Chapitre 10 – Juste un instant
Astrid referma furtivement la porte derrière elle et considéra la grand-pièce : l'âtre éteint et visiblement froid indiquait que les guérisseuses avaient fait leur visite du matin depuis un bon moment. Un peu à côté, Krokmou occupait le centre de la pièce de sa grosse masse noire et semblait dormir profondément.
Elle se frotta les yeux, s'habituant à la faible luminosité ambiante. Dormir chez elle cette nuit l'avait revigorée comme jamais ; elle était prête à se tenir tout le reste de la journée au côté d'Harold s'il le fallait, en plus de la nuit qui arrivait, comme prévu. Mais c'était ce jour même que devait commencer l'apprentissage des villageois avec les dragons, et en tant qu'instructrice, avec les autres jeunes, sa présence était indispensable. Cela n'allait d'ailleurs pas être une mince affaire, songea-t-elle.
Mais elle était venue pour Harold, pas pour méditer sur cet événement. Elle avait pu s'échapper furtivement et venir jusqu'ici sans s'être fait remarquer, aussi devait-elle faire vite. Elle n'était là juste que pour un instant. Elle avança résolument vers le lit, passant près de Krokmou.
Son pied gauche marcha sur quelque chose de faible épaisseur qui convulsa immédiatement et se déroba sous elle.
Le dragon rugit de douleur et de rage ; elle perdit l'équilibre et chercha à se rattraper, mais elle tomba lourdement à terre. Se reprenant et relevant la tête, elle vit la bête furibonde la toiser de ses deux fentes noires tout en agitant furieusement la queue et en poussant des grognements hostiles. « La queue, se dit-elle, j'ai marché sur sa queue. » Elle tenta de se relever et tendit la main, paume tournée vers lui.
– Je suis désolée, fit-elle avec empressement.
Se redressant, elle avança prudemment. Le dragon lui montrait ses dents, sans cesser de grogner.
– Je te jure, je ne voulais pas te faire de mal…
Il poussa une série de petits cris aigus, mais ne perdit pas pour autant sa posture belliqueuse. Elle tourna ses deux mains face à lui, cherchant à l'apaiser. Elle lui fit d'une voix douce :
– Excuse-moi…
Il se remit à grogner plus fort alors qu'il reculait à mesure qu'elle s'approchait. « Mais il ne comprend pas ? » se dit-elle. À bout de patience, elle ramena ses points contre elle et lui cria :
– JE SUIS DÉSOLÉE, TU ENTENDS !
Krokmou se figea dans sa posture et ouvrit de grands yeux. Il s'était tu et affichait un air stupéfait. « Avec toi, c'est tout ou rien. » pensa-t-elle, reprenant son souffle. Elle fit un pas de plus vers lui, remettant ses mains dans une posture amicale.
Sa queue était au sol, elle s'en approcha, tout en jetant un coup d'œil au dragon. Il montra les dents et décala son train. Elle prit l'attitude la plus pacifique qu'elle pouvait adopter et tenta de l'approcher lentement, sans le quitter du regard. Il se laissa faire.
S'accroupissant avec précautions, elle regarda alors attentivement l'aileron ; il ne portait aucune trace particulière, mais elle supposait avoir marché sur la membrane ou sur une des nervures qui la structurait. Elle s'étonna qu'une créature si robuste fût aussi sensible à cet endroit. Cette partie du dragon était remarquablement délicate : la membrane semblait incroyablement fine, tandis que les nervures étaient peu musclées. En fait, elle n'y avait jamais vraiment prêté attention.
Elle sursauta brusquement, réalisant qu'elle n'avait en face d'elle que la moitié d'un aileron. Bien sûr… La partie gauche avait été arrachée nette, seuls ne restaient que le commencement des nervures et les quelques fragments de membrane. Le moignon était désormais recouvert d'une peau noire et uniforme, qui n'avait rien à voir avec ce qu'il y avait eu auparavant. La partie droite était si belle, si achevée dans sa forme, et la gauche si dérangeante et si inutile… Elle considéra la queue dans son ensemble et fit une moue de dégoût devant la monstrueuse dissymétrie de l'aileron.
Harold ne lui avait parlé des conséquences de la capture de Krokmou que succinctement ; lui-même ne savait pas quand l'aileron avait été abimé, ni si c'était à cause des bolas ou de la chute dans la forêt. C'était surtout le fait d'avoir privé son ami de voler qui l'avait affecté et qui l'avait poussé à faire l'impossible pour réparer sa faute.
Elle regarda les fragments désormais cicatrisés. Même avec la puissance et la force d'un dragon, Krokmou avait souffert, lui-aussi.
Elle tendit la main pour la poser délicatement contre l'aileron meurtri, mais suspendit son geste, regardant au-dessus d'elle. Krokmou l'observait d'un air à la fois impassible et indéchiffrable, toutefois dépourvu d'hostilité.
Elle lui sourit. Elle aurait juré qu'il lui avait répondu d'une mimique de sa gueule. Le silence était troublant.
Elle posa sa main à plat sur le corps central de l'aileron et fut surprise du contact à la fois doux et froid qu'elle ressentit. Le corps du dragon était recouvert d'écailles, mais l'aileron était plutôt recouvert d'une sorte de cuir lisse et souple. Et cette absence de chaleur était troublante au plus haut point… Elle remonta sa main un peu en amont, sentant la même température, avant de se rappeler : les dragons avaient le sang froid.
Elle caressa à nouveau l'aileron, regardant Krokmou qui émettait de faibles roucoulements de contentement. Elle lui murmura :
– Je suis désolée de t'avoir fait mal.
Elle baissa la tête un instant. Ce n'était pas tout, elle avait autre chose à se faire pardonner, autre chose de peut-être plus important même. Elle avait longuement réfléchi, depuis l'autre soir, à ce qu'elle reprochait à ce dragon. Puis elle s'était dit que lorsque Harold se réveillerait –et plut à Thor que cela advînt au plus vite– il compterait autant sur lui que sur elle. Enfin, elle l'espérait un peu, même si elle savait que Krokmou était sans nul doute l'être le plus proche du garçon. Elle avait donc mis ses reproches sur le compte de son humeur et de son tempérament d'Hofferson. Et puis, comme l'avait dit Stoïck la veille, eux deux se battaient du même côté.
Elle se mordit les joues, elle devait le lui dire. Elle releva la tête vers lui.
– Je suis désolée d'avoir été si… Dure… Avec toi.
Il cligna des yeux, comme pour lui répondre. Avait-il compris ?
Il se contenta de se recoucher là où il était, fixant Astrid du regard. Celle-ci se redressa et recula d'un pas. Elle soupira, contente au fond d'elle-même d'avoir exprimé ses excuses. Elle sourit malicieusement, regardant Krokmou en retour. C'était la première personne après Harold à qui elle les exprimait… Elle réfléchit. Elle ajouta mentalement : « du moins, spontanément. »
Elle se retourna vers le lit et vint s'assoir sur la chaise à côté. Elle avait tant de choses à dire à Harold et tant de mal à le faire…
Soulevant les couvertures, elle saisit son bras gauche et l'amena vers elle. Elle lui prit la main entre les siennes et resta ainsi un moment, sentant le sang chaud circulant dans ses veines, les yeux fixés sur le visage du dormeur.
Eux deux se battaient du même côté, mais pouvaient-ils être victorieux ? Se pouvait-il qu'Harold ne se réveillât pas ?
Le silence était pesant.
Elle sortit de sa torpeur, il fallait qu'elle retournât avec les autres, avant qu'ils ne se mettent à la chercher partout.
Se relevant, elle vit Krokmou, debout, juste de l'autre côté du lit. Elle ne l'avait pas entendu approcher, mais peu importait. À son regard, celui-ci se coucha par terre et vint poser sa tête sur le lit, juste à côté de celle d'Harold. Elle lui sourit. « Veille sur lui. » lui demanda-t-elle mentalement.
Elle se retourna vers la porte. Elle était sans doute restée un peu trop longtemps ici ; une rude journée l'attendait encore, dehors. Elle espérait tant l'arrivée du soir…
