10.
- Comment se fait-il que tu sois là ? Tu devais rester un bon moment encore au château ! continua de ronchonner Alguérande, une fois au calme, relatif, de ses appartements privés, face à l'orage qu'était son père.
- Pouchy m'a dit que je devais te rejoindre au plus vite ! répondit Albator, lui au contraire tout son calme apparent retrouvé.
- Depuis quand tu écoutes notre paisible Pouchy sur une question Militaire et de combat ?
- Il faut bien que ce gosse garde la tête froide quand deux de ses grands frères s'entretuent !
Alguérande leva les bras en signe d'agacement.
- Mais par les Dieux, tu vas arrêter de rabâcher les mêmes inepties ? ! Anténor est toujours en vie !
- Tu l'as pourtant condamné de façon bien plus directe que si tu l'avais amené devant un peloton d'exécution dont tu aurais été le seul à tirer pour lui loger une balle dans la nuque ! jeta avec une rage froide le grand Pirate balafré.
- Il jouera sa chance, c'est aussi simple que ça, c'est la vie, rétorqua Alguérande. Il a bien cherché ce qui lui arrive aujourd'hui. Comment peux-tu prendre sa défense, tout lui donner alors qu'il n'a toujours pas émis le moindre sentiment, positif et même négatif, envers toi ou la famille ? Anténor est…
- Anténor n'a pas eu ta chance. Il n'a pas su s'en sortir des séquelles de son dressage par les maîtres d'armes de ses parents. Elle arrive peut-être tard, trop tard, mais il mérite une seconde chance.
- Oui, tu as eu les mots justes, papa, soupira Alguérande en se calmant soudain. Il est « trop tard ». Par essence, un Pirate ne peut pas s'en sortir – sauf peut-être s'il fut un Militaire avant, pour les autres, il n'y a que la mort au bout du chemin. Anténor n'a eu ni toi ni Khell pour préserver son innocence. Maintenant, il faut le laisser partir. Tu n'empêcheras rien, papa !
Albator vida d'un trait son verre de red bourbon, le remplissant à nouveau, trop fébrilement, le faisant déborder de quelques gouttes sur le plateau de marbre gris de la haute table ronde.
- Je suis mêlé au plus près à cette histoire. J'imagine que vu la tournure juridique des événements, je n'aurai plus à encaisser les tirs de ton Indomptable. Mais j'ai déjà pris des dispositions avant de venir attendre ici que tu aies fini ton service sur la passerelle.
- Ah oui, la cohorte d'avocats de haut vol pour le défendre, sourit le jeune homme.
- Je peux t'assurer que je suivrai ce procès de très près, gronda Albator. Ça va être long, épique, et plutôt médiatisé au vu de la personnalité du Fantôme. Et même si ce n'est pas ainsi que je voyais les choses, il sera indéniable pour tous qu'Anténor est de la famille ! A toi aussi, il te faudra faire avec, Alguérande !
- Il y a longtemps que je m'accommode du quotidien, à subir tout ce qu'il m'inflige. Il n'en sera pas différent pour ceux qui m'entourent ! gronda ce dernier.
- Tu as souffert, et d'autres doivent en passer par là ? se désola son père. Je pensais pourtant avoir apaisé tous tes démons, durant toutes ces années, au cours de ces épreuves que nous avons partagées… Pourquoi est-ce que je te découvre aussi furieux et impitoyable, sans aucun signe avant-coureur ? A moins qu'une nouvelle monstruosité ne soit en train de s'en prendre à toi ? Tu vas bien, Algie ?
- Tu me fais rire, je ne peux pas être sous une néfaste influence à chaque fois que je pète une durite, ce serait d'un lassant ! Je t'assure que je n'ai jamais eu l'esprit aussi clair ! Avoir battu à plates coutures quelqu'un de quasi invincible au combat comme le Fantôme en témoigne assez ! Ou alors il s'est complètement ramolli !
Alguérande haussa les épaules.
- De toute façon, ça ne me concerne plus. Et je ne peux pas te garder plus longtemps à bord, papa. Ma poursuite de Syrance Mulgrauth ne souffre plus aucun retard. D'ailleurs, il semble que nous n'ayons plus aucune importance, puisque tu as Anténor pour te remettre à surchauffer comme une couveuse et tenter de le mettre en sécurité sous une de tes ailes. Enfin, je comprends Alhannis, son réflexe premier de jalousie. Un frère déboule et plus rien ni personne d'autre ne compte ! Un de ces jours, il faudra nous faire le listing des enfants que tu as semés au gré de tes pérégrinations, ça nous simplifierait la vie à tous !
- Là, Alguérande, tu es particulièrement irrespectueux, injurieux même ! gronda Albator. Tu as beau être mon enfant le plus chéri – ce qu'Alhannis, Alcéllya et Pouchy savent depuis longtemps tout en ayant eu le courage et la décence de ne pas m'en faire le reproche, tout comme à toi – je ne te permets pas ces propos !
- Je dis ce que je veux, j'ai une mission à remplir. Je ne te retiens pas, papa ! Et vas donc te frotter à Anténor, je serai très curieux d'apprendre comment tu auras été reçu !
- Au moins, lui ne sera pas armé pour m'ouvrir le ventre, jeta Albator en quittant les lieux.
Quelques minutes plus tard, son spacewolf quittait l'Indomptable pour le ramener à l'Arcadia qui se désolidarisa du cuirassé Militaire pour poursuivre sa route de son côté.
Et à présent, la distance n'était plus uniquement ce qui séparait Alguérande et son père.
