C'est officiel, je ne peux plus voir ce chapitre en peinture ! Il m'a trop pris la tête et le résultat me laisse très insatisfaite. Mouais, je l'aime pas, je n'arrive plus à l'analyser objectivement alors je compte sur vous (je suis prête à entendre qu'il est bien pourri, allez-y ;_;)
Quoi qu'il en soit, encore navrée pour ce gros retard !
Merci à Melior, cismet, Krystal-SkyZ, Pisces-Arkady,Tazinka et Elanoora pour leurs reviews ! :)
11 nov. 2013 -
X
Fragments de mémoire
Ils parcouraient des dédales infinis, ponctués de portes qui murmuraient, sans quelconque mesure de temps. Du moins, c'est ce qu'il semblait à Thorin Ecu-de-Chêne, qui devait parfois s'arrêter de longues minutes devant un seuil pour déchiffrer les faibles chuchotis, malgré sa perception qui s'affinait à mesure qu'ils progressaient. Cet endroit recelait ses moindres souvenirs. Le prince venait de parcourir 2o ans de sa vie par le biais de ses curieux portails, sans jamais en ouvrir aucun, se contentant de bribes. Il devait trouver le bon, celui qui concernait la petite renarde qui marchait devant lui. Ses longues boucles fauves balayaient tranquillement son dos tandis que ses voiles colorés ondoyaient dans son sillage au rythme de ses pas. Allons bon, qui était cette gamine ? Thorin songeait bien à quelqu'un, maintenant qu'il y réfléchissait posément.
Tournant distraitement la tête vers le mur de marbre vert où il s'attendait à rencontrer sa propre image dans la pierre, polie comme un miroir, le Nain fit un brusque écart en plongeant dans un regard étranger. Un visage de femme, endurci par la vie, mais pas dénué d'un certain attrait. Une crinière emmêlée, des yeux de félin à l'affût, un nez qui avait déjà dû être cassé.
Sans qu'il en saisisse la raison, l'apparition rappela à Thorin sa sœur cadette, restée veiller sur leur peuple dans les Montagnes Bleues. Outre son statut de princesse royale, elle se démarquait par un courage de femme qui ne nécessitait pas d'endosser une armure ou de brandir une épée. Mais malgré son tempérament guerrier, elle restait brimée dans sa condition. Main de velours dans un gant de fer, Dís, fille de Thrain, était de ces créatures qui flamboyaient parfois d'une autorité comparable à celle d'un chef militaire.
Ce reflet là, c'était comme avoir modelé un corps à l'effigie d'une âme forte, sans entraves. Un être armé, farouche et décomplexé de presque tout ce que la convention définit de « féminin ». Ce fil directionnel aidait Thorin à s'y retrouver dans l'écheveau de ses pensées, jusqu'à ce qu'une main tiède se pose sur la sienne, l'arrachant à ses songes.
Sur le mur, la femme avait disparu et le prince ne rencontra que sa propre image, avant de reporter son attention sur la fillette. Quand les grands yeux lumineux s'étaient-ils étrécis à force de méfiance, quand le petit nez mutin s'était-il cassé, durcissant ce visage qui conservait pourtant sa jovialité ? Thorin avait finalement réussi à faire le lien entre l'enfant et cette mercenaire qu'il connaissait depuis environ un mois, et se trouva profondément lent d'esprit pour ne pas avoir deviné plus tôt.
- Sif ? tenta le prince d'Erebor.
Les yeux de la gamine pétillèrent.
- On avance ! se réjouit-elle.
Il lui offrit un léger sourire et se laissa guider par la petite poigne qui enserrait ses doigts rêches, dans lesquels il restait toutefois assez de délicatesse pour tenir la main d'un enfant. Ici il n'était pas le roi déchu, acariâtre, aux traits sévères sous son épais poil noir de grizzli mécontent. Il en oubliait presque le corps meurtri, les compagnons et le devoir qu'il avait laissé dans la réalité. Thorin songea un instant qu'il resterait bien ici, à arpenter éternellement la carcasse de l'Erebor de ses souvenirs, dans la bulle apaisante que semblait produire la petite Sif autour d'elle. Puis il secoua la tête avec désillusion.
Après la naissance de Dís, ils avaient entrevu l'éducation stricte et martiale dispensée au jeune Thorin, ses escalades à mains nues sur le versant de la Montagne Solitaire et les farces fomentées par son petit frère pour rendre chèvre leur nourrice. Un jour, ils avaient kidnappé leur sœur pour se cacher dans les écuries, rendant la pauvre Valma malade d'angoisse. Toutefois, leur punition la plus cuisante fut sûrement la méfiance blessante que leur porta leur gouvernante pendant plusieurs semaines, jusqu'à ce que les deux princes, pourtant fiers comme des coqs, la supplie de les pardonner.
Puis il y eut les nuits passées à s'abîmer les yeux sur de minuscules lignes de khuzdul, dans de vieux livres poussiéreux, et la découverte du travail du fer, cette plénitude à exercer un art, des gestes, une science pour laquelle l'on semble viscéralement fait. Le sable poudreux de l'arène d'entraînement, les coups et les bleus, l'insouciance, les rires et chansons qui résonnaient sous la voûte de la salle des gardes, les concours de beuverie, de force, les grivoiseries, la putain la plus en vogue de Dale.
Quand, au gré d'un croisement, Thorin distingua des rires féminins, parfumés à l'hydromel, il tira brusquement sur la main de Sif pour allonger l'allure. La gamine s'était laissé faire, sans se priver de moquer allègrement les frasques adolescentes du prince à gorge déployée.
- Comment reconnaître le bon souvenir ? grommela Thorin, que la perspective de passer en revue les aspects les moins glorieux de sa jeunesse rebutait.
- Vous saurez, affirma Sif avec un sourire confiant.
Ainsi, tant de bribes de mémoire furent passés au crible avec l'enthousiasme curieux de quelqu'un qui redécouvre le faux-fond d'un coffre oublié, jusqu'à un grand seuil que le prince dépassa promptement, le visage fermé. Son premier raid contre des orques errants, le premier bain de sang pour l'épée forgée de ses mains. D'apparence livré à lui-même dans le combat, il s'était douté que l'on garderait un œil sur lui et un excès de confiance lui avait coûté une vilaine entaille sur la cuisse et la perte de sa monture. Un moindre mal, on estimé les autres. Un succès même, car toute l'expédition s'en était tirée, plus ou moins cabossée. Mais plus que les cadavres et les membres éparpillés, voir la vie quitter son premier poney avait plus remué Thorin qu'il n'aurait jamais voulu l'admettre. Un animal blanc, gai et courageux, qu'il avait vu se noyer dans son sang, jaillissant à gros bouillons de sa jugulaire tranchée. Aussi, le prince et la fillette poursuivirent leur route en silence.
- Pourquoi les portes ne sont-elles pas toutes de même taille ? questionna-t-il après un moment.
Le prince se trouva ridicule de poser ce genre de question à une enfant, et ce sentiment s'intensifia quand elle leva vers lui un regard patient. C'était d'une absurdité cocasse.
- Cela tient à l'importance que vous accordez à ces souvenirs, je suppose.
Sif allait ajouter quelque chose de très spirituel mais sa bouche se referma doucement en voyant Thorin se figer brusquement devant une petite porte, aussi dépouillée que les précédentes. La cloison laissait échapper une musique ténue, un air festif qui ébranla le roi en exil d'un long frisson qui le cloua sur place. C'était le bon fragment de mémoire, ils l'avaient trouvé. Thorin étudia l'ouverture, d'une architecture minimaliste et rectiligne, elle était à peine plus haute que lui, à l'instar de tous ses souvenirs perdus dans les limbes. « C'est très vexant » entendit-il marmonner derrière lui. Il tendit la main vers le panneau, avant de tourner la tête vers celle qui l'avait guidé à travers les inextricables entrelacs de son inconscient. Elle avait reculé et se tenait les bras croisés, le transperçant d'un regard gris où semblait percer un soupçon d'accusation.
- Je dois y aller, dit-il.
- Je sais, mais vous ne serez pas débarrassé de moi pour autant, murmura-t-elle avec une pointe d'amertume.
Thorin eut un bref sourire, puis son visage recouvra sa sévérité et sa détermination. Il effleura la cloison de pierre, qu'il trouva glacée sous ses doigts, avant d'y apposer sa large paume et d'imprimer une infime poussée.
Les Portes d'Erebor ouvrirent leurs lourds battants de bois marqueté pour laisser entrer un long faisceau de lumière à l'intérieur de la Montagne Solitaire. Le soleil de midi fit miroiter les armures de la délégation royale et plisser les yeux. Devant eux se déroulait la route pavée, comme un long ruban sinueux à travers le val conduisant au plateau où se dressait la ville de Dale. Un air de fête montait de la ville des Hommes au loin, et l'on devinait ses grands étendards pourpres émaillés d'or se gonfler au vent comme des voiles. Thorin, fils de Thrain, jeta un coup d'œil à ses cadets, puis à son père qui hocha la tête et mit la délégation en marche en pressant les flancs de son poney.
Ce jour là, les héritiers d'Erebor étaient tenus de faire une apparition à Dale à l'occasion de la Grande Foire. Loin d'être une corvée diplomatique, c'était souvent un divertissement pour la famille royale, mais aujourd'hui l'humeur était grise et le trajet se passa dans un silence lourd. La princesse Morga était souffrante et restait emmitouflée sous les fourrures, au Palais, tandis que le roi Thror avait préféré se cloîtrer dans les Salles Inférieures de la Montagne Solitaire, cajolant ses trésors comme autant d'enfants.
Finalement, l'ambiance s'égaya alors qu'ils s'engageaient dans la pente douce montant jusqu'aux portes de la ville. Thorin leva les yeux vers les remparts crénelés où flottaient les oriflammes, comme de longues langues rouges, et observa les gardes aux casques pointus qui surveillaient l'horizon, insensibles au rythme entrainant qu'un ménestrel imposait à sa mandoline. Derrière lui, l'aîné de la fratrie vit tout de même Frerin se trémousser discrètement sur sa selle, faisant caracoler sa joyeuse petite monture alezane d'une subtile pression à la sangle sous le regard amusé de Dís. Au grand dam de Thrain, Frerin était aussi négligé que d'habitude, sa crinière de cheveux châtain emmêlée par le vent était dépourvue du moindre ornement et sa mise aux couleurs minérales lui donnait plus l'air d'un vagabond que d'un prince de Durin. Il offrait un contraste saisissant avec sa petite sœur qui avait rassemblé sa longue chevelure brune en une couronne, mêlée de fines cordelettes d'argent, d'où s'échappait encore un flot de boucles sombres. Les favoris drus soulignant ses joues avaient été soigneusement peignés et son front était ceint d'un discret bandeau de turquoises mis en valeur par sa robe d'un bleu chatoyant. La cadette laissait pousser ses rouflaquettes qu'elle arrangeait à loisir car sa barbe se montrait très récalcitrante à apparaître, malgré son jeune âge. Elle ignorait alors que, des années plus tard, son deuxième fils hériterait également de cette particularité. Captant le regard de son aîné, Dís lui décocha un clin d'œil malicieux et démonta souplement dans un froufrou de jupes.
Thorin remarqua subitement qu'ils venaient de passer les portes rouges de Dale pour entrer dans la ville blanche aux toits d'ocre. Y régnait en maître absolu un joyeux capharnaüm de villageois bigarrés, voletant d'étal en étal comme des abeilles friandes de couleurs et d'odeurs, attirées par les exhortations des marchands venus des quatre coins du Rhovanion. La famille royale se fraya un chemin vers la Grand' Place, arpentant des artères grouillantes de vie où chacun courbait respectueusement la tête à la vue du front tatoué et de l'œil borgne du prince Thrain, tandis que ses enfants récoltaient en prime de gracieux sourires.
La Grand' Place était vibrante d'activité, truffée de roulottes regorgeant de cônes d'épices, de brassées de draps brodés, de fleurs, de fruits gorgés de soleil et de galettes dorées. De grands palefrois, vaches aux cornes en lyre, chèvres et moutons duveteux tendaient leur tête curieuse par-dessus les barrières de leurs enclos, paisibles au cœur de l'agitation. Une belle osmose régnait entre la race des Hommes de Dale et celle des Nains d'Erebor, entre qui se nouait un commerce harmonieux. Les enfants couraient entre les jambes des adultes ou se hissaient sur la pointe des pieds pour admirer les jouets de bois sur les étals et lorgner des pâtisseries lustrées de sucre.
Soudain, une rumeur enfla au centre de la place, sur le marché aux bêtes, attirant l'attention des princes royaux, occupés à soupeser un poignard d'apparat. Thorin et Frerin se jetèrent un bref regard de connivence et se frayèrent un chemin quand, dans un sillage de protestations, une petite tornade rousse joua des coudes entre les villageois si vite qu'elle fonça droit dans les jambes de l'aîné. C'était une gamine d'environ neuf ans, dont il vit pâlir jusqu'à ses taches de rousseur quand elle le reconnut. Une exclamation angoissée lui fit tourner la tête en direction d'un couple échevelé qui écartaient les passants, avant de fondre sur leur fille, qui aurait retroussé ses jupes et prit la clé des champs si la main de Thorin ne l'avait pas fermement retenu par le col. Avec un sifflement de colère, la petite gesticula comme un diable, oubliant toute intimidation.
- Sif, pour l'amour du Ciel ! soupira le père, un homme élancé, dont les jambes légèrement arquées témoignaient d'une enfance à cheval. Ce n'est qu'une chèvre !
- Elle s'appelle Djali, gronda la fillette entre ses dents serrées.
La mère, qui venait de récupérer sa fille, adressa un coup d'œil sévère à son époux avant de considérer les deux princes dubitatifs. A peine plus grande que Thorin, son visage disparaissait presque sous une abondance de boucles châtain, elle avait des yeux fatigués mais un étincelant sourire embarrassé.
- Toutes nos excuses, messires, dit-elle en inclinant le buste dans une parfaite coordination avec son mari.
- Sif, excuse-toi, exigea ce dernier en appuyant sur la tête de sa fille pour qu'elle se courbe avec eux, ce qu'elle fit de mauvaise grâce.
Avec un haussement de sourcil amusé, Frerin éclata d'un rire franc et ébouriffa les cheveux de Sif, la transformant en nid d'oiseau sans considération pour sa coiffure, ni son air effronté.
- Il n'y a rien à pardonner voyons ! Quel est le problème ? s'enquit joyeusement le jeune Nain.
Comme une réponse opportune, un doux carillon et un bêlement aigu se firent entendre aux pieds de Thorin et tous les yeux se baissèrent sur une ravissante et minuscule chèvre blanche qui s'était glissée entre les jambes du père de Sif. Impassible, la fillette observa la bête venir se coller à son mollet alors que son père levait ostensiblement les yeux au ciel. On oubliait souvent le protocole en présence de Frerin, il était le plus social de la famille, de plus sa mâchoire volontaire hérissée d'un chaume sombre et ses yeux d'un bleu franc étaient fort bien connus à Dale. Ce fut le moment que choisit Dís pour émerger de la foule, un garde sur ses talons avec la fidélité d'une ombre, et son agacement de voir ses frères s'esquiver constamment fut bien vite balayée par un petit cri d'admiration à la vue de la chèvre immaculée.
- Comme elle est jolie ! s'extasia la petite Naine en flattant le museau blanc. Mes frères, je peux l'avoir ?
- Non ! s'indigna Sif.
- Dís !
- Sif !
Les réprimandes claquèrent simultanément et les enfants se tassèrent avec une moue dépitée. Finalement, la mère de Sif finit par expliquer que sa fille avait trouvé cet animal devant chez eux car les chiens lui aboyaient dessus. Hors, ils venaient de croiser le boucher qui revendiquait cette chèvre et tenait fermement à la récupérer à moins que ses généreux gardiens ne décident de la racheter. Si Thorin et le père de Sif affectèrent rapidement un air ennuyé, son épouse et Frerin étaient d'incorrigibles bavards, ainsi il apprit à la dérobée que le couple était des tisserands. Peut-être même les meilleurs artisans de leur corporation et il comprit d'une oreille distraite que la tunique de velours bleu roi qu'il portait, brodée de petits oiseaux d'argent semblant s'échapper des ourlets et de l'échancrure du col, avait été réalisée par les doigts experts de la mère de Sif. Cette dernière, bien contente qu'on l'ait oublié pour le moment, berçait la chèvre Djali dans ses bras, constellant sa robe turquoise et safranée de poils blancs, tandis que Dís laissait l'animal téter ses doigts avec une exclamation ravie.
Après un moment, la mère passa une main réconfortante sur la tête de sa fille, lui signifiant qu'il était temps, et Thorin la vit se tendre et résister à l'envie presque palpable de déguerpir. Mais elle se contenta de serrer Djali contre elle et la posa par terre pour que son père lui passe une cordelette autour du cou, avant de la ramener au marché aux bêtes. La petite chèvre résista brièvement et poussa un bêlement plaintif, arrachant un long frisson sa protectrice, avant de suivre docilement.
Dans un silence tendu, les héritiers de Durin virent leur petite sœur frotter doucement le bras de cette parfaite inconnue, et son visage resta parfaitement noble malgré une fugitive lueur peinée au fond de ses yeux verts. Etrangement mal à l'aise, Thorin avisa la gamine rousse qui se mordait la lèvre pour ne pas pleurer et, sans trop savoir pourquoi, se prit à s'accroupir à sa hauteur et fouiller dans une de ses multiples poches. Par Mahal, il était Thorin II de la lignée de Durin, il règnerait sur le trône de pierre froide d'Erebor un jour. Alors pourquoi cette sensiblerie de bonne femme et ce stupide sentiment de gâchis exactement ? Il sortit une petite bourse de cuir qu'il fit tinter pour attirer l'attention. Incertaine, la fille de tisserands jaugea prudemment la besace qu'elle recueillit dans ses mains, puis le visage du prince.
- Utilise ça pour la racheter, dit-il laconiquement.
- Il y a bien plus qu'elle ne vaut, messire… indiqua Sif dans un filet de voix où perçait un trait d'espoir auquel elle tentait de ne pas trop s'accrocher.
- Eh bien garde le reste, répondit-il, un fin sourire ourlant ses lèvres.
Tout à coup, cette irréelle gangue de malaise explosa et les trois héritiers de Thrain sursautèrent quand la fillette poussa un véritable rugissement de joie, surprenant de puissance dans un corps si frêle. Tout sembla alors acquérir plus d'éclat et sortir d'une étrange torpeur quand un immense sourire illumina le visage de la gamine, creusant d'adorables fossettes dans ses joues. Alors Thorin saisit ce qui lui déplaisait jusque là chez cette enfant. La tristesse semblait terriblement déplacée et dérangeante chez ce genre de personne. Un peu comme Frerin, sans le sourire duquel le monde perdrait un rayon de soleil. Soudain, avec un rire clair, Sif sauta d'un bond leste et enroula ses bras autour du cou du prince pour le serrer de toutes ses forces, l'écrasant sous une litanie de « merci » à en perdre haleine. Et, sans prévenir, elle plaqua un baiser joyeux sur sa joue hérissée de barbe malgré l'exclamation indignée de Dís. Une fois remis de sa surprise, Thorin lui tapota le dos avec un soupir amusé et adressa un sourire goguenard à sa sœur, hérissée comme un chat qui en croise un autre sur son territoire. Et il avait l'outrecuidance de la provoquer délibérément !
- Allez, file maintenant, marmonna le jeune Nain en se séparant de Sif.
- Merci messires ! s'exclama la fillette qui semblait brusquement montée sur ressorts. Au revoir, princesse !
Après une courbette maladroite, elle fit volte-face dans un envol de couleurs et s'élança pour disparaître dans la foule. Thorin se redressa pour tomber dans le regard de Frerin, resté coi, qui le considéra de haut en bas, l'examinant sous toutes les coutures comme pour s'assurer qu'il s'agissait bien de son grand frère.
- Cesse tes simagrées, grinça-t-il quand le jeune Nain illusionné tendit les mains pour le palper.
- Tu m'impressionnes, mon frère ! lança Frerin en lui tapant dans le dos, avec un éclat de rire qui ressemblait davantage à un aboiement.
- Je suis fière de toi, mon frère, renchérit Dís avec un espiègle sourire en coin.
- Où est passé Père ? éluda Thorin en se détournant, haussant les épaules avec mauvaise foi.
Il entendit ses cadets pouffer dans son dos. Évidemment il ne trompait personne, il avait toujours été trop franc et par là, il faisait un terrible menteur. Les enfants royaux avaient retrouvé leur géniteur aux prises avec un armurier de Dale sur l'équilibre de ses lames, et le reste de la journée s'était noyé sous la musique, la fête et la boisson… Le soir, il avait repensé à cette rencontre en retirant un à un les poils blancs sur sa tunique bleue.
Puis il avait oublié.
Thorin entendait son nom, quelqu'un qui l'appelait au loin d'une voix éraillée, teinté d'angoisse et d'incertitude, mais il ne pouvait lui répondre. Sur la toile de ses paupières closes, il avait vaguement conscience de taches mouvantes de lumière orange jusqu'à ce qu'une grande ombre ne les recouvre tout à fait. Le roi en exil avait l'impression de sombrer dans une eau noire et gluante, l'anesthésiant de toute sensation, tout sentiment et de toute pensée. Il distingua à peine une paume irradiante de chaleur survoler son visage, puis une incantation rauque qui se répercuta dans chaque fibre de son être avant qu'une énergie opiniâtre ne s'infiltre en lui comme de longs doigts invisibles, le fouillant nerveusement à la recherche d'une prise. Soudain, les doigts semblèrent trouver quelque chose dans sa poitrine et l'extirpèrent sèchement. Thorin se sentit émerger violemment du magma aqueux qui l'étouffait alors que Gandalf arrachait son esprit vacillant aux rets de l'obscurité, le tirant vers la lumière. Tous ses sens se réactivèrent simultanément lorsqu'une brusque inspiration gonflait ses poumons, et aussitôt une lame de douleur incisive lui transperça les côtes, lui extorquant un grondement sourd. Devant ses yeux dansèrent le chapeau gris et pointu de Gandalf, ainsi que les visages creusés de ses compagnons dont il ne distinguait que les contours hésitants.
Le cimeterre qui s'élevait au dessus de sa tête, prêt à la détacher du corps. Le plaisir malsain enfoncé dans le visage de l'orque qui le maniait. Puis, une petite créature bouclée qu'il jugeait empotée, casanière et inutile, qui se jetait entre lui et la mort.
- Le semi-homme… s'enquit-il dans un souffle si rauque qu'il reconnut à peine sa voix.
- Bilbon est là, le rassura l'Istari avec un sourire fatigué.
Faisant fi de la souffrance qui lui laboura le torse et de l'afflux de sang chaud qui imbibait ses vêtements une nouvelle fois, Thorin se releva péniblement avec l'aide zélée de Dwalin et Kili qu'il repoussa sèchement dans un sursaut de fierté. Voilà, il était redevenu le roi sans Montagne à la fierté et la colère exacerbées. Au-delà de ses meurtrissures, la souplesse de chat qui le caractérisait autrefois avait disparu, son visage avait retrouvé son impénétrabilité et ses cheveux d'un noir d'encre étaient de nouveau striés de mèches grises.
Avisant le cambrioleur pâlot et barbouillé de cendre qui le gratifiait d'une petite moue compatissante, sans oser sourire réellement, Thorin l'incendia de toute l'intensité de ses yeux céruléens.
- VOUS ! Qu'est-ce qui vous a pris ? Vous avez failli être tué ! rugit-il.
Le visage de Bilbon se décomposa brusquement et le pauvre hobbit lança un regard désemparé à Gandalf, redevenu sombre, et aux membres de la Compagnie qui fixaient leur chef avec une pointe de déception. Le Sacquet baissa le museau, il ne voulait voir ni les yeux furieux du Nain ni le regard désolé des autres.
- N'avais-je pas dit que vous seriez un fardeau ? Que vous ne pourriez survivre dans les Terres Sauvages ? Que vous n'avez pas votre place parmi nous ? martela Thorin en marchant sur Bilbon d'un air menaçant.
Ça c'est pour m'avoir inquiété.
Sa colère avait beau être réelle, elle retomba sitôt sa tirade achevée. Ses épaules quittèrent leur ligne rigide et tout son corps se relâcha quand il fit un dernier pas pour attirer le hobbit dans ses bras et le serrer contre lui sans retenue.
- Je ne m'étais jamais autant trompé de ma vie.
Thorin fut soulagé de constater que cet aveu ne lui écorcha pas la langue et eut un large sourire qui tirailla sa peau quand il sentit Bilbon lui tapoter doucement le dos, lui rendant précautionneusement son étreinte. La crinière en vagues douces du prince était très agréable contre la joue du hobbit, comme les boucles de Belladone Touque en pensant, bien qu'il embaume une chaude odeur de terre, de feu, de sang et de virilité, et non les fleurs sauvages. Et le Sacquet songea qu'il avait décidément le don des réflexions décalées.
- Je suis navré d'avoir douté de vous, admit Thorin avec une sincérité désarmante, que Bilbon balaya d'un mouvement de tête compréhensif.
Derrière eux, Kili glissa sa main dans celle de Sif pour la presser brièvement et les deux amis s'échangèrent un clin d'œil complice avant d'aller vers leurs compagnons. La mercenaire vint spontanément serrer le magicien dans ses bras, comme les vieux amis qu'ils étaient, avant de se joindre aux rires car Bofur taquinait Dori, ému aux larmes. Le roi exilé laissa échapper un rire de gorge, embrassant ses hommes d'un regard attendri avant de se tourner machinalement vers l'horizon noyé par l'aurore rouge, à la recherche d'un repère géographique. Ils avaient manifestement volé toute la nuit et les Aigles, qui s'en retournaient à tire d'aile vers les Monts Brumeux, les avaient déposés sur une gigantesque éminence rocheuse enserrée par deux bras de l'Anduin, dont il perçait le cours par le milieu. Scrutant les alentours, son regard se perdit en apercevant au loin, par delà une vaste forêt noire, entre deux pans de brume, un pic solitaire.
- Est-ce ce que je pense ? questionna Bilbon, qui avait suivi son regard.
- Erebor, le dernier grand royaume Nain de la Terre du Milieu.
Thorin sentit son cœur se dilater de fierté tandis que ses compagnons observaient la silhouette lointaine de la Montagne, fascinés, quand un oiseau surgit de nulle part lança une trille joyeuse et leur tourna autour un instant avant de s'éloigner à l'Est.
- Les oiseaux s'en retournent vers la Montagne, annonça Oin, qui avait rechaussé par réflexe son cornet acoustique tout aplati par les gobelins.
Un peu à l'écart, Sif profitait de leur observatoire pour constater l'ampleur de la maladie qui rongeait la forêt de Mirkwood qui s'étendait à leurs pieds. Clairement visible depuis cette hauteur, le centre névralgique déroulait de tortueuses racines porteuses d'un poison noir à travers le bois, telle une pieuvre monstrueuse aspirant toute vie. La Colline de la Sorcellerie. Un courant d'air froid hérissa de chair de poule le décolleté de la mercenaire et elle s'enroula plus étroitement dans le manteau de Balin en braquant un regard méfiant sur la Montagne Solitaire, brisant la ligne d'horizon. Les chances pour que le grand ver soit mort étouffé sous ses richesses étaient infinitésimales et la Montagne nimbée de brouillard là-bas n'avait rien d'un spectacle apaisant quand l'on gardait à l'esprit la bête silencieusement lovée en son sein. Elle ne prétendait pas s'y connaître beaucoup en dragons, mais elle savait que ces créatures rivalisaient de longévité avec les Elfes et pouvaient se plonger dans un état de veille si profond qu'ils réduisaient leur vie à une petite flamme pendant des dizaines d'années.
- Considérons ça comme un signe, un bon présage, fit Thorin, un sourire dans la voix.
Elle ne troublerait pas cet instant de paix par son pessimisme grandissant.
- Vous avez raison, acquiesça Bilbon. Je crois bien que le pire est derrière nous.
Eru tout puissant.
Elle prenait même Balin à observer la Montagne d'un air profondément heureux et nostalgique. Lui qui savait de quoi était fait un dragon laissait poindre un rayon d'espoir sur son visage, car au fond il désirait de tout son cœur se laisser convaincre que leur quête avait peut-être une chance d'aboutir. Mais en son grand âge gardait sa tête blanche solidement vissée sur ses épaules, du moins en général.
- J'aimerais avoir votre optimisme, Bilbon ! lança Sif, attirant l'attention de la Compagnie.
- Ne soyez pas cynique, mon amie, grommela Gandalf en se retournant lentement.
L'Istari se satisfaisait de cette belle énergie dont le hobbit faisait preuve pour la première fois depuis le début de cette aventure. Il avait l'impression de retrouver peu à peu l'enfant curieux et intrépide qui le défiait de son épée en bois aux fêtes du Vieux Touque.
- Cynique ? répéta-t-elle dans un sifflement.
Le regard dur du magicien l'interrompit net dans son élan et Sif se mordit la langue pour ravaler sa morgue. Dans un silence tendu, l'un et l'autre pouvait deviner l'ombre du Nécromancien de Dol Guldur grandir entre eux, les enveloppant de sa noirceur. Elle était sur le point de livrer au reste de la Compagnie ce que l'Istari lui avait confié dans un moment de lassitude à Imladris, des éléments qui concernaient les protecteurs de la Terre du Milieu et dont elle n'aurait jamais dû avoir connaissance du reste, précisément pour éviter de genre de scène. Sif et Gandalf s'affrontèrent du regard un instant avant que la rôdeuse n'incline sèchement la tête en guise de reddition.
- Allez, haut les cœurs ! s'écria Bofur, brisant le silence des Nains, pris entre deux feux. Qu'elle est l'expression déjà ?
- « A estomac vaillant, rien n'est immangeable », grommela son frère Bombur, appuyé par l'imposant grondement de son ventre creux.
- Tu viens d'inventer ça ! accusa le fabriquant de jouets.
- Je crois que nous sommes tous affamés. Quoiqu'il en soit chère amie, ayez l'obligeance d'aller faire soigner votre dos, il vous met de fort méchante humeur ! renifla Gandalf en se détournant pour aller méditer face à l'horizon.
Cela suffit à remettre les Nains en mouvement, les uns se tâtèrent à la recherche de provisions réchappées de leurs mésaventures tandis que les autres descendirent quelques marches en pierre grossièrement taillées à la recherche de baies sauvages. L'immense rocher avait la silhouette incongrue d'un ours dont la gueule, ouverte sur un rugissement, formait une cavité à l'abri du vent où la Compagnie installa un camp sommaire au vu de leurs maigres possessions. Thorin souffrait visiblement le martyr et descendit pesamment l'escalier avant de s'affaler contre la paroi au fond de l'excavation naturelle. Agitant les bras pour disperser les Nains attroupés tels des poules de basse-cour autour des blessés, Oin s'agenouilla auprès de son roi et dénuda précautionneusement son torse, loin d'être intimidé par ses grondements peu amènes. Sa poitrine couverte d'une fine toison sombre se soulevait par à-coups et ses muscles saillants, comme taillés au burin, dans une peau tannée par le feu de la forge et les batailles. De même, Nori et Sif passèrent entre les mains du guérisseur, qui assura à la rôdeuse que le baume donné par Fili il y avait quelques semaines ferait tout à fait disparaître ces affreuses plaies à la longue.
Un peu plus tard, il fut convenu d'un court repos mérité au Carrock avant de descendre vers l'orée de Mirkwood. Tandis que Gandalf profitait de sa méditation pour monter la garde, la Compagnie ronflait avec bonheur et bénéficiant de l'atmosphère fraîche et sombre de l'excavation.
Réprimant un bâillement, Thorin sortit doucement de son assoupissement et fit face au visage noyé de boucles mêlées de brindilles de Sif. Le coin de sa bouche s'incurva légèrement et le roi en exil constata que malgré ses effrayants cernes elle le veillait comme un enfant malade. Il ne s'en vexa pas cependant, car une image s'imposa aussitôt à lui.
- Djali, dit-il dans un murmure rauque.
Les yeux de Sif s'arrondirent de surprise avant qu'un immense sourire ne les fasse pétiller, et Thorin crut revoir la même gamine qu'il avait laissé voilà plus d'un siècle et demi. Mais au lieu de crier et sauter de joie, la fillette avait grandi et poussa vers lui quelque chose qu'elle serrait contre elle depuis un moment.
Son écu de chêne.
- Altesse, fit-elle en inclinant doucement la nuque avant de lui sourire encore.
Et l'espace d'un instant, ils redevinrent le jeune prince et la fille de tisserands, dans une bulle au beau milieu de la grande Foire de Dale.
Voilà, c'est le dernier chapitre de la "première partie" !
Allez, vous n'aurez pas à attendre très longtemps et les suggestions pour un éventuel OS sont toujours d'actualité ! Merci de m'avoir encouragé jusqu'ici, vos reviews me font toujours tellement plaisir :)
Et enfin le plus important : LA DÉSOLATION DE SMAUG, C'EST DANS UN MOIS LES MECS !
