Posté le : 08/11/2012
Note (about you & me) :
Enigme du jour : un bon petit sortilège « Doloris » pousserait peut-être l'auteur à écrire plus, mieux et plus vite, nan ? Ou alors, ça ne ferait que ralentir encore son rythme ?
Bref, après m'être auto-tapée sur les doigts pour me pousser à écrire plus vite, le voilà enfin ce chapitre. Vraiment, je suis désolée de voir que je ne tiens pas du tout les rythmes que je m'étais imposée au début de cette histoire…Je cherche une solution, ne vous en faîtes pas ! Et cette histoire aboutira, par Merlin !
En tous cas, merci pour toutes vos adorables reviews qui font fondre mon cœur de plaisir (et éclater mes chaussettes de prétention). Merci à tous de suivre à cette histoire et j'espère sincèrement que vous n'en serez pas trop déçu(e)s de ce chapitre un peu bof que je vous présente aujourd'hui. J'ai l'impression d'être un peu tombée dans les clichés faciles des mauvaises comédies familiales.
RAR (guests) :
ArtemisSnape : Une fois encore, un immense merci pour ta review ! J'espère que tu ne seras pas déçue pour ce chapitre, du point de vue de l'humanisation des personnages, parce que je crois vraiment être tombée malgré moi dans quelques clichés…
Note (disclaimer) : « Dudley Détraqué » est le titre du chapitre 1 d' « Harry Potter et l'Ordre du Phénix » (tome V). Comme d'hab', rien ne m'appartient, tout est à Mrs Rowling, excepté quelques petites choses…
"IT'S THE DEATH OF THE NUCLEAR FAMILY STARING UP AT YOU
IT'S LOOKING LIKE ANOTHER BAD COMEDY"
[Nuclear Family - Green Day]
10
Dudley Détraqué
A peine novembre débutait-il qu'un temps hivernal embrassa Poudlard de ses lèvres gelées. Il recouvrit les montagnes voisines de glace, givra le Lac Noir et son souffle mordant se glissa entre les pierres de la vieille bâtisse. Le Saule Cogneur, débarrassé de son feuillage, devint plus agressif et se mit à frissonner. Comme chaque année, il fallut l'envelopper d'une protection magique afin qu'il ne meure pas de froid et, comme chaque année, cette initiative provoqua de nombreux soupirs parmi les élèves. Ils marmonnaient en levant les yeux au ciel : « De la magie gâchée, voilà ce que c'est… ».
Au contraire, les gros feux qui ronflaient dans toutes les cheminées de Poudlard n'étaient pas du gâchis de magie mais une nécessité bien réelle. Sans cela, la température dans les couloirs devenait rapidement polaire et même si d'énormes bûches brûlaient sans cesse, il continuait de ne pas faire très chaud au sein de l'école.
La saison de Quidditch commença et Gryffondor gagna son premier match contre Serdaigle. Harry était extrêmement fier de l'équipe qu'il avait choisie. Les plus jeunes avaient beaucoup progressé depuis septembre et Ron prenait de plus en plus confiance en lui. Il leur répétait régulièrement que leurs adversaires les plus dangereux étaient sans nul doute les Serpentards (Malefoy avait réussi à composer une excellente équipe malgré le manque d'effectif) mais que, s'ils continuaient dans cette voie, ils n'auraient aucune difficulté à les écrabouiller.
Cette idée réconfortait Harry et tenait désormais le rôle du Jeu du Serpent. Depuis Halloween, toute cordialité, tout amusement dans ses affrontements avec Malefoy avait été profondément enterré. Les tours que lui jouait Malefoy étaient de plus en plus mauvais et lui causaient plus de problèmes que de rires. Malefoy avait ainsi, successivement, effacé ses réponses aux contrôles, plumé son hibou, volé ses vêtements à la lingerie, appliqué de la glue magique sur sa chaise et caché son balai juste avant le match contre Serdaigle. Mais si Harry était certain de sa culpabilité, il n'en avait aucune preuve : Malefoy se montrait d'une discrétion exemplaire et ne laissait aucune trace. Ne pouvant rien dire aux professeurs, Harry s'acharnait à essayer de comprendre la raison de l'acharnement de Malefoy. Il se doutait bien sûr que c'était en lien avec ce qu'il lui avait dit le soir d'Halloween mais ses propres actes lui semblaient bien maigres en comparaison de ce que lui faisait endurer Malefoy. Il savait bien sûr qu'il n'aurait dû se montrer aussi désagréable cependant, compte tenu des événements de la dite soirée, il considérait qu'il avait une excellente excuse.
La discussion qu'il avait surprise entre Ginny et Marcus était d'ailleurs la source de pensées embrouillées et contradictoires. Il arrivait tant bien que mal à la laisser de côté pendant la journée mais, le soir, il pouvait rester des heures entières allongé sur son lit, l'estomac noué, incapable de trouver le sommeil. Il aimait Ginny et il ne pouvait pas imaginer que ce sentiment ne fut pas partagé, tellement c'était douloureux. Marcus n'était qu'une passade, se répétait-il pour se réconforter. Juste une passade. Elle s'est un peu perdue. Nous nous sommes tous les deux un peu perdus de vue.
Il se surprenait à être extrêmement attentif à tout ce qui concernait son rival. Il avait noté que, peu à peu, le nom de Marcus s'était estompé des conversations, jusqu'à en disparaître complètement. De plus, Ginny passait de plus en plus de temps avec lui. Il en déduisait que Ginny avait finalement fait un choix et, à cette idée, son cœur se gonflait de joie. Il s'efforçait donc d'oublier toute cette histoire et de l'ensevelir dans les tréfonds de sa mémoire. Ce n'était rien, se disait-il encore, juste une passade. C'est fini, maintenant. Mais il ne parvenait pas à effacer complètement ce qu'il avait vu et il regardait désormais Ginny d'un autre œil : parfois, quand il la tenait dans ses bras, il voyait sa bouche rose se suspendre à celle de Marcus, et leurs salives se mélangeaient sous ses yeux, et leurs mains se cherchaient, se caressaient, s'embrassaient. Il se sentait alors comme traversé par une épée.
« Ron, tu oublies Coquecigrue ! » lança Harry.
Le gros panier de Pattenrond glissait dans ses bras, sa valise lui roulait sur les pieds, ses cheveux lui tombait dans les yeux et il eut beaucoup de mal à dégager une main pour attraper la poignée de la cage de Coquecigrue. Le minuscule hibou voletait contre les barreaux et poussait d'abominables piaillements qui attiraient sur eux les regards de tous les passagers. Harry réussit à la soulever et tenta de la faire passer à Ron par-dessus la tête de Ginny.
« Ron ! Coquecigrue !
— Tous mes bras sont pleins, crétin ! Je porte ton hibou, je te rappelle !
— Mais moi, j'ai le chat !
— Et Hermione, qu'est-ce qu'elle porte alors ?
— Le bouquet de fleurs pour ta mère ! Tu te souviens ce qu'il s'est passé la dernière fois que j'ai miniaturisé des plantes ? C'est à devenir dingue ! Je préfère les garder entières cette fois !
— Tu vois ? Garde ce foutu hibou ou s'il t'embête vraiment, laisse-le dans le bus, ce ne sera pas une grosse perte ! »
Ginny, son sac de voyage serré contre sa poitrine, pivota légèrement vers Harry. La situation semblait beaucoup l'amuser.
« Laisse-le vraiment, souffla-t-elle d'un air malicieux. Je te parie que Ron va pleurer toutes les larmes de son corps si tu le fais…
— C'est mon ami, dit Harry, un peu déçu. Je ne peux pas lui faire ça. »
Un crissement se fit soudain entendre, sûrement dû à l'ouverture des portes, et les passagers se mirent à descendre. Harry réussit à avancer, Coquecigrue braillant toujours à s'en faire éclater les poumons.
« Au revoir et à bientôt ! Joyeuses fêtes ! » le salua Brian en agitant son chapeau de Père Noël au moment où Harry atteignait le début du car.
Brian Harold remplaçait Stan Rocade en tant que contrôleur du Magicobus. Harry avait appris par les journaux que Stan avait été tué par les Mangemorts après avoir été soumis au sortilège de l'Imperium.
« Merci, vous aussi », répondit-il.
Il s'efforça de ne pas cogner la cage de Coquecigrue contre la cabine du conducteur, adressa un signe du coude à Ernie Danlmur, le chauffeur fou, et, à son tour, il sortit du véhicule. Il trébucha sur la dernière marche et manqua de s'écrouler contre Hermione. Celle-ci réussit cependant à le maintenir à distance de ses précieuses fleurs. Quand il se redressa, Brian agitait cordialement la main à travers la vitre puis, dans un bang ! étourdissant, le gigantesque bus violet disparut.
De l'autre côté de la route déserte, perdue entre d'infinis champs de givre, la grande maison bancale des Weasley se dressait devant eux.
Trainant ses affaires, les miaulements de Pattenrond se rajoutant aux cris stridents de Coquecigrue, Harry traversa la rue à la suite d'Hermione et de Ron. Ginny calqua son pas sur le sien, pour marcher à sa hauteur.
« C'est bientôt fini, chuchota-t-elle au panier de Pattenrond. On arrive bientôt. »
Harry s'arrêta pour la laisser glisser une main à l'intérieur avant de pénétrer dans la cour. Ils longèrent le vieux poulailler jusqu'au perron. Mrs Weasley les attendait sur le haut des marches. Derrière elle, suspendue au mur, une pancarte indiquait « le Terrier ». Elle était déjà installée à la première visite d'Harry, bien des années auparavant. A l'époque, les lettres étaient bien plus lisibles.
« Ah mes chéris, vous voilà ! Ginny, Ron, tout va bien ? Hermione, voyons, il ne fallait pas ! Elles sont magnifiques ! Bonjour, Harry ! Votre voyage s'est bien passé ? Rentrez vite ! »
Avec des gestes chaleureux, Mrs Weasley les poussa à l'intérieur. Harry s'apprêta à poser la cage de Coquecigrue sur le sol, le temps de se débarrasser de sa cape, mais Mrs Weasley protesta aussitôt d'une voix forte, pour couvrir les hululements :
« Laisse-le dehors, s'il te plaît, Harry mon chéri. Cette bête a bien besoin de se dégourdir les ailes si tu veux mon avis. Tu peux peut-être libérer ton hibou aussi ?
— Euh oui, d'accord. »
Harry déposa sa valise et s'occupa de ressortir les deux cages. Il ouvrit les loquets et, aussitôt, Coquecigrue s'envola au loin, bientôt suivi du second hibou. Harry ne resta pas plus longtemps dehors et se hâta de rejoindre les autres. Mrs Weasley referma la porte derrière puis les laissant se dévêtir, elle regagna sa cuisine.
« On mangera d'ici une demi-heure, les prévint-elle depuis la pièce voisine. Dépêchez-vous de monter vos affaires, j'ai fait de la purée. »
Harry sourit et accrocha son écharpe à la patère la plus proche. Ginny déposa un baiser sur sa nuque tandis que Ron aidait Hermione à dégager Pattenrond de son panier. Le gros chat roux ne voyait plus que d'un œil et se déplaçait à présent avec difficulté : il était déjà âgé lorsqu'Hermione l'avait acheté sur le Chemin de Traverse cinq ans plus tôt. Son œil valide tourna vers Ron et celui-ci eut un mouvement de recul. Il se força néanmoins à lui ébouriffer le poil avant de le pousser vers la cuisine.
« Brave chat », dit-il d'un ton peu convaincu.
Harry savait qu'Hermione se faisait beaucoup de souci pour la santé de son animal. Il trouvait que c'était très gentil de la part de Ron de faire mine de s'intéresser aux problèmes de Pattenrond alors qu'il était de notoriété publique qu'il détestait ce chat.
« Allons-y », dit Ginny en repoussant du pied ses bottes.
Son sac de voyage pendu au bout de son bras, elle sauta d'un pas agile sur les premières marches. Harry reprit sa valise et, les uns à la suite des autres, ils gagnèrent les étages. Les filles s'arrêtèrent aux chambres qu'elles avaient occupées pendant l'été et Harry, qui montait derrière Ron, poursuivit son ascension jusqu'aux combles.
Le calme de la cage d'escalier remémora à Harry les discussions chuchotées qu'ils avaient partagées, l'été passé, alors qu'ils rejoignaient leur chambre, dans l'obscurité. Le bois craquait doucement et il respira la douce odeur de la vieille maison. Quelque chose ici, dans l'atmosphère du lieu, comme à Poudlard, le rendait heureux.
Il utilisa sa baguette pour que la valise parvienne jusqu'à la chambre : les roulettes ne cessaient de se bloquer et risquaient d'abîmer encore plus le vieux parquet. Il arriva finalement sur le palier, la baguette tendue devant lui, son bagage flottant dans les airs. Il poussa la porte et entra à son tour dans la petite pièce. Un instant, l'idée de bousculer Ron avec sa valise lui sembla très séduisante mais elle s'évanouit presque immédiatement.
En effet, quand Harry arriva, Ron n'était pas seul. Il était avec George. Il le serrait dans ses bras , de toutes ses forces, comme s'il craignait qu'il ne s'efface de la réalité.
Foudroyé, Harry demeura immobile et muet. Son bras retomba le long de son corps, sa valise se rua contre le sol, mais il ne vit rien, il n'entendit rien. George était là. Un frisson le parcourut de la tête aux pieds. Un large sourire souleva les commissures de ses lèvres. George était là. Il était incapable de penser. Depuis combien de temps ne s'étaient-ils pas vus ? Il ne savait pas. Il avait oublié.
« Harry. »
George se sépara de Ron et se tourna vers lui. Harry ne savait pas quoi faire, ni quoi dire, son cerveau était pétrifié, bloqué, mais, avant d'avoir repris ses esprits, ses bras et ses jambes se mirent en mouvement, comme s'ils disposaient d'une volonté propre, et il étreignit George. Ses doigts se crispèrent dans son dos, d'autres frissons vinrent parcourir sa nuque, il n'était plus sûr d'être debout. George était là. Puis, il s'écarta.
Il frotta nerveusement son bras, ses yeux fuyant ceux de Ron. Il n'osait pas plus regarder George. Il sentait ses iris endeuillés peser sur lui. Il devinait, par-dessus les verres de ses lunettes, son visage pâle, émacié. Son oreille manquante, qui laissait ce trou béant sur le côté de sa tête. Harry l'entendait encore dire : « Tu vois, j'ai une oreillole. Une oreillole, Fred, tu as compris ? », et il revoyait Fred se redresser, se relever, pour répondre à la plaisanterie. A présent, Fred était allongé pour l'éternité, il ne disait plus rien, et George restait seul, avec le fantôme de son frère dans le miroir. Harry essuya ses paumes humides sur son jean et s'obligea à relever la tête. Son coeur battait à tout rompre dans sa poitrine.
Un cadavre de sourire creusa des rides dans les joues maigres de George.
« J'installais ton matelas, dit-il.
— Il ne fallait pas te déranger, je l'aurais fait moi-même, répondit rapidement Harry. Mais merci beaucoup. Merci, répéta-t-il, d'un ton tremblant.
— De rien. »
Un silence gêné tomba comme un drap sur leurs épaules. Harry dansa d'un pied sur l'autre. Il avait l'impression d'être face à un étranger. Ou à un mort revenu de l'au-delà. Ses entrailles se tordaient désagréablement. Que devait-on dire à quelqu'un dont le frère jumeau était mort et qui venait de passer plusieurs mois entiers enfermé dans une chambre ? Il ne le savait pas, il ne le saurait jamais, personne ne pouvait le lui dire et pourtant, il aurait donné n'importe quoi pour le savoir.
« Je vais vous laisser vous installer », dit George.
Ron hocha la tête.
« On se voit au déjeuner, dit-il. On a plein de choses à te raconter sur…sur Poudlard.
— J'ai hâte d'entendre ça », répondit George.
Harry accompagna son départ du regard. George allait quitter la pièce, sa main posée sur la poignée, lorsqu'il se retourna lentement, dans un mouvement raide, vidé de tout naturel. Il esquissa un nouveau sourire, un peu triste :
« Au fait, Harry, ne t'inquiète pas : je n'ai pas piégé ton oreiller. »
D'un coup, la ville de Londres, jusque-là plongée dans une semi-obscurité, s'éclaira.
Les réverbères ordinaires s'allumèrent mais aussi les longues guirlandes qui courraient le long des gouttières, les sculptures de néon suspendues entre les hautes bâtisses ainsi que les projections de saison sur les bâtiments publics. Les traineaux installés sur les toits furent à nouveau bien visibles, à l'instar des centaines de petits Pères Noël accrochés aux cheminées, escaladant les murs de pierre ou se balançant allégrement dans le vent léger. Les enseignes des grands magasins se mirent à clignoter et, en dépit de toute leur volonté, les regards des passants étaient happés par les longues vitrines où les mannequins de cire posaient, les pieds dans des kilos de coton. On aurait dit qu'ils marchaient sur des nuages.
« J'adore cette période ! » s'exclama Ginny en décollant son visage de la devanture d'une célèbre enseigne de vêtements.
Malgré tous les paquets qu'ils portaient, elle parvint à glisser son bras sous celui d'Harry et appuyer sa tête contre son épaule. Harry tendit les lèvres, lui embrassa doucement le front, avant de rajuster tendrement son écharpe autour de son cou.
« Vous voulez une crêpe ? » suggéra Ron, en passant devant un énième vendeur ambulant.
Les senteurs chaudes de la pâte et du chocolat fondu embaumaient la ville entière, les faisaient saliver depuis le début de l'après-midi et la proposition de Ron acheva de les faire craquer. Le vendeur prépara leurs crêpes devant eux, Harry posa un billet sur le comptoir et chacun récupéra sa portion.
« Attends, on va te rembourser », dit Ron à Harry.
Il les força à stagner devant le charriot du vendeur. Ecrasant sa crêpe contre son porte-monnaie, sa serviette roulée en boule dans la paume de sa main, il plongea les doigts dans la petite pochette.
« Non, c'est bon, laisse tomber, soupira Harry d'un ton las. Mange ta crêpe avant qu'elle ne soit froide.
— C'était combien ? demanda Ron sans lui prêter la moindre attention. Je paye également celle d'Hermione…Qu'est-ce que cette pièce ? Est-ce que c'est celle qu'il faut ? »
Il agita une pièce d'une livre sous le nez d'Harry.
« Laisse tomber, je te dis, répéta Harry, un peu agacé. Garde ton argent, j'en veux pas.
— Mais c'est toujours toi qui payes tout !
— Parce que c'est moi le plus riche, rétorqua Harry. C'est ce qu'on appelle le socialisme.
— Moi, j'appelle ça abuser de générosité jusqu'à mettre les gens mal à l'aise », grommela Ron.
Il rangea cependant sa livre sterling dans son porte-monnaie bien rempli et Harry put enfin mordre dans sa crêpe.
A la fin de la guerre, lui, Ron et Hermione avaient reçu du Ministère l'Ordre de Merlin Première Classe ainsi qu'une importante somme d'argent. Depuis, Ron s'entêtait à vouloir tout rembourser à tout le monde, même des achats datant de plusieurs années (comme les Multiplettes de la Coupe du Monde de Quidditch) et Harry commençait à en avoir assez.
« Est-ce que Ginny fait autant d'histoires ? demanda-t-il à Ron. Non ! Pourquoi faut-il toujours que tu la ramènes avec ton argent ?
— Ginny est ta petite copine, répondit Ron. C'est normal qu'elle accepte ton argent.
— Toi, tu es mon meilleur ami, répliqua Harry. Je te paye ce que je veux quand je veux. Alors tu manges tes crêpes et tu ne me parles plus jamais d'argent. »
Il avala une nouvelle bouchée de crêpe qu'il mastiqua longuement. Il eut l'impression qu'elle était en plastique et chaque morceau lui faisait l'effet d'une bille de plomb dans son estomac. Ginny lui effleura gentiment la main.
« Tiens, c'est le magasin où je t'ai acheté des vêtements cet été, dit-elle, pour changer de sujet. Tu ne veux pas qu'on aille y faire un tour ?
— Allons-y », décida aussitôt Hermione.
Visiblement, elle aussi semblait pressée de trouver une occupation à Harry et à Ron, afin de désamorcer toute dispute.
Une fois dans la boutique, Ginny et Hermione partirent visiter les rayons femmes tandis qu'Harry restait à errer avec Ron entre les costumes soldés, les chapeaux de Père Noël à bas prix et la nouvelle collection.
« Regarde ça, dit Ron en indiquant une chemise légère. Ils nous ont déjà sortis les affaires de printemps…
— Ils s'y prennent toujours à l'avance, répondit Harry, citant à contrecœur la tante Pétunia.
— Non mais là, c'est un peu se foutre de la gueule des gens…Noël n'est même pas encore passé ! Qui pense déjà à acheter des shorts ? Quand je vois le temps qu'il fait dehors, j'ai plutôt envie d'acheter des doudounes… Rien que de regarder ce truc, ça me donne froid ! »
Il désigna un bermuda à Harry.
« Brrr », fit Harry.
Ils remontèrent les rayons, balayant l'ensemble du regard. Harry retourna un jean et blêmit en lisant le prix étiqueté sur la poche arrière.
« Je pense que c'est pour les cadeaux de Noël, dit-il.
— Un cadeau de Noël pour les trente ans à venir alors », dit Ron.
Il avait lui aussi soulevé le jean avant de le laisser retomber précipitamment, comme s'il avait peur qu'on lui demande de le payer.
« Dis… », commença Harry.
Il longea le rayon voisin de celui de Ron et il baissa la tête vers les vestes en cuir, n'osant pas poser directement sa question. Il les fit toutes glisser sur le portant, sans même les regarder.
« Oui ?
— Je me demandais…Enfin, j'ai été assez surpris de voir Angelina l'autre jour…Je veux dire, ça fait un moment qu'on n'avait pas eu de ses nouvelles et…
— Tu sais, répondit Ron, je n'étais pas plus au courant que toi. J'ai été aussi…Surpris. Ma mère ne nous en avait pas parlé…Tu sais… »
Il inspira avant de poursuivre :
« Je veux dire, je crois qu'elle avait peur. Que tout ça, ça ne serve à rien.
— Mais…Comment Angelina a-t-elle réapparu ? C'est parce qu'elle était proche de Fred ? Ou bien ta mère l'a croisée dans la rue ? »
Ron releva les yeux de la pile de T-shirts qu'il était occupé à examiner. Harry s'obligea à le regarder. Ils restèrent un instant face à face, sans rien dire.
« Quoi ? finit par demander Harry.
— Harry…Enfin, Harry…C'est évident, non ?...Ma mère cherchait une…Enfin, quelqu'un comme elle.
— Ah…Oh. D'accord. Je ne savais pas.
— Tu ne savais pas ? répéta Ron. Tu ne savais…pas ? »
Il devint brusquement tout blanc.
« Non mais Harry, qu'est-ce que tu croyais ? Qu'est-ce que tu croyais ? Qu'Angelina était tombée du ciel, comme un ange sauveur, qu'on a eu de la chance de la retrouver ? Que ma mère…Que ma famille restait les bras croisés ? Dis-moi, Harry, quel genre de mère laisse son fils s'enferme pendant des mois dans sa chambre et ne cherche pas de solution ? Bien sûr qu'on cherchait des solutions ! Bien sûr qu'on avait besoin d'aide ! »
Il tremblait de tous ses membres. Harry se mordilla la lèvre inférieure, ne sachant plus quoi dire.
« Je suis désolé. Je n'ai pas…Je n'ai pas réfléchi. »
Ron s'appuya sur le présentoir, son visage crispé enfoui dans le col de son manteau. Harry étendit le bras et posa sa main sur la sienne. Il referma ses doigts sur les siens.
« Je suis vraiment…désolé. Je sais que c'est pas facile…
— Fred est mort, Harry. »
Ron releva la tête et, pour la première fois depuis l'enterrement, Harry vit des larmes dans ses yeux. Il pressa sa main avec plus de force.
« Il est mort et il me manque. C'était mon frère à moi aussi. J'ai l'impression que tout le monde l'a oublié. J'ai l'impression que tout le monde pense à mes parents ou à George. Mais personne ne pense à moi. »
Harry le fixa, ne sachant pas quoi répondre. Ron ne parlait jamais de Fred. Il avait l'impression d'avoir un rôle à tenir, qu'il se devait de parler. Il ouvrit la bouche, la referma. Il serra le poignet de Ron. Il se sentait nerveux, comme vide à l'intérieur. Incapable de faire face à la situation.
« Moi, je pense à toi, assura-t-il enfin d'un ton ferme. Je pense aussi que tu devrais parler à Angelina la prochaine fois qu'elle vient au Terrier.
— Tu crois ?
— Ouais. Elle a été formée pour ça, et en plus, c'est notre amie aussi. Si elle a aidé George, pourquoi elle ne le ferait pas pour toi ? Ce serait bien, je pense »,expliqua rapidement Harry.
Ses joues le brûlaient.
— Harry… », commença Ron, gêné.
Harry l'interrompit, mal à l'aise :
« Je suis ton meilleur ami, répéta-t-il. Je suis là pour ça. Te donner tes conseils. »
Ensuite, il marqua une pause avant d'ajouter, dans un murmure, avec un sourire en coin :
« Et de t'offrir des crêpes aussi. »
Il était dix-huit heures, l'heure à laquelle s'ouvre le second robinet de Londres. Au lent flot des acheteurs et des flâneurs, s'ajouta celui des travailleurs, coulant dans la rue depuis les immeubles de la City. D'abord bien distinctes, les deux masses mouvantes et fluides comme de l'eau se rejoignirent, se fondirent, l'une entraînant l'autre.
Accoudé à la terrasse d'un énorme centre commercial, complètement seul, Harry surveillait le torrent humain qui inondait la ville. Il avait ressenti le besoin de prendre l'air dans leur quinzième parfumerie de la journée. Les odorantes bandelettes de papier que Ginny lui agitait sous le nez depuis ce qui lui semblait être des heures avaient fini par lui provoquer des étourdissements. De plus, la foule bruyante qui envahissait les rayons lui donnaient mal au crâne. Il s'était donc excusé, avait laissé Ginny se débrouiller avec Ron et Hermione, et avait emprunté le premier escalator menant dehors. A présent, il respirait beaucoup plus librement.
L'air frais lui fouettait agréablement le visage. Il avait l'impression de sortir d'un sauna tellement il faisait chaud dans le centre commercial. L'année prochaine, pensa-t-il, je fais mes courses de Noël au mois de juillet. Il y aura déjà un peu moins de monde.
« Je suis sûre que, d'ici, on peut voir la ville entière, chéri, dit une douce voix de femme.
— Il nous reste encore le cadeau de ma mère à acheter, répondit une voix d'homme, étrangement familière aux oreilles d'Harry.
— Oh, ça peut bien attendre un peu…Viens, on va se rapprocher. »
Harry tourna la tête. Un couple, quelques paquets dans les mains, s'avançait vers lui, le faible éclairage de la terrasse produisant un effet de halo autour de leurs silhouettes sombres. Mais même à la lueur d'une unique luciole, Harry aurait reconnu cet homme, grand et fort.
« Dudley ? » s'écria-t-il, interloqué.
Le couple se retourna vers lui. Le faisceau lumineux se posa sur leurs visages, illuminant les cheveux blonds de l'homme, son air choqué, tout comme les traits inconnus de la femme qui l'accompagnait, ses sourcils froncés.
« Harry ? C'est toi ?
— Oui…Oui, c'est moi », dit Harry.
D'une enjambée, il rejoignit la partie plus éclairée de la terrasse, saisi de surprise. Dudley lui tendit sa grosse main rose et Harry la serra sans trop d'hésitation.
« Excusez-moi mais…. », commença la jeune femme d'un ton timide.
Elle s'interrompit et chuchota à Dudley :
« Dudley, c'est…C'est Harry Potter !
— Euh…Ouais, dit Dudley d'un air un peu embêté. Ouais, c'est Harry Potter. C'est comme ça qu'il s'appelle.
— Mais…tu le connais ? s'écria-t-elle, sous l'effet de l'étonnement. Vous vous connaissez ? répéta-t-elle en se tournant vers Harry.
— Eh bien, euh, oui », dit Harry.
Il n'était pas certain de comprendre tout à fait ce qu'il se passait et il se montrait aussi prudent que possible.
« Mais comment est-ce possible ?! Dudley est un Moldu ! Et vous, vous êtes l'un des plus grands sorciers de ce monde !
— Euh merci mais… Attendez, vous êtes une sorcière ?
— Oh, pardonnez-moi, Mr Potter, je ne me suis pas présentée. Je suis Gloria Rubio. Je viens d'Espagne. Ma mission est, pour l'exprimer avec des termes simples, de vérifier que tout se passe bien en Angleterre. Que votre nouveau Ministre n'est pas une autre marionnette des Mangemorts.
— Ah », dit Harry d'un ton un peu froid.
Il ne serra pas la main qu'elle lui offrait et elle resta un peu bêtement avec les doigts tendus.
« Vous venez nous surveiller maintenant, dit Harry, les lèvres pincées. C'est facile de venir surveiller. Mais ce n'est pas maintenant que l'Angleterre a besoin de votre aide. Vous avez un an de retard.
— Il y a un an, je n'étais que la secrétaire d'un diplomate, répliqua sèchement Gloria Rubio. Ne rejetez pas sur mes épaules les fautes de mon pays. Personnellement, je trouvais ridicule de vous laisser vous débrouiller seuls. Dorénavant, il est trop tard pour revenir sur ce qu'il s'est passé ici. A défaut de guérir, nous essayerons de prévenir. »
Harry plissa le front.
« Et que pensez-vous de Willow ?
— Il vous déteste. Vous ne l'aimez pas beaucoup. Je trouve que ce n'est pas un mauvais Ministre, ni forcément une mauvaise personne. Il est évident qu'il est jaloux de votre popularité, de votre héroïsme. Il aurait aimé être vous mais je crois qu'il n'est pas le seul. Maintenant, vous acceptez de me serrer la main ? »
D'autres questions brûlaient les lèvres d'Harry, comme à chaque fois qu'il était confronté à un politicien, cependant le message de Gloria était clair et il n'avait pas d'autre choix que d'accepter.
« Alors, comment avez-vous connu Dudley ? reprit Gloria. Vous venez de deux milieux opposés, non ?
— Je peux en dire autant avec vous », répondit Harry en haussant les épaules, bien décidé à rester sur la réserve.
Elle pinça légèrement les lèvres avant d'éclater de rire, à la grande surprise d'Harry. Harry constata d'ailleurs que Dudley également paraissait étonné.
« J'ai toujours admiré ce que vous faîtes, dit Gloria à Harry, et, vraiment, c'est dommage que Willow vous déteste autant. Vous me plaisez. J'ai rencontré Dudley dans un café moldu.
— Je l'ai trouvée vraiment très belle », intervint Dudley.
Il semblait plutôt soulagé que le sujet de la politique magique ait été abandonné.
« Alors un ami m'a poussé à aller l'aborder…
— Ce qu'il a fait. Très maladroitement, d'ailleurs, commenta Gloria. C'était assez touchant. Nous sommes ensemble depuis trois mois. A votre tour, à présent.
— Bah je suis le cousin de Dudley, dit Harry, d'un ton d'évidence. J'ai été élevé par ses parents, étant donné que les miens sont morts depuis longtemps.
— Ah vraiment ? Mais Pétunia et Vernon…Ils étaient au courant que tu étais un sorcier ? demanda Gloria en fronçant les sourcils.
— Oui. Ils avaient…hum, l'intention de ne jamais me le dire. Ils n'aiment pas trop la magie, dit Harry, tout en s'efforçant de rester un minimum évasif.
— Oh. J'imagine que c'est pour cette raison que tu n'étais pas au courant de l'existence de notre monde, Dudley ? Tes parents ne t'en avaient jamais parlé… C'était une sorte de secret familial, j'imagine. »
Gloria secoua la tête, visiblement incrédule. Harry, lui, tentait de jeter de petits coups d'œil furtifs à Dudley. Il n'était pas certain de comprendre pourquoi Dudley avait dit à sa petite amie qu'il ignorait jusqu'à l'existence de la magie.
« Dudley était vraiment surpris lorsque je lui ai appris que j'étais une sorcière…Vraiment, il était en état de choc…Je n'ai pas été très étonnée de cette réaction à ce moment mais, maintenant que je sais qu'il vivait avec Harry Potter, ça me parait complètement dingue… »
Dudley fixait Harry et celui-ci se força à hocher la tête, comme pour appuyer les propos de Gloria.
« Ouais…C'est vrai que c'est un peu bizarre…Mais Vernon et Pétunia m'ont poussé à garder le secret, même à la maison, mentit-il. Ils ne voulaient pas que Dudley soit mêlé à tous mes problèmes. A un moment, ils ont dû quitter l'Angleterre, à cause de moi. On s'est arrangés avec des sorciers, pour qu'ils soient tous protégés mais…mais Dudley n'était pas dans la confidence.
— C'est vraiment dingue, répéta Gloria.
— C'est vrai. J'ai tout découvert avec toi, confirma Dudley. Quand j'ai vu tous tes journeaux sur Harry Potter, j'ai vraiment été… »
Il laissa sa phrase en suspens. Harry esquissa un sourire discret et il le lui rendit.
« Ouais, j'imagine, dit Harry. Désolé de t'avoir causé tous ces chocs, mon pauvre Dudley. Bon, je vais y aller. Je dois rejoindre mes amis…
— Ron et Hermione, j'imagine », se plut à préciser Gloria.
Harry opina du menton.
« Eux-mêmes. Ma petite amie, aussi, alors je vais vous laisser à vos courses.
— J'ai été heureuse de vous rencontrer.
— Moi aussi.
— A une prochaine fois, Harry, grommela Dudley.
— Ouais, à une prochaine fois, répéta Harry. Prends bien soin de toi, Big D. »
Ils se serrèrent la main une dernière fois puis Harry détourna les talons et quitta la terrasse en souriant. Il devait presque se retenir de rire. Dudley, avec une sorcière ? Décidément, son cousin n'avait pas fini de le surprendre. L'oncle Vernon allait en avoir une attaque, si jamais il l'apprenait.
Désolée, je n'ai pas de tomates pourries à vous proposer mais pour les récriminations, il y a une petite case en bas de la page !
