10. Lettre à un inconnu
A toi, toi que je ne connais pas encore, toi qui es déjà tout pour moi, a toi mon enfant.
Je t'écris ces quelques lignes afin que le jour ou je ne serai plus là il te reste un peu de moi. Cela fait quelques temps déjà que j'ajoute très souvent un objet dans cette petite boite en bois que je te destine, j'y ajouterai cette lettre que tu liras un jour, ou que ton père te lira peut être s'il en trouve la force.
Tu ne sais pas à quel point j'aimerai me trouver auprès de toi à cet instant, à quel point je rêve de vous voir, tous les deux assis sur un immense fauteuil confortable, a rire et à vous murmurer des secrets au creux de l'oreille. Mais saches mon cœur que je suis là , auprès de vous, dans ton cœur et celui de ton père qui, je sais, t'aime tout autant que je le fais. J'ignore s'il aura la force un jour d'aimer une autre femme, de t'offrir une belle mère, mais si tel est le cas, aime la, aime la comme si c'était elle ta mère. Tu auras alors peut être des frères et sœurs, avec qui tu te chamailleras de temps en temps, mais que tu te devras te protéger et de soutenir. Je sais que je te demande beaucoup mon enfant, mais il faut que tu montre à ton père qu'il se doit de continuer à aimer, et à vivre, comme moi je continu de l'aimer et de vivre à travers toi.
Je connais ce sentiment de se sentir abandonné, d'avoir perdu un être cher que l'on voudrait prendre dans ses bras, dont on voudrait entendre la voix et voir le sourire jour après jour, mais hélas la vie est ainsi mon enfant.
Rien ne m'a rendu davantage heureuse dans ma vie que d'avoir rencontré ton père et que de cet amour que je lui porte soit née une personne merveilleuse comme tu l'es.
Je n'ai pas eu le bonheur de te rencontrer, mais je te sens en moi, grandir, chaque jour. Je sais que tu deviendras une bonne personne, car tu auras pour exemple dans cette vie la personne la plus droite, juste, aimante et attentionnée qu'il m'est été donné de rencontrer. N'oublie pas qu'il prendra toujours soin de toi, qu'il te protégera de tous les dangers, que tu pourras toujours compter sur lui et qu'il ne cessera jamais de t'aimer, de tout son cœur. Comme je le fais en t'écrivant ces quelques lignes.
Je ne te demande qu'une seule et unique chose mon enfant: prends soin de ton père car il aura besoin de toi, tout autant que tu auras besoin de lui. Si je ne suis pas là aujourd'hui pour continuer à veiller sur lui c'est parce que j'ai voulu qu'il soit heureux avec toi, qu'il te connaisse, qu'il t'aime et t'élève. Afin qu'il soit le père qu'il a toujours voulu devenir, car je l'aime infiniment, tout comme toi. Je t'aime mon enfant et je ne cesserai jamais de t'aimer.
Ta mère
Julia
Le jeune homme déglutit péniblement en terminant la lecture de cette lettre écrite de la main de son épouse. Il n'avait pas voulu la lire dans un premier temps, mais après avoir vu quelques lignes, il n'avait pu s'empêcher de continuer la suite. Il sentit son cœur se serrer un peu plus à chaque mot. Julia avait écrit cette lettre car elle pensait ne pas survivre à l'accouchement. Elle pensait déjà que jamais elle ne verrait grandir leur enfant alors que jour après jour elle le rassurait que tout allait pour le mieux, qu'ils vivraient heureux tous les trois, qu'ils verrait leur petite tête blonde courir dans les bureaux du poste numéro quatre, se cacher derrière le bureau de l'inspecteur Brakenreid et grimper sur le dos de George.
Mais William réalisa à cet instant qu'il s'était bercé d'illusions. Julia avait toujours su qu'elle n'aurait pas droit à ce bonheur. Elle devait avoir su dès le premier jour qu'elle risquait de mourir, qu'elle allait mourir simplement.
Il se reprit rapidement, ne voulant pas laisser couler ces larmes qui naissaient dans ses yeux. Il referma soigneusement le journal de Julia et en caressa quelques instants la couverture pourpre. Il ferma les yeux avant de se souvenir pourquoi il se trouvait là. Il était revenu à la cabine car son épouse avait oublié son châle alors qu'ils se trouvaient sur le chemin du restaurant. Il avait insisté pour y aller, seul, la laissant avec leur ami qui se trouvait en de meilleures dispositions que la veille. Il avait brièvement fouillé sa malle, prenant le tissu blanc d'une main, lorsque le petit cahier tomba sur le sol. William l'avait ramassé, se rendant compte qu'il s'était ouvert sur la dernière page écrite de la main de Julia, sur cette page qui lui retourna le cœur et l'emplit de tristesse.
Il replaça le cahier à sa place et quitta la cabine, l'air sombre, perdu dans ses pensées.
Il retrouva Julia et le détective Guillaume à une table au fond du restaurant. Il s'arrêta quelques secondes de l'autre côté de la pièce pour observer son épouse qui semblait rayonnante. Lorsqu'il croisa son regard, il lui sourit timidement et s'avança vers eux.
-Merci William, murmura Julia lorsqu'il lui plaça le châle sur les épaules.
Il ne répondit pas et elle fronça les sourcils avant de reprendre la parole.
-Quelque chose ne va pas chéri?
-L'enquête me préoccupe, rien d'autre.
Elle lui sourit tendrement et déposa un baiser sur la commissure des lèvres avant qu'il ne recule sa chaise pour qu'elle puisse y prendre place.
Le dîner se passa dans le plus grand calme. William parlait peu, Julia mangeait peu, Guillaume buvait beaucoup.
Et inexorablement, la conversation s'orienta vers l'enquête, sur les derniers éléments qu'ils avaient en leur possession, sur les progrès que faisait Julia avec la jeune femme. Sur les nombreux interrogatoires que les deux hommes avaient fait. Lorsque soudain, William remarqua un large sourire et un clin d'œil furtif de la part de son ami. Assit en face de lui, il comprit que cela ne lui était pas adressé. Il se retourna doucement et cru voir l'espace d'une seconde un visage qu'il connaissait. Encore elle. Il n'avait donc pas rêvé. Sally Pendrick se trouvait sur le navire et le détective semblait la connaitre. Il se retourna alors vers lui et voulut prendre la parole lorsqu'il le fit le premier.
-Voyons Will, ma femme me manque, je ne fais que passer le temps. Il n'y a pas de mal à ça.
-Quel est le nom de cette femme?
-En quoi cela vous concerne?
William se leva en un bond, ce qui laissa perplexe son épouse et son ami.
-Est-elle blonde? Les yeux bleus? Environ 1 mètre 72? Une marque de naissance en dessous du nombril?
-Oui, oui, en effet. Vous la connaissez?
-Il ne vous est pas venu à l'esprit que peut être ce serait la meurtrière?
-Elle me paraissait toute à fait charmante.
-William, lança Julia en sentant une pointe de jalousie gagner son cœur, qui est cette femme?
Il ne répondit pas, regardant avec intérêt la jeune femme. Il se demandait comment il allait lui dire, comme il allait justifier le fait qu'il savait ce détail sur le corps de Sally Pendrick sans qu'elle n'arrive à de mauvaises conclusions. Il ne pouvait décemment pas lui dire qu'il l'avait vu nue, qu'il avait été à deux doigts de succomber à son charme, qu'il avait cru la voir dès le premier jour sur ce navire et qu'il ne lui avait rien dit.
Julia se leva alors doucement, lui jetant un regard qui ne laissa rien présager de bon. Il se tourna alors vers leur ami et prit la parole.
-Quel est le numéro de sa cabine?
-Je l'ai emmené dans la mienne.
-Bien, soupira William, Julia, tu vas regagner notre cabine.
-Pas avant que tu ne m'es tout expliqué, s'offusqua son épouse.
-Je le ferai là-bas, viens.
Il lui prit doucement le bras et elle le suivit docilement, pourtant à contre cœur. Ils arrivèrent rapidement à la petite pièce. William sortit la clé qu'il avait dans sa poche et ouvrit la porte. Il laissa passer Julia devant lui, puis, lorsqu'elle remarqua qu'il ne la suivait pas, elle se retourna.
-Reste ici et n'ouvre à personne, murmura simplement William avant de refermer la porte.
Il ne se passa qu'une seconde avant que Julia ne s'y précipite et tente de l'ouvrir. Mais la clé venait d'être tournée, elle se trouvait enfermée.
-William, ouvre cette porte, lança-t-elle avec colère.
-Tu seras en sécurité ici, répondit son époux de l'autre côté.
-Laisse-moi sortir. Tu n'as pas le droit de m'enfermer.
-Je le fais pour te protéger.
-WILLIAM , gronda une fois encore Julia en tambourinant la porte.
-Pardonne-moi, murmura-t-il doucement contre le bois.
-WILLIAM, WILLIAM ! Continua d'hurler la jeune femme. Je t'en prie ne fais pas ça.
-Je t'aime, dit-il simplement avant de s'éloigner.
Il l'entendit ainsi encore quelques secondes hurler son prénom et frapper contre la porte, avant de passer l'angle du couloir, mais il ne se retourna pas, bien décidé à ne pas céder. Il n'avait pas trouvé mieux que cela pour la protéger. Elle serait sans nul doute en colère, une colère noire, mais elle serait en vie et c'était tout ce qui comptait pour lui.
à suivre...
