Chapitre 10
Une journée pas comme les autres (première partie)
Petit-déjeuner - Emménager
Les premiers chants d'oiseaux parviennent à ses oreilles, intermittents, alors qu'à travers ses paupières transparaît une faible clarté annonçant le lever du jour. Tous les muscles de son corps sont relâchés, et sa respiration est encore régulière. Il se tient sur la frontière entre sommeil et éveil, entre rêve et réalité. À ses côtés, il sent la chaleur d'un corps qui repose, leurs deux épaules qui se frôlent, leurs jambes qui se touchent, emmêlées. Les souvenirs qui affluent maintenant achèvent de le réveiller. Il s'extraie le plus doucement possible du tiède cocon qui l'entoure et adresse un regard bienveillant à la silhouette enveloppée dans l'édredon qu'il vient de quitter.
Shûhei se lève, se prépare et sort discrètement de la pièce. Il se dirige dans la fraîcheur matinale vers la cerisaie et, restant sous le couvert de la véranda, s'absorbe dans la contemplation de l'aube naissante. C'est un moment privilégié, où les derniers lambeaux de la nuit se déchirent pour faire place aux éclats lumineux des premiers rayons du soleil. Les ténèbres seront pour un temps repoussées, l'espoir est momentanément renouvelé : voici le début d'une nouvelle journée.
Humant l'air à pleins poumons, les odeurs d'herbe et de feuilles flétries emplissent ses narines de la saveur de la terre. Cette partie du jardin est celle qu'il préfère, arbres et buissons s'y développent en un ensemble soigneusement composé, luxuriant et touffu par endroits, dans un foisonnement végétal absent des autres espaces, jardinets de pierres ou étang. Il est libre d'en parcourir les allées, de toucher l'écorce rugueuse des troncs vigoureux, de s'asseoir entre les racines affleurant le sol des arbres les plus vieux.
Alors que le scintillement des dernières étoiles s'évanouit dans la lueur orangée de l'astre diurne qui émerge derrière quelques nuages, Shûhei marche d'un pas sûr vers une étendue proche, idéale pour effectuer les exercices qui viendront à bout des courbatures de son corps fourbu, vestiges indéniables des excentricités nocturnes.
Une sensation de solitude, doublée d'une déception familière, accompagne le réveil de Byakuya qui accepte difficilement cette réalité. Prompt à l'éveil, il attrape un yukata et se lève, quand un sourire vient fleurir sur ses lèvres : le zanpakutô de Shûhei ainsi que ses bracelets sont toujours là. La douche est rapidement menée, le kimono tout aussi rapidement revêtu, et le maître des lieux se dirige vers la salle à manger où, à son grand dépit, il ne trouve pas celui qu'il recherche. Il ouvre les cloisons donnant sur le jardin de derrière, et admire enfin, de loin, la vue de celui qu'il a royalement aimé la nuit dernière.
Quelque soit l'activité entreprise, ce spectacle l'émeut toujours. Que ce soit dans le combat, dans l'amour ou dans ces simples exercices d'étirement, la virilité de son amant s'exprime au travers des mouvements gracieux de sa silhouette souple. Comme elle lui a manqué, cette merveille qui s'offre à son regard ! Et la liberté qu'il retrouve dans ces gestes le récompense de la patience dont il a fait preuve ces jours derniers, et le rassure quant aux conséquences de son dernier acte désespéré.
Le dos de Shûhei se déroule ; les jambes tendues, posées le plus loin possible derrière la tête, s'élèvent maintenant lentement vers le ciel, alors que sa nuque se libère lorsque ses mains prennent appui sur le sol et que ses bras accompagnent d'une impulsion puissante la montée régulière. Et de longues secondes s'écoulent, pendant lesquelles l'équilibre parfait est maintenu, même si le vent se fait joueur et veut en perturber le centre. Shûhei s'amuse aussi, accueillant le partenaire familier de ses entraînements et se soumettant à ses règles. Il y a bien longtemps qu'il n'avait pas ressenti une telle proximité avec l'élément de son zanpakutô sans en être dégoûté. Son corps se fait souple, et il bouge, tel un roseau encore vert au bord d'un marais venté, oscillant au gré des pressions exercées sur lui. Seuls ses bras se tendent, formant l'ancre avec la terre dont il a besoin pour rester le maître, fléchissant ses coudes ou les raidissant, dans une compensation musclée dont lui seul a le secret.
Le vent, lassé, s'éloigne et s'en va tourbillonner vers d'autres victimes.
Shûhei s'étire de nouveau vers le ciel, et pliant ses coudes pour prendre élan sur le sol, il s'élance dans un saut courbe et virevolte, ce qui lui permet de se rétablir au pied de Byakuya dont la présence ne lui a pas échappé : « Hello Byakuya ! » s'exclame-t-il, abaissant lentement ces bras en domptant la pesanteur. Sous le regard intense de son vis-à-vis, l'épanouissement de ses sens engendrés par ses exercices matinaux fait place à un émoi qui accélère les battements de son cœur. Et pour ne rien arranger, Byakuya tend la main vers son visage, lequel se pose contre la paume ouverte, comme si son corps agissait de lui-même. Un léger sourire se dessine sur les lèvres de Byakuya alors qu'il dépose sur la bouche de Shûhei un doux et délicat baiser. « Bonjour, Shûhei » dit Byakuya en s'écartant, « es-tu prêt pour déjeuner ? ». Shûhei hoche la tête en signe d'assentiment et suit le maître de maison en silence, le cœur battant toujours la chamade, intimidé sans en connaître la raison.
Alors qu'un ballet de serviteurs, plus nombreux qu'il n'est nécessaire, tournoie autour d'eux pour s'informer de leurs désirs et remplir tasses et assiettes, Byakuya sort de son mutisme usuel et s'enquiert des projets de son amant pour la journée :
« Hé bien, le journal sort demain, et il va falloir tout revoir pour y insérer la nouvelle de notre concubinage, se renfrogne Shûhei à cette perspective, quoique... ça devrait aller si nous utilisons la place réservée pour l'annonce de l'association des femmes Shinigamis, soliloque-t-il comme l'idée lui en venait à l'esprit.
— Effectivement, le plus tôt sera le mieux, gronde Byakuya dont l'air s'est assombri au souvenir de la veille.
— Et toi, ta journée, qu'as-tu prévu ? s'empresse de demander Shûhei, pour interrompre le cheminement des pensées de son amant vengeur.
— Justement, je voulais te demander de te libérer en fin de matinée : Rukia rentre de mission et j'aimerai que nous soyons tous les deux pour l'accueillir et déjeuner tous ensemble, puisqu'elle n'a pas pu assister à la cérémonie.
— Oui, je vois..., survivre à cette journée promet d'être une véritable gageure », grommelle Shûhei. C'est qu'il prévoit déjà les regards en coin de ses subordonnés lors de la rédaction de l'article, les quolibets affectueux de ses camarades auxquels il ne couperait pas, les médisances de certains dont il s'efforcerait de ne pas tenir compte, la joie exubérante de Rukia dont la discrétion ne serait plus de mise... « Aaaah ! soupire-t-il intérieurement, pourquoi ne suis-je pas tombé amoureux d'une parfaite, belle mais anonyme personne ! »
Byakuya se tient coi alors qu'il observe Shûhei s'exhorter à ce qui pour lui semble être de l'ordre de la bataille. Il comprenait que celui-ci était encore plus pudique envers l'exposition de ses sentiments intimes qu'à l'étalage de sa nudité physique. Mais il voit à présent, avec un grand soulagement, s'effacer l'étrange docilité et quasi-soumission qui accompagnaient tous les actes du jeune homme depuis son acquiescement à l'officialisation de leur union. Shûhei serre les poings et dans son regard brille une lueur enfin déterminée. C'est le signe de l'acceptation réelle de Shûhei. Il se prépare à se battre pour la reconnaissance de leur couple. L'aristocrate appréhende difficilement cette idée. Pour lui, il n'y a pas de combat à mener. Il avait déjà obtenu la bénédiction des anciens de son clan et du commandant des treize armées. Il n'a que faire des autres. Cependant, Shûhei et lui sont différents sur ce point là. Le retour à une réalité qui était la sienne faisait sortir le vice-capitaine de la torpeur dans laquelle il s'était englué. Shûhei s'apprête à retourner dans son monde mais il ne fuit pas cette fois-ci et aiguise ses armes. Est-ce le signe qu'il reviendra toujours auprès de lui maintenant ? Byakuya veut le croire, mais n'ose pas aborder le sujet, de peur de faire rétracter dans sa coquille son jeune et susceptible compagnon, provoquant ainsi l'effet opposé à celui désiré. Observer le retour de l'aura conquérante du jeune Shinigami est un bonheur qu'il se fait fort de ne pas gâcher.
Le repas arrivait à sa fin lorsque le vieux majordome fit son entrée. D'un léger raclement de gorge, il signale sa présence et Byakuya tourne la tête vers lui :
« Oui Tsujirô, qu'y-a-t-il ?
— Je m'excuse de vous déranger, Byakuya-sama, mais je voulais avoir des précisions concernant l'emménagement de Hisagi-sama, dans les appartements de Hisana-sama.
— Ce sont maintenant les appartements de Shûhei, je te conseille de ne pas l'oublier, rétorque Byakuya d'un ton froid qui n'eut que très peu d'effet sur son serviteur, habitué qu'il était aux humeurs de son maître.
— Bien sûr, cela ne se reproduira plus », se reprend le domestique, qui n'a pas l'air plus perturbé que ça de sa méprise, et qui continue sans se décontenancer, en se tournant vers son nouveau maître: « Hisagi-sama, c'est au sujet de vos effets personnels : j'ai prévu d'envoyer nos valets les rassembler ce matin et d'en superviser l'installation dans vos quartiers. Cela vous convient-il ? ». Il est au service de la famille Kuchiki depuis de très nombreuses années, et avait vu l'actuel chef de clan dans ses couches. Aussi prend-il souvent quelques libertés.
Pris de court, Shûhei reste sans voix, tandis que Byakuya lui, se raidit, et se retient de hurler contre son majordome qui vient, sans le savoir, de mettre les pieds dans le plat. Et puis après tout, la question se poserait un jour, et il observe, curieux et vaguement inquiet, la réaction de celui qui a pris une si grande importance dans sa vie.
Tel maître, tel valet, Tsujirô, imperturbable malgré ce silence gêné en réponse à sa question, somme toute anodine, fixe, sans ciller, le jeune homme responsable des bouleversements intervenus ces dernières semaines dans la résidence. Un garçon indiscipliné, sans manières civilisées, qu'il ne tarderait pas à mater. Ses allées et venues, aussi irrégulières qu'intempestives, non seulement nuisaient à l'équilibre et à la bonne santé de Byakuya-sama, mais aussi interféraient dans la tranquillité de la demeure et de la population domestique dont il avait la charge. Il ne comptait plus les fois où il avait dû rassurer un pauvre serviteur, déconfit par le brusque rejet de leur maître alors qu'il ne faisait qu'exécuter sa tâche. Puisqu'officiellement, maintenant, ce jeune sans-gêne appartenait à la maisonnée, il lui revenait de veiller à ce que celui-ci s'intègre au plus vite et quitte définitivement ses mauvaises habitudes de célibataire.
Shûhei, quant à lui, essaie désespérément de trouver un moyen de se sortir du piège dans lequel il est tombé. D'emblée, il ne voit pas de raison de s'opposer au projet du majordome, mais si toutes ses affaires sont apportées ici, alors il n'aura plus de raison de garder son appartement. D'ailleurs, il aurait dû le comprendre plus tôt, comment pourrait-il justifier de garder ses quartiers à la neuvième division à présent ? Privilège de vice-capitaine peut-être ? Ah, sans cet idiot de majordome dont les grands airs décidément ne lui reviennent pas, il ne serait pas dans un tel embarras. Et aujourd'hui, il a d'autres chats à fouetter !
« D'accord, répond-il sèchement, faites comme bon vous semble. » On pourrait croire que cela lui est indifférent, mais ce qu'il veut surtout, à ce moment-là, c'est ne plus se préoccuper du sujet afin de se concentrer sur les défis de sa journée à venir.
Pour Byakuya, c'est une demi-victoire, car si le manque d'opposition de son amant peut le réjouir, l'indifférence qui lui fait suite reste incompréhensible. Il doute que cette installation plus ou moins forcée soit de bonne augure pour la suite. À moins qu'il puisse le convaincre de le laisser lui en montrer tous les avantages...
C'est donc sur des sentiments mitigés que ceux qui venaient de rentrer avec fracas dans le cercle fermé des plus célèbres couples du Seireitei se séparent, pour vaquer à leurs occupations respectives.
