Chapitre 10 : Antagonistes…

L'énorme flux atteint Tegan et son petit protégé. Il les emporte, les roule, les lance contre les façades, les engloutit.

« Retiens ta resp… » veut-elle crier à l'enfant.

Elle n'a pas le temps de terminer sa phrase. Une goulée d'eau boueuse emplie sa bouche. Elle crache, agite les jambes dans l'espoir de rejoindre la surface. Mais elle est incapable de se repérer. Dans quelle direction est le bas ou le haut ? Est-ce qu'elle nage dans le bon sens ?

« Si je peux pas prendre une bouffée d'air dans la minute qui vient, songe-t-elle, cela en est fini de moi… de nous. »

Elle ouvre les yeux dans l'espoir qu'une lueur lui indiquera le chemin. Mais tout est sombre autour d'eux. Il n'y a que l'eau brunâtre, parcourue d'objets impossibles à identifier. Ou trop identifiables, au contraire : des corps.

Soudain, elle sent un vif courant. Comme l'aspiration d'un gosier de géant, un gosier étroit qui la laisse tout juste passer. Serrant toujours le bambin contre elle, à la limite de la suffocation, elle se laisse entraîner. Que pourrait-elle faire d'autre, de toute façon ? Elle a à peine la force de retenir encore un peu sa respiration.

L'air ! De l'air ! Il gonfle ses poumons d'une longue et délicieuse bouffée. Elle gît sur un sol trempé et couvert de saleté. Une violente toux la secoue. Sa gorge et sa bouche sont pleins de boue. Elle lâche le garçon – ou la fille. Il reprend son souffle également en crachant de la terre.

« Génial ! s'exclame une voix aigre. De l'eau sale et deux créatures inférieures sur le sol de mon TARDIS ! »

Tegan s'assoit et bredouille en hoquetant :

« Je savais… je savais… que vous viendriez !

– Je ne l'ai fait qu'à cause d'eux, rétorque le Maître.

– Eux ?

– Ceux qui me regardent, ceux qui m'attendent. Ils ne voulaient pas me laisser tranquille ! »

La jeune femme décide de s'occuper d'abord de l'enfant :

« Est-ce que tu vas bien ? Comment t'appelles-tu ?

– Schoushh, répond-il en toussant.

– Schoushh, c'est ton nom ?

– Oui. On est où ? Où sont papa, et maman, et Srikii, et Raschuin, et Fruzz, et Bombouz, et Quétrasha ?

– Ce sont tes frères et sœurs ?

– Oui. Ils sont où ?

– Schoushh… désolée, mais j'ai bien peur que…

– La mer les a mangés, n'est-ce pas ?

– Oui. C'est une façon de le dire, mais oui. »

Tegan jette un regard désespéré au Maître. Celui-ci hausse les épaules, et hoche la tête. La mimique veut dire clairement : « Ça ne me concerne pas. » Il ne fera aucun effort pour retrouver la famille de Schoushh.

Tegan se lève et se regarde.

« Je crois que nous avons bien besoin de nous laver, soupire-t-elle. Viens, Schoushh. »

Elle s'adresse au Maître :

« Vous avez de quoi l'habiller ?

– Bien sûr que non ! Il n'y a pas de vêtements pour nains dans ma garde robe.

– Et avec votre… vous savez, cette arme qui réduit.

– Oh, d'accord, grogne-t-il. Je lui trouverais quelque chose. »

ooo

Schoushh dort, couché dans le lit de Tegan, dans sa chambre colorée et chaleureuse. Elle-même regagne la salle de commandes, malgré sa fatigue. Elle a besoin de savoir.

Le Maître est occupé à bricoler la console. Elle le regarde un instant. Elle reconnaît le petit panneau qui est censé indiquer son état de santé. Il est posé au sol, relié par une myriade de fils à l'intérieur de celle-ci.

« Qu'est-ce que vous faites ? demande-t-elle.

– J'ai essayé de démonter ça, mais je n'y suis pas parvenu. Alors, je le remets en place. »

Elle ne commente pas ces deux actions. Elle est trop épuisée pour se poser des questions. Elle aimerait juste comprendre quelque chose.

« Expliquez-moi cette histoire "d'eux" qui ne vous laissaient pas tranquille. Les mêmes que dans vos rêves ? »

Il ne répond pas directement.

« J'ai dû croiser ma ligne temporelle, vous savez. C'est extrêmement dangereux. Il a fallu que j'installe un anti paradoxe, le temps que l'autre ligne de temps s'efface. Et que je laisse le TARDIS loin de la planète. J'ai utilisé le filet temporel pour vous récupérer – une technologie volée à mes confrères de Gallifrey, d'ailleurs.

– L'autre ligne de temps ?

– Oui. Celle où je vous ai laissée mourir.

– Vous m'avez laissée mourir ? »

Tegan est abasourdie. Elle ressent un pincement au creux de l'estomac. Une angoisse sourde qui jaillit et l'étouffe.

« Ils ne m'avaient jamais parlé, jusqu'à présent, reprend le Maître, indifférent à son mal être.

– Et là… ils l'ont fait, chuchote-t-elle, à bout de souffle.

– Oui, mais pas seulement au moment de mon réveil.

– Que voulez-vous dire ?

– En état de veille aussi. Ils prennent de l'audace. Ils sortent de mes cauchemars. Ils deviennent réels.

– Qu'est-ce qui vous a fait croire que me sauver va y changer quelque chose ?

– Je ne serais plus seul à les affronter. Il y aura quelqu'un… »

Ainsi, c'est juste parce que le Maître a peur de ses mauvais rêves qu'elle est toujours en vie.

ooo

« Qu'est-ce que vous comptez faire de lui ? »

Le Maître désigne Schoushh qui joue silencieusement avec une série de cubes décorés de symboles circulaires. Tegan les avait trouvés dans la bibliothèque et le propriétaire du TARDIS avait autorisé leur emprunt.

« Elle, précise l'Australienne. C'est une fille.

– Peu importe. Il n'est pas question qu'elle reste là.

– Elle n'a plus de famille. »

Les yeux du Maître étincellent de fureur.

« Vous m'avez d'abord demandé d'aller aider les populations, rugit-il, sans requérir mon appui… soi disant. Ensuite, il a fallu que j'intervienne directement sur Grolon…

– Votre action a été catastrophique ! rétorque Tegan. C'est à cause de ça que Schoushh est orpheline.

– Et alors ? Il fallait bien que je m'amuse un peu, non ?

– Vous voulez dire que vous l'avez fait exprès ?

– Oui, mais la question n'est pas là. Votre étape suivante, maintenant, c'est d'adopter cette… ce… cet échantillon de reptile bipède. C'est un TARDIS ici, pas une nursery pour lézard.

– Vous l'avez fait exprès ? répète Tegan, choquée. Vous avez provoqué cette inondation pour vous… divertir ? Vous savez combien de personnes sont mortes là-dedans ?

– Des personnes ? Des animaux à peine évolués. Regardez-la, ajoute-t-il, en désignant Schoushh. Pas même capable de poser un objet sur un autre dans le bon sens.

– Que voulez-vous dire "dans le bon sens" ? Ce sont des cubes. Ils n'ont pas de sens.

– Tous les mots sont à l'envers ou presque.

– Ces cercles, avec des traits et des points, ce sont des mots ?

– Bien entendu !

– Je ne le savais pas non plus, réplique Tegan.

– Ça ne m'étonne pas. Vous êtes aussi primitive qu'elle. »

La jeune femme sent elle aussi monter une bouffée de colère. Une de celles qu'ont appris à redouter ses proches. Elle sait qu'elle ne peut pas lutter contre la force de l'androïde, mais elle n'en a cure. Elle se plante devant lui et le saisit par le col, se haussant sur la pointe des pieds pour mettre son visage au niveau du sien.

« Primitive ! siffle-t-elle. Cela fait plusieurs années que vous ne cessez de venir m'importuner pour me demander de l'aide, pour me montrer vos merveilleux mondes dévastés, pour toutes sortes d'autres raisons, et maintenant, vous me traitez de "primitive" ? Si je suis si primitive que ça, pourquoi avez-vous besoin de moi alors, monsieur le Seigneur du Temps tout puissant ?

– Comme animal de compagnie ? répond-il d'un ton moqueur.

– OK, j'abandonne, souffle-t-elle en le lâchant. Vous êtes incurable. En attendant, il faut ramener Schoushh sur Grolon, puisque vous n'en voulez pas ici. Lui trouver une famille adoptive de sa race.

– Je vais atterrir dans un futur proche. Leurs plus gros problèmes seront passés. Ou bien… avec un peu de chance… ils seront en pleine guerre civile. »

Il sourit en disant cela, une lueur de raillerie au coin de l'œil. Tegan réalise soudain que lui aussi la provoque. Il joue avec elle, avec ses sentiments compassionnels, comme elle joue avec sa blessure psychique.

« Nous formons une belle paire », songe-t-elle en regagnant sa chambre.

ooo

Schoushh a rejoint un camp d'enfants orphelins sur sa planète. Elle avait pleuré en quittant Tegan. Enfin… pleuré comme le font les Grouéliens. Sans larmes, mais avec des gémissements pathétiques. L'Australienne avait éprouvé un grand chagrin en la laissant.

Elle est maintenant déterminée plus que jamais à secourir les populations dont le Maître s'estime propriétaire. Elle est résolue à ne pas abandonner cette croisade qu'elle s'est fixée.

« Quelle est ma prochaine étape ? demande-t-elle.

– Vous voulez continuer ? s'étonne-t-il.

– Bien entendu ! Je suis là pour ça, non ?

– Je ne sais pas, alors. Choisissez. »

Il lui montre comment naviguer dans l'immense base de données qu'il a peu à peu accumulée.

« Tout ça… murmure-t-elle.

– Oui, répond-il fièrement. Ils sont tous à moi. Sans utiliser d'arme, ni ordonné à quelqu'un de le faire. Plutôt pas mal, non ?

– Si vous usiez de votre autorité pour les bonnes choses, je serais impressionnée, en effet. Tous ces mondes s'ajoutent simplement à votre collection, comme des papillons épinglés dans des vitrines. À part les contempler de temps en temps en vous congratulant pour votre ingéniosité et vos fourberies, vous n'en faites rien.

– De votre point de vue, en effet.

– Et du vôtre ? »

Il ne lui répond pas et ramène la conversation à son point de départ :

« Vous avez trouvé quelque chose ?

– Pas encore. Je ne suis qu'une Humaine primitive, vous savez bien. Les rouages sont plus longs à faire fonctionner. »

Il a alors un geste qu'elle n'aurait pas attendu de sa part. Il attrape doucement son épaule, se penche vers son oreille, et il y glisse :

« Justement, vous n'êtes pas si mal… pour une Humaine. Beaucoup trop têtue par contre. »

Elle se retourne, et elle a un mouvement de recul. Son visage est tellement près du sien qu'elle manque le toucher. Sa main irradie de la chaleur, exactement comme un être vivant. Et son regard plonge dans celui de Tegan. Elle a du mal à comprendre ce qu'elle y lit. Elle a surtout du mal à comprendre ce qu'elle ressent.

Puis elle se rappelle qu'il a des pouvoirs psychiques et elle se demande s'il n'est pas en train d'essayer de l'hypnotiser. Habituellement, ça ne fonctionne pas avec elle. Mais les derniers événements l'ont fragilisée. Elle tourne à nouveau la tête vers l'écran, et essaye de se concentrer sur ce qu'elle y voit.

Du moins, elle le voudrait, mais les mots dansent devant ses yeux sans qu'elle arrive à comprendre ce qu'elle lit.

« Je crois que je suis trop fatiguée, annonce-t-elle. Je vais aller me coucher. Vous vous plaignez des quatre ou cinq heures que vous êtes obligé de concéder au repos une fois par semaine, mais les Humains doivent consacrer un tiers de leur vie au sommeil. C'est une sacrée perte de temps, mais nous ne pouvons pas y échapper. »

Il accentue la pression sur son épaule, comme s'il ne voulait pas la laisser s'en aller.

« Qu'est-ce qu'il y a ? lui demande-t-elle.

– Vous voulez bien dormir avec moi ?

– Hein ? balbutie-t-elle, abasourdie.

– Partager mon lit. Ainsi, vous serez là quand… enfin quand je me réveillerai et qu'"ils" viendront.

– Oh, je vois… l'Ogre a besoin qu'on lui tienne la main parce que le Petit Poucet lui fait peur.

– Quelle est cette histoire ?

– Rien. Un conte. »

Elle tambourine sur la console un instant. Elle aurait bien envie de refuser, mais elle se dit qu'elle arrivera peut-être à creuser le mystère. Ces rêves l'intriguent.

« D'accord, répond-elle finalement. Dans votre chambre ou dans la mienne ?

– La mienne. Mais je vous rejoins dans deux ou trois heures. Je n'ai pas besoin de dormir autant que vous. »

Tegan hoche la tête et se dirige vers la grande chambre du Maître. Elle se couche toute habillée, toutefois. Non qu'elle craigne un quelconque geste déplacé de sa part – s'il en avait eu l'intention, ce serait fait depuis longtemps. Mais elle préfère ainsi. Elle avait même eu du mal à se laisser aller au confort dans son propre lieu. Elle se sent toujours étrangère dans ce TARDIS. Pas vraiment chez elle, comme c'était le cas dans celui du Docteur.

ooo

Tegan sursaute lorsqu'elle se sent étreinte.

« Chut, lui chuchote-t-on. Rendormez-vous, Tegan. Ce n'est que moi. »

Elle se blottit contre l'étrange chaleur que dégage le corps de l'androïde. Et elle s'assoupit à nouveau.

ooo

« Docteur… »

« Docteur… Aide-moi… »

« Je t'en prie… N'as-tu pas pitié… N'as-tu pas… »

« Non ! Laissez-moi… Laissez-moi tranquille… Laissez-moi… »

Tegan sommeille encore, mais son réveil est proche. Elle est entre le rêve et la réalité, un moment où tout semble vrai et chimérique en même temps. Les mots qu'elle entend sont prononcés d'une voix particulièrement angoissée.

Elle ouvre les yeux et ne reconnaît pas immédiatement l'endroit où elle se trouve. Elle sent la présence d'un homme derrière elle. Tout à coup, elle se souvient. Tout doucement, elle tente de se libérer de cet enlacement incongru. Mais l'étau des bras métalliques se resserre. Elle parvient tout de même à se retourner. Le visage indifférent du robot lui fait face, ses yeux fermés par leur iris électronique. En état de mise en veille, sa physionomie "humaine" disparaît, révélant sa vraie nature. Cependant, malgré les traits figés, Tegan croit y distinguer des émotions. Et celle qui domine, c'est la peur.

« Il va se réveiller, pense-t-elle. Il est en train de faire son cauchemar habituel. »

« Tegan… murmure-t-il.

– Oui ?

– Vous les avez fait fuir.

– Vraiment ? Ils sont partis en courant ?

– Non, ils se sont effacés rapidement. Et ils ne m'ont pas parlé, cette fois-ci.

– J'aimerais bien que vous me relâchiez, soupire-t-elle. Vous commencez à me faire mal. C'est le cas de dire que vous avez une poigne d'acier.

– Toutes mes excuses », marmonne-t-il.

Elle s'assoit. Lui aussi. Il s'apprête à se lever, mais elle le retient.

« Ce n'est pas une solution, vous savez, lui dit-elle.

– De quoi ?

– Que je vous serve de coussin berceur. Vous ne croyez pas qu'il faudrait vraiment que vous compreniez ce que c'est ? J'ai une théorie, ajoute-t-elle.

– Je sais ce que valent vos théories. Ce sont des idioties.

– Disons plutôt que vous ne souhaitez pas les entendre, parce qu'elles se rapprochent trop de la vérité, peut-être.

– Toujours cette fable comme quoi ils sont moi ?

– Oui. Mais j'ai un élément de plus qui plaide en sa faveur. Le fait que ça se soit accentué quand vous m'avez laissée mourir. Et il y a une autre idée qui m'est venue : vous avez parlé de quelque chose qui vous manquait quand on a fait le premier transfert. Je me demande si je ne sais pas ce que c'est. »

Le Maître, qui se dirigeait vers la porte de sa chambre, s'arrête et se retourne.

« Eh bien ? interroge-t-il.

– L'absence de remords.

– C'est à dire ?

– Seulement, vous avez tellement l'habitude de ne pas en éprouver qu'il a fallu qu'il se cache dans vos rêves pour vous atteindre.

– Le remord ?

– Oui.

– Je n'ai aucuns remords. Je ne regrette rien de ce que je fais.

– Même pas de m'avoir laissée mourir dans un premier temps ? Jusqu'à tenter quelque chose de dangereux pour changer mon destin ?

– C'est différent.

– Non, si on admet que ces enfants qui vous harcellent dans vos rêves, et sont même allés jusqu'à en sortir pour vous tourmenter, sont vous.

– Ce n'est pas moi ! » hurle-t-il.

Il quitte la pièce. Elle murmure :

« Vous avez perdu votre blindage, Maître. L'ébauche d'une conscience vient vous tirer les pieds toutes les nuits. »