Les Caprices du cœur

La haine se nourrit de peur et d'amour


Chapitre 9

Le mois de juin était sans doute mon préféré.

En ce dimanche après-midi, le parc que je fréquentais parfois était bondé. Néanmoins, j'avais réussi à trouver un peu de calme au bord de l'étang, là où bon nombres de canards avaient élu refuge. Assise sur un banc de bois, je profitais du soleil et de sa chaleur tout en lisant un roman à l'eau de rose.

Malheureusement pour moi, la semaine de congés que j'avais entamée lundi dernier touchait à sa fin. J'avais retrouvé mon modeste appartement le matin même, après avoir passé quelques jours chez mes parents, à Liverpool.

Je restai là pendant plusieurs heures, m'occultant de la réalité à travers la belle histoire d'amour que narraient les célèbres lignes de Jane Austen. Lorsqu'enfin la chaleur se dissipa, je réalisai qu'il se faisait tard. Le soleil se dirigeait vers l'ouest. Aussi, je rassemblai mes affaires et me levai calmement.

Marchant d'un pas serein le long de l'allée centrale, je n'arrivais pas à lever le nez de mon livre. Je devais avoir l'air ridicule mais ne m'en souciais pas. Je n'étais pas pressée de rentrer chez moi.

Cependant, ma tranquillité fut bien vite perturbée. En moins d'une seconde, quelqu'un me percuta dangereusement et je vacillai un moment, faisant tomber mon livre à terre. Muette, mon regard croisa celui de mon adversaire et j'en restai bouche-bée.

« Vous ! » m'exclamai-je à l'intention d'Edward.

Tout aussi surpris que moi, il relâcha sa prise qui m'avait permise de ne pas tomber puis se racla la gorge nerveusement.

« Il faut croire que le destin s'acharne » me dit-il ensuite.

Visiblement essoufflé, il portait un pantalon de jogging usé ainsi qu'un tee-shirt noir et cela ne laissait aucun doute sur l'activité sportive qu'il était en train de pratiquer. Il tenait un lecteur MP3 dans la main, un écouteur pendait dans le vide alors que le second était cloué à son oreille.

Reprenant mes esprits, je me penchai afin de ramasser mon livre mais ce fut cette fois-ci ma tête qui cogna contre la sienne puisqu'il venait d'avoir le même réflexe que moi. Il s'empara de mon butin et observa attentivement la première de couverture.

« Orgueil et préjugés, lut-il tandis que je massais mon front douloureux.

― Passez-le moi, lui ordonnai-je, lui arrachant le roman des mains sans la moindre délicatesse.

― Une histoire d'amour, encore, souffla-t-il en fixant l'image des deux héros enlacés. Tous les livres se ressemblent.

― Celui-ci est différent.

― En quoi est-il différent ? s'enquit-il de façon moqueuse.

― Lisez-le et vous le saurez, lui répondis-je.

― J'ai autre chose à faire, répliqua-t-il sèchement.

― Comme courir par exemple ?

― Entre autres. »

Nous nous toisâmes le temps d'une minute puis il reprit la parole.

« Comment se sont passées vos vacances ?

― Loin de vous je ne pouvais qu'aller bien.

― Certes. Moi aussi, j'ai passé une très bonne semaine, m'apprit-il. J'aurais préféré ne pas vous revoir avant demain matin, ajouta-t-il.

― Vous venez de ruiner ma dernière soirée de vacances » continuai-je, me sentant obligée d'être dure.

De nouveau, nous nous dévisageâmes sans complexe et je me demandais tout simplement pourquoi nous ne passions pas notre chemin. Quelque part, je ne voulais plus partir de ce parc depuis que j'avais croisé Edward et cela m'effrayait.

« De… commença-t-il.

― Pour… l'imitai-je au même instant.

― Oui ?

― Allez-y.

― Non.

― Vous êtes le premier à avoir ouvert la bouche, lui fis-je remarquer.

― Honneur aux dames.

― N'essayez pas d'être galant. De toute façon, je n'aime pas parler à quelqu'un qui ne m'écoute qu'à moitié » lui répondis-je en désignant son écouteur du doigt.

Il le retira en vitesse.

« Je n'essaie pas de l'être. Je le suis, reprit-il en faisant référence à sa galanterie.

― Je n'y crois pas, l'offusquai-je.

― Vous n'en savez rien, me contra-t-il. Je n'ai jamais essayé de l'être avec vous. »

Sa remarqua me blessa et je baissai tristement la tête.

« J'ai des choses à faire, au revoir, conclus-je sèchement.

― Des choses à faire ? Je doute que vous soyez tant occupée un dimanche soir.

― Je dois faire du ménage, cuisiner…

― Cuisiner ? Je ne préfère pas imaginer, se moqua-t-il.

― Êtes-vous en train de dire que je ne sais pas cuisiner ?

― Peut-être, éluda-t-il d'un air vague.

― Vous n'en savez rien ! » m'exclamai-je outrée.

Il rit en guise de réponse, m'énervant un peu plus encore.

« Je cuisine très bien ! Je suis très douée !

― J'en doute, souffla-t-il.

― Ne jugez pas sans savoir.

― Dans ce cas, invitez-moi » termina-t-il.

J'ouvris la bouche l'air de rien puis la refermai aussitôt, ne sachant que trop répondre.

« Vous êtes fou, lui dis-je finalement.

― C'est bien ce que je pensais. »

Sur ce, il me contourna, prêt à partir et je repris la parole instinctivement.

« Ce soir, vingt heures. Ne soyez pas en retard. »

Il se retourna brusquement et me toisa d'un regard hésitant.

« Comptez sur moi » conclut-il après un instant de silence.

Il disparut le premier et je l'imitai sans tarder, réalisant alors que le temps m'était compté.

De retour à mon domicile, je jetai mon sac à main sur le divan qui occupait la majeure partie du salon, puis rejoignis la cuisine d'un pas précipité. N'ayant pas la possibilité de faire les magasins un dimanche soir, je fouillai à l'intérieur de mes placards puis de mon réfrigérateur afin de dénicher quelques ingrédients plutôt mal assortis.

Nerveuse, je passai ma main dans mes cheveux et inspirai un bon coup. J'attrapai ensuite l'unique livre de cuisine que je possédais et cherchai vainement une idée de repas pouvant concilier crevettes, poivrons et poulet. Après avoir perdu plus de dix minutes à feuilleter cet ouvrage, je sélectionnai finalement deux recettes abordables et entamai la préparation de mon entrée sans attendre plus longtemps.

Près de trente minutes plus tard, tandis que je découpais soigneusement du blanc de poulet en morceau, la sonnette de mon appartement retentit et je sursautai, manquant de faire tomber le plat par terre.

À la fois angoissée et soulagée qu'Edward ne m'eût point posé de lapin, je me rinçai rapidement les mains et filai ouvrir à mon visiteur.

« Bonsoir, me salua-t-il après s'être raclé la gorge.

― Bonsoir » lui répondis-je gênée tout en tripotant l'ourlet de mon tablier, admirant discrètement ses cheveux humides éparpillés dans tous les sens.

Il sourit très légèrement puis s'empressa de reprendre la parole d'un air tendu.

« Est-ce que je peux entrer ?

― Oui. »

J'ouvris plus franchement la porte afin de le laisser passer devant moi, remarquant au passage qu'il tenait une bouteille de champagne à la main.

« Vous êtes en avance, lui dis-je. J'ai encore plein de choses à faire. »

Il se contenta de poser la bouteille au centre de la table encore nue puis se débarrassa de sa veste noire.

« Je me doutais que vous ne seriez pas prête, me dit-il ensuite d'un ton moqueur.

― Asseyez-vous » lui ordonnai-je alors sèchement, me demandant encore pourquoi je l'avais invité.

Il s'exécuta peu après et je disparus à l'intérieur de la cuisine afin d'enfourner mon plat principal. Je sortis deux assiettes du placard ainsi que des couverts et poussai un cri de surprise en apercevant mon hôte qui venait de réapparaître près de moi.

« Heureusement que je ne suis pas cardiaque, soufflai-je tout bas. Tenez, rendez-vous utile pour une fois, continuai-je à son intention tout en lui tendant la vaisselle à bout de bras.

― Quel privilège, merci, pesta-t-il en allant mettre le couvert dans le salon.

― Les verres sont ici » hélai-je bientôt.

Il revint les chercher en peu de temps alors que je m'attelais à ma tâche, remuant énergiquement la salade qui accompagnait l'entrée. Incapable de m'arrêter, je malaxai encore une fois la pâte de mon gâteau puis vérifiai la cuisson de mon gratin de légumes.

« Ce n'est pas poli d'abandonner un invité comme vous le faites » se plaignit Edward en revenant dans la cuisine près de dix minutes plus tard.

Surprise, je stoppai un instant l'avancée de mon travail et reportai mon attention sur lui.

« Vous êtes un invité particulier, répliquai-je finalement, n'ayant rien d'autre en tête.

― Il est temps de passez à l'apéritif, décréta-t-il visiblement impatient.

― Mais je… »

Sans me laisser le temps de réagir, il attrapa ma paume et m'entraîna à sa suite tandis que je jubilais intérieurement, savourant la douceur de sa peau en cachette.

Il s'installa sur le canapé et je m'assis à ses côtés après plusieurs secondes de réflexion. Il remplit de champagne les deux coupes que je lui avais remises un peu plus tôt puis me tendit l'une d'elles que j'attrapai méfiante.

« À la vôtre ! » s'exclama-t-il en trinquant avec moi.

Sans se lâcher une seule et unique seconde du regard, nous bûmes notre verre en une traite et je sursautai presque au moment où sa jambe frôla la mienne.

« J'adore le champagne, lui avouai-je pour rompre le silence qui s'était installé entre nous.

― J'avais cru comprendre, me répondit-il. Encore ? s'enquit-il en me désignant la bouteille du doigt.

― Oui. »

Quelques minutes après cette deuxième tournée, je retournai en cuisine pour parfaire mon entrée. Une fois fait, j'allai poser les deux saladiers sur la table et m'installai face à mon invité.

« Je crains le pire, se plaignit-il.

― Ne dites pas ça, vous n'avez encore rien mangé ! » m'énervai-je.

J'attrapai son assiette et le servis généreusement. J'en fis de même pour moi, attrapant bientôt une crevette du bout des doigts.

« Alors ? » lui demandai-je lorsqu'enfin il eût avalé une première bouchée.

Il rumina un moment puis bu en silence avant de me répondre.

« Je trouve ça… Banal. »

Interdite, je le fixai la bouche entrouverte, n'étant finalement pas surprise qu'il ne fût point satisfait.

« Banal ? répétai-je vexée.

― Il manque…

― Il ne manque rien, le coupai-je.

― Avez-vous des épices ? me questionna-t-il bientôt.

― Oui… »

Sans attendre, il se releva et fila dans la cuisine. Je l'imitai, le retrouvant en train de fouiller à l'intérieur de mon placard.

« Que faites-vous ? m'enquis-je agacée.

― Parfait » dit-il, un pot d'épices à la main.

Peu après, il éparpilla quelques herbes sur son entrée et je le regardai faire bouche-bée. Du bout des doigts, il goûta de nouveau au mélange de crudités que j'avais concocté et sourit fier de lui.

« Excellent » conclut-il.

Septique, je plantai ma fourchette dans son assiette afin de goûter mon plat modifié. Ma mine renfrognée se détendit en une fraction de seconde et mes papilles explosèrent.

Mon hors-d'œuvre, que je trouvais déjà bon à la base, était désormais plus que délicieux. Il fallait croire que nos talents culinaires réunis pouvaient produire des miracles.

« D'accord, chuchotai-je pour moi-même.

― Qu'en pensez-vous ?

― Je ne vois aucune différence, mentis-je pourtant, trop orgueilleuse pour avouer ma défaite.

― Vous mentez.

― Non.

― Si.

― Non » insistai-je en finissant mon troisième verre d'alcool d'une traite.

Il me regarda l'air circonspect puis fronça les sourcils avec exagération. J'ouvris la bouche pour parler mais le minuteur m'empêcha d'en faire plus. Je me relevai vivement et allai éteindre mon four.

Une fois le plat principal sur la table, je relevai le couvercle avec prudence à l'aide d'un torchon pour ne pas me brûler.

« Ça sent bon, remarqua Edward en remplissant nos coupes vides de champagne. Espérons que ce soit aussi bon.

― Servez-vous. »

Il déposa un bout de poulet dans son assiette ainsi que quelques légumes et piocha bientôt dans son assiette. Je l'imitai et m'aperçus bien vite que mon poulet était trop cuit. Voyant la mine de vainqueur de mon voisin de table, je levai la main droite et lui intimai de se taire.

« Ne dites rien. Mangez. »

Il compressa ses lèvres l'une sur l'autre afin de retenir ses moqueries et je le fusillai du regard afin de lui faire comprendre ce que je pensais de lui.

Cependant, les prémisses de l'alcool me jouaient déjà des tours. Je n'étais pas en colère contre lui et je trouvais même la situation comique.

Aussi, nous explosâmes de rire à l'unisson et je dus me faire violence pour ne pas tout recracher ce que j'avais dans la bouche. Constatant mon état, Edward remplit de nouveau nos verres de champagne et nous trinquâmes sans attendre.

« Je crois… Je crois que nous allons passer au dessert » réussis-je finalement à articuler entre deux rires.

Je débarrassai la table et apportai les petites assiettes un instant plus tard.

« J'ai fait un gâteau, lui appris-je. Au chocolat.

― J'adore le chocolat, m'avoua-t-il.

― Tant mieux » rigolai-je, la tête me tournant presque.

De retour dans la pièce attenante, je sortis mon dessert du four encore tiède et retournai dans le salon, constatant qu'Edward s'était installé sur le sofa et avait déplacé le couvert sur la table basse.

« Votre canapé est très confortable » se justifia-t-il.

Sans un mot, j'allai m'asseoir à sa gauche et posai le gâteau sur mes genoux.

« Passez-moi votre couteau. »

Au lieu de me le donner, il s'approcha bien plus de moi et découpa la pâtisserie lui-même. Je reniflai ses cheveux désormais proches de mon nez et fermai les yeux instinctivement.

« Voilà.

― Merci » me repris-je.

Nous nous servîmes au même instant, entrechoquant nos doigts au passage. Rougissante, je portai ma part à ma bouche afin de passer à autre chose et avalai une grosse bouchée, émiettant quelque peu le gâteau.

« Tenez, m'interpella Edward en me tendant ma coupe de champagne.

― Merci mais… Je commence à avoir la tête qui tourne, lui avouai-je.

― Nous sommes deux dans ce cas » me répondit-il en goûtant finalement à mon dessert.

Attendant son verdict, je le fixai avec insistance, adorant le mouvement habile de ses lèvres qui semblaient être d'une douceur infinie. Il accrocha mon regard peu après et se pencha vers moi, affolant les battements de mon cœur.

« Vous êtes bien plus douée pour les desserts, chuchota-t-il finalement à mon oreille.

― Je… Merci » bégayai-je, peu habituée à recevoir des compliments de sa part.

Il me sourit sincèrement et s'enfonça dans le divan, posant un bras sur le dossier, derrière moi. Je pourléchai le contour de ma bouche et me retournai afin de le regarder. Son index vint bientôt à l'encontre de ma joue et je sursautai légèrement, ne comprenant pas ses intentions. Constatant sans doute ma stupeur, il reprit la parole avec précipitation comme pour se justifier.

« Vous ne savez pas manger correctement.

― Je vais chercher une serviette. »

À la fois perdue, choquée et rêveuse, je me relevai en une vitesse effroyable, ne supportant plus sa proximité devenue tout à coup très pesante.

« Voilà » lui dis-je en reprenant ma place initiale, réinstaurant une distance raisonnable entre nous.

Nous nous fixâmes d'une façon bien étrange et j'eus presque envie de me rapprocher de lui une nouvelle fois pour une raison que je ne préférais pas connaître. Alors, pour divertir mes pensées, je finis finalement mon verre, allumai la télévision puis sélectionnai une chaîne au hasard.

« Vous avez changé d'avis, remarqua-t-il en désignant ma coupe.

― Oui.

― J'aime vraiment trop votre gâteau, reprit-il en se resservant. Heureusement qu'il est là pour sauver le dîner » ajouta-t-il plus bas.

L'alcool aidant, je lui administrai une tape sur l'épaule que je jugeais bien méritée. Stupéfait, il s'apprêta à répliquer mais le cri strident provenant de la télévision accapara toute notre attention.

À l'écran, deux acteurs populaires jouaient une scène de rupture des plus rude. Les assiettes volaient, les claques fusaient, tout n'était que colère et frustration.

« Je paris qu'il l'a trompée, dis-je pour moi-même, retirant mes pantoufles afin de replier mes jambes sous mes fesses.

― N'importe quoi, me répondit Edward qui buvait directement à la bouteille afin de l'achever une bonne foi pour toutes. Je suis sûr que c'est elle la coupable.

― Vous délirez, c'est toujours la même histoire !

― Les femmes ne sont pas moins infidèles que les hommes ! grogna-t-il.

― Nous le sommes seulement parce que vous l'êtes. Vous ne pensez qu'avec votre queue ! » m'exclamai-je un peu trop fort, cherchant sans doute à libérer toute la colère que j'avais contre certains de mes ex petits amis qui n'avaient pas déroger à la règle.

À ces mots, j'eus le réflexe d'abaisser le regard afin de jeter un coup d'œil à l'entrejambe de mon invité ce qu'il ne manqua pas de remarquer. Il se racla la gorge nerveusement et reprit la parole aussitôt.

« Les femmes sont pires, insista-t-il.

― Nous ne sommes pas toutes pareilles, ajoutai-je pour sauver mon honneur. Et puis, quelqu'un qui papillonne de femme en femme n'est pas le mieux placé pour parler » éludai-je, sachant pertinemment qu'Edward n'avait aucun scrupule à multiplier les conquêtes féminines telles que Tanya pour satisfaire ses besoins sexuels.

Ma remarque sembla le toucher profondément mais sa mine habituelle revint bientôt ravir son beau visage.

« Ce n'est pas de ma faute si je suis irrésistible, plaisanta-t-il.

― Vous ne l'êtes pas, mentis-je d'un ton ferme. La preuve, vous ne me plaisez pas du tout, votre simple présence me hérisse, ajoutai-je en essayant d'être persuasive.

― Tout ceci est réciproque, répliqua-t-il durement, retrouvant tout à coup sa désagréable humeur de tous les jours.

― Vous me l'avez déjà dit » lui répondis-je sur le même ton.

Sans un mot de plus, il se releva et attrapa sa veste posée sur le dossier d'une chaise.

« Je dois y aller » m'annonça-t-il.

Sans me laisser le temps de réagir, il claqua la porte de mon appartement et disparut de mon champ de vision, me laissant seule et fragile sur ce canapé qui portait désormais son odeur.

Le lendemain matin, en sortant de l'ascenseur, j'aperçus Edward appuyé sur le petit comptoir présent dans le hall d'entrée de l'étage, face à une jeune femme rousse qui m'était inconnue. Je devinai sans peine qu'il s'agissait de la nouvelle secrétaire qui remplaçait Madame Cope. Étant partie en vacances peu après le départ à la retraite de cette dernière, je n'avais pas encore eu l'occasion de la rencontrer. Mais à première vue, celle-ci me paraissait aguicheuse et mon coéquipier avait très envie de faire plus ample connaissance avec elle, ce qui confirmait mes dires de la veille.

Je m'approchai d'eux indécise et me présentai rapidement, sous le regard assassin de mon partenaire que je dérangeais visiblement.

« Je suis Victoria » me répondit niaisement la nouvelle employée.

Je lui souris tout aussi bêtement et bousculai Edward.

« Nouvelle conquête ? »

Sans attendre de réponse de sa part, je rejoignis mon bureau d'un pas décidé.

Je consultai mes mails, découvrant un message bien particulier.

« Un concert organisé par une association caritative a lieu demain soir. Mes parents y assisteront, tout comme vous et moi… N'oubliez pas que vous m'êtes redevable.

Edward. »

Je relus ces quelques lignes plusieurs fois, préférant être sûre que je n'inventais rien.

Malgré la promesse qu'il m'avait faite quelques semaines plus tôt en m'affirmant que le mariage de Rosalie était le dernier événement public où nous avions à jouer les amoureux, il n'avait aucune honte à me demander d'en faire plus, utilisant un argument infaillible. Certes, il m'avait rendu un énorme service le soir où il m'avait hébergée mais son chantage n'en était pas moins grotesque.

Aussi, lorsqu'il vint taper à ma porte en fin de matinée, je ne manquai pas de lui faire savoir le contenu de mes pensées.

« J'ai lu votre courrier, lui annonçai-je.

― Et ?

― Vous n'êtes pas un homme de parole ! Nous ne devions plus jouer la comédie après le mariage ! m'exclamai-je.

― Vous devez absolument venir à ce concert, me répondit-il, ignorant totalement mes propos précédents. De toute façon, ce n'est pas comme si vous aviez le choix…

― Vous êtes…

― Je passerai vous prendre vers vingt heures, me coupa-t-il. Soyez élégante.

― Je suis toujours élégante » terminai-je agacée.

Ma sonnette retentit et, enroulée dans ma serviette de bain, je sursautai, constatant qu'il était un peu plus de dix-neuf heures trente. Je me précipitai à l'entrée et entrouvris légèrement la porte avec incertitude.

« Bonsoir, me salua brièvement Edward, plus chic que jamais.

― Vous êtes en avance ! paniquai-je, les cheveux dégoulinant.

― Oui, est-ce que je peux entrer ? me demanda-t-il alors que je me cachais derrière la porte.

― Non, je ne suis pas prête ! » répliquai-je.

Sans ma permission, il força le passage et je refermai la porte derrière lui, essayant de faire abstraction de ma tenue peu descente.

« En effet, constata-t-il en inspectant ma silhouette d'un regard appréciateur.

― Asseyez-vous et ne touchez à rien, je vais m'habiller » lui ordonnai-je.

Je disparus telle une fusée et me dépêchai d'enfiler mes sous-vêtements ainsi que la robe bleue qu'Alice m'avait prêtée. Je me maquillai en vitesse et séchai ma chevelure grossièrement.

De retour dans le salon, Edward avait disparu. Je le retrouvai dans la cuisine, en train de boire à la bouteille.

« Ne vous gênez surtout pas, m'énervai-je en lui arrachant son butin des mains. Allons-y, repris-je en attrapant mon sac à main, prête à partir.

― Vous êtes sûre que…

― Quoi ?

― Vos chaussures, me précisa-t-il en désignant mes pieds nus.

― Merde » jurai-je à voix basse.

J'enfilai bientôt un premier escarpin puis mis un temps fou à trouver le second qui traînait sous mon lit.

Finalement, nous arrivâmes à destination près de vingt minutes plus tard. Edward et moi sortîmes de la voiture et entrâmes à l'intérieur d'une grande salle bondée où la quasi totalité des sièges étaient occupés. Un homme grand et fort découpa nos tickets et nous indiqua la première rangée du doigt.

« Vous ne faites pas les choses à moitié » remarquai-je, n'ayant jamais pensé me retrouver si près de la scène.

Un sourire se dessina sur son visage mais je ne relevai pas. Nous saluâmes bientôt Esmée et Carlisle, assis à nos côtés, et la culpabilité de notre mensonge revint me hanter lorsque je serrai sa mère dans mes bras.

« Assis-toi mon amour » me dit-il ensuite.

Je m'exécutai silencieusement et il m'imita sans tarder.

« Ça va commencer » chuchota-t-il à mon oreille tandis que les lumières s'éteignaient une à une.

Une première mélodie résonna et les rideaux s'ouvrirent, dévoilant un orchestre uniquement composé de violonistes. Je fus tout de suite transportée dans un notre univers, appréciant la finesse des notes.

S'ensuivit un concerto pour deux voix, fabuleusement interprété par deux jeunes femmes. Le présentateur appela le musicien suivant à l'aide son micro et un homme d'une quarantaine d'année quitta son siège pour aller se poster derrière sa guitare. Il acheva son morceau sous les applaudissements de tous.

« Afin de clôturer cette soirée en beauté, j'appelle maintenant Edward Cullen » termina le présentateur près d'une heure plus tard.

Surprise, je me tournai vers mon voisin et le dévisageai de manière impolie, l'interrogeant du regard.

« Que… »

Il plaça son index sur mes lèvres, me faisant frissonner intérieurement, puis se releva afin de rejoindre l'estrade sur laquelle avait été installé un piano à queue.

Le silence fut vite remplacé par une suite d'accords harmonieux, quelque peu ténébreux par moment.

Edward avait la tête baissé, en proie à une concentration excessive. Avec une aise inégalée, il faisait courir ses doigts sur les touches ivoire. Il transmettait tout son désarroi au public, et ce grâce à la noblesse de l'instrument. J'avais l'impression de découvrir une tout autre personne. À cet instant précis, il n'était plus l'être arrogant que je côtoyais tous les jours. Non, il doutait sans relâche et son manque d'assurance me stupéfiait.

Le rythme de la musique était parfois lent ou au contraire rapide. Les notes inscrites sur sa partition filaient telles des feuilles d'automne poussées par le vent.

Toutes sortes d'émotions se bousculaient en moi mais j'étais avant tout partagée entre la colère et l'admiration. Inconsciemment, la musique contrôlait mon état d'âme et je ne savais expliquer pourquoi.

Et je croisai finalement son regard perdu, toute trace de haine ayant alors disparu. Au même instant, la mélodie devint plus douce, plus tendre. Je mordis ma lèvre inférieure et déglutis péniblement, soutenant son regard malgré mon trouble.

Le sourire qu'il m'offrit parut sincère, les battements de mon cœur s'affolèrent et je détournai les yeux. La musique reprit plus de vigueur et il retranscrit toute sa frustration à travers le piano.

La composition mourut dans les aigus et la foule applaudit sans relâche. Après un instant de réflexion, je tapai moi aussi des mains, félicitant celui qui jouait le rôle de mon petit ami.

« Il est formidable, n'est-ce pas ? s'enquit Esmée.

― Oui, vraiment » lui répondis-je songeuse, n'ayant jamais imaginé qu'il fût si bon pianiste.

Edward s'inclina devant son public puis, après un dernier coup de rideau, tous les musiciens ayant participé au concert nous saluèrent.

« Merci à tous d'être venu. Un apéritif vous attend à la sortie. À très bientôt » conclut le présentateur après être monté sur la scène.

Je me relevai et suivis Esmée et Carlisle jusque dans le hall d'entrée où plusieurs personnes profitaient déjà de l'apéritif gratuit. N'ayant pas soif, je préférai rester en retrait, frictionnant mes bras pour ne pas avoir froid. Je sursautai brusquement lorsque une main virile vint s'échouer dans le bas de mon dos.

« Vous tremblez, constata Edward en resserrant sa prise autour de moi.

― J'ai oublié de prendre mon manteau » lui dis-je timidement.

À ces mots, il s'écarta légèrement de moi, ôta sa propre veste et la déposa calmement sur mes épaules. Il m'incita à faire un pas de plus vers lui et me prit dans ses bras afin de me réchauffer. Enivrée par son odeur, je posai ma tête sur son torse et profitai silencieusement de ce moment si particulier, apercevant le sourire d'Esmée qui nous regardait.

« Vous jouez très bien, lui avouai-je rougissante, masquant mon visage dans son cou afin de ne pas lui dévoiler mon embarras.

― C'est la première fois que vous me faites un compliment, remarqua-t-il.

― Je sais » lui répondis-je.

Ses parents vinrent à notre encontre peu après afin de féliciter leur enfant. Malgré moi, je me libérai de son étau protecteur.

« Ne vous dérangez pas pour nous, s'empressa d'ajouter Esmée.

― Nous partons, continua son mari. À bientôt.

― Bonne nuit. »

Ils disparurent peu après et de nouvelles personnes vinrent féliciter Edward pour sa prestation.

« J'ai adoré, félicitations, lui dit une femme aux cheveux noirs.

― Merci beaucoup, lui répondit-il en passant un bras dans mon dos afin de me rapprocher de lui.

― Votre petit ami est très doué, ajouta-t-elle plus bas à mon intention.

― Oui, je sais » approuvai-je gênée.

Edward embrassa ma joue quelques secondes plus tard en guise de remerciement. Je souris discrètement, adorant sentir sa bouche sur moi.

« Quand as-tu composé ce nouveau morceau ? le questionna ensuite un homme d'une soixantaine d'années que je reconnus comme étant le joueur de guitare.

― Il y a quelques semaines seulement.

― C'était une merveille, le complimenta-t-il. Mais je crois deviner d'où provient ton inspiration » termina-t-il en m'offrant un sourire chaleureux.

Cette fois-ci, je rougis jusqu'aux oreilles et passai nerveusement ma main dans mes cheveux.

« Je pense toujours à elle quand je joue » lui apprit Edward en m'observant d'un regard émerveillé.

Il renforça sa prise autour de moi et salua son ami qui nous quittait. Ne sachant que faire de mes mains, j'attrapai l'ourlet de sa chemise et jouai nerveusement avec.

« Allons-y » décréta-t-il après cinq minutes de silence.

Nous rejoignîmes le parking et je montai à bord de sa voiture en vitesse. Il alluma le chauffage sans tarder et démarra en trombe.

Je lui rendis sa veste à contre cœur après qu'il se fût garé au pied de mon immeuble. Je sortis de la voiture sans un mot et regagnai mon appartement, une drôle de sensation rongeant mes veines.

Étrangement, je ne regrettais pas d'avoir assisté à ce concert. J'avais ainsi découvert le talent caché d'Edward. Et contrairement à toute attente, j'avais apprécié la soirée.

Ce soir-là, Edward avait été un homme différent…