The neighbors' kids

Comme tous les problèmes, les accidents et les maladies ne prennent jamais de repos, c'est bien connu . Ils n'attendent pas le lundi matin neuf heures pour frapper. Ils ne s'arrêtent pas dès que sonnent dix-sept heures le vendredi. Alors 365 jours par an et 24 heures sur 24, les hôpitaux se doivent d'être opérationnels. Et c'est pour ça que deux week-ends par mois, Sara travaille. Deux week-ends par mois, Michael se retrouve seul à l'appartement. Parfois, pour s'occuper, il ramène du travail de son bureau. Parfois il sort avec Lincoln, ou Sucre, ou les deux. Parfois, il bricole, répare, range, astique. Et parfois, rien. Il glande toute la journée, devant un match ou le nez dans un bouquin.

C'était pour cette dernière option qu'il avait opté aujourd'hui. Après une semaine harassante de boulot, il avait légitimement gagné le droit de décompresser, de se reposer et de ne plus penser à rien. Et tel un prélude aux vacances tant attendues et bien méritées qui se profilaient - encore quelques jours de patience - il allait passer son samedi pénard, devant la rediffusion d'un documentaire consacré à l'histoire de la présidence américaine. Ça fait jamais de mal de rafraîchir ses connaissances.

Mais ça, c'était sans compter avec l'absence imprévue d'un collègue de travail. Pas un des siens, mais celui de Natasha Collins, sa voisine de palier. Dans la précipitation elle n'avait pas bien compris pourquoi son collègue ne pouvait pas assurer ses fonctions aujourd'hui mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle venait d'être appelée pour le remplacer au pied levé. Elle avait argué qu'elle n'avait personne pour garder ses enfants mais son patron n'en avait eu que faire. Je compte sur vous madame Collins ! Le ton avait été ferme, pas de discussions possibles. Tout ça, c'est ce que Natasha était en train d'expliquer à Michael.

Postée sur le pas de sa porte, cintrée dans son tailleur noir de réceptionniste d'hôtel, avec son fils de huit ans debout à ses côtés et sa fille d'un an calée sur sa hanche, elle avait l'air embarrassé, ne savait pas trop comment lui demander ça mais…

- Oh mon dieu, si vous pouviez me les garder quelques heures jusqu'au retour de leur père vous me rendriez un immense service !

Michael ne sut pas lequel de son ton ou de son regard était le plus implorant.

Cela ne faisait que quelques mois que lui et Sara étaient arrivés dans cet immeuble. L'emménagement des Collins était encore plus récent. Natasha ne connaissait pas grand monde dans le bâtiment pour l'instant. Mais à partager le même étage que Michael et Sara, elle avait noué un contact avec eux, et réciproquement. Comme la plus part des voisins en bons termes, ils s'adressaient un sourire, un bonjour en se croisant à la sortie de l'ascenseur ou entre les portes du hall. Ils s'échangeaient quelques mots près des boîtes aux lettres. Et ils pouvaient être amenés à se rendre de petits services…

Natasha attendait la réponse - l'approbation salvatrice - de Michael en étirant ses lèvres dans un sourire désolé, consciente de lui gâcher son samedi.

- Oui, j'avais rien de prévu cet après-midi, je peux vous les garder vos enfants, déclara-t-il en hochant la tête avec un sourire serviable.

- Oh merci ! Vraiment merci ! apprécia Natasha comme s'il venait de lui sauver la vie. Je vous revaudrai ça.

- Non, pas la peine, s'amusa Michael. Je sais que ça se perd de nos jours mais je sais encore rendre service sans rien attendre en retour.

Natasha se mit à le fixer avec des yeux brillants. Il crut bien qu'elle allait se mettre à pleurer de reconnaissance.

- Entrez, lança-t-il en ouvrant un peu plus grand la porte.

D'une main apposée dans son dos, Natasha poussa doucement son fils pour l'inciter à pénétrer dans l'appartement.

- Ça va être l'heure pour Emily de faire sa sieste, expliqua-t-elle à Michael. Couchez-la au milieu d'un grand lit, entourez-la de coussins et elle ne bougera pas, elle est très calme et vous serez tranquille pour au moins deux heures. Il y a tout ce qu'il faut là-dedans pour la changer, il y a aussi son doudou, sa tétine et des petites compotes pour son goûter, indiqua-t-elle en désignant d'une main le sac à langer que Julian tenait dans ses bras. Vous avez l'habitude des enfants ? demanda-t-elle soudainement.

- Euh… j'ai un neveu et une nièce qu'il m'est déjà arrivé de garder, répondit Michael.

- D'accord. Je vais appeler mon mari pour lui dire de venir récupérer les enfants chez vous quand il rentrera, ce sera sûrement vers six heures. S'il y a le moindre problème vous téléphonez à l'accueil du Congress Plaza, c'est moi qui répondrai. Voilà, je crois que j'ai fait le tour.

Natasha déposa un bisou sur le front de sa fille, lui murmura quelques mots rassurants d'une voix tendre puis la donna à Michael. Elle embrassa ensuite rapidement son fils, lui demanda d'être bien sage et lui rappela qu'elle l'aimait.

- Encore une fois je vous remercie infiniment, souffla-t-elle à l'attention de Michael avec une profonde gratitude avant de quitter l'appartement en refermant la porte sur elle.

Oui, Michael avait un neveu et une nièce. Mais aujourd'hui respectivement âgés de dix-sept et presque six ans. Autant dire qu'ils n'étaient plus des bébés depuis longtemps. Et alors qu'il tenait à bout de bras une petite poupée blonde, aux cheveux aussi fins que du fil de soie, qui le fixait de ses grands yeux bleus en remuant silencieusement ses petites lèvres baveuses, Michael se sentit dramatiquement gauche, ne sachant que faire, pour quels gestes opter, quelle attitude adopter.

- Elle va pas vous exploser au visage, vous savez.

Son ton n'était pas moqueur, ni insolent, et Julian, aussi blond que sa cadette, esquissa un sourire encourageant lorsque Michael tourna la tête vers lui pour le regarder, hébété.

- Euh… oui, non, je sais bien, balbutia-t-il en ramenant Emily contre son torse. Bon, je vais aller coucher ta sœur, je prends ça…

Il prit le sac à langer des bras du garçonnet et partit dans sa chambre pour y installer la petite comme Natasha le lui avait expliqué. Pour son plus grand bonheur, Emily se révéla d'une grande coopération. Elle se laissa manipuler sans pigner, resta immobile une fois couchée et s'endormit presque aussitôt, son doudou dans une main et sa tétine dans la bouche. Avant de quitter la pièce protégée de la lumière et de la chaleur du soleil par les rideaux tirés, Michael récupéra les petits pots de compote en vue d'aller les ranger dans le réfrigérateur.

Julian n'avait pas bougé. Il était resté planté dans l'entrée, attendant l'autorisation pour entreprendre quoique ce soit dans cet appartement qu'il ne connaissait pas.

- Entre, fais comme chez toi, lui lança Michael lorsqu'il passa devant lui pour regagner la cuisine.

Julian s'avança timidement jusqu'au salon. Il observait les lieux tout en se tenant les mains comme pour être sûr de ne surtout rien casser. Une fois les compotes mises au frais, Michael s'approcha de son petit voisin.

- Je suis désolé, je suis pas très équipé en jeux de sociétés ni même en DVD de dessins animés, les seuls que je dois avoir c'est La petite sirène et Cendrillon que ma nièce a laissés là mais je suis pas sûr que ça t'intéresse…

- Vous avez un échiquier, remarqua Julian en voyant le plateau bicolore et ses pièces en verre moulé opaques ou translucides posés sur un guéridon au fond du salon.

- Oui. Tu sais jouer aux échecs ?

- Non…

Julian ne lâchait pas l'échiquier des yeux. Michael comprit qu'il n'osait pas poser la question.

- Est-ce que… tu veux que je t'apprenne à y jouer ?

Le jeune garçon releva son visage vers Michael en hochant doucement la tête.

- J'aimerai bien, oui. J'ai toujours voulu apprendre mais y avait jamais personne pour… enfin…

Il baissa les yeux. Un ange passa. Le cœur de Michael se serra.

- Viens on va s'installer autour de la table basse, déclara-t-il en posant une main entraînante sur l'épaule de Julian.

Tandis que le garçonnet s'asseyait en tailleur sur le tapis, il alla chercher l'échiquier pour venir ensuite le déposer sur la petite table du salon avant de prendre place en face de son élève dont les yeux brillaient d'intérêt et d'excitation.

- Mais je suis pas trop jeune pour apprendre ? s'inquiéta Julian. Tu crois… vous croyez que je vais comprendre ?

- Tu peux me tutoyer si tu préfères, lui indiqua Michael avec un clin d'œil. Et bien sûr que tu vas comprendre ! Tu m'as l'air d'être très intelligent.

Et très mature, ça se lisait dans son regard.

- Je suis le premier de ma classe, confirma Julian.

Ce n'était pas de la vantardise. Il avait dit ça avec un haussement d'épaules comme on répond oui, j'aime les cookies quand on vous a posé la question.

- Bien. On va faire une partie, commença Michael, et je vais t'expliquer toutes les règles au fur et à mesure pour que tu te rendes mieux compte et que ça te soit plus facile à retenir, d'accord ?

Julian hocha la tête. Il avait déjà la mine concentrée et les sourcils légèrement froncés, sérieux et attentif.

- Pour débuter une partie on ouvre le jeu. Il y a des centaines voire des milliers d'ouvertures possibles et elles ne se font pas au hasard. Elles sont déjà tactiques et très importantes pour la suite de la partie. C'est avec un des pions qu'on ouvre. Depuis sa position d'origine il peut avancer d'une ou deux cases, le joueur décide en fonction de son ambition, et par la suite il n'avancera que d'une case à la fois, sans quitter sa colonne, par contre il prendra un pion adverse en diagonal…

oOo

L'échiquier était clairsemé. Tous les pions et pièces pris gisaient sur la table basse à côté des verres de coca aux trois quarts vides de Michael et Julian. Redressé sur ses genoux, un doigt tapotant sur sa lèvre inférieure, ce dernier réfléchissait à son prochain coup. Michael avait mené la partie en se mettant au niveau de son jeune disciple afin de ne pas l'écraser en trois manœuvres et le laisser voir tout un tas de cas de figure qu'il lui expliquait au fur et à mesure qu'ils se présentaient. Et le gamin pigeait vite et bien, à tel point qu'il lui était arrivé à plusieurs reprises de sortir des attaques bien vues sans que son professeur n'ait à les lui souffler.

- Je peux faire ça, déclara Julian en attrapant son dernier pion encore en lice pour le pousser sur la huitième rangée de l'échiquier. Comme ça je peux le promouvoir en dame et ça remplace celle que tu m'as piquée tout à l'heure.

- Et bien… oui, confirma Michael. On peut dire que t'apprends vite toi, souffla-t-il, impressionné, avant d'adresser un sourire de félicitations à son jeune adversaire.

- C'est parce que t'expliques bien.

Julian semblait reconnaissant. Puis, alors qu'il observait Michael en silence, l'expression de son visage changea, s'assombrit. Manifestement une question le taraudait et c'était comme s'il essayait d'en trouver la réponse tout seul. Finalement il se lança :

- Je peux te poser une question ? demanda-t-il.

- Oui, vas-y, je t'écoute.

- Pourquoi t'as pas d'enfants ? T'aimes pas ça ? T'en veux pas ?

Vraiment il s'interrogeait. Ça le turlupinait même. Parce que sans se l'avouer consciemment Julian aurait aimé avoir un père comme Michael, qui prend avec plaisir deux heures pour lui enseigner les échecs. Et derrière cette question il voulait surtout savoir si son attention était sincère ou s'il s'efforçait, le temps d'un après-midi, d'être agréable avec un môme dont il n'avait en réalité rien à faire.

- Bien sûr que si je veux des enfants, répondit Michael. Je vais même te dire : j'en ai un en préparation, confia-t-il dans un murmure.

- Ta femme attend un bébé ? en déduit Julian, perspicace - et soulagé.

- Oui.

- J'avais pas fait attention qu'elle avait un gros ventre.

- Parce que c'est pas encore le cas. Le bébé n'est pas plus gros que ça pour l'instant, expliqua Michael en laissant un espace d'une dizaine de centimètres entre le bout de son pouce et celui de son index.

- Y a des poissons dans l'aquarium de mon beau-père qui sont plus gros que ça ! s'amusa Julian.

- Oui, c'est bien possible, rigola Michael.

Puis son rire s'estompa lorsque « beau-père » se répéta dans son esprit. Il ignorait que Julian n'était pas un Collins. Mais à bien y réfléchir la grande différence d'âge entre lui et Emily prenait un certain sens à présent. Michael perçut soudainement du bruit depuis sa chambre. Il se leva du tapis.

- Je crois que ta sœur est réveillée, je vais la chercher.

Emily se mit à babiller gaiement lorsque Michael se pencha au-dessus d'elle pour la prendre dans ses bras. Il alla à la fenêtre pour entrouvrir légèrement le rideau afin d'illuminer un peu la pièce sans aveugler la fillette puis d'une main douce il remit en place ses cheveux ébouriffés. Il la contemplait avec un petit sourire attendri qui se mua en grimace lorsqu'une forte odeur vint lui agresser les narines.

- Oh ! Mademoiselle m'aurait-elle fait un petit cadeau ? suspecta-t-il.

Et comme pour le lui confirmer, Emily glapit de sa voix cristalline en tapotant l'une contre l'autre ses minuscules mains potelées. Michael ne sut pas si elle l'applaudissait d'avoir compris ou si elle se félicitait de lui imposer ce challenge. Il poussa un soupir résigné, alla reposer le bébé sur le lit et sortit du sac à langer tout le nécessaire à sa mission. Il allongea Emily sur le petit matelas plastifié qu'il avait déplié sur le couvre-lit et prit quelques secondes pour se concentrer et rassembler ses souvenirs.

- La dernière fois que j'ai changé une couche ça remonte à plusieurs années, alors j'espère que j'ai pas perdu la main, déclara-t-il en forme d'excuses au cas où il s'y prendrait comme un manche.

C'était Caleigh qui avait été son premier et seul cobaye en matière de couches-culottes. Et la première fois qu'il l'avait langée, cela avait été sous les directives d'un LJ plus au fait que lui. Depuis il avait comblé ses lacunes mais après des années sans pratiquer, une partie de lui redoutait d'avoir oublié jusqu'aux fondamentaux.

Finalement, vieux réflexes à l'appui, ce fut une histoire rondement menée ! Rassurant pour les mois à venir.

- Il est quatre heures, est-ce que t'as faim ? demanda Michael à Julian lorsqu'il revint au salon avec Emily.

- Euh… oui, un peu.

- Qu'est-ce que je vais bien avoir à te proposer, marmonna Michael, maintenant planté devant son réfrigérateur ouvert et à moitié vide. Oh, non, attends, j'ai une idée…

Il referma la porte du frigo et se retourna vers Julian.

- Si on allait au parc pour se manger une glace là-bas ? On finira la partie en rentrant.

Le visage du garçonnet s'illumina d'un large sourire et il approuva d'un vigoureux hochement de tête. Michael se ravit de son enthousiasme presque autant qu'il s'en attrista. Parce que Julian avait l'air d'un petit citadin auquel on proposait d'aller voir la mer pour la première fois de sa vie.

Michael prépara un biberon d'eau fraîche pour Emily qu'il plaça dans le sac à langer avec les deux petits pots de compote. Puis, anse à l'épaule, bébé chapeauté calé sur sa hanche - on aurait dit qu'il avait fait ça toute sa vie - il sortit de l'appartement avec Julian sur ses talons.

Arrivé dans le hall, il plaça Emily dans sa poussette qui restait parquée en permanence à côtés des boîtes aux lettres puis le trio quitta l'immeuble.

Grand Park était vaste alors il pouvait recueillir l'affluence d'un samedi après-midi ensoleillé sans jamais saturer. Le gazon verdoyant était habituellement pris d'assaut par les couples d'amoureux qui s'y prélassaient, blottis dans les bras de leur moitié, et par des groupes d'adolescents assis en cercle et en tailleur pour jouer ou discuter. Les bancs placés autour des grands bassins peuplés de cygnes et de canards avaient pour coutume d'accueillir les mamies pipelettes. Les larges allées de fins graviers faisaient le bonheur des promeneurs et des joggeurs.

Une aire du parc était plus animée que toutes les autres. Agrémentée de bacs à sable, de balançoires, de toboggans, aucun doute, c'était le royaume des enfants. Et la vedette ici, c'était Tonio Rodriguez. Dans son petit cabanon de pierres et de bois, bronzé tout au long de l'année, ce mexicain d'origine, pâtissier et artisan glacier, régalait petits et grands de crêpes et de gaufres succulentes l'hiver, de glaces et de sorbets rafraîchissants l'été.

Drapé dans son tablier blanc, le géant Tonio afficha un large et franc sourire en voyant Michael s'approcher. Puis il leva ses sourcils en feignant un grand étonnement alors qu'il regardait tour à tour Julian et Emily.

- Attends, la dernière fois que t'es venu m'acheter une glace tu m'apprenais que Sara était enceinte et là… Ça fait combien de temps qu'on s'est pas vus ?

- Deux semaines gros malin, se navra Michael tandis que Tonio pouffait de son rire gras. Ce sont pas les miens, c'est les enfants de ma voisine que je dépanne pour l'après-midi, expliqua-t-il.

- Ah d'accord. Alors, qu'est-ce qui lui ferait plaisir au jeune homme ? demanda Tonio en s'appuyant de ses avant-bras sur son comptoir pour se pencher légèrement vers Julian.

- Euh… je sais pas trop…

Julian baladait ses yeux gourmands sur l'affiche qui présentait une illustration alléchante des produits proposés.

- C'est quoi tes parfums préférés ?

- Ben… j'aime bien le chocolat… et la pistache aussi, indiqua Julian.

- Parfait ! Un double cornet chocolat-pistache, décréta Tonio. C'est parti !

Il attrapa un cône de gaufrette doré et son portionneur avec lequel il creusa dans son bac de glace au chocolat. D'un mouvement de poignet expert, il forma une boule impeccable qu'il déposa dans le creux du cornet. Puis il rinça le portionneur et réitéra la manœuvre dans le bac de pistache. La jolie boule verte vint surplomber celle au chocolat et Tonio tendit l'ensemble à Julian qui le remercia poliment.

- Dis, tu crois que ça peut manger de la glace un bébé d'un an ? demanda ensuite Michael dans un murmure, comme s'il ne voulait pas s'attirer la foudre des gens alentours au cas où son idée serait criminelle.

- Ben… si on les laisse faire ils mangent du sable alors une petite glace ça devrait pas les tuer, le rassura Tonio dans un gloussement. Je te mets une boule de vanille dans une barquette et tu la fais manger à la petite cuillère, déclara-t-il en joignant déjà le geste à la parole.

Après avoir réglé les deux glaces à Tonio, Michael conduisit Julian et Emily jusqu'à une petite table de pique-nique en bois à l'ombre d'un arbre.

- C'est bon ? demanda-t-il à Julian tout en retirant sa sœur de sa poussette pour l'installer sur ses genoux.

- Oui, trop ! répondit-il entre deux coups de langues donnés à sa glace. Merci.

- De rien.

À l'aide d'une petite cuillère en plastique, Michael faisait déguster sa glace à Emily qui gazouillait son contentement.

- C'est un ami à toi Tonio ? interrogea Julian.

- Ben… pas tout à fait mais disons qu'avec le temps j'ai appris à très bien le connaître. En général à chaque fois que je viens me promener ici je passe le voir. Et toi tu le connaissais pas ? s'étonna Michael tant Tonio était une institution pour les gosses de Chicago.

- Non.

- Maintenant que c'est le cas faudra dire à tes parents qu'ils t'y amènent régulièrement. Quand t'es un habitué, de temps en temps, Tonio te fais trois boules pour le prix de deux, souffla Michael avec un clin d'œil comme on refile à ceux qu'on pense dignes de la recevoir une info réservée aux initiés.

- Ouais… mais je crois pas qu'ils auront le temps, déclara Julian, lucide et résigné. Ma mère elle travaille presque tous les jours et quand elle est à la maison elle se repose. Et mon beau-père il part toute le semaine et quand il rentre il s'occupe de ses poissons.

- Et ton père il…

Et merde ! Les mots avaient été plus vite que sa pensée et Michael regretta aussitôt de les avoir sortis. C'était typiquement le genre de situation où évoquer le père relevait de la jolie gaffe. Julian avait baissé les yeux.

- Mon père il est parti vivre en Angleterre quand j'avais deux ans. Je le vois que des fois à Noël ou à mon anniversaire, expliqua-t-il avec le détachement du petit garçon qui avait fini par s'habituer à cette situation.

Michael ne sut pas quoi dire. Mais Dieu sait qu'il compatissait pour avoir, lui aussi, grandi sans son père à ses côtés. Et voir en face de lui ce petit bonhomme qui vivait la même épreuve avec une digne acceptation le renvoya quelques années en arrière et le troubla quelque peu. Julian s'était remis à manger sa glace et c'est le cri strident d'Emily qui ramena Michael à la réalité. La petite attendait depuis trente secondes, la bouche grande ouverte, qu'il veuille bien enfin lui donner sa cuillerée de glace.

oOo

Sara ne prêta pas attention à la télévision du salon qui diffusait un dessin animé lorsqu'elle rentra chez elle en fin d'après-midi. Après avoir posé son sac et ses clefs sur la petite console de l'entrée, elle s'était directement dirigée vers la cuisine où Michael finissait de rincer deux verres.

- T'as passé une bonne journée ? lui demanda-t-il en la voyant arriver.

- Je sais pas si j'ai le droit de dire que ma journée a été bonne quand celle de toutes les personnes dont je me suis occupée a été très mauvaise, fit remarquer Sara dans un sursaut d'empathie. Mais si tu veux un adjectif pour qualifier ma journée, je dirais : riche en hémoglobine ! Ce midi, on nous a amené un type qui bossait à l'abattoir et dont la main s'était faite happée par un broyeur…

Sara grimaça, compatissant de douleur avec la pauvre victime.

- T'aurais dû voir ça, une vraie boucherie, c'est le cas de le dire ! On a fait tout ce qu'on a pu pour lui sauver sa main, expliqua-t-elle, mais on a quand même été obligés de l'amputer de deux doigts !

- Euh… on s'était pas mis d'accord pour que tu me racontes que ce qui est racontable ? lui rappela Michael avec une mine dégoûtée.

- Ah oui ! C'est vrai ! s'amusa Sara. Désolée, susurra-t-elle ensuite en venant nouer ses bras autour de son cou.

Elle déposa ses lèvres sur les siennes et Michael savoura l'étreinte jusqu'à ce qu'elle devienne trop entreprenante.

- Attends, la stoppa-t-il. On est pas tous seuls…

Sara poussa un soupir las.

- Qui c'est cette fois ? Linc ? LJ ? Fernando ?

- Aucun des trois.

Michael désigna le salon du regard et Sara se retourna pour découvrir un petit crâne blond qui dépassait du dossier du canapé. Elle esquissa un sourire puis reporta son attention sur Michael en relevant un sourcil interrogatif.

- C'est Julian, lui murmura Michael. Et tu la vois pas mais à côté de lui y a sa petite sœur. C'est les enfants des voisins, leur mère me les a confiés pour l'après-midi parce qu'elle a été appelée en catastrophe pour remplacer un de ses collègues.

- Et tu t'es occupé d'eux tout ce temps tout seul ? s'impressionna-t-elle.

- Oui. Et ils sont toujours en vie, se félicita-t-il.

Le sourire de Sara se fit exagérément admiratif.

- Et bien je pense qu'il y en a un autre qui doit être ravi de l'apprendre, déclara-t-elle avec malice en tapotant le bout de ses doigts sur son ventre.

Elle tourna ensuite les talons pour se rendre au salon. Elle adressa un bonjour à Julian qui le lui rendit et s'avança vers Emily qui était couchée, somnolente, recroquevillée sur le canapé avec sa tétine et son doudou. Elle la prit doucement dans ses bras et s'assit à sa place en l'installant sur ses genoux.

- Ça va ? Tu t'es pas trop ennuyé ici ? demanda-t-elle à Julian tout en câlinant le bébé qui se blottissait étroitement contre elle.

- Oh non ! Pas du tout ! répondit-il comme si Sara venait de dire une énorme aberration. Je m'ennuie vachement plus quand c'est ma grand-mère qui me garde. Votre mari il m'a appris à jouer aux échecs, indiqua-t-il, et après on a été se balader dans le parc. On a mangé une glace chez Tonio et on a été jusqu'à l'enclos des chèvres. Y en a une qui a mâchouillé mon short, rapporta-t-il dans un petit rire en montrant le morceau du tissu concerné. On a aussi fait faire de la balançoire à Emily et après, en rentrant on a fini la partie d'échecs, c'est moi qui ai gagné mais c'est parce que votre mari m'a expliqué comment faire, précisa-t-il modestement pour ne s'attirer aucun laurier non mérité.

- Et bien en effet, vous ne vous êtes pas ennuyés, confirma Sara avec amusement.

Les vigoureux coups frappés à la porte de l'appartement sonnèrent comme la fin de la récréation. Son beau-père était là et le visage de Julian se ferma. En une fraction de seconde son apparente jovialité disparut. Il resta immobile sur le canapé pour grappiller quelques instants encore de cet après-midi de rêve puis il se leva et rejoignit son beau-père qui discutait avec Michael dans l'entrée. Sara l'imita pour aller redonner sa fille à son voisin.

- Je suis désolé du dérangement, déclara Paul Collins. D'habitude c'est la mère de Natasha qui joue les baby-sitters mais elle ne devait pas être disponible aujourd'hui. Ils ont été sages au moins ?

- Très ! lui assura Michael. Ils sont très agréables.

- Bien. En tous cas je vous remercie beaucoup. Julian, tu dis au revoir, on va rentrer.

- Au revoir. Et merci de m'avoir expliqué pour les échecs.

- Y a pas de quoi. Si tu veux tu pourras venir ici de temps en temps pour qu'on fasse une partie, proposa Michael. C'est à force de pratiquer qu'on devient bon.

- C'est vrai ? Tu voudras bien m'entraîner ?

- Faut pas que ça vous embête, intervint Paul.

Michael suspecta aisément que pour lui, faire une partie de quoique ce soit avec son beau-fils relevait de la corvée. Il lui adressa un petit sourire.

- Si je le propose c'est que ça me fait plaisir.

Paul le lui concéda d'un mouvement de tête mais il conserva une mine légèrement perplexe, ne voyant pas bien quel plaisir il pouvait y trouver. Puis il salua ses voisins et, Emily dans un bras, le sac à langer dans une main, il partit en direction de son propre appartement, à l'autre bout du couloir.

- À bientôt alors, lança Julian.

- Oui, confirma Michael.

Le garçonnet fit quelques pas pour sortir de l'appartement avant de se retourner une dernière fois vers Michael qui lui tenait la porte ouverte.

- Je voulais te dire…

Parce que cette fois c'était tout à fait consciemment qu'il le pensait.

- … je crois qu'il aura beaucoup de chance ton bébé.

Touché. Michael ouvrit la bouche sans bien savoir ce qui en sortirait mais Julian avait pivoté et était parti en courant pour rejoindre son beau-père avant qu'il n'ait eu le temps d'émettre le moindre son. Alors il referma doucement la porte et se retourna vers Sara qui affichait un petit sourire.

- La vérité sort de la bouche des enfants, commenta-t-elle.

Ça aussi c'est bien connu.