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La voiture s'arrêta dans le parking de la résidence. Comme toute son équipe était en mission à des centaines de kilomètres de là, Jessica était venue chercher Hotch et le reconduire chez lui. Il n'avait toujours pas l'autorisation de conduire à cause de son attelle. Quand il avait suggéré rentrer en train, Jessica l'avait presque grondé, comme un enfant qui aurait dit une bêtise.

Ils montèrent les escaliers en silence jusqu'au premier étage. Têtu, Hotch avait refusé de prendre l'ascenseur malgré sa jambe. Il ne le prenait jamais et comme Jack était avec eux, il ne voulait pas l'inquiéter en changeant ses habitudes.

Hotch retrouva avec plaisir son appartement, tout comme Jack. Le garçonnet fila vers sa chambre et bondit sur le lit avant de changer d'avis et se jeter sur son coffre à jouets. Lentement, Hotch fit le tour de l'appartement. Après un mois d'absence, il aurait dû y avoir une couche de poussière sur tous les meubles et de la moisissure dans le frigo. Ce n'était pas le cas. Tout avait été rangé et dépoussiéré avec attention. Dans le frigo, il trouva des boites en plastiques renfermant des plats cuisinés. L'attention le toucha et il esquissa un sourire. Sur la table de la salle à manger, une assiette de gâteaux n'attendait que lui et Jack. A en juger par les bords d'un rose soutenu, l'assiette appartenait à Garcia. L'analyste n'avait pas osé envahir l'appartement de Hotch de couleurs vives, de peluches ou de ballons. Seule une banderole indiquant « bon retour à la maison » accrochée sur le mur trahissait la personnalité emportée de Garcia. Le message avait été signé de toute l'équipe mais également par Sean, Beth, Jack et Jessica.

« Merci pour tout, chuchota Hotch en prenant garde à ce que Jack ne l'entende pas.

— C'est normal. Aaron, la famille est là pour les coups durs. Ton équipe m'a aidée. Ils tiennent tous beaucoup à toi.

— Je tiens aussi beaucoup à eux. »

Cette fois, Hotch sourit largement. Il étreignit gentiment sa belle-sœur. Il aurait bien aimé que Sean soit présent. Bien qu'il soit passé à la prison saluer son frère avant de revenir à Quantico, ce n'était pas la même chose. Son frère lui manquait.

« Nous sommes vendredi. Beth va venir ?

— Elle arrive ce soir, » confirma Hotch.

Au début, il avait craint que Jessica n'accueille froidement l'annonce de sa nouvelle relation. Lui même avait parfois culpabilisé avec l'impression de trahir Haley. A son grand soulagement, sa belle sœur s'était réjouie pour lui, sans lui en vouloir de refaire sa vie.

Hotch se laissa tomber dans le canapé. Il plaça sa béquille derrière la table basse. Jack revint dans la pièce et s'assit à côté de son père après avoir avidement pioché dans l'assiette de gâteaux. Hotch l'écouta lui raconter sa journée, du petit-déjeuner au dîner, en passant par les récréations pendant lesquelles il jouait avec ses copains. Jack n'omit pas un seul détail, rendant son récit particulièrement long. D'ordinaire, Hotch était ravi de connaitre le moindre détail de sa vie, surtout depuis qu'il savait qu'un camarade ennuyait son fils. Seulement sa concentration, passée de cinq à vingt minutes en une semaine, fut mise à rude épreuve. S'il n'avait eu aucun mal de tête jusqu'à maintenant, la migraine commençait à poindre.

Il inspira et se força à écouter avec attention les paroles de son fils. Plus il se faisait violence pour écouter chaque mot de Jack, plus la migraine se faisait forte. Finalement, n'y tenant plus, il se pinça l'arrête du nez, ferma un bref instant les yeux et se força à respirer lentement.

Quand il ouvrit les yeux, il se rendit compte que Jack le regardait avec crainte, subitement silencieux.

« Ça va, bonhomme, le rassura Hotch en l'embrassant sur le front. Tout va bien. Tu me racontes la suite ? »

Jack ne se fit pas prier. Cette fois, Hotch ne manqua pas un seul mot. Il le considéra comme une victoire majeure.

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Dans une petite ville de l'Ohio, les profileurs rongeaient leur frein. Bien qu'ils aient une affaire en cours, ils ne pouvaient empêcher leur esprit de se tourner vers leur superviseur. Hotch rentrait chez lui ce matin. Ils attendaient tous des nouvelles de Jessica. Régulièrement, ils jetaient un coup d'œil vers leur téléphone, de plus en plus inquiets de ne pas avoir de nouvelles alors que la journée s'avançait. Devant la déconcentration flagrante de Rossi, Morgan s'apprêta à rappeler à l'ordre ses troupes mais il y renonça. Lui non plus ne parvenait pas à rester totalement focalisé sur leur affaire. Ce n'était pas pour cela qu'ils négligeaient le cas : ils y travaillaient âprement depuis plus d'une dizaine d'heures.

Finalement, vers quatorze heures, Hotch se connecta à la webcam de son ordinateur. Lorsque son écran afficha l'image du bureau de police avec ses subordonnés, il se sentit soudain nostalgique. Il lui tardait de pouvoir reprendre le travail. Ces deux dernières semaines d'inactivité, rythmées par la rééducation et les visites de Beth l'avaient conduit dans une routine ennuyante dont il se sortait difficilement.

« Hotch ? s'étonna J.J.

— Ne devrais-tu pas être avec Jack ? remarqua Rosi.

— On est vendredi, il est à l'école, expliqua distraitement Hotch. Comment se passe votre affaire ? »

Morgan esquissa un sourire. Il n'avait pas besoin de dessin pour comprendre que le superviseur s'ennuyait. Même s'il n'avait officiellement pas le droit de mettre son nez dans les cas du département des sciences du comportement, Hotch ne pouvait pas s'en empêcher. Si Morgan aurait dû mettre un terme à la conversation, il savait depuis l'attaque de Foyet qu'il valait mieux éviter de laisser Hotch tourner en rond et ressasser les mêmes pensées moroses.

« Deux hommes ont été assassinés à deux semaines d'intervalle par le même tueur, détailla Morgan. Nous n'avons pas réussi à relier les victimes.

— Les corps ont été abandonnés dans des ruelles mal fréquentées, pointa Blake.

— Comme notre suspect castre ses victimes, nous pensons qu'il s'agit d'une femme, révéla Reid. Elle a un type bien défini : elle traque des hommes blonds, la trentaine, cadres et célibataires.

— Traque ? pointa Hotch.

— Nous avons trouvé des marques de taser dans leur cou. »

Hotch hocha pensivement la tête, plongé dans ses pensées. Il prit des notes sur un calepin noir posé sur la table basse de son salon. Comme il n'avait officiellement pas le droit de travailler, il n'avait pas demandé à Garcia de lui communiquer le dossier, de peur qu'elle ne subisse une sanction administrative à cause de lui. Du coup, il fallait que ses agents lui résument toute l'affaire.

Bien qu'il n'y fasse pas attention, Hotch était fixé sur l'écran de son ordinateur depuis plus d'une demi-heure. S'il ne s'en rendit pas compte, trop accaparé par l'affaire, toute son équipe se réjouit de ses progrès. Chacun espérait qu'il reprendrait ses fonctions rapidement, même si ses fractures lui avaient imposé un arrêt d'au moins un mois avant de pouvoir revenir au bureau et trois mois avant de pouvoir remettre le pied sur le terrain.

Bien plus tard, son carnet gribouillé de notes et avec un début de migraine, Hotch fut dérangé par la sonnette de son appartement. Les jambes et le dos raides d'être assis depuis des heures dans son canapé, courbé sur son ordinateur, il grimaça en s'emparant de sa béquille. Un coup d'œil à l'horloge lui apprit qu'il n'avait pas vu le temps passer. Il était cinq heures de l'après midi.

Il s'attendait à trouver Jessica dans le couloir : elle devait passer le prendre pour aller chercher Jack à l'école. A la place, il trouva Beth, un large sourire sur le visage.

« J'ai pu me libérer un peu plus tôt, expliqua la jeune femme en lui déposant un baiser au coin des lèvres.

— Ce n'est pas moi qui vais me plaindre ! »

Beth éclata de rire. Après l'accident de Hotch, elle avait passé le plus clair de son temps libre avec lui. A présent qu'ils n'étaient plus dans la même ville, elle savait que leurs moments d'intimité diminueraient drastiquement.

Son regard se posa sur la table basse. Elle haussa un sourcil en apercevant des photos de corps mutilés mais ne fit aucun commentaire. Elle le connaissait assez pour ne pas être surprise.

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Dans la cour de la prison, les détenus se réunirent en cercle, interdisant aux gardiens de se frayer un chemin parmi eux. Au centre, deux prisonniers tenaient Grimsbald pendant qu'un troisième le passait à tabac. Si les surveillants pénitentiaires devaient assurer l'ordre, compte tenu de la personnalité du prisonnier molesté, ils ne firent guère de zèle et ordonnèrent mollement aux détenus de s'écarter. Quand ils atteignirent enfin Grimsbald, l'homme était salement amoché. Aucun des gardiens ne s'en émut : tous avaient encore en mémoire les deux policiers tués par sa bombe et les trois blessés. Les deux mois qui s'étaient à présent écoulés depuis l'emprisonnement du tueur n'estompait aucunement la colère des fonctionnaires à son égard.

Il fut conduit à l'infirmerie. Attaché sur un lit médical, attendant l'arrivée du médecin, Grimsbald étudia la petite pièce. Il avait délibérément provoqué le caïd de la prison pour y être envoyé. Il bougea sa mâchoire douloureuse, plia ses bras ankylosés et inspira profondément pour tester ses côtes. A priori, il n'avait rien de cassé, juste des contusions qui tourneraient bientôt au noir. D'habitude, c'était lui qui frappait. Son orgueil s'accommodait mal d'être le punching-ball d'un détenu, même si c'était conforme à son plan.

Quelques minutes plus tard, la porte de l'infirmerie s'ouvrit. La médecin, une grande femme d'une quarantaine d'années au tailleur sobre et presque austère, s'avança vers lui. La réputation de dangereux psychopathe tueur de flic avait précédé Grimsbald : un gardien resta avec lui tout le long de son séjour dans l'infirmerie. Si le tueur en fut contrarié, il avait espéré un tête à tête, il ne s'avoua pas vaincu pour autant. Il s'appliqua à se montrer aussi poli, docile et inoffensif que possible.

Sa patience paya : après six autres bagarres sur une période de deux semaines, l'infirmière se détendit en sa présence. Elle n'avait pas de raison de maintenir le plus haut degré de sécurité puisque Grimsbald s'était toujours montré charmant avec elle, sans aucune parole déplacée ni geste équivoque. Désormais, le gardien resta derrière la porte de l'infirmerie, à quelques mètres du patient de l'infirmière.

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Hotch arpenta les couloirs de l'hôpital, le ventre noué par l'angoisse. La seule chose sur laquelle il était certain de ne pas avoir de problème était sa jambe. Il lui arrivait de temps à autre de marcher normalement malgré l'attelle, sans utiliser sa béquille. Son épaule s'était également bien soignée : il parvenait à faire quasiment tous les mouvements possibles. Ses côtes restaient fragiles, certains mouvements étaient encore douloureux. Seule restait sa tête. Hotch préféra ne pas faire de pronostique.

Assis dans la salle d'attente, il observait chacune des personnes présentes pour tromper son ennui. Ses sens aiguisés de profileurs décelèrent les gestes les plus anodins. Il devina que le couple en face de lui ne durerait pas longtemps à en juger par la manière dont elle repoussait les tentatives de séduction de son compagnon. Dans un coin, un jeune homme restait muet malgré ses parents à côté de lui, renfermé et de mauvaise humeur. Hotch ne mit pas longtemps avant de comprendre que la joie des parents était feinte. Le sourire de la mère était trop figé et celui du père trop large pour paraitre naturels. Ils attendaient des mauvaises nouvelles comme presque tous ceux qui attendaient.

Enfin, le médecin l'appela. Retenant sa respiration, Hotch pénétra dans le bureau des consultations. Il s'était à peine assis que le médecin vérifiait déjà ses radios, sorties d'un volumineux dossier. Le profileur relâcha sa respiration. L'attitude détendue du médecin lui indiquait à elle seule qu'il n'y avait pas de problèmes majeurs.

« Bien…marmonna le médecin en remettant ses lunettes en place sur son nez pointu. Vous n'avez plus besoin d'attelle. »

Il reposa la radio, observa une seconde son patient puis prit la suivante. Hotch serra les dents. Cette fois, les choses sérieuses commençaient. Si quelque chose pouvait mal tourner, c'était maintenant.

« Vous avez encore des migraines ?

— Pas récemment.

— A quand remonte la dernière ?

— Un peu plus d'une semaine.

— Hum… »

Le médecin reposa la radio et prit une liasse de feuilles opaques.

« Votre fracture du crâne se consolide convenablement, commença le chirurgien, mais je ne peux pas permettre votre réaffectation sur le terrain. Un mauvais coup risquerait de vous renvoyer durablement à l'hôpital. »

Hotch acquiesça, les lèvres pincées. Bien qu'il s'y attende, la nouvelle le décevait néanmoins. Ses mains se crispèrent sur ses genoux.

« Néanmoins, je dois avouer que votre récupération me surprendra toujours, confia le médecin. Avec des blessures comme vous en aviez, s'en tirer sans séquelles…

— Sans séquelles ? le coupa vivement Hotch.

— Oh, oui. Excusez-moi. Je ne vois aucune séquelle durable. Les reliquats de migraines s'estomperont petit à petit, vous l'avez déjà expérimenté. Quant à votre concentration… »

Le médecin se permit un petit rire amusé. Ses yeux perçants ne quittaient pas son patient.

« Agent Hotchner, depuis des semaines, j'ai appris à vous connaitre. Vous êtes le genre de personne à essayer sans relâche jusqu'à ce que vous réussissiez. Alors dites moi, combien de temps tenez vous ?

— Plus ou moins six heures. »

Les sourcils du médecin se haussèrent. Son stylo s'arrêta dans les airs.

« Vous êtes en train de me dire que vous fixez un objet pendant six heures ? »

Hotch acquiesça silencieusement. C'était un exercice qu'il s'était imposé avant même de sortir de l'hôpital, des semaines auparavant. Désormais, il n'avait plus de migraines et parvenait à se focaliser longuement sur les plus infimes détails. D'une manière surprenante, ces exercices avaient accru sa capacité d'observation.

Un moment, le médecin crut que Hotch le faisait marcher. Finalement, comprenant que le profileur était sérieux, le médecin laissa échapper un sifflement admiratif.

« Sainte patience priez pour nous ! Hum, je ne crois pas que vous ayez des problèmes de ce côté-là…Autre chose ?

— Non, c'est tout. »

Le médecin resta pensif. Il était bien tenté d'autoriser son patient à retourner au FBI. Seulement, après les semaines de suivi intensif de Hotch, il savait à quel point l'homme était têtu, si bien qu'il craignait qu'il se surmène.

« Travail de bureau uniquement, insista le médecin en s'emparant d'une feuille. Compris ?

— Ne vous inquiétez pas, je respecterai toutes les directives médicales cette fois. Merci !

— Cette fois ? » releva le médecin en regrettant subitement sa décision.

Hotch jugea préférable de ne pas continuer la conversation.

Lorsque le médecin retira son attelle, Hotch se rendit compte qu'il n'avait plus aucun signe visible de la tentative de meurtre qui avait failli lui coûter la vie. Ses cheveux, quoiqu'encore un peu courts dans sa nuque, camouflaient la cicatrice. Les égratignures sur son visage et ses mains n'avaient laissé aucune marque.

« Allez-y doucement, lui enjoignit le médecin. Il va vous falloir quelques jours… »

Bien qu'il ait été tenté de bondir sur ses pieds, Hotch obtempéra. Il étendit et replia lentement sa jambe plusieurs fois de suite, subitement conscient de chaque muscle qui la composait. Il grimaça. Sa jambe restait raide.

« D'ici quelques jours, vous remarcherez normalement. Prenez votre temps. »

Prendre son temps ? Hotch était un homme intransigeant, en particulier concernant lui-même. Il tolérait mal de ne pas avoir la pleine maitrise de son corps. Il grommela quelques mots, sans que son médecin ne puisse en saisir le sens.

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« Mais que vous ont-ils fait encore ? » s'exclama l'infirmière de la prison.

Grimsbald retint un sourire. Doucement. Ne pas aller trop vite. Il se fit violence pour paraitre faible et vulnérable, affreusement meurtri par la énième attaque dont il avait souffert, quelques minutes plus tôt. A vrai dire, il n'avait que des égratignures.

« Je crains que ma tête ne leur revienne pas, plaisanta-t-il. Malheureusement, ça risque d'être récurrent… »

Il se rallongea sur le lit, les mains toujours liées aux montants, et esquissa le sourire du courageux innocent, victime des évènements. L'infirmière hocha sévèrement la tête et entreprit de bander les blessures.

« N'y a-t-il rien que je puisse faire ? murmura-t-elle.

— Il y a bien quelque chose. »

Ce n'était pas grand-chose, de l'avis de l'infirmière. Juste lui rapporter la photo d'un adolescent qui vivait avec sa mère, l'ancienne compagne de Grimsbald. L'homme, disait-il, culpabilisait à l'idée de ne pas voir son fils grandir. La prison, ajouta-t-il, lui avait remis les idées en place : il avait revu ses priorités.

Il n'avait presque pas menti. Le père avait eu une relation adultérine avec une jeune femme dont était né un enfant. Comme il ne l'avait su que quelques années plus tard, le garçon vivait avec sa mère et portait son nom, si bien qu'il était impossible pour un tiers de le relier à son père biologique : le gardien de prison qui s'était occupé quelques semaines plus tôt des cellules d'isolement.

L'infirmière hocha la tête et lui dit qu'elle ferait ce qu'elle pourrait. Juste une photo. Quel mal pouvait-il en résulter ?

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Dès lundi, sept heures, Hotch passa les portes de l'immense immeuble du FBI. Il avait une heure d'avance : l'équipe se réunissait à huit heures pour discuter d'un nouveau cas. Condamné à rester à la BAU, Hotch savait qu'il devrait travailler par vidéoconférence. C'était loin de lui plaire mais comme il n'avait pas le choix, il s'en accommodait.

Il s'attarda dans le hall, savourant chaque minute de son retour. Il était quasiment seul. Il changea d'avis en levant les yeux vers son bureau. Bien que les lumières soient éteintes, il discernait quelques formes. Hotch soupira. Il avait espéré rester au calme et avoir le temps d'étudier les dossiers traités par son équipe en son absence. Raté.

Ses craintes se confirmèrent dès qu'il ouvrit la porte : il fut assailli par les bienvenues et les accolades de ses subordonnés. Sur la table, Reid avait déposé des pâtisseries et des confiseries. Morgan avait ramené des boissons. Garcia s'était occupée de la décoration. Connaissant Hotch, elle avait réfréné ses pulsions et s'était contenté d'une poignée de ballons et de quelques peluches posés sur le bureau qu'elle comptait emmener avec elle à la fin de la fête.

Hotch secoua la tête. Il avait fait le tour de son bureau et s'était rendu compte qu'il n'avait aucun dossier en attente. Tout avait été remis en ordre.

« Combien de temps avez-vous passé cette nuit pour terminer la paperasserie ? interrogea-t-il en se tournant vers Morgan et Rossi.

— Nuit blanche, concéda le superviseur remplaçant.

— Hotch, on verra ça plus tard ! » le rabroua amicalement Rossi.

Il soupira puis accepta de bonne grâce de prendre un verre de jus de fruit.

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Grimsbald serra les doigts sur le papier glacé de la photo. Il avait obtenu ce qu'il désirait, à présent il ne lui restait plus qu'à finaliser son plan. Il n'eut aucun mal à se faire enfermer dans les cellules d'isolement. Grâce aux bagarres à répétition qu'il faisait provoquer tous les deux ou trois jours avec un mot bien placé, aucun membre du staff ne pensa une seule seconde qu'il manigançait quoi que ce soit.

Au soir du deuxième jour d'isolement, Grimsbald posa la photo de l'adolescent blondinet sur le plateau repas vide puis le tendit au gardien. Il entendit un grand fracas tandis que le plateau s'écrasait sur le sol. A peine une seconde plus tard, le gardien ouvrit la porte, blême. Il tenait encore dans son poing serré la précieuse photographie.

« Qu'est ce que vous… » éructa l'homme.

Grimsbald sourit. Le gardien se força à se calmer. Il avait en face de lui un homme qui avait tenu en haleine les meilleurs policiers et agents du FBI, tué deux d'entre eux et failli pour un troisième. Un homme si calme qu'il n'était pas troublé de se retrouver en prison, passé à tabac par les détenus, mis en isolement et encore moins inquiet à propos de la peine de mort qui lui pendait au nez. Le tueur restait assis sur le lit, les jambes croisées, son éternel sourire collé sur le visage. Ses yeux intenses ne quittaient pas son adversaire.

Subitement, le surveillant réalisa qu'il n'était pas de taille. Grimsbald n'avait pas bougé d'un pouce que sa nouvelle victime abdiqua.

« Ne vous en prenez pas à mon fils ! Que voulez-vous ? Je ferai tout ce que vous voudrez !

— Au vu des récents évènements, je vais bientôt être transféré dans un autre établissement pénitentiaire. Je veux que vous inversiez mon dossier et celui de Jeff Irnson. »

Le gardien déglutit. En une fraction de seconde, il comprit les implications. Jeff Irnson était un vieil homme condamné il y avait plus de trente ans pour un meurtre. Il devait être libéré six mois plus tard. S'il échangeait les dossiers, alors Grimsbald serait remis en liberté, avant tout procès, prêt à mener à bien ses plans machiavéliques.

Le gardien connaissait les antécédents du prisonnier. Il devait choisir. Grimsbald attendait une réponse et il avait la conviction qu'elle déciderait de la vie ou de la mort de quelqu'un. La vie de son propre fils ou la vie de l'agent Hotchner ?

« Je… murmura le gardien désespéré. Je ne peux pas…

— Mon cher, avez-vous le moindre doute de ce que je pourrais faire ? s'amusa Grimsbald. Être emprisonné rend seulement les choses plus compliquées, pas impossibles. Réfléchissez bien.

— Je…D'accord. D'accord ! J'échangerai les dossiers… »

Attends moi, Aaron, songea Grimsbald. Plus que six mois !

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Le gardien s'engouffra dans le bureau vide du directeur de la prison. Il était près de minuit. En à peine trois minutes, il avait échangé le contenu des dossiers de Grimsbald et Irnson. Il ne cessait de se répéter qu'il agissait pour le bien de son fils. C'était insuffisant à faire taire sa culpabilité.

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Hotch grimaça et passa une main le long de ses côtes. Si les fractures s'étaient bien ressoudées, elles n'en restaient pas moins fragiles. Sa jambe était redevenue normale quelques jours après le retrait de son attelle et à présent il passait plusieurs heures par jour à s'exercer. Il savait qu'il avait besoin d'une remise à niveau avant de pouvoir passer les tests physiques et retourner sur le terrain.

« Tout va bien ? s'inquiéta Beth en le rejoignant.

— Juste un peu essoufflé.

— Tu n'as pas besoin de te forcer autant. Tu as tout ton temps.

— ça fait trois mois !

— Et les médecins ont dit que tu ne récupérerais pas avant quatre voire cinq mois, lui rappela Beth. Aaron, prends ton temps. Ne va pas trop vite ! »

Hotch pinça les lèvres. Être patient avec son équipe ou des suspects était une chose. Être patient envers lui-même était autre chose. Rester au bureau alors que son équipe prenait le jet pour aller aux quatre coins du pays lui était insupportable. Et si quelque chose leur arrivait et qu'il était coincé à Quantico ? Il allait argumenter lorsque son téléphone sonna.

« Nouvelle affaire, s'excusa-t-il. J'ai juste le temps de passer à l'appartement avant d'aller au bureau. »

Beth se haussa sur la pointe des pieds et l'embrassa, espérant chasser l'inquiétude de son compagnon. Hotch passa son bras autour de sa taille et ils se dirigèrent ensemble vers la voiture.

L'équipe découvrit leur nouvelle affaire : un trio tuait des adolescents dans des bars. Le nombre de victimes s'élevait à quatre. Assis autour de la table, les profileurs étudièrent le dossier de fond en comble. D'ordinaire, ils se contentaient d'étudier les grandes lignes sur place avant d'approfondir dans le jet. Néanmoins, comme Hotch ne venait pas avec eux, ils préféraient passer en revue leurs indices dans les bureaux de Quantico. C'était plus pratique que par vidéo conférence.

« Allons-y » décida finalement Morgan.

De la fenêtre de son bureau, Hotch observa les profileurs s'engouffrer dans les SUV. Plus que jamais, il se sentait frustré. Il savait qu'il n'aurait rien à faire d'autre que de remplir de la paperasse jusqu'à ce que son équipe lui fasse part d'autres éléments lui permettant de faire un profile.

Se sentant inutile, il se rassit derrière son bureau et s'empara de la première feuille qui lui tomba sous la main. Il se força à rester dans son bureau et à consulter le dossier de là. Ce n'était pas l'envie qui lui prenait de foncer voir ce que Garcia avait pu obtenir mais il se souvenait très bien de la dernière fois que l'analyste avait été envahie sur son territoire. La cohabitation avec l'Agent Gideon s'était mal passée et Hotch ne voulait pas mettre mal à l'aise sa subordonnée.

Au moins, Morgan peut se concentrer sur le terrain, se résigna Hotch. Et je suis là pour Jack !

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« Monsieur Irnson, vous êtes libre. »

Le directeur de la prison n'avait rien remarqué. Rien du tout. Tout au plus Grimsbald avait eu des sueurs froides lorsque le gardien de son ancienne prison s'était suicidé. Fort heureusement pour lui, l'enquête n'était pas remontée jusqu'à lui et il avait continué à vivre tranquillement. Chaque nuit, il rêvait de la manière dont il allait tuer Hotch.

Grimsbald lissa le col de sa chemise. D'un geste attentif, il resserra la cravate autour de son cou. Diable, comme les costumes lui avaient manqué !

« Tâchez de faire en sorte que nous ne vous voyons plus, poursuivit le directeur.

— Oh, je n'ai aucune envie de revenir ! »

Sans se départir de son sourire, Grimsbald franchit le seuil de la prison. Libre.

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Hotch n'aurait pas cru que se retrouver dans le jet, en partance pour une affaire de meurtre, le réjouirait autant. Il n'avait pas participé activement à une enquête depuis l'explosion, quatre mois plus tôt. Recevoir l'autorisation de retourner sur le terrain avait été un immense soulagement.

Bien qu'il dissimule sa joie d'être pleinement de retour dans l'équipe sous un masque d'impassibilité, Rossi ne fut pas dupe. Un moment, il fut tenté de charrier son vieil ami mais, charitable, il décida de se concentrer sur le cas. Un homme avait lancé un défi sur internet : une liste de onze métiers. Celui qui parviendrait à tuer une personne exerçant chacun de ces métiers gagnerait. Un jeu d'un sadisme effrayant qui avait glacé le sang des profileurs.

« Au vu des différences dans les modes opératoires, nous avons déjà trois tueurs, analysa Hotch.

— Seulement deux ont posté des vidéos de leurs meurtres sur la toile, releva J.J.

— La police a mis la main sur le deuxième, annonça Rossi. Seulement, tant que nous n'arrêterons pas le maître du jeu… »

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Beth rentra chez elle après une journée épuisante de travail. Elle dissimula un bâillement derrière sa main fine. Il n'était que dix-neuf heures mais elle n'avait qu'une envie : rentrer chez elle et s'allonger devant la télévision. Lorsqu'elle vit Grimsbald l'attendre devant sa porte, la surprise la fit sursauter.

« Harvey ! s'exclama-t-elle. Comment…

— Ils se sont rendu compte de leur erreur. Vu le tintamarre médiatique que ça risquait de faire, nous sommes tombés d'accord pour que ce soit confidentiel.

— C'est magnifique ! »

L'homme l'enlaça tendrement. Beth lui rendit son geste. Elle n'avait jamais cru qu'il soit un aussi dangereux tueur psychopathe que les journaux l'avaient dit. En quelques minutes, ils étaient attablés dans la salle à manger devant une tasse de café.

« C'est un plaisir de te voir, confessa-t-elle. Je n'osais presque plus regarder l'Agent Morgan dans les yeux !

— Allons, tu sais bien que ce n'est pas de sa faute ! Mais cessons de parler de lui. Comment vas-tu ?

— Très bien ! Et toi ? La prison n'a pas été trop dure ?

— Non, ça a été. Je suis résistant, tu sais.

— Est-ce qu'Aaron sait que tu es libéré ? »

Nous y voilà, songea Grimsbald. Il reprit après une petite interruption, les yeux dans le vague, la voix calme et posée :

« A vrai dire, j'espérais lui en faire la surprise. J'aimerais beaucoup reprendre contact avec lui. Tu penses que tu pourrais organiser ça ? Je ne sais pas, comme un rendez-vous au parc ou quelque chose du genre…

— Je comprends, murmura Beth. Écoute, je ne sais pas si Aaron va apprécier…Il ne parle jamais de toi. Mais je peux essayer. Nous essayons de nous voir tous les week-ends mais avec son travail, c'est un peu difficile.

— Il est en déplacement ?

— En Arizona depuis trois jours. Il devrait rentrer bientôt.

— J'apprécierai que tu ne lui en parles pas. »

Beth acquiesça.

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L'occasion d'une sortie en famille se présenta deux semaines plus tard. Beth retourna à Quantico le vendredi soir. Attablée devant un plat appétissant, Jack à sa gauche, Hotch devant elle, Beth fut tentée de leur annoncer la nouvelle du retour de Harvey. Au dernier moment, elle se souvint de sa promesse et resta silencieuse.

« Il y a un problème ?

— Juste un peu fatiguée, mentit Beth en piquant sa fourchette dans une pomme de terre. Que fait-on demain ?

— On va voir superman ! s'exclama Jack.

— Le nouveau film vient de sortir, expliqua Hotch en réprimant un sourire amusé.

— Je pourrais avoir du pop corn ? Et du coca ?

— Bien sûr bonhomme.

— Ouais ! »

Hotch et Beth échangèrent un sourire. Après une enquête éreintante tant sur le plan physique que psychologique sur un tueur pédophile, Hotch savourait chaque instant avec son fils.

« Tu veux un dessert ? »

Il n'eut pas à se répéter : Jack sortit de table à la vitesse de l'éclair et étudia avec une attention sans faille le contenu du frigo. Profitant de son absence, Hotch tendit la main et attrapa celle de Beth.

« Quelque chose te tracasse ?

— Ce n'est rien. Le boulot. Est ce qu'on pourrait aller manger une pizza après le cinéma ?

— Jack sera ravi ! »

Hotch n'insista pas. Il se doutait que la jeune femme ne lui disait pas tout mais il ne tenait pas à l'envahir. Elle avait le droit de ne pas tout partager avec lui.

Avant de le rejoindre, Beth envoya un SMS à Grimsbald, lui donnant rendez-vous le lendemain, à vingt heures, à la pizzeria en face du cinéma.

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Hotch et Beth écoutaient Jack s'extasier sur le film qu'ils venaient de voir. Le garçonnet ne cessait de rappeler les scènes et avec d'amples gestes, il tentait de convaincre son père que superman était le super héros le plus cool de la planète. Beth, comme d'habitude assise en face de Hotch, gardait un œil sur la porte de la pizzeria. Il était huit heures moins dix, Grimsbald allait bientôt arriver. Beth fut prise d'un affreux doute. Et si Hotch n'appréciait pas les retrouvailles avec son père ? Chassant ses idées noires, elle sirota son iced tea. Jack, en face, terminait avec plaisir son paquet de pop corn.

Enfin, le tueur entra. Aussitôt, Beth se décala sur la banquette de sorte pour que Grimsbald s'asseye en face de son fils. Hotch blêmit affreusement. Comment avait-il fait ? Son expérience de profileur fut à peine suffisante pour lui faire conserver une expression neutre. Par réflexe, il porta la main à la hanche, espérant y trouver son arme. Lorsque ses doigts effleurèrent sa ceinture, il se rappela qu'il ne prenait jamais ses armes quand il sortait avec Jack et Beth.

« Ne fait pas l'idiot, Aaron, le réprimanda Grimsbald. Je te tirerai dessus avant que tu puisses faire quoi que ce soit. Garde les mains au dessus de la table.

— Harvey ? murmura Beth, incertaine de ce qui se passait.

— Qu'est ce que tu veux ? parvint à articuler Hotch.

— Quelle question ! La même chose qu'il y a quarante ans, mon fils. Je veux te tuer. »

Jack sursauta et tourna des yeux catastrophés vers son père. Dans le vain espoir de le rassurer, Hotch passa un bras autour de ses épaules. Si seulement il pouvait faire partir le garçon de la pizzeria ! Seulement c'était impossible. A la moindre menace, Grimsbald ferait feu, Hotch en avait douloureusement conscience.

Beth couvrit sa bouche avec sa main, les yeux écarquillés. L'inquiétude flagrante de Hotch face à Grimsbald et les paroles de ce dernier suffirent à lui faire comprendre son erreur. Des larmes perlèrent aux coins de ses yeux.

« Oh, Aaron…

— C'est la deuxième à te faire ce coup là, remarqua Grimsbald, guilleret. Tu n'es pas assez ferme, mon fils ! Une femme, ça se dresse. Un peu comme un chien. Elle doit te craindre ! Liberté ? Pfeuh ! Une femme, ça obéit. Comme ça, on n'a pas de mauvaise surprise. Si tu avais té plus ferme avec elle, elle n'aurait jamais pu échapper à ton contrôle. »

Hotch pinça les lèvres, mettant toute son énergie à rester impassible. Comment ne l'avait-il pas vu ? Il se souvenait de sa première rencontre avec Beth.

« Comment saviez-vous que je fais partie du FBI ? lui avait-il demandé.

— Avec le costume, on ne peut pas vous louper ! » lui avait-elle répondu.

Comment diable était-il passé à côté ? Comme si le FBI était le seul métier où les gens mettaient des costumes ! Beth avait forcément dû apprendre son métier autrement. Par l'intermédiaire de son cher paternel, par exemple. Un coup d'œil à l'expression catastrophée de sa compagne suffit à faire comprendre à Hotch qu'elle n'était au courant de rien. Elle avait été manipulée et en toute bonne foi elle l'avait manipulé, lui. Un sentiment de trahison s'empara de lui.

Hotch se rappela confusément qu'au cours de l'affaire à New-York, Beth l'avait invité à dîner. Était-ce alors de sa propre initiative ou Grimsbald le lui avait-il suggéré ? Hotch aurait tout donné pour remonter le temps quelques mois en arrière. S'il avait accepté cette invitation, Grimsbald ne retiendrait pas en otage Jack. Il n'aurait pas eu à déclencher cette bombe.

Hotch se força à se calmer. Penser à ce qui s'était passé ou aurait pu se passer n'aidait en rien à se tirer de là. Il lui fallait un plan et vite. Il fallait que Jack s'en sorte indemne. Si quoi que ce soit arrivait à son fils, il ne se le pardonnerait jamais.

Autour d'eux, personne ne sembla remarquer leur malaise grandissant. La serveuse allait de table en table, s'assurant que tous les clients étaient satisfaits. Hotch lui fit signe de ne pas venir vers eux. Il ne pouvait pas gérer à la fois Jack, Beth, son père et les employés. Si les choses tournaient mal, il fallait qu'ils soient le plus isolé possible. Hotch retint un juron. Un couple venait de s'installer à la table voisine.

« Allons, tu n'as rien à dire à ton père ? reprit Grimsbald avec un large sourire.

— Papa… ?

— Ne dis rien et ne bouge pas, Jack » lui souffla Hotch.

Le garçonnet comprit que le nouveau venu était un méchant. Une image de George Foyet s'empara de lui. Jack serra de toutes ses forces la main de son père. Il avala une grande bouffée d'air. Sentant qu'il paniquait, Hotch se pencha vers lui sans cesser une seule seconde d'épier Grimsbald. Il murmura quelques mots à Jack, si bas qu'ils furent les seuls à les entendre. Jack se calma. Il se blottit contre son père et enfouit son visage contre lui pour échapper au regard perçant du tueur.

La sonnerie de son téléphone fit sursauter Hotch. Pendant quelques secondes, l'Agent et l'assassin s'observèrent en silence. Finalement, Grimsbald hocha la tête. Si l'appel venait de la BAU et que Hotch ne répondait pas, son équipe rappliquerait en quelques minutes. Il avait besoin de temps. Il voulait parler longuement avec son fils du passé, lui rappeler tout ce qu'il lui avait fait et surtout lui laisser le temps d'imaginer ce qu'il pourrait faire.

« Mets le haut-parleur » exigea Grimsbald.

Hotch posa le téléphone au milieu de la table.

« Hotchner…

— Hotch, c'est Garcia. Je suis désolée pour votre week-end mais nous avons une affaire.

— Préviens les autres, ordonna Hotch en maîtrisant les tremblements de sa voix. Je…ne suis pas à Quantico pour le moment. Je risque d'être en retard. »

Hotch ferma un instant les yeux. Garcia continuait de déblatérer des paroles salaces comme à son habitude. Ne pouvait-elle pas comprendre ? Il se força à se calmer. Il savait que chacun de ses gestes étaient observés et analysés.

« A tout à l'heure, patron ! »

Hotch reprit son téléphone, masqua l'écran avec sa main et il appuya sur un bouton. Un seul bouton. C'était sa seule chance d'alerter son équipe. Grimsbald s'attendait à ce qu'il raccroche. Garcia l'avait déjà fait. Hotch avait appuyé sur le bouton du rappel. Il rangea son téléphone dans sa poche en retenant sa respiration.

A l'autre bout du fil, Garcia fronça les sourcils. Elle faisait défiler la liste de ses contacts pour trouver le numéro de Rossi lorsque Hotch l'avait rappelé, à peine deux secondes après qu'elle a raccroché leur précédent appel.

« Hotch ? »

Pas de réponse. Bizarre. Ça ne lui ressemblait pas. Soupçonnant un problème, Garcia traça le téléphone de son patron. Son mauvais pressentiment se confirma : Hotch n'était pas hors de la ville mais dans le centre de Quantico, dans une pizzeria du centre commercial. De plus en plus bizarre, remarqua Garcia. Hotch n'était ni un homme qui mentait, ni un homme qui faisait poireauter son équipe pendant qu'un tueur sévissait.

En quelques minutes, elle se connecta sur le réseau de télésurveillance de la pizzeria. Lorsque l'image de l'intérieur du restaurant s'afficha sur son écran, Garcia n'y crut pas ses yeux. Elle se pinça le bras sans pour autant que l'affreuse réalité ne s'estompe. Hotch et Jack faisaient face à Grimsbald et Beth.

« Il est en prison ! hurla Garcia en renversant son siège. Il est en prison ! »

Son hurlement alerta Morgan qui se dirigeait vers son bureau.

« Garcia ? s'inquiéta le profileur.

— Il est en prison, répéta l'analyste. Pourquoi il n'est pas en prison ? »

Devant le discours décousu de sa grande amie, Morgan étudia les écrans d'ordinateur. Lorsque ses yeux marron tombèrent sur l'écran central et qu'il découvrit Grimsbald faisant face à Hotch, une sourde terreur s'empara de lui. Il savait pertinemment ce qui risquait de se passer. Grimsbald avait échoué deux fois à tuer Hotch. Morgan savait qu'il ne prendrait pas le risque de rater une troisième fois.

« Appelle l'équipe, tout de suite ! s'écria-t-il. Dis aux autres de me rejoindre dans le centre commercial ! Pas de gyrophares avant qu'on sache si Grimsbald sait que nous sommes alertés ! »

Garcia retint difficilement ses larmes. Appeler chacun des membres de l'équipe et leur annoncer les risques pesant sur Hotch, Beth et Jack fut une véritable torture.

.

« Et maintenant ? »

Savoir son équipe en route apaisa Hotch et l'aida à contrôler le ton de sa voix. Son père haussa un sourcil devant la question.

« Et maintenant quoi ? releva le tueur.

— Que comptes-tu faire ?

— Pour l'instant, juste te rappeler de vieux souvenirs. Je crois que je deviens sentimental : je me sens nostalgique ! Te rappelles-tu de la dernière fois où nous nous sommes vus ? »

Hotch tressaillit. La dernière fois qu'il avait fait face à son père biologique, c'était lors de l'incendie qui avait brûlé vive sa mère. Malgré ses efforts pour les repousser, les souvenirs lui revinrent en mémoire. Le temps pouvait effacer bien des choses mais pas le hurlement de souffrance qu'Enola avait poussé quand les flammes avaient attaqué sa chair. Un instant son masque d'impassibilité se fissura et il eut l'impression de redevenir le petit garçon terrorisé. Il mobilisa toute son expérience pour calmer les battements de son cœur. Il sentait qu'il ne duperait pas son père. L'homme le connaissait trop bien.

« Harvey, laisse nous partir, intervint vivement Beth. S'il te plaît ! Je n'ai jamais pensé que tu puisses être dangereux. S'il te plaît montre-moi que j'ai eu raison… »

Les supplications de la jeune femme furent inutiles. Grimsbald lui jeta à peine un coup d'œil ennuyé. En revanche, son intervention permit à Hotch de reprendre contenance.

« Tu te rappelles de l'odeur ? poursuivit le tueur. L'odeur de chair carbonisée qui remplissait la pièce quand ta mère a commencé à brûler ?

— Oh mon dieu ! »

C'en fut trop pour Beth. Elle éclata en sanglots. Elle se souvenait trop bien de ce que les médias avaient raconté sur l'enfance de Hotch. L'imaginer lui était insupportable.

« Papa…murmura Jack. Je dois aller aux toilettes… »

Hotch jeta un coup d'œil à l'horloge murale. Vingt minutes depuis le coup de téléphone de Garcia. Son équipe devait être là. Avec un peu de chance, ils n'attendaient qu'un geste de sa part.

Il faut absolument que j'éloigne Jack, songea Hotch. Il savait que ni Beth ni lui ne pourraient bouger de là. Avisant une serveuse qui passait à proximité, il l'arrêta.

« Excusez-moi, pourriez vous emmener mon fils aux toilettes ? » demanda-t-il.

Gênée, la serveuse finit par accepter tant le froncement de sourcils de Hotch l'impressionna. Elle balbutia quelques mots avant de prendre Jack par la main. Hotch retint sa respiration tout le temps que son fils passa devant lui puis expira quand il le vit disparaitre dans le couloir à proximité de l'issue de secours.

« Je ne m'en serais pas pris à lui, remarqua Grimsbald. Le seul qui m'intéresse, c'est toi. Tu ne sortiras pas d'ici vivant, Aaron. »

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Morgan ouvrit la porte coupe feu et attrapa Jack. Il le prit dans ses bras et plaqua son visage contre son torse pour que personne ne puisse entendre son exclamation de surprise. En à peine deux secondes, le petit garçon était à l'abri dans l'escalier de secours. Un autre agent avait tiré la serveuse après eux.

« Ça va aller mon grand, tu es sorti d'affaire » lui souffla l'agent en disparaissant de la pizzeria par l'issue de secours.

Il rejoignit le magasin suivant. L'équipe avait installé son quartier général dans l'arrière boutique, à peine à vingt mètres de Hotch et Grimsbald. Ils restaient en civil, cachant leurs gilets pare-balles sous des pull-overs, jusqu'à ce qu'ils soient certains que Grimsbald connaisse leur implication.

Cinq paires d'yeux soulagés se fixèrent sur la petite silhouette de Jack.

« Grimsbald m'a vu ? s'inquiéta Morgan.

— Non, il était trop accaparé par Hotch » le rassura J.J. Viens là, Jack. »

J.J le prit par la main et le fit quitter le centre commercial.

« Et maintenant ? releva Blake. Il y a douze personnes dans cette pizzeria.

— Au moindre geste, il tuera Hotch ! s'inquiéta Reid. Est-ce qu'on peut réellement…

— Nous n'avons pas le choix ! s'exclama Rossi. Nous devons réussir. Absolument ! »

Morgan acquiesça silencieusement. Au début, ils avaient pensé tirer dans le dos de Grimsbald mais ils s'étaient rendus compte que la balle le traverserait et frapperait Hotch. Ils avaient dû envisager autre chose. Leur meilleure option était qu'un de leurs agents se glisse derrière le comptoir, sans se faire remarquer, puis tirer sur Grimsbald à un angle où le tir ne toucherait ni Hotch ni Beth, ni aucun des clients à proximité. Le tout, bien sûr, sans affoler les employés.

« C'est impossible, tenta Reid. Les chances d'y arriver sont inférieures à deux pourcent ! »

Rossi enfouit son visage dans ses mains. Il le savait ! Mais quel autre choix avaient-ils ? Grimsbald était un psychopathe qui avait sa cible juste en face de lui. Le seul moyen de l'arrêter sans mettre en danger la vie de Hotch était d'utiliser l'effet de surprise.

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Dans la pizzeria, Hotch se concentra sur la disposition des lieux. C'était soit imaginer un plan pour sortir de là, soit s'effondrer. Son père ne cessait de lui rappeler chaque instant de son enfance, insistant sur les moindres détails, rendant les souvenirs encore plus douloureux.

Au moins, Jack n'était-il pas revenu, se consola Hotch.

Il déchanta. Ses yeux exercés de profileur rompu aux prises d'otages lui indiquèrent que la pizzeria était dans une très mauvaise situation. Il n'existait que deux entrées, dont la principale était surveillée par Grimsbald. L'autre était l'issue de secours mais Hotch se savait dans la ligne de mire. Il jeta un coup d'œil aux fenêtres. Comme le centre commercial était le plus haut bâtiment, les snipers étaient inutiles. Un tireur devrait s'avancer de six mètres à découvert avant d'espérer avoir un angle où il ne blesserait personne d'autre que la cible voulue. Malheureusement, une série de miroirs sur les murs refléterait son arrivée et tout effet de surprise serait perdu.

Le temps était compté. Dès que Grimsbald se sentirait piégé, il ferait feu. Déjà, il fronçait les sourcils. Peut-être l'absence prolongée de Jack commençait-elle à l'inquiéter. Ou alors était-ce le retour de la serveuse, qui prenait garde à ne pas s'approcher de leur table.

« Je ne te laisserai pas tuer Aaron ! » affirma Beth avec véhémence.

Ses yeux déterminés se fichèrent dans le regard amusé de Grimsbald. Par chance, elle attira sur elle l'attention du tueur, le détournant temporairement de ses soupçons.

« Et comment vas-tu faire ça ? questionna-t-il avec un sourire.

— Beth, ne lui répond pas ! »

Malgré l'avertissement de Hotch, Beth n'écouta pas. Elle se sentait si coupable d'avoir conduit Hotch et Jack dans un tel traquenard ! Elle était déterminée à réparer sa faute. S'il lui arrivait quoi que ce soit, elle ne pourrait jamais se regarder dans un miroir. Elle ne se le pardonnerait jamais.

Subitement, alors que ses yeux tombèrent sur le glock de Grimsbald. Il le tenait sous la table, pointé vers Hotch. Sa main n'était qu'à quelques centimètres d'elle. Pouvait-elle l'attraper et écarter l'arme avant qu'il ne tire sur Hotch ? C'était prendre un gros risque.

« Un geste et je tire ! » avertit Grimsbald.

Hotch devina ce que manigançait Beth. Il pressentit que les choses allaient mal tourner. Il devait agir vite. Il ne pouvait pas la laisser Beth prendre un tel risque : elle risquait d'être blessée ou de blesser un des clients qui était à proximité.

Après un dernier regard dans la salle, Hotch leva les yeux une demi-seconde vers la caméra qui enregistrait les moindres faits et gestes. Garcia ne perdait pas une miette de la scène. Dès que Grimsbald détourna son attention de lui, Hotch fit un signe discret de la main.

Il savait ce qu'il risquait. Morgan n'aurait que quelques secondes pour tirer. Pire, comme la surprise devait être totale pour Grimsbald, Hotch ne pourrait pas s'écarter de la trajectoire. Il inspira lentement pour calmer les battements de son cœur.

« Je t'empêcherai de t'en prendre à lui, maintint Beth.

— Oh ? s'amusa Grimsbald en haussant un sourcil. Et comment tu vas faire ?

Morgan profita de l'occasion. Il surgit de l'issue de secours, glock à la main. Hotch vrilla son regard dans celui de son subordonné. Il se doutait de la pression que Morgan devait avoir sur les épaules. S'il avait pu lui éviter cette épreuve, il l'aurait fait. Malgré sa répugnance, c'était leur seule option.

Morgan tendit les bras. Sans s'en rendre compte, il retenait sa respiration. Ses doigts pressèrent la détente. La balle partie. Elle traversa le cœur de Grimsbald et poursuivit sa course dans la poitrine de Hotch sans en ressortir.

« Aaron ! » hurla Beth, tétanisée devant les éclaboussures de sang qui maculaient son visage et la table.

Morgan se précipita vers leur table sans se préoccuper des clients qui paniquaient. Il éloigna l'arme de Grimsbald et posa deux doigts sur sa carotide. Pas de pouls. Il était bel et bien mort. Le temps que Morgan se redresse, Rossi était déjà auprès de Hotch. Beth s'extirpa difficilement de la banquette avec l'aide de Blake. La jeune femme refusa de partir et s'approcha de Hotch.

Il peinait à respirer. Si la balle avait épargné son cœur, elle avait néanmoins pénétré dans son poumon droit. Il allait s'effondrer sur la table quand les mains fermes de Rossi le retinrent et l'allongèrent sur la banquette.

« Les secours sont en chemin » lui souffla Rossi en comprimant la blessure.

Hotch acquiesça péniblement. La douleur rendait sa vision floue.

Beth s'approcha de lui. Elle posa une main tremblante contre sa joue et ils s'observèrent en silence. Savoir que Beth l'aimait sincèrement et qu'elle n'avait jamais voulu qu'il lui arrive quoi que ce soit ne rendait pas les choses plus faciles pour Hotch. Leur rencontre avait été manigancée depuis le début. Il n'avait jamais eu autant l'impression d'être un pion sur un échiquier. Cette seule idée le révulsait et il maudissait ses sentiments pour Beth.

Une quinte de toux s'empara de lui. Respirer devenait de plus en plus difficile. Un filet de sang perlait aux commissures de ses lèvres.

Reid, à quelques pas, se retint au comptoir alors qu'il fut pris d'un vertige. Voir Hotch lutter pour respirer le ramenait des mois en arrière, dans cette cave sordide. Il pâlit et déglutit difficilement.

Les secouristes passèrent devant lui pour se concentrer sur le blessé. L'un lui posa un masque à oxygène sur le visage tandis que l'autre appliquait un bandage temporaire pour maîtriser l'hémorragie pendant le transport. En quelques minutes, Hotch fut emmené dans l'ambulance. Rossi monta avec lui.

Restés dans la pizzeria, Morgan essaya de consoler Beth. Elle pleurait à chaudes larmes, s'accusant de la situation. Les profileurs mirent du temps avant de comprendre qu'elle connaissait Grimsbald de longue date. L'ensemble de l'histoire ne mit pas longtemps à être découverte.

« Il m'avait dit de n'en parler à personne, sanglota désespérément Beth.

— Ce n'est pas votre faute, la rassura Blake. Ce type est le plus grand manipulateur que je connaisse !

— Comment a-t-il fait pour sortir de prison ? s'exclama rageusement Reid.

— J'ai appelé les techniciens, annonça sombrement Morgan. On les attend et on file à l'hôpital. D'ici là, prenez des photos et rassurez les gens.

— Au moins, il ne fera plus de mal à personne ! »

La satisfaction malsaine dans la voix de Reid inquiéta Morgan mais il décida que ce n'était pas le bon moment pour en parler. Certes, tous les profileurs étaient soulagés de savoir Grimsbald mort tant sa rouerie les effrayait. Seulement, il y avait une limite à ne pas franchir et Morgan craignait que Reid ne dépasse la ligne ténue entre justice et vengeance.

Les policiers arrivèrent et le profileur jura. Trop inquiets pour Hotch, sachant que chaque minute comptait, les agents n'avaient prévenus personne, pas même le Chef de Section du département. Morgan s'empara de son téléphone. Il allait passer un sale quart d'heure.

« J.J, occupe toi de la presse, les premiers journalistes ne vont pas tarder. Reid, reconduit Jack chez Jessica. Blake, essaye d'aller calmer la police. »

Une fois les affectations données, les agents disparurent. Accaparés par leurs tâches, ils reléguèrent dans un coin de leur tête leur inquiétude pour Hotch.

Après s'être fait incendier par le nouveau chef, la priorité de Morgan fut de découvrir comment Grimsbald avait fait pour sortir de prison. C'était le genre de question que voulait à tout prix savoir la presse et il était hors de question qu'il avoue son ignorance.

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Une boule d'angoisse au creux de l'estomac, les profileurs arrivèrent devant l'hôpital. Régler la situation leur avait pris quatre bonnes heures. Ils avaient pensé ne jamais s'en dépêtrer, tant les journalistes s'étaient montrés pressants. J.J eut un rictus. Les informations du lendemain allaient être croustillantes. Elle imagina sans peine la une des journaux : un tueur de flic relâché après une bavure administrative. Bavure ? Un seul échange de regard entre eux lui avait fait comprendre que tous les profileurs pensaient comme elle : il n'y avait jamais d'erreur avec Grimsbald.

Lorsque l'équipe commença à arpenter les couloirs immaculés de l'hôpital, Morgan ralentit son allure sans s'en rendre compte. Il blêmit affreusement. Il avait tiré sur Hotch ! Que ferait-il s'il l'avait tué ? Il n'était pas certain de pouvoir encore se regarder en face. Garcia glissa son bras dans le dos de son grand ami. Elle le connaissait assez bien pour imaginer ce qu'il traversait.

« Tu n'avais pas le choix, chuchota-t-elle si bas qu'ils furent les seuls à l'entendre. Hotch savait ce qui allait se passer, il t'a donné l'autorisation ! Quoi qu'il arrive, ce n'est pas ta faute !

— S'il meurt…

— Il ne mourra pas ! C'est de Hotch dont on parle ! Il a vu pire ! Alors maintenant, mon gros nounours en chocolat va arrêter de se lamenter parce que je suis à deux doigts de pleurer et je veux un câlin ! »

A voir la mimique boudeuse de Garcia, Morgan éclata de rire. Elle avait toujours eu ce don si particulier de rendre les choses moins angoissantes. Il n'avait jamais su si c'était grâce à ses yeux rieurs ou ses tenues affriolantes.

Lorsqu'ils rejoignirent les autres dans la salle d'attente, ils découvrirent Beth dans un coin, à l'écart. La jeune femme avait été interrogée pour son implication avec Grimsbald mais, finalement, compte tenu de ses liens avec Hotch, elle avait été placée sous le simple statut de témoin assisté. Elle devait se rendre au commissariat le lendemain pour être interrogée plus en détail. Pour l'instant, elle ressassait tous les souvenirs qu'elle avait avec Grimsbald. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Elle se demanda confusément si elle avait le droit d'être là, parmi les proches de Hotch, alors qu'elle était la cause de ses blessures.

« Aaron Hotchner ? »

Beth releva la tête. Elle n'avait pas vu le médecin entrer. Après une hésitation, elle s'avança tout en prenant soin de ne pas se mêler aux agents.

« La chirurgie s'est bien passée. Nous avons enlevé la balle et réparés les dommages. Avec du repos, il s'en sortira. Vous pourrez le voir demain. »

Les profileurs tombèrent dans les bras les uns les autres. Enfin, des sourires s'affichèrent sur leurs visages fatigués.

Rossi laissa ses collègues et s'avança vers Beth. En dépit de l'annonce réjouissante, elle restait à l'écart et d'une pâleur inquiétante. Il s'assit à ses côtés et tint sa main. Elle était à deux doigts de fondre en larmes.

« Ce n'est pas de votre faute, murmura le profileur. Grimsbald est un monstre et les monstres savent se cacher. »

Beth pinça les lèvres et serra la mâchoire. Les paroles de Rossi n'enlevaient ni sa culpabilité ni sa douleur. Elle avait failli faire tuer les deux personnes qui comptaient le plus pour elle ! En y repensant, sa gorge se noua et elle sanglota désespérément contre Rossi.

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Les profileurs furent levés aux aurores. Il était à peine huit heures qu'ils pointaient déjà à l'accueil, espérant obtenir le numéro de la chambre de Hotch. Tous avaient leur gobelet de café en main et Garcia avait pris une boite de donuts et de beignets capable de rassasier tout un régiment.

« Chambre 207, les renseigna l'infirmière en chef. Ménagez l'Agent Hotchner, il reste faible. »

A peine une minute plus tard, le groupe était devant la chambre. Rossi avait craint toute la nuit trouver Hotch dans le même état qu'après l'explosion mais un coup d'œil à travers la vitre suffit à faire disparaitre son appréhension. Hormis un bandage qui couvrait sa poitrine, des perfusions dans son bras et une canule nasale, Hotch avait l'air d'aller bien. Jack était déjà avec lui, allongé dans le lit, le bras de Hotch passé autour de lui. Le père comme le fils semblaient profondément dormir.

Pourtant, Rossi frappa discrètement quelques coups contre la porte. Comme il s'y attendait, le bruit suffit à réveiller Hotch et il se redressa un peu plus tout en prenant garde à ne pas bouger Jack. Il fit un geste de la main pour inviter les agents à entrer.

« Hey ! le salua Rossi sans trop élever la voix. Comment tu te sens ? »

Hotch resta silencieux, les yeux dans le vague. La question dépassait le seul cadre physique, il le savait.

« C'est terminé ?

— Il est mort, confirma Rossi. C'est terminé.

— Alors je vais bien. »

Il observa Jack dormir paisiblement près de lui. Son fils avait eu des cauchemars, si bien que Jessica l'avait amené à l'hôpital pour qu'il reste près de lui. La demi-heure où Jack avait été menacé par Grimsbald était un des pires moments de sa vie. Perdre son fils serait pour Hotch pire que la mort elle-même.

« Morgan… » reprit Hotch.

Le profileur tressaillit.

« Tu as fait ce qu'il fallait, le rassura Hotch. Tu as sauvé Jack, Beth…et moi. Il allait me tirer une balle en plein cœur.

— Elle aussi, remarqua Morgan. Si elle n'avait pas détourné son attention… »

L'expression de Hotch se renferma subitement et Morgan comprit qu'il aurait mieux fait de se taire.

« Quelqu'un veut un beignet ? » intervint vivement Garcia pour dissiper le malaise.

Les profileurs allaient se servir quand l'attention de Hotch se tourna vers le couloir. Beth attendait derrière la porte, hésitant entre frapper et s'en aller. Rossi donna un léger coup de coude à Morgan. Les agents s'excusèrent rapidement et avant que Hotch n'ai pu dire quoi que ce soit ils quittaient la chambre. J.J prit Beth par les épaules et la força à entrer, lui murmurant à l'oreille qu'elle comme Hotch avaient besoin de parler.

Au début, les amants prirent garde à ne pas croiser leurs regards. Beth n'osait pas débuter la conversation et Hotch ne savait pas quoi lui dire. C'était bien la première fois qu'il n'avait rien à dire, remarqua-t-il amèrement.

« Tu…tu vas bien ?

— Je sortirai de l'hôpital dans quelques jours. »

A nouveau, un silence pesant s'abattit. Finalement, Beth céda.

« Aaron, je suis si désolée ! Si j'avais…

— Raconte-moi, exigea sèchement Hotch. Depuis le début. Comment l'as-tu connu ?

— Il habitait à côté de chez moi. Je devais avoir neuf ou dix ans… »

Pendant son récit, Hotch garda son attention fixée sur la boite de donuts que lui avait laissé Garcia. Il resta silencieux, sans poser la moindre question même si une foule d'interrogations se pressaient dans son esprit.

Beth termina son récit. Elle n'osa pas regarder Hotch. À sa place, elle serait furieuse, déçue et le détesterait. Comme le silence s'éternisait, les larmes aux yeux, elle se leva, prête à partir. Sa gorge se noua.

« Je voulais te dire que je t'aimais sincèrement.

— Aimais ? releva Hotch en se tournant enfin vers elle.

— Aaron… ?

— Tu as utilisé l'imparfait. Tu veux y mettre un terme ?

— Je ne pensais pas que tu voudrais me revoir, avoua Beth. Comment ne me détesterais-tu pas après tout ça ?

— Il t'a manipulé pour que nous nous rencontrions. C'est vrai. Je déteste l'idée de lui devoir quelque chose. Seulement…Tout ce qui a eu lieu après n'appartient qu'à nous. Il n'en est pas responsable. Je ne veux pas agir en fonction de ce qu'il a fait ou non. Je veux agir en fonction de ce que je pense être bien pour Jack et pour moi. Il t'aime beaucoup.

— C'est un enfant exceptionnel.

— Il l'est. »

Hotch caressa doucement la chevelure blonde de son fils endormi. Il avait réfléchi une bonne partie de la nuit à sa relation avec Beth.

« Nous pourrions y aller doucement » proposa-t-il.

Beth ne s'attendait pas à tant. Elle hocha la tête et essuya les larmes qui menaçaient de dévaler ses joues d'une main tremblante. Elle s'assit à côté du lit de Hotch et ils observèrent Jack dormir, son petit bras passé autour du torse de son père. Du coin de l'œil, Hotch devinait son équipe en train de discuter dans le couloir. Par moments, il percevait des éclats de rires et des paroles prononcées un peu trop fort. Jessica les avait rejoints. Il ne manquait que Sean mais sa belle sœur lui avait téléphoné et les deux frères avaient pu discuter.

Hotch se pencha et déposa un baiser sur le front de Jack.


Fin ^_^

J'espère que vous avez eu autant de plaisir à me lire que j'en ai eu à l'imaginer et à l'écrire.