Souvenirs

J'étais allongée sur mon lit, les yeux rivés sur le plafond blanchâtre de ma chambre. Je pouvais voir chacune des traces laissées par le rouleau. De si minuscules rainures qu'un être humain aurait dû prendre un microscope pour les identifier. Voilà à quoi j'en étais rendu. Pour ne plus penser à rien, j'avais trouvé mon plafond à examiner. Pathétique ? Oui, sûrement. J'aurais très bien pu piquer une crise, chose qu'une adolescente normale aurait fait. Mais je n'étais pas une adolescente normale.

Jacob réapparut. Il tenait un bol de céréales qui devaient certainement venir de l'épicerie du centre ville, car à ma connaissance, je n'avais pas fait de tels achats.

---Je n'ai pas faim.

---Très drôle, mon ange.

Il s'assit juste en face de moi, guettant le moindre signe qui lui signifierait que j'allais un peu mieux. Ce n'était pas le beau fixe, certes, mais je n'avais plus envie de pleurer, ni de hurler.

---Tu n'es pas obligée de rester, Jacob.

---Je te demande pardon ? Sans vouloir offenser la seule personne qui se nourrit exclusivement de sang, ici, je suis encore ton petit ami, et je ne te laisserais pas seule, tant que tu te borneras à fixer le plafond de ta chambre. Combien de rainures ?

---1248, rien que dans ce coin-là…

---Cassie…

---Je vais bien.

Il n'allait pas se faire duper de la sorte. Je n'allais pas bien. Je le savais. Il le savait. Alors pourquoi jouer à ce petit jeu…

---Jacob ?

---Hmm ?

---Est-ce que tu as eu des nouvelles ?

Il soupira. Non pas par agacement, mais plutôt parce qu'il n'allait pas pouvoir me fournir les informations que je voulais.

---Sam, Embri, Jared et Paul vont bien. J'ai pu entrer en contact avec chacun d'entre eux, mais…

---Tu n'arrives pas à savoir ce qu'il s'est passé après notre départ.

---Oui. Je ne sais pas s'ils me le cachent volontairement ou s'il y a une autre raison.

Une autre raison. Moi. Avaient-ils encore confiance en moi ? Avait-il encore confiance en Jacob ? Qu'allait-il se passer maintenant ? Tant de questions se bousculaient dans mon esprit et ne trouvaient aucune réponse. Les regrets n'arrangeraient rien, j'en étais parfaitement consciente. J'aurais pourtant voulu que tout se passe différemment.

Je n'eus guère plus de temps pour réfléchir à tout cela. Une voiture arrivait. Je décidais enfin à me lever, et me dirigeais vers les escaliers.

---Cassie ?

---Elles viennent ici.

Il me suivit sans poser d'autre question. J'ouvris la porte avant même que Bella ne frappe. Elle fut un peu surprise par mon geste, mais reprit rapidement contenance. Alice se tenait en retrait, assise sur le capot de la voiture. Jacob se glissa derrière moi, passant son bras autour de ma taille. La vampire ne souleva pas la provocation. Elle attendait patiemment que je décide si sa présence m'importunait ou pas. Je m'effaçais, leur signifiant qu'elles pouvaient entrer toutes les deux.

Nous nous dirigeâmes vers le salon. Les deux jeunes femmes s'assirent dans le canapé de cuir noir, faisant face au fauteuil où s'était installé Jacob. Je m'asseyais à ses pieds, ma tête reposant contre l'un de ses genoux. Je fus la première à briser le silence gênant qui s'était installé.

---Est-ce que tout le monde va bien ?

---Oui, me souffla Alice. Sam nous a laissés partir après votre départ. Il n'a pas voulu envenimer les choses.

Je lui souris tristement. Ce fut un soulagement. Je n'aurais pas accepté que quelqu'un ait été blessé à cause de moi.

---Cassie ?

---Oui, Bella.

Elle ne semblait pas à l'aise. Je savais qu'elle avait été mise au courant des événements de la veille, et elle ne supportait pas ce qu'elle avait appris. Je voyais dans son regard la même colère refoulée que Jacob arborait depuis hier soir.

---Edward voudrait s'excuser. Il n'a pas réfléchi à ce que tu avais dû endurer, il ne t'a même pas donné le temps de t'expliquer.

Je la coupai, essayant de la rassurer. Je n'en voulais pas à Edward, loin de là.

---Je suis aussi fautive que lui, Bella. Je n'aurais jamais dû vous cacher tout ça. Pas après mettre autant attaché à vous. Il a raison, je vous ai trahi.

---Cass… Tu n'as pas à…

---Si, j'y tiens, Jacob. Si ça peut vous aider à comprendre alors je vous donnerais toutes les explications que vous voulez.

Je soupirais. Je m'étais résout à devoir faire ce récit. Ça n'allait pas être une partie de plaisir, je le savais, mais si en parler pouvait tout arranger, j'étais prête à faire ce sacrifice. Je pris une grande inspiration et commençais.

---Je suis née dans une tribu Quileute se trouvant un peu plus au nord de Forks. Comme beaucoup d'enfants de mon âge, je croyais que les légendes entourant la naissance de notre peuple étaient fausses. Croire que nous étions les descendants de loups était absolument absurde… Je ne cessais de répéter cette phrase à mon grand-père. J'avais toujours été très terre à terre malgré l'éducation que j'avais reçue. Mon grand-père ne s'offusquait donc pas de mes propos. Il n'avait jamais essayé de me contredire, il me fixait simplement avec un sourire moqueur sur les lèvres comme s'il savait qu'un jour je devrais changer d'avis. Et il avait raison. L'année de mes 16 ans, il mourut, et je dus me rendre à l'évidence. Nos légendes n'étaient pas des contes de bonnes femmes. Et le plus effrayant dans tout ça, c'était que je devais prendre place au sein de meute. Heureusement, je ne fus pas seule pour traverser cette épreuve. Nous étions sept en tout : Ahote, Bly, Adriel, Nodin, Wakiza, Chenoa et moi-même. Cinq loups et deux louves. Nous étions jeunes, intrépides… Rien ne semblait pouvoir nous arrêter. Les hommes du village voyaient en nous sept la plus valeureuse des meutes ayant existées.

Je passais une main dans mes cheveux. Le souvenir de mes compagnons me fit sourire.

---Malgré notre jeune âge et notre manque d'expérience, nous étions tous conscients du rôle important que nous avions. Et cette maturité, nous avons dû la mettre à profit bien assez tôt. Trop tôt, peut-être. Les Indiens étaient des cibles faciles pour eux. Nous étions superstitieux, éloignés de la civilisation… S'attaquer à des hommes blancs signifiait prendre plus de risques, s'exposer davantage, et ils ne pouvaient pas se le permettre. Ils venaient le plus souvent seul ou en couple. Nous n'avions jamais affaire à un groupe plus conséquent. Ne connaissant pas l'existence de la meute, il était facile de les prendre par surprise. Nous les traquions nuits et jours jusqu'à les rattraper puis les tuer. Bien sûr, les premiers meurtres ne furent pas la chose la plus réjouissante qui soit, même possédé par l'esprit du loup. J'utilise le mot meurtre, car nous n'étions pas dupes. Ils avaient beau être des monstres, nous leur ôtions bel et bien la vie. Mais c'était eux ou nous…

Jacob me caressait doucement le cou. Il était celui qui comprenait le mieux mes dires. Ce n'était pas un sujet que nous abordions entre nous. Une meute ne devait pas se soucier de ses détails. Nous étions là pour protéger. Rien d'autre n'avait d'importance.

---La meute était rapidement devenue mon seul centre d'intérêt. J'étais la louve alpha, celle qui veille sur le groupe, qui protège, qui écoute. Ce n'était pas toujours évident, mais j'aimais ce rôle. Et puis, il y avait Adriel. Je considérais réellement les autres garçons de la meute comme des frères, mais Adriel, c'était différent. Il m'écoutait, me comprenait. Il était mon soutien, celui qui me tenait la tête hors de l'eau. Je n'étais pas du genre à me confier, je ne le suis toujours pas d'ailleurs, mis à part aujourd'hui.

Un rire m'échappa.

---C'était étrange de voir combien j'étais différente avec et sans la meute. J'étais devenue plus sauvage avec les autres Quileutes. Mis à part mon père, je n'aimais pas vraiment être avec eux. J'avais l'impression qu'ils ne me comprenaient pas, qu'en perdant cette part infime d'humanité, je m'étais éloignée de mon peuple. Pourtant, je n'avais qu'une envie, les protéger.

Je marquais une pause. Je me surprenais à ne pas avoir envie de pleurer. Mon cœur se serrait doucement à chacun de mes mots, mais rien de plus ne venait me troubler. La présence des trois êtres qui m'entouraient y était pour beaucoup, je le savais.

---L'année de nos 18 ans, des phénomènes étranges commencèrent à se produire. Les guerres entre l'armée américaine et les Indiens s'étaient calmées. Nous avions récupéré la pleine propriété de nos terres, nous avions le droit de vivre comme bon nous semblait. On nous surveillait toujours, mais la paix était bien là. Cependant ça ne dura pas longtemps. Dès la fin des hostilités, nous fûmes attaquer par des vampires à intervalles réguliers. J'ai d'abord mis ça sur le compte de l'arrêt des guerres.

---Ils n'avaient plus la possibilité de faire passer leurs meurtres pour de simples pertes dues aux combats…

Je souriais à Alice. Elle avait parfaitement compris leur mode d'agissements.

---Oui. C'était même devenu impossible. Nombres d'entre d'eux se nourrissaient sur les champs de bataille. Mais une fois la paix venue, ce genre d'incartade n'était plus à envisager. Venir s'attaquer à nous, aussi souvent, aurait pu faire éclater de nouveaux conflits, mais nous savions qui ils étaient. Ça n'avait pas de sens. Aucun Quileute n'aurait été demandé justice aux militaires pour un assassinat commis par un vampire. S'ils voulaient relancer le conflit, il aurait été plus facile de s'attaquer aux militaires. Quelques meurtres au sein des compagnies qui nous surveillaient, et les soupçons se seraient tournés vers nous. En quelques jours, une nouvelle guerre aurait éclaté.

---Est-ce qu'il y avait autre chose ? Je veux dire, ils ne pouvaient pas agir comme ça, sans raison, surtout avec vous qui protégiez la tribu. Ça n'a pas de sens. Nous n'agissons jamais ainsi !

---Oui, il y avait autre chose. Nous n'avons pas tout de suite compris. Leurs attitudes étaient étranges. Ils donnaient l'impression de vouloir se faire tuer. Comme s'ils essayaient de comprendre notre mode de fonctionnement, nos points faibles, nos points forts. Ce n'était pas vraiment flagrant, mais cela nous a vite gênés. Nous étions trop absorbés par leur comportement, et cela nous coûta plus cher que nous ne l'aurions souhaité. Cependant, si leurs intentions étaient de trouver un moyen de nous tuer, pourquoi risquaient-ils autant leur vie ? Que gagnait un vampire mort à savoir autant de choses sur nous ?

---Quelqu'un vous observait, murmura Bella.

---Oui. Quelqu'un nous observait. Nous n'avions jamais senti sa présence. A aucun moment, l'un d'entre nous s'était senti épié. Et plus les attaques se produisaient, plus les adversaires étaient puissants. Je n'ai compris que bien trop tard que tout ceci n'était qu'un test.

Sans vraiment m'en rendre compte, j'avais saisi la main de Jacob. Il continuait à caresser ma peau délicatement. Le contact de ses doigts m'apaisait.

---Cette nuit-là, ils réussirent à entrer dans le campement. Nous étions tellement épuisés, à bout de force par la répétition des attaques que nous ne les entendîmes pas approcher. Ce fut l'un des guets qui vint nous trouver. Nous n'eûmes pas besoin de nous concerter. Adriel partit avec Nodin, Wakiza et Chenoa, tandis que je menais le second groupe avec Ahote et Bly. Notre priorité fut d'éloigner les suceurs de sang du village. Il fallait que nous évitions les pertes humaines. Même si nos soupçons se révélaient être vrais, il n'en restait pas moins que les membres de la tribu étaient des proies beaucoup trop fragiles. Nous encerclâmes nos ennemis et les poussèrent en forêt. C'était notre territoire. Même en pleine nuit, nous devions avoir l'avantage… C'était ce que nous croyions… Je ne sais pas si ce fut notre trop grande confiance en nous, notre lassitude ou bien notre manque d'expérience face à autant de vampires, mais tout dérapa à une vitesse incontrôlable. Ils savaient comment nous vaincre. En une fraction de seconde, ils furent six à se jeter sur moi. Il était impossible de pouvoir gérer cette attaque. Je n'arrivais plus à communiquer avec Ahote et Bly, et l'inquiétude de ce silence empira la situation. Je ne vis que trop tard qu'ils cherchaient à nous séparer. Sans m'en rendre compte, ils m'avaient poussée plus profondément dans les bois, m'éloignant de mes deux frères. Je ne pouvais plus les sentir. Il y avait trop de sang, trop d'odeurs plus entêtantes les unes que les autres. Les vampires me forçaient à reculer encore et encore. J'étais dans une rage folle.

Un frisson me parcourut. Je ramenais mes jambes contre ma poitrine dans l'espoir de pouvoir me calmer.

---Je ne sentis pas les premières blessures. Je ne voyais que les vampires qui essayaient tant bien que mal de me faire plier. Je voulais les massacrer, les mettre en charpie. Me séparer des miens était la pire chose qu'ils pouvaient faire. J'étais une mère pour eux, et une mère ne peut tolérer qu'on l'éloigne de la sorte. Ce sentiment de haine était à double tranchant. J'étais en colère, certes, mais il était aussi si facile de me faire flancher. Il y eut ces hurlements. La pire chose que j'eus à entendre de ma vie. Je suis restée figée, paralysée par la peur. Je connaissais ce cri d'agonie. Il était ancré en moi depuis toujours. Nodin et Wakiza venaient de mourir. J'étais horrifiée mais on ne me laissa aucun répit. Je reçus un coup d'une extrême violence à l'abdomen. Tout devint flou. Des millions d'étincelles dansaient devant mes yeux. J'avais mal. Et cela allait empirer. Alors que mon genou touchait le sol, Chenoa s'écroulait, seule, au milieu d'une marre de sang. Chacune de ses dernières pensées fut pour nous. J'étais à des kilomètres d'elle, mais ça ne m'empêcha pas d'entendre son dernier souffle. Le chagrin me dévastait. Mon corps hurlait de douleur. Et malgré tout ça, j'étais toujours en vie. Il aurait été si facile de me laisser tuer. Cette idée me traversa l'esprit une demi-seconde. Mais quelque chose m'en dissuada. Un de mes ennemis me faisait toujours face et il ricanait en me voyant recroqueviller sur le sol humide. Ce fut sa dernière action. La rage vint me prendre à la seconde où il avait posé ses yeux médisants sur moi. Sa tête roula à terre, une expression de terreur dans le regard. Je n'étais plus poussée que part une chose : je voulais rejoindre le reste de la meute coûte que coûte. Si nous devions tous mourir ce soir, je ne voulais pas les savoir seuls. Je parcourus cinq kilomètres environ avant d'apercevoir une silhouette familière. Ce n'était plus celle d'un loup, seulement celle de l'homme que j'avais aimé. Il baignait dans son propre sang, la poitrine déchirait de toute part. Il souffrait le martyre, pourtant, en m'apercevant, un sourire illumina son visage. Autour de lui et parmi les cadavres des vampires, les corps de Ahote et Bly étaient là, sans vie. Adriel avait dû vouloir les rejoindre quand il avait été séparé de Chenoa, Nodin et Wakiza… Puis il rendit son dernier souffle. En quelques secondes, j'avais tout perdu. Je voulus tout arrêter, rester là et attendre que l'on vienne me chercher. Peu m'importait si c'était un homme ou un vampire… Mais je l'entendis arriver. Plein d'arrogance et de superbe. Il se délectait du spectacle. Rien au monde n'aurait pu lui faire plus plaisir. Nous voir tous morts, ce n'était pas vraiment ce qu'il avait espéré, mais après tout, tout ça lui était égal. Il ne savait pas que je lisais dans ses pensées, que je savais mot pour mot comment il voyait le massacre des miens. Il s'approcha comme si j'étais un vulgaire chaton pétrifié par la peur. Je ne me souviens pas très bien de la suite des événements. L'instinct du loup prit le dessus. Je me suis retournée vers lui, la folie hantant mes yeux. Il ne me vit même pas tuer ses quatre acolytes, mais lorsqu'il comprit ce que je venais de faire, son attitude changea. Il perdit toute l'élégance qu'il avait. Je ne voulais qu'une chose : le mettre en miettes, et il le savait. Le combat ne dura que quelques minutes. Rapidement, il avait senti que je n'avais plus rien à perdre, que j'étais un véritable danger pour lui. Il se démena comme un diable. Et… je ne sais pas. L'espace d'un instant, je vis dans ses yeux comme de l'excitation. Je fus décontenancée par son attitude. Une seconde d'inattention qui me coûta cher. Il réussit à me plaquer face contre terre, et… ses dents déchirèrent la peau de mon cou.

Je tremblais littéralement. J'essayais de reprendre mon souffle et continuais.

---La douleur fut beaucoup trop foudroyante. Je fus paralysée en un lapse de temps infiniment court. Je ne pus que l'entendre s'éloigner et puis tout disparut. Quelques heures plus tard, le supplice commença. Je n'avais aucune idée de ce qu'il se passait. Mon corps était irradié par une douleur insoutenable. Ouvrir les yeux était une torture, respirer un calvaire. Le deuxième jour, j'ai cru que j'étais en enfer. J'avais laissé les miens mourir, je n'avais pu les venger… On me faisait payer mon incompétence. Mais mes blessures aussi profondes soient-elles guérissaient à une vitesse vertigineuse. En temps que loup-garou, ce phénomène était normal, mais tout ça allait beaucoup trop vite, et je souffrais trop pour que ce soit dû à notre pouvoir de régénération. Je ne compris que le troisième jour. Le soleil s'était enfin montrer…

Bella et Alice comprirent aussitôt.

---Ma peau s'est mise à luire comme si j'étais recouverte de milliers de cristaux. Une lueur incandescente, irréelle. Je connaissais ce phénomène. C'était l'une des choses que j'avais apprises en chassant les vampires. Le soleil les rendait visible à des kilomètres à la ronde. C'était pour cela qu'ils préféraient attaquer de nuit. Je ne sais pas si ce fut la lueur que je dégageais ou bien mes hurlements de terreur, mais des membres de la tribu me trouvèrent. Le lendemain matin, j'étais sur une couche, mon père à mon chevet. Il était resté éveillé toute la nuit. Je ne compris pas pourquoi j'étais toujours en vie. Ils savaient tous que j'avais été mordue, que j'étais un danger potentiel. Mais aucun d'eux n'avait pu s'y résoudre. Ils avaient perdu six de leurs enfants, et j'avais toujours l'apparence d'une humaine. Mais avaient-ils pensé à la faim ? Savaient-ils à quel point ce besoin de sang était obsédant ? Je me rendis rapidement compte que je n'avais pas d'autre choix que de fuir. Au moins le temps de me calmer… Je découvris assez vite que je pouvais lire et communiquer avec les esprits des gens. Cela ne se réduisait plus seulement à la meute, mais au monde entier. Ce fut une bénédiction. Je ne traquais que les meurtriers, les violeurs, toute la vermine qui pourrissait nos terres. Plus je me nourrissais, plus j'obtenais le contrôle sur mon corps, sur mon esprit. Ma peau commença à s'éclaircir, mes yeux prirent une teinte verte, mes cheveux se mirent même à légèrement onduler. Je perdais peu à peu tous les caractères physiques des miens, et pourtant, je ne ressemblais pas tout à fait aux vampires que j'avais pu croiser. Voyant que j'arrivais à garder le contrôle sur moi, je décidai de retourner voir les miens. Mon père m'accueillit à bras ouvert. Il fut un peu décontenancé par mon allure, mais rien n'entama sa joie de me revoir.

Je soupirais. Me mordant les lèvres, j'essayais de trouver la meilleure façon d'expliquer ce qui s'était produit par la suite.

---Il fallut qu'il me reparle de la nuit où nous avions été attaqués, des cérémonies que j'avais manquées, les rites funéraires de ma meute. Il ne voulait pas me blesser. C'était juste sa manière à lui de me dire comment s'étaient déroulées les choses après mon départ. Mais pour moi, c'était me rappeler que je n'avais pas pu accompagner mes frères et sœurs dans leur dernière demeure. Je les avais encore abandonnés. La colère me submergea. En une fraction de seconde, mon apparence changea et je fus de nouveau une louve.

Un rire nerveux me secoua. L'absurdité de la scène qui défilait devant moi était risible.

---Mon père fut obligé de prendre une lance et de me transpercer avec pour rester en vie. Mais le pire dans tout ça, c'est qu'il ne m'en voulait pas. Il avait juste été surpris et avait agi par instinct de conservation. Quand il vit ce qu'il m'avait fait, son premier réflexe fut de venir m'aider. J'étais encore une menace et ce vieux fou ne désirait qu'une chose, soigner sa fille. Heureusement, la douleur et le choc m'avaient assez secouée. Comment pouvais-je encore me transformer ? J'avais beau retourner la situation dans tous les sens, je ne trouvais pas d'explication. J'aurais dû mourir quand le vampire m'avait mordue. J'étais agonisante et le poison qu'il m'avait inoculé était mortel. Pourtant, j'étais toujours là, et pire je pouvais encore me transformer en louve. Je n'étais plus une louve, ni une Quileute, ni même une vampire… Je n'avais pas seulement perdu ma vie, ceux que j'aimais. J'avais aussi perdu mon identité. Mon père n'avait que de vagues explications : la force de mes ancêtres, mon état d'esprit au moment de l'attaque, nos esprits qui voulaient que je reste en vie… Tout ce que je savais, pour ma part, c'était que je devais m'éloigner. Je ne supportais pas le fait que je puisse à tout moment me laisser aller à la colère, devenant un monstre sanguinaire. J'ai quitté la tribu, cessé de me nourrir, me cachant de toutes créatures vivantes.

---Combien de temps as-tu tenu ? me demanda Alice soucieuse.

---Pas assez longtemps à mon goût. Je dus m'adapter au monde qui m'entourait et trouver de quoi apaiser la faim quand elle devenait trop insupportable. Mais je faisais tout mon possible pour ne pas ressembler aux créatures qui m'avaient tout volé.

Bella me regardait avec tendresse. Malgré toutes les horreurs qu'elle avait pu entendre, pas un seul instant elle ne m'avait jugée. Je n'aimais pas le fait qu'elle puisse aussi bien me comprendre, cela me dérangeait. Non pas parce qu'elle parvenait à saisir tout ce que j'avais traversé, mais parce qu'elle n'aurait pas dû comprendre de pareilles atrocités. Alice, elle, me scrutait avec compassion. Je n'arrivais pas à savoir si elle comprenait mon point de vue dans toute cette histoire.

---Je ne choisirais pas entre Jacob et vous.

Mon ton était ferme, mais respectueux. Je voulais que les choses soient claires. Je n'avais pas pris la peine de me confier pour devoir affronter une nouvelle crise. Je ne le supporterais pas.

---Je sais, me répondit-elle.

Quelque chose semblait la préoccuper.

---Tu as cherché à le retrouver ? finit-elle par me demander.

Je ne compris pas où elle voulait en venir.

---Elle parle du vampire qui t'a mordu, Cassie.

Je levai les yeux vers Jacob. Il n'avait pas cillé une seule fois durant mon récit. Du moins c'était ce que j'avais cru. Même si son corps était resté impassible, en voyant ses yeux, je compris qu'il était à deux doigts de craquer. Je n'aurais pas dû lui raconter tout ça. Je plaquai sa main sur ma joue, la serrant aussi tendrement que possible. Il se tendit quelque peu.

---J'ai essayé. J'avais réussi à capter son odeur, alors j'ai tenté de suivre sa trace, mais ça ne m'a mené nulle part.

---C'est ce que tu as fait, hier ? Capturer les odeurs autour de toi.

Je fus gênée par la constatation d'Alice.

---Oui. J'arrive à contrôler les molécules chimiques qui composent les odeurs. Je peux les modifier, les masquer, les mélanger... Désolée.

Alice me regarda en riant. Bella ne comprenait pas vraiment la cause de ce rire.

---Pour désamorcer la situation, hier, j'ai privé tout le monde de son odorat, lui expliquais-je penaude.

---Oh !

---C'était bien joué, continua Alice sur le même ton. Assez désagréable, mais bien joué.

---C'est pour ça que ni Jacob, ni Alice ne sont indisposés alors qu'ils sont dans la même pièce.

---Oui.

---Pratique.

Je ne pus m'empêcher de rire à mon tour. Je n'avais pas été jugé, ni même incité à rendre des comptes. Elles semblaient m'accepter comme Jacob le faisait. Cela me suffisait. Je ne demandais pas l'approbation des deux groupes. Je voulais juste ne pas me retrouver seule. Nous restâmes à discuter tous les quatre jusqu'à la fin de l'après midi. Bella et Jacob ne semblaient pas gêner par cette nouvelle proximité. Ils donnaient l'air d'être en paix, comme si la peine qui les avait submergés après leur séparation n'était qu'un lointain souvenir. Je n'étais pas jalouse. J'avais confiance en lui, en ses sentiments. J'étais simplement heureuse d'avoir pu les rassembler.

Ce fut l'appel de Charlie à mon domicile qui mit fin à la réunion. Bella ne lui avait pas menti cette fois-ci, et il fut heureux de m'entendre dire qu'elle était bien chez moi. Pendant que Bella discutait avec son père, Alice vint me trouver.

---Je ne sais pas si tu as toujours envie de le retrouver, mais si c'est le cas, Carlisle pourrait t'aider. C'est le plus vieux d'entre nous, il aura peut-être entendu quelque chose qui te serait utile.

---Merci, Alice. J'y réfléchirais. Mais…

Jacob me regardait, inquiet. Il savait ce qu'une telle entreprise représentait et il ne voulait pas que je m'y engage.

---Je n'ai pas trop envie de me relancer dans cette course poursuite pour le moment.

Elle me sourit, comprenant. Bella réapparut au même instant.

---Je suis désolée, mais je dois rentrer.

---Bon, eh bien, je vais devoir suivre le mouvement, plaisanta Alice.

---Merci, d'être venues.

---C'était la moindre des choses, Cassandra.

Alice m'embrassa sur la joue et me murmura :

---Je vais tout arranger, ne t'inquiètes pas.

Nous nous sourîmes mutuellement, puis elle fit un petit signe de la main à Jacob qu'il lui rendit. Bella nous serra dans ses bras, et les deux jeunes femmes partirent. Jacob m'enlaça, posant son menton dans le creux de mon cou.

---Est-ce que tout va bien ? me chuchota-t-il.

---Oui. Tout ira bien maintenant…


Chapitre assez long, désolée ! XD N'hésitez pas à me laisser un commentaire !