. Harding semblait assez gêné, surtout devant sa collaboratrice. Laquelle fit mine de ne rien avoir entendu, posant le plateau repas de Sherlock sur la table roulante à côté du lit. John loua son professionnalisme, car Sherlock ne l'aurait pas raté si elle avait osé émettre un mot.

- Mmmm. Bref, quoi qu'il en soit Monsieur Sherlock, l'heure des visites est presque finie, il est temps pour vous de manger et de dormir et…

- Ah, à propos de dormir, vous pourriez m'apporter une couverture ou deux ? l'interrompit John.

Le médecin affichait son air le plus candide, comme s'il n'avait pas parfaitement compris qu'Harding allait essayer de le mettre à la porte. Sherlock afficha alors un immense sourire gonflé d'orgueil et de reconnaissance à l'égard de son ami. Madeline sourit sous cape. Quant à Harding, il se prit la tête entre les mains.

- Docteur Watson… commença-t-il. Il me semblait pourtant que vous étiez plus rationnel que votre ami. A un autre moment, plus tard dans la procédure, dans des instants difficiles, je comprendrais votre requête. Je ne suis pas un monstre savez-vous ? J'autorise tous les jours des proches à rester près de leur famille la nuit, quand l'état du patient l'exige. Mais là…

Il s'interrompit un instant, dans l'espoir que quelqu'un le coupe ou du moins réagisse, mais John avait bien l'intention de le laisser s'embourber dans ses vaines explications avant de lui porter une estocade finale.

- Monsieur Sherlock va bien, rien ne se produira dans la nuit, vous pourrez revenir demain matin à la première heure… Soyez raisonnable, Docteur Watson. L'état de votre ami ne nécessite pas votre surveillance constante.

- Je croyais pourtant que Sherlock avait été clair la dernière fois, répliqua John en croisant résolument ses bras sur sa poitrine. Je ne bougerai pas de l'endroit où Sherlock sera. Et puis franchement, vous voulez vraiment avoir Sherlock sur les bras toute la nuit, sans moi ? N'est-ce pas Madeline ?

Et le détective eut son regard le plus cynique, moqueur et grincheux de sa panoplie, soutenant parfaitement l'action de John et annonçant par ce biais que oui, il pouvait être encore plus insupportable qu'il ne l'avait été. La jeune femme eut un regard d'effroi, ce qui n'échappa à aucun des deux amis, un sourire moqueur aux lèvres.

- Je ne suis pas sûr qu'il serait dans l'intérêt du patient de forcer son ami à partir, annonça-t-elle d'une voix blanche en se retournant vers son mentor. Cette nuit, ce sont Mary et Spencer qui sont de garde… Spencer est jeune et facilement impressionnable par les nouveaux patients. La présence de quelqu'un qui ferait « tampon » peut probablement aider.

Elle restait professionnelle et semblait agir dans l'intérêt du patient, mais tout le monde dans la pièce avait parfaitement à l'esprit que le pauvre Spencer ferait une crise de nerfs si on l'obligeait à affronter Sherlock et son cynisme ce soir, sans personne pour réguler la langue acérée du détective. Harding, clairement, s'en voulait de céder au chantage de son patient, mais il avait de moins en moins le choix de minute en minute.

- Je suis sûr que ma mère et Mycroft seraient ravis de votre compréhension, Elliot, chuchota Sherlock en guise de dernière semonce.

Harding rendit les armes, fit volte-face et quitta la pièce sans un mot.

- Et c'est à un lâche pareil à qui j'ai confié ma santé ? Seigneur, je vais mourir sous deux mois ! se lamenta Sherlock en ironisant.

- Le Docteur Harding est très compétent dans son travail, le défendit Madeline, qui avait manifestement un grand respect pour le médecin, mais pas vraiment pour l'homme.

- Et puis tu es bien content que je sois là ce soir, renchérit John.

Sherlock se renfrogna. Madeline approcha son plateau repas de son lit, lui souhaitant un bon appétit. Elle s'apprêtait à quitter la pièce quand John la retint, lui demandant comment il pouvait manger. S'il existait des sandwicheries à proximité, ou bien une cantine de l'hôpital, ou encore s'il y avait moyen de se faire livrer quelque chose à la réception de la clinique. Souriante, la jeune femme lui indiqua le chemin pour se rendre à la cafétéria de la clinique.

- Tu vas manger convenablement alors que moi je dois me contenter de ça ? s'insurgea Sherlock une fois l'infirmière partie.

Il regardait d'un air dégoûté son assiette de purée. Le reste des éléments présents sur le plateau lui étaient presque inconnus tant ils semblaient déconnectés de la réalité. Il fallait qu'il y écrit compote de pommes sur l'emballage pour qu'il comprenne de quoi il s'agissait dans le petit pot blanc, par exemple.

- Ne sois pas stupide, Sherlock. Savais-tu que de très sérieuses études ont prouvé que les repas des hôpitaux ne couvrent absolument pas tous les besoins nutritifs des patients, et peuvent donc nuire à leur guérison, et ce à cause des coupes budgétaires ?

- Nous sommes dans une clinique privée, argua Sherlock. Je n'ose même pas te dire le nombre de chiffres qu'il y aura sur le chèque final de Mycroft.

- Je ne préfère même pas imaginer. Mais toujours est-il que j'ai un peu observé les lieux et les gens pendant que tu étais inconscient. Une certaine personne m'a appris à observer tu sais ?

Sherlock lui retourna un regard plein de fierté.

- Ils ont du budget, ça c'est sûr. Mais ils ont aussi un service de recherche très coûteux, et ils ne sont subventionnés par personne. Je veux dire, pas par l'Etat. Quelques financeurs privés ont des largesses, mais ça reste une minorité. Ce qu'ils font payer aux patients doit donc couvrir tout le fonctionnement de la clinique… Une grosse partie de leur chiffre d'affaires est dévolue aux équipements, scanners de dernière génération, etc. Le deuxième plus gros poste de dépenses, ce sont les salaires. Des gros pontes qu'ils ont, mais aussi de tout le reste de leur personnel. Il leur faut bien faire des économies quelque part…

- Pas sur la qualité des draps et des chambres, en tout cas, rajouta Sherlock, qui appréciait la douceur du tissu sous sa main. Ils en font sans doute sur les horribles chemises de nuit qu'ils nous obligent à porter, vu que ce sont les mêmes dans le service public.

John éclata de rire. Sherlock détestait vraiment ce machin innommable, et le médecin devait bien reconnaître qu'aussi magnifique que son ami soit, même lui était légèrement ridicule dans ce truc-là.

- Probablement, reconnut-il. Eh bien ils font aussi des restrictions budgétaires sur la bouffe. J'ai vu des camions de livraison passer, et ce n'était pas nécessairement des marques de grandes qualités. Je te parie que leur cafétéria n'est guère meilleure que ton assiette. Alors j'ai envoyé un texto à Angelo…

Il regarda sa montre.

- Il devrait arriver d'ici sept minutes à dix mètres de la sortie de secours avec deux parts de lasagnes pour nous, encore chaudes, et deux parts de son cheesecake avec coulis de cassis que tu adores.

Sherlock le regardait, complètement bouche bée, ce qui n'arrivait pas souvent.

- John… tu… tu es formidable, balbutia-t-il.

Son ami lui sourit.

- D'ailleurs sept minutes, le temps de traverser toutes ces portes et ces couloirs, c'est bien le temps qu'il va me falloir pour atteindre le point de rendez-vous. Tu ne bouges pas, je reviens vite !

Et dans un geste incontrôlé, John revêtit sa veste, s'approcha du lit de son ami et lui plaqua un baiser sur le front avant de quitter la pièce rapidement. Tout, dans ses mouvements, avait eu des échos de tendresse habituelle. À peine la porte refermée dans son dos, que le médecin sentit ses jambes chanceler, et il se retint à la barre de métal qui courait le long du couloir. Initialement, son geste avait dirigé ses lèvres droit vers celles de Sherlock, comme un mari qui embrasse rapidement sa moitié avec la force de l'habitude. Seul un sursaut de conscience lui avait permis de faire dévier la trajectoire de sa bouche en direction du front de son ami. Troublé, John se mit en route en essayant d'oublier ce qui venait de se produire, et se rattachant sur l'idée d'un bon repas, ne pouvant cependant pas s'empêcher de passer inconsciemment sa main sur ses lèvres.

De l'autre côté de la porte, il ignorait qu'il avait presque court-circuité le cerveau de détective, qui avait parfaitement compris le mouvement avorté et transformé. Et exactement comme John, Sherlock fit de son mieux pour reléguer cette image au fin fond de sa mémoire. Il n'était pas en mesure de gérer les questionnements générés par tout cela.


Lorsque John revint une petite quinzaine de minutes plus tard, il avait évité habilement toutes les infirmières dans les couloirs, et les lasagnes étaient encore chaudes dans leurs boîtes spécialement conçues pour cela. Le médecin avait résolument décidé de ne pas parler de l'incident gênant de son départ. S'ils n'en parlaient pas, ce serait comme si cela n'avait jamais existé. Et Sherlock et lui étaient très forts pour faire semblant de rien. Sauf qu'en pénétrant dans la chambre, il découvrit son ami écarlate de honte, et fuyant fermement son regard. Alors John s'alarma, son cœur battant la chamade.

- Sherlock ? Sherlock regarde-moi ! Ça ne va pas ? Parle-moi ! C'est à cause de ce que j'ai fait ? Ou bien tu as mal ? Sherlock !

Il essayait vainement de capter le regard de son ami, passant d'un côté à l'autre du lit, Sherlock secouant frénétiquement la tête pour l'éviter.

- Appelle une infirmière John. Je préfère me ridiculiser devant une parfaite inconnue que devant toi, laissa finalement échapper son ami dans un mince filet de voix.

Perplexe, John se saisit du bouton d'appel avant que le détective n'ait pu appuyer dessus et contempla Sherlock, cherchant à comprendre ce qui avait bien pu se passer et dont il avait tellement honte.

- Je suis médecin, décréta-t-il fermement. Je suis habitué à panser tes plaies, recoudre ton corps et ramasser les morceaux après tes bêtises. Je peux tout supporter. Mais il est hors de question qu'un membre de cet hôpital vienne alors que je viens seulement de ramener de la nourriture illégalement dans son enceinte ! Alors parle-moi. Maintenant, exigea-t-il.

Le regard ferme du militaire ne laissait pas la place à la réplique, et Sherlock chassa de son esprit la pensée absurde qui lui disait que c'était plutôt sexy. Le mot même de sexy n'aurait pas dû exister dans son cerveau, et encore moins associé à John.

- J'ai eu envie d'aller aux toilettes, consentit-il à révéler, les joues enflammées. Mais je ne peux pas bouger, à cause des machines…

Il désigna les moniteurs cardiaques et respiratoires derrière lui, reliés à son corps par d'inextricables fils.

- Je n'ai même pas eu le temps de réfléchir ou d'appeler quelqu'un… que c'était trop tard, poursuivit-il, toujours aussi honteux. Il m'aura donc fallu trente-six ans de ma vie pour souffrir d'incontinence. C'est parfaitement répugnant.

John explosa de rire, ce que son ami trouva résolument agaçant. Il était honteux, et surtout furieux contre lui-même. Lui qui méconsidérait son corps, le voyant comme une frontière entre son cerveau et ses capacités, il détestait en perdre le contrôle. Il détestait ne pas pouvoir parler aussi vite qu'il pensait. Il détestait devoir manger lors d'une enquête pour éviter l'hypoglycémie. Il détestait devoir entraîner son corps pour ne pas être essoufflé lors des courses-poursuites et les combats contre les malfrats qu'ils pourchassaient. C'était un perpétuel combat pour faire entrer en adéquation son corps et son esprit, et voilà qu'il se découvrait des fuites urinaires, ce qui n'était absolument pas un motif de franche rigolade.

- Sherlock, hoqueta de rire John au bout d'un moment, tu as une sonde urinaire ! Tu ne souffres en rien d'incontinence.

Il en était plié en deux. Surpris, le détective souleva ses couvertures et sa chemise de nuit pour effectivement constater le tuyau qui courait de son urètre à une poche transparente, partiellement remplie désormais. John avait subitement cessé de rire, lorsqu'il avait soulevé les draps.

- C'est encore pire, gémit Sherlock. Encore plus dégradant et avilissant.

- Bien sûr que non, le contredit John d'un ton doux. Tu l'as dit toi-même, tu ne peux pas te lever. C'est une procédure normale quand tu ne peux pas bouger. Tu sais, ils prennent beaucoup de précaution pour vérifier que tout va bien pour toi. Harding doit vraiment beaucoup aimer ta mère et Mycroft.

- Ou bien mon cas est sérieux, répliqua Sherlock.

Sa phrase tomba, aussi tranchante qu'un couperet. Elle leur fit mal à tous les deux, et le détective s'en voulut immédiatement. Il aurait voulu s'excuser. Mais il ne le fit pas. Il ne savait pas faire.

- À table ? proposa John en lui tendant l'une des boîtes.

Sherlock acquiesça. Ils mangèrent en silence, savourant la qualité de la nourriture d'Angelo, toujours parfaite. Après quoi ils se débarrassèrent des preuves, firent semblant que Sherlock avait touché à son atroce plateau repas, et appelèrent l'infirmière pour récupérer le plateau prétendument vide et amener la couverture de John.


Ils se retrouvèrent enfin dans le noir, Sherlock sur son lit, absolument furieux de ne pas pouvoir se tourner et se placer comme il aimerait, à cause des fils qui l'immobilisaient et l'obligeaient à rester sur le dos et John tout aussi mal installé, sur le canapé, enveloppé dans sa couverture. Longtemps, le silence les enveloppa, mais il n'y avait aucune gêne. Simplement la présence rassurante de l'autre dans le noir.

- John ? appela Sherlock tout doucement au bout d'un moment.

Le médecin n'était même pas sûr d'avoir bien entendu, mais répondit tout de même.

- Je suis là, Sherlock.

Toujours rassurer, toujours rappeler qu'il était présent.

- Merci.

Il n'ajouta pas un mot. Il n'y en avait nul besoin.


Je commence doucement mais sûrement à mettre Sherlock en difficulté et on touche d'un peu plus près au médical... Ne vous inquiétez pas, ce n'est que le début ;p

Prochain chapitre le Sa 9 mars !

Review ? :)