Et nous voilà dimanche soir ! Normalement, le chapitre aurait dû être publié à 19h30... Je venais de finir de relire et de mettre en page, mais je devais partir avec ma soeur et elle est juste arrivée quand j'ai eu terminé !

Enfin, je voulais juste vous remercier de me suivre depuis "La Porte du Chaos", car, désormais, on amorce la dernière ligne droite de l'histoire. Les choses vont sensiblement s'accélérer à partir de maintenant. Merci beaucoup pour vos reviews et en route vers le grand final !

Vous remarquerez aussi que le chapitre est assez long. C'est bizarre, car depuis que je suis passée à une publication par semaine, j'écris plus !

Merci à Young-girl06 pour sa review et ses mp !

Bonne lecture !


Les Cavaliers de l'Apocalypse

10. Merage

Sur ces champs de bataille, nous avons affronté des ennemis plus forts que nous, plus nombreux que nous, plus sauvages que nous, mais toujours nous l'avons emporté. Et savez-vous pourquoi ? Parce que la vie d'un compagnon de combat a toujours été plus importante que la nôtre, parce que si nous sommes cent à affronter mille ennemis, nos cent cœurs battent sur le même rythme, avec la même passion, portés par le même sens de l'honneur. Nous sommes cent face à mille mais, en réalité, nous ne formons qu'un et ce un-là est invincible.

Edwin Til'Illan, discours aux armées (1)

- Alors gamin, on veut jouer au héros ?

Un éclat meurtrier brillait dans les prunelles sombres de Jorune, semblable à l'éclat du poignard qu'il pointait vers la gorge de l'apprenti Marchombre. Celui-ci voyait dans ses yeux qu'il avait déjà gagné, qu'il avait mis son ennemi à terre, qu'il lui suffirait de se baisser et de promener sa lame sur la carotide du jeune homme... Il pensait avoir gagné. C'était sans compter sur les ressources de Salim. Il avait bien évolué et bien appris auprès d'Ellana depuis la dernière fois qu'il avait croisé la route du Marchombre.

Prenant appui sur ses mains, il pivota et faucha les jambes du Marchombre. Celui-ci, qui avait été surpris, mais pas au point de se faire avoir, évita souplement l'attaque d'une esquive arrière. Salim n'avait pas escompté toucher son adversaire, et un peu de place pour bouger était tout ce dont il avait besoin. Le jeune homme se redressa. Dans sa chute, il n'avait pas lâché son coutelas qu'il serrait toujours fermement dans son poing. La lame était courbée et longue comme son avant-bras. L'apprenti Marchombre, s'il s'entraînait souvent avec deux poignards plus courts, appréciait le fait d'avoir une main libre quand la situation tournait au vinaigre, que ce soit pour faire une clef de bras, lancer un coup de poing ou s'agripper à une paroi.

- Je vais me plaisir de te tuer, apprenti. D'abord Jilano, ensuite toi. Il ne me restera bientôt plus qu'Ellana.

- Alors comme ça t'as pas seulement l'air débile, mais tu l'es vraiment ! Haha ! Amène-toi, le traître !

- Tu n'es qu'un chien, et tu resteras un chien, peu importe qui est ton maître, persifla Jorune.

- Un chien peut toujours mordre et sortir de la merde ! Un traître ne peut que s'y enfoncer et y crever !

La pique avait été lancée le poisson mordit à l'hameçon. Jorune se rua vers lui avec un rugissement. Quand il arriva sur lui, Salim était prêt. Le mouvement était très technique et de très haut niveau, c'était un des derniers qu'Ellana lui avait enseignés. Le timing devait être parfait. L'apprenti relâcha quelque peu sa garde pour attirer le maître Marchombre dans son piège. Au moment exact où la lame du félon qui visait ses côtes n'était qu'à quelques centimètres de son vêtement de cuir noir, il pivota du buste, laissa le bras de Jorune sur son côté et le bloqua à l'aide de son bras armé. De sa main libre, il encocha un coup dans les reins du Marchombre.

Avant que son effet de surprise s'estompe, Salim enchaîna avec la suite de sa technique. Il évita un coup de son adversaire et lui tordit le bras. Le Marchombre lâcha un cri alors que l'apprenti se tenait de bout à côté de lui. Les yeux lançant des éclairs, Jorune se défit prestement de la prise et libéra son bras. Salim s'accroupit pour éviter un coup de poignard, prit appui sur sa main libre et lança sa jambe aussi haut que possible, doit vers la tête du traître. Jorune n'avait pas vu le coup venir. La botte de Salim le heurta violemment en plein visage avec un craquement sonore. Le nez de son adversaire explosa en une gerbe de sang. Raide, Jorune fixa quelques secondes le ciel, sans comprendre. Sa bouche s'ouvrit, laissant s'échapper un gémissement inintelligible. Puis il bascula en arrière et s'étala de tout son long dans l'herbe.

- Merde ! Jura Salim en évitant de justesse un coup de lance qui visait son épaule.

Il engagea le combat contre un guerrier armé d'une lance et le petit homme ventripotent qui avait empoigné une lourde épée. De son côté, après s'être débarrassé d'un lancier, Andrea ferraillait contre le grand escogriffe au marteau. Salim ne pouvait observer le combat de son ami qu'avec un sentiment de crainte. L'homme qu'il affrontait n'était pas un Blanc comme les autres, ses coups étaient précis et surpuissants. Si l'apprenti Marchombre était touché, il serait fracassé comme de la porcelaine.

Le Blanc leva son marteau au-dessus de sa tête, le fit tournoyer d'un large mouvement et frappa. Salim vit la scène comme au ralentit. Andrea, sans armes, tardait à se dégager de la trajectoire du coup. Il voulut appeler son ami, lui dire de bouger, mais lui-même n'arrivait pas à se dégager du combat contre le Blanc qui le menaçait. Le marteau, lourd, dévastateur, allait exploser le crâne du rouquin et il était impuissant.

- And... !

Son cri s'étrangla dans sa gorge quand son ami, avec un large sourire, brandit son poing et frappa le marteau qui visait sa tête pour parer le coup. Au lieu d'être écrasé comme une pastèque, son poing heurta l'arme de son adversaire qui rebondit et partit dans le sens inverse, entraînant son porteur en arrière. Le grand escogriffe écarquilla les yeux, ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son en sortit. Il bascula et tomba sur le dos à l'instar de Jorune. Andrea ne lui laissa pas l'occasion de se relever. Un clignement de paupières plus tard, il était sur son adversaire étourdi et le frappait mortellement à la tempe de son poing d'acier. Un craquement écœurant résonna dans les bois.

Des poings d'aciers. La greffe d'Andrea. Ses phalanges et le dos de sa main étaient recouverts d'une fine couche de métal brillant. L'arme était improbable, semblait fragile même, et pourtant un seul coup avait suffit pour rendre inoffensif un coup de marteau qui aurait dû fracasser sa tête comme un œuf. En fait, c'était plutôt le Blanc qui s'était fait démolir. Le choc qui avait heurté son marteau s'était propagé dans tout son bras, jusqu'à son épaule qui s'était disloquée, démise de son logement tant l'impact avait été dévastateur. Une force brute et imparable.

Un fin sourire sur les lèvres, Andrea se releva en lui lançant un clin d'œil. Il brandit son poing brillant, avant de décontracter les doigts, faisant disparaître la mince couche de métal qui recouvrait sa peau. A l'instant où il se relevait pour s'élancer vers son ami et l'aider à repousser les deux hommes qui lui faisaient face, Salim se baissa pour éviter un coup de lance, s'approcha d'un mouvement vif et fluide du Blanc qui le menaçait et lui planta son coutelas en plein cœur avant de le retirer de la plaie, geste qui eut pour conséquence de le couvrir du sang qui gicla de la blessure béante.

- Salim ! Cria Andrea en désignant le deuxième, le petit homme bedonnant, qui fuyait la zone de combat.

Salim essuya rapidement son visage avec sa manche et ne rata pas cette occasion de déployer l'enseignement d'Ellana. Après s'être entraîné pendant des mois et des mois sur un tronc et sur des cibles mouvantes, là, il n'allait pas rater son coup. Le coutelas était plus lourd que ses poignards habituels, mais le jeune homme était sûr de lui. Aussi, quand il plia le bras derrière son épaule, il lança sa lame avec toute la force de sa conviction. Le coutelas fila dans l'air en tournoyant. L'homme courrait, ventre à terre, vers le campement. Il était à vingt mètres. Le coutelas vrombit furieusement en fendant l'air.

Andrea rejoint Salim et se permit un sifflement impressionné. Il lui mit une main sur l'épaule et contempla les ténèbres épaisses de la forêt. Le dernier blanc gisait face contre terre dans l'humus noir. Le coutelas de Salim planté dans la nuque. Un lancé parfait, d'une précision chirurgicale. Le rouquin acquiesça avec un sourire.

- Respect , vieux frère...

Salim ferma les paupières, les frotta. Le sang qui l'avait aspergé lui piquait les yeux. Ses vêtements étaient poisseux et il avait une blessure au flanc qui aurait mérité quelques points de suture. En comparaison, Andrea était comme neuf, à peine constellé de quelques taches de sang, sans la moindre blessure. La respiration du rouquin se calmait déjà alors que Salim haletait. L'apprenti Marchombre observa son nouvel ami. Cela faisait un an de plus que lui qu'Andrea était le disciple de Muntjac. Dans un an, il se promit d'être aussi fort que lui. Dans un an, il se promit d'être encore plus brillant que lui. Il donna un coup de coude au rouquin.

- Hé, l'année prochaine...

Salim fut coupé au milieu de sa tirade par le hurlement de douleur d'Andrea. Son cœur manqua un battement quand ses yeux écarquillés contemplèrent la pointe brillante du poignard qui avait transpercé son ventre et qui dépassait maintenant de sa tenue de cuir. Andrea aussi la fixait, sans comprendre, tête baissée, le menton sur la poitrine. Une écume rouge monta à ses lèvres quand il tourna vers Salim un visage blême sur lequel flottait encore un sourire fantomatique. Un maigre filet de sang déborda de sa bouche pour couler sur son menton alors qu'il mettait un genoux à terre et comprenait lentement qu'il ne parviendrait pas à tenir debout, à se tourner et à faire payer celui qui l'avait attaqué en traître.

- Merde... hoqueta l'apprenti Marchombre moribond.

- Andrea ! Non !

Son ami s'était précipité, l'avait attrapé dans ses bras avant qu'il ne tombe. Avec la plus grande douceur, il l'aida à s'allonger dans l'herbe, sur le côté. Il aurait voulu retirer le poignard et bander la plaie, mais ses connaissance en soins étaient trop limitées. Il craignait de faire un geste qui aggraverait les choses, un geste qui serait fatal à son ami. Respirant avec difficulté, il sentit une boule d'angoisse se former dans sa gorge.

- Andrea, mon vieux, non...

Le rouquin eut un rire qui projeta des gouttelettes rouges dans l'herbe.

- Me regarde pas avec ces yeux de chien battu, je vais pas crever ici, c'est pas comme ça que je veux mourir... je dois d'abord devenir la terreur des Mercenaires... le plus fort des Marchombres... et...

Le rouquin, pâle comme la mort, leva une main fébrile qu'il posa sur l'épaule de son ami. C'est à peine s'il eut la force de la serrer. Sa main glissa et retomba à son côté.

- T'as un combat à finir... on se retrouve après...

- Mais... !

Une voix s'éleva dans leur dos. Une voix qui donna des sueurs froides à l'apprenti Marchombre.

- Je t'avais dit, gamin, de ne pas jouer aux héros.

Salim se redressa et fit volte face. Son visage n'était plus qu'un masque de haine meurtrière. En face de lui, à moins de cinq mètres, le félon observait le jeune homme en souriant, faisant sauter distraitement un poignard dans sa main.

- Vous êtes doués tous les deux, mais pas assez pour me tuer, je le crains...

- LA FERME ! Hurla Salim, hors de lui, couvert du sans des Blancs et de celui de son ami.

- Je vois qu'on a du mal à restreindre tes émotions. Ellana ne t'a-t-elle jamais appris à te contenir ? Tu es comme un animal. Ah, mais Ellana elle-même n'est pas tant une Marchombre qu'elle est une chienne !

Le sang de Salim s'enflamma dans ses veines. Ses pupilles s'étrécirent et virèrent au jaune. Le hurlement qui sortit de sa bouche alors qu'il se jetait sur le Marchombre était à mi-chemin entre le cri animal et l'appel à la vengeance. Il bondit vers Jorune et, alors que le traître s'apprêtait à lancer son deuxième poignard droit vers la gorge du jeune homme, la silhouette de Salim se brouilla. Le jeune homme laissa place à un énorme loup noir jai qui fonça tête la première vers l'assassin, tous crocs dehors. Avec un rugissement de fauve, il feinta à gauche, tendit la gueule vers le bras qui lançait le poignard, puis à droite quand celui-ci chercha à l'atteindre. Se ramassant sur lui-même, il sauta, retroussa les lèvres et ouvrit grand sa gueule parée de crocs de dix centimètres. Sa masse heurta le Marchombre qui fut déséquilibré. L'espace d'une fraction de seconde, les yeux jaunes du loup perçurent dans ceux du traître qu'il avait compris. Jorune savait qu'il était déjà mort. La gueule du loup se referma sur sa gorge qu'il serra de toutes ses forces, qu'il déchiqueta avec toute sa fureur, arrachant des lambeaux de chair, faisant gicler le sang sur touts les arbres aux alentours. Il n'était plus un homme, mais un animal, un monstre de colère et de violence. Il ne voyait plus le Marchombre qu'il déchiquetait comme un enragé, il ne voyait qu'Andrea et le poignard qui dépassait de son ventre.

- JE NE LAISSERAI... PLUS JAMAIS... PERSONNE... FAIRE DU MAL A MES AMIS !

Il ne sut s'il avait hurlé ou pensé, mais quand il reprit ses esprits, il était à genoux dans la terre et le sang, ses vêtements étaient déchirés et il crachait le sang qu'il avait avalé en déchiquetant le traître. Pendant une seconde, il avait revu les visages d'Erylis, d'Artis et de Maniel. Cette vision l'avait mortifié. Devant lui, le corps de Jorune était en morceaux. Son visage était complètement défiguré et sa tête ne tenait au reste de son corps que par un mince filet de muscles et d'os écrasés. Salim avait en bouche le goût métallique du sang et de la chair humaine. Il aurait dû en être dégoûté, mais le loup en lui avait accompli son œuvre et s'était nourri de celui qui s'en était pris aux siens. Andrea...

Trébuchant, il se traîna d'abord, le temps de reprendre le contrôle de sa forme humaine, puis se releva et tituba jusqu'à son ami. Le visage du rouquin n'était plus qu'un masque pâle. Ses mains étaient pressées sur sa blessure.

- Je vais t'aider, articula Salim en essuyant son visage.

Il défit les vêtements poisseux d'Andrea et, d'une main ferme, retira le poignard de son dos. Andrea hoqueta et grimaça de douleur. La plaie était mince, mais elle avait transpercé son corps de part en part. Avec des gestes empressés, Salim attrapa une tunique blanche sur un cadavre, la déchira et en fit un bandage qu'il passa autour du ventre de son ami. Il serra le tissus de toutes ses forces et laça un nœud solide.

- Ça va aller. On va retrouver les chevaux. Aller au village tout près. Vers le Sud. Accroche-toi.

Il parlait vite, par saccades, d'une voix hantée et nouée par la peur. Andrea rit doucement.

- C'était un beau combat... Retrouve Sayanel, laisse-moi...

- C'est pas le moment de jouer au héros, Andrea ! S'insurgea Salim, frissonnant en se remémorant les mots que Jorune avait prononcés au début du combat.

Sans prendre en compte les grognements de douleur de l'apprenti Marchombre, il le chargea sur son dos. Andrea était plus grand et plus lourd que lui, mais même s'il avait pesé une tonne, Salim l'aurait porté avec toute la force du désespoir. Il avança dans le noir des bois, dans la boue et le sang, blessé et épuisé. Son ami était comme un poids mort sur son dos, plus lourd qu'il était vraiment, comme si la masse du chagrin s'ajoutait déjà à la charge qu'il portait. Chaque pas lui semblait plus difficile que le précédent et des larmes de rage traçaient des sillons sur ses joues sales de sang et de terre.

- Tiens bon !

Andrea toussa. Un peu de sang éclaboussa les vêtements de son ami. Sa tête rousse dodelinait sur l'épaule de Salim d'une façon incontrôlable. Le rouquin avait perdu toute vigueur, jusqu'à celle de s'accrocher à celui qui le portait.

- Mon maître dit toujours que... celui qui tue doit être préparé à être tué...

- Ne dis plus rien ! Regarde, voilà les chevaux ! Dans une heure on sera au village et tu seras sauvé, alors tu t'accroches, t'as compris ?!

La voix de Salim était forte, mais, en vérité, il lui fallait des montagnes de volonté pour ne pas la laisser trembler. Prenant une grande inspiration, il siffla Éclat de Soie qui arriva au galop, suivi de près par la grande jument brune d'Andrea. Avec mille précautions, il aida son ami à monter en selle sur sa monture, avant d'enfourcher lui même la jument. A l'aide d'une corde qu'il trouva dans les fontes de la selle, il s'attacha à Andrea pour éviter qu'il ne chute durant le trajet, puis il talonna vigoureusement l'animal qu'il partit au galop. Éclat de Soie s'élança derrière eux.

Les deux chevaux, lancés à pleine vitesse, sortirent du sous-bois et fusèrent dans la lande à pleine vitesse. Penché sur l'encolure de sa monture, Salim chevauchait bride abattue en prenant garde à ne pas perdre Andrea qui respirait faiblement, le front contre son épaule. La nuit était profonde, seule la lune ronde éclairait la piste qui défilait devant lui. Mais l'apprenti Marchombre ne suivait aucun chemin. Il filait droit sur la plaine, les yeux rivés sur l'horizon où brillait une lumière solitaire. C'était le petit village qu'ils avaient traversé durant leur voyage. Ils y trouveraient un médecin pour Andrea. Son ami serait sauvé.

- On y est presque ! Tu m'entends Andrea !

- Ouais... je m'accroche... je m'accroche... marmonna le rouquin qui reposait de tout son poids sur lui.

L'apprenti Marchombre moribond ne parvenait pas à tenir en selle. Si Salim ne l'avait pas attaché avec la corde, il aurait chuté dès les premières seconde de la course.

- Regarde ! C'est juste là ! On est sauvés !

Les deux apprentis Marchombres déboulèrent dans le village sur leurs montures épuisées. La jument d'Andrea était couverte de sueur et de la mousse blanche s'échappait de sa bouche. Aussitôt arrivés, les premiers villageois sortirent, armés de lances, de couteaux, et même de fourches. Leurs yeux tombèrent sur les deux jeunes hommes couverts de sang.

- Nous avons été attaqués par des Blancs ! Mon ami est grièvement blessé ! Aidez-nous, je vous en supplie !

Une femme d'un certain âge fendit la foule alors que les villageois baissaient les armes et se mettaient à murmurer.

- Nous n'avons pas de médecin, mais je suis guérisseuse, je peux soigner votre ami.

Deux hommes approchèrent et aidèrent les apprentis Marchombres à descendre de cheval. Ils hissèrent Andrea sur un brancard de fortune et l'emmenèrent prestement à l'intérieur de l'unique auberge.

- Merci... merci mille fois... souffla-Salim d'une voix brisée par l'épuisement.


Neuf mois plus tard, à la Citadelle...

Ellana remonta la chaude couverture de laine sur le petit corps rose et assoupi. Déjà le bébé était loin d'elle, quelque part dans le monde des rêves. La Marchombre qui le couvait du regard ne pouvait qu'éprouver une pointe de jalousie, alors que ton son être réclamait de serrer son enfant dans ses bras, de sentir son petit cœur battre contre le sien pour toujours. Avec un sourire en coin, elle imagina ce petit être d'amour grandir et devenir indépendant, et peut-être la quitter pour vivre sa propre vie. Cela faisait à peine quelques semaines depuis la naissance, et pas une seule fois la Marchombre n'avait pu se résoudre à la lâcher des yeux. Elle. Sa fille.

- Merage...

Deux têtes se penchèrent par-dessus son épaule pour contempler le bébé.

- Bien vite qu'elle soit assez grande pour apprendre à manier le sabre, chuchota Siam avec une voix attendrie et les yeux brillants.

- Chuuut... souffla Hedi. On voudrait qu'ils restent toujours bébé. Regarde ce petit ange...

- Awww...

- Allez, les filles ! On retourne à l'entraînement !

Ellana força les deux Frontalières à s'écarter du berceau et les attira au centre de la pièce. Les trois femmes étaient dans la salle d'entraînement privée de la famille royale.

Tout était resté secret. Dès son arrivée à la Citadelle, elle avait été reçue par le seigneur des lieux qui l'avait serrée dans ses bras et accueilli l'annonce de sa grossesse avec des larmes dans les yeux. En arrivant, elle n'avait su quoi dire. A sa demande, Hander Til'Illan avait congédié tous ses conseillers et, après une minute de silence angoissant, la Marchombre avait posé une main tremblante sur son ventre et murmuré : « Je suis enceinte. Edwin ». Le reste s'était passé très vite. Sans perdre de temps, elle avait repris contenance et expliqué au monarque que son enfant serait la cible prioritaire des Mercenaire du Chaos si ceux-ci venaient à être mis au fait de son existence. Si Hander Til'Illan semblait vieux et fatigué, le Seigneur des Frontaliers, au fil des années, n'avait rien perdu de son efficacité ni de sa fermeté. En une heure, il avait rassemblé les rares personnes nécessaire à la discrétion de l'affaire : Siam, Hedi, Wildus et Hane, la femme médecin de la famille royale. Seule la famille proche, qui accompagnerait Ellana au cours de sa grossesse et qui formerait l'équipe chargée de sa protection fut mise au courant, plus Hane.

Ellana avait compris à cet instant qu'elle ne pourrait quitter la Citadelle pour les mois à venir. « Eh bien qu'il en soit ainsi », s'était-elle dit à cet instant. S'il lui fallait souffrir de ne pouvoir parcourir les montagnes à son gré, elle le ferait, pour son enfant. Ce qui ne l'avait pas empêché de fausser quelques fois compagnie au Frontaliers, tant que son ventre n'était pas encore assez arrondi pour la freiner dans ses mouvements, pour respirer un peu de solitude. A sa grande surprise, le temps était passé très vite et sans accrocs. Siam s'était extasiée en apprenant la nouvelle et Ellana avait plusieurs fois dû s'énerver pour que la jeune Frontalière cesse de la suivre partout et de la harceler de questions. Hedi et Wildus, quant à eux, avaient vite compris que c'était leurs talents de guerriers que Hander Til'Illan requérait. Les deux Frontaliers, rompus aux missions d'escorte, s'étaient relayés auprès d'Ellana à tour de rôle, pour pouvoir eux-mêmes passer du temps avec leur propre famille. La Marchombre ne les avait jamais entendus se plaindre une seule fois et pourtant, comme elle-même était devenue mère, elle comprenait maintenant à quel point il avait dû être difficile de sacrifier neuf mois de leur vie qu'ils auraient pu passer auprès des leurs pour sa protection.

Après la naissance, elle s'était remise au travail. Elle aurait pu passer des heures auprès de sa fille, mais elle savait que leur temps était compté. Protéger Merage des Mercenaires du Chaos était sa seule et unique priorité. Avant tout, elle devait se remettre en forme et recouvrer sa force et sa souplesse, aussi avait-elle demandé à Hedi et Siam de l'accompagner dans son entraînement. Rien ne la rétablirait plus vite que de se battre.

Ellana s'était toujours considérée comme une bonne combattante, voire excellente. En rencontrant Edwin, elle avait revu ses standards. Mais, après tout, Edwin était Edwin. Il était tout simplement invincible en combat singulier. Avec le temps, elle en était venue à la conclusion que, comme il était aussi le meilleur parmi les siens, elle serait aujourd'hui tout à fait à même de vaincre un Frontalier normal en combat singulier. Après tout, elle n'était plus la jeune Marchombre téméraire qui s'était faite honteusement rossée par un vieux Frontalier payé par Jilano. De l'eau avait coulé sous les ponts. Une fois remise de la fatigue de son accouchement et ayant repris du muscle, elle s'était lancée. Comme elle était de toute façon destinée à faire en quelque sorte partie de la famille, il était important qu'elle se fasse une place parmi eux.

Hedi, qui craignait que Siam ne serait pas à même de retenir ses coups, s'était avancée la première. Hedi. Quelques années de plus qu'Ellana. Ancienne Légionnaire. Ellana s'était mise en garde. Trente secondes plus tard, la Frontalière accourait en prononçant mille « Pardons ! J'ai pas senti ma force ! ». La Marchombre était au tapis. Merage, dans son berceau, s'était un peu agitée à cause du bruit, puis s'était rendormie. Ellena s'était courageusement relevée, empoignant la main que son amie lui tendait. « On recommence. » Quand les Mercenaires viendraient pour sa fille, elle serait prête à les accueillir.


Siam donna un coup de coude à sa cousine alors qu'Ellana s'éloignait, la petite Merage gazouillant joyeusement dans ses bras.

- « Retenir ses coups » tu disais ? Sait-elle au moins que tu es la seule personne en Gwendalavir capable de menacer mon frère en combat singulier ?

Le visage d'Hedi se fendit d'un large sourire.

- Non, elle n'en a aucune idée. Mais, le jour où elle aura à prendre part à ses premiers défis, elle me remerciera. Ellana fait partie des nôtres désormais, et en tant que mère de l'héritière du trône, je crains que les défis ne se mettent à pleuvoir une fois que la nouvelle sortira d'entre ces murs.

La jeune femme acquiesça. Le sourire d'Hedi s'élargit.

- Et toi... si tu me parlais un peu de cette histoire avec Maeron Vil'Nasrò ?

Siam rougit jusqu'aux oreilles.

- Comment... ?!

L'aînée éclata de rire.

- T'occupes ! Je sais tout, ma chère !

- Et-et-et... mon père ? Il sait aussi ?

- Pff, ça fait deux semaines que tout le monde en parle !

- Et ?

- Et quoi ? Pourquoi fais-tu cette tête ? Ne sois pas gênée ! C'est un sacré combattant, de bonne famille et, qui plus est, il est très joli garçon !

La panique céda la place à un timide sourire sur le visage de la jeune fille. Hedi lui toucha la joue.

- Si j'avais eu ton âge, moi aussi je lui aurais sauté dessus, ma belle, rit la Frontalière en observant sa jeune consœur.

Siam leva les yeux au ciel et poussa un soupir las.

- Maeron...


Aujourd'hui encore, Ellana s'entraînait. Elle avait combattu à mains nues avec Hedi une heure durant, puis avec des lames contre Siam qui s'en était donné à cœur joie. Elle pouvait affirmer sans conteste que son panel de mouvements s'était rapidement enrichi de quelques techniques de combat frontalières qui risquaient de lui être fort utiles. Quand midi approcha, les trois amies décrétèrent une pause.

La Marchombre marcha jusqu'au berceau et souleva Merage qui tendait vers elle ses petits bras potelés.

- Me voilà, ma princesse...

Elle serra le bébé contre elle et embrassa sa petite tête où poussaient quelques cheveux clairs et soyeux. Ellana se perdit dans les grands yeux gris de sa fille qui avait attrapé son gros orteil avec ses petites mains et avait la ferme attention de le mettre dans sa bouche. La petite éclata de rire en faisant des bulles avec la bouche.

- Awww...

- Les filles !

Siam et Hedi s'étaient penchées par-dessus son épaule. La jeune Frontalière tendit le doigt pour toucher la petite tête rose de Merage.

- Regarde ! Regarde ! Elle ferme le poing comme pour empoigner son sabre !

- Siam... Ce bébé n'a que trois semaines... s'exaspéra Hedi en levant les yeux au ciel.

- Eh... moi aussi je veux un bébé... soupira Siam.

- Moi aussi... ajouta Hedi avec un regard tendre.

- Hé ! Hedi ! Tu en as déjà un !

- J'en avais un ! Les enfants grandissent trop vite ! Il n'a déjà plus besoin de moi pour monter à cheval, bientôt il saura abattre seul un Raïs et partira à l'aventure ! Par Merwyn, le temps passe trop vite !

- Les filles ! Les interrompit Ellana. Je dois aller voir le roi. Vous venez ?

- Oh que oui ! Répondirent-elles en cœur.

Les trois amies quittèrent la salle d'entraînement privée et se dirigèrent vers la salle du trône où Hander Til'Illan devait certainement se trouver à cette heure. Ellana parcourait les couloirs aux murs de pierre brute avec la confiance de l'habitude. Des semaines durant, elle avait parcouru ces chemin, appris à connaître le palais de la Citadelle avec tous ses mystères, ses passages secrets camouflés derrière des tapisseries, ses secrets et ses souvenirs. « Après tout, c'est ici que Merage grandira... », pensa-t-elle en poussant une lourde porte de bois vernis. Le couloir déboucha sur un long hall pavé de dalles noires et flanqué, de chaque côté de fines et hautes fenêtres qui offraient d'un côté une vue imprenable sur la place principale de la Citadelle, et de l'autre, sur les montagnes de la Chaine du Poll. Dehors le ciel était moucheté de bleu. Le soleil perçait par endroits les nuages pour lancer ses rayons de chaleur sur les flancs des pics et les pâturages d'altitude.

Le Nord était paisible. Rien ne laissait deviner la houle et les tempêtes qui agitaient l'Empire pris en étau entre les Mercenaires du Chaos et Helwaren. Elle se sentait en sécurité, entourée, et si le froid septentrional qui descendait le flanc de la montage mordait la peau et la chair, la force de caractère des habitants de la Citadelle et des liens cordiaux qui les unissaient formaient une barrière infranchissable.

Emmitouflée dans sa couverture de fourrure de tigre, Merage gazouilla en s'agrippant à la tunique de sa mère.

- Oui, oui, on arrive, ma princesse.

Elles traversèrent le hall déserté et poussèrent la massive porte de marbre blanc sculptée de scènes de guerre, une œuvre d'art datant de l'époque de la libération du joug ts'liche. Hander Til'Illan était assis sur le trône de jade de la Citadelle et attendait Ellana les bras croisés sur le torse. Ellana s'approcha et le salua d'un bref hochement de tête. Elle avait toujours eu du mal avec le protocole et ça n'allait certainement pas changer avec l'habitude. Question de principe.

- Ellana, tu voulais me parler ?

La Marchombre regarda le roi dont les yeux étaient rivés sur la petite forme rose dans ses bras. Hander Til'Illan, s'il était le Seigneur des Frontaliers et un chef de guerre impitoyable, était aujourd'hui, devant elle, un grand-père comblé et un peu gaga. La jeune femme aurait voulu lui faire le plaisir de prendre sa petite-fille dans ses bras, mais elle savait pertinemment que cela signifiait qu'il n'accorderait plus aucune attention à ce qu'elle disait pour au moins une demi-heure. D'abord, elle devait annoncer à son beau-père et à ses amies une décision qui allait indubitablement les déchirer. Mais Ellana avait réfléchi, agit, et tiré des conclusions qu'ils se devaient de savoir.

Prenant une grand inspiration, elle prit un air grave et annonça de but en blanc :

- Il faut que je quitte la Citadelle.

Hander Til'Illan fronça les sourcils et, à ses côtés, Hedi et Siam lui lancèrent un regard surpris.

- Je vais vous expliquer. Je suis venue ici chercher la sécurité, car vous n'êtes pas sans savoir, je vous l'ai dit lors de mon arrivée, que les Mercenaires du Chaos ne doivent rien savoir de l'existence de Merage, au risque de mettre sa vie en danger. Je vous remercie, et je vous serai toujours reconnaissante, de m'avoir accueillie, aidée et entourée durant ma grossesse et après la naissance. Ma dette envers vous est éternelle.

- Pourquoi nous quitter dans ce cas ? Demanda le Seigneur de la Citadelle en écartant les bras. N'êtes-vous pas ici comme chez vous, toi et la petite ? Il n'y a pas d'endroit plus sûr en Gwendalavir.

Ellana acquiesça et prit le temps de répondre. Il lui fallait être claire pour les convaincre du bien fondé de son départ.

- Je le sais. Je n'aurais pu rêver mieux pour ma fille. Néanmoins, notre secret, fut-il aussi bien gardé, va finir par échapper un jour ou l'autre, et alors, les Mercenaires sauront que je me cache ici. C'est vrai, nous sommes à l'abri des assassins et même des mentaï. Cependant, les Mercenaires du Chaos comptent dans leurs rangs des Marchombres félons qui... n'auraient aucun mal à m'atteindre.

Le visage d'Hander Til'Illan se fit soupçonneux en entendant les déclaration de sa belle-fille.

- Je le sais... j'ai essayé, peu après l'accouchement, de me dissimuler dans la Citadelle, dans des endroits publics, et même ici dans le palais. Personne ne m'a repérée.

- Peut-être bien, mais tu es tout de même une des meilleures ! S'exclama Siam.

Ellana secoua tristement la tête.

- J'ai fait ces essais peu après mon accouchement, alors que j'étais encore physiquement fatiguée, bien loin de mon meilleur niveau.

Fermant les yeux, Hander Til'Illan croisa les bras sur son torse et leva le menton.

- Je dois cacher ma fille jusqu'à ce que les temps s'apaisent. Je vais partir, avec Merage, et la dissimuler aux yeux des Mercenaires.

- Où ça ?

- Je ne peux vous le révéler. Dans un endroit si improbable que jamais personne ne penserait y chercher l'enfant de la Prophétie.

- Ellana ! S'écria Siam, outrée.

- Siam ! Calme-toi ! Si Ellana a décidé de partir, cela signifie qu'elle y a longuement réfléchit.

Un sourire inespéré apparut sur le visage dur d'Hander Til'Illan.

- Et puis, qui sommes-nous pour la retenir ici ? ...

- Cela veut dire oui ?

- Eh bien oui. Cependant, je vais me permettre de poser deux conditions. Hedi et Wildus t'escorteront jusqu'aux rives du Gour. Et, naturellement, je compte sur toi pour ne pas essayer de leur fausser compagnie ! Ensuite, il faut que tu te souviennes que si Merage est ton enfant, elle est aussi la princesse héritière du trône des Marches du Nord, et tel sera son destin, à moins qu'elle en décide autrement à sa majorité et qu'elle préfère abdiquer. Merage, un jour, deviendra reine.

(1) Bottero (Pierre), Le Pacte des Marchombres. Ellana la prophétie. Paris, Rageot, 2008, page 471.


A dimanche prochain pour le chapitre 11 !

Le titre sera "L'assaut". Allons prendre des nouvelles des fameux Cavaliers de la Reine !