Chapitre 10

« L'important c'est ce que te fait ressentir une histoire au fond de toi. »

- Contes des Mille et Une Nuits


« Quoi maintenant ? trouva enfin le courage de demander le mortel. »

Le dieu écarta les mains.

« Je vous ai déjà dit ce que je voulais, Tony Stark.
— Quoi tu veux ma virginité ? Message en provenance de la Terre, je suis même pas gay, et même si je l'étais, t'es l'ennemi public numéro uno.
— L'ennemi dont vous n'avez aucun scrupule à solliciter le secours en d'innombrables occasions…
Six occasions.
— Six dettes à vie.
— J'paierai pas, dit Tony en croisant les bras. Et surtout pas avec mon corps, et si tu me touches encore sans ma permission je t'arrache les doigts avec les dents. »

Parce que de toute évidence il était dingue, la menace fit sourire Loki.

« Alors payez-moi avec votre présence ici dans cette tour. Pendant six semaines, faites comme si vous étiez… friand de ma compagnie. »

Pendant de longues minutes, les mots de Loki n'eurent aucun sens. Puis le mortel commença à rire, en partie pour réprimer les sursauts de pitié horrifiée qui se formaient dans son estomac.

« Tu veux que je fasse semblant d'être attiré par toi ? »

Le dieu attendit que son hilarité cesse avant de répondre.

« Oui.
— Tu peux pas être en manque à ce point, railla Tony.
— Je ne suis pas en manque, comme vous le dîtes si crûment, aboya Loki. Je demande simplement à profiter de votre compagnie sans bouderies, demandes capricieuses, et discours enflammés en faveur de votre liberté.
— Pourquoi tu veux ce que t'as déjà ? Je te fais la lecture, je te parle. Je te laisse foutre des trucs dans ma bou… »

Tony manqua de se couper la langue lorsque les yeux de Loki s'assombrirent à ses mots.

« Pas comme ça. »

Le dieu se lécha les lèvres.

« J'en ai bien conscience. Et j'en aimerais davantage de votre part.
— Davantage de quoi ? demanda le mortel, confus comme jamais. Parce que je suis toujours pas gay et je vais toujours pas coucher avec toi.
— Ce n'est pas là ma requête. Bien que je réclame pouvoir vous embrasser, à l'occasion. »

Il rougissait, il en était sûr. Comment en étaient-ils arrivés là, et qu'allait-il faire à présent ? Loki était diaboliquement attirant et s'avérait pour l'instant des plus traîtreusement raisonnable dans son marchandage. Tony mentirait s'il affirmait ne pas être tombé sous le charme à un certain niveau, à force d'être flatté et embarrassé à mesures égales. Enfoiré manipulateur.

« Juste embrasser, fit Tony en s'éclaircissant la gorge. Et si j'accepte, on fera rien qui me mette mal à l'aise.
— Je ne vous forcerai à rien, promit Loki. Vous n'avez rien à perdre, Tony Stark. Et au terme de ces six semaines, demandez votre libération, je vous l'accorderai. »

Tony se lécha les lèvres et considéra l'offre. Cela semblait certainement être sa seule issue jusque-là, et il était coincé ici de toute façon, soumis à l'attention intempestive d'un dieu dément qu'il le veuille ou non.

« D'accord. »

Il n'avait aucune confiance en Loki. Bien sûr que non, ça c'était la partie facile. En revanche il n'était pas certain de pouvoir se faire confiance non plus.


L'autorité n'avait jamais été le fort de Tony. Nombreux avaient pensé que la jalousie en était la cause ; le désir d'être le mâle alpha et de se retrouver à la tête de la meute dont il faisait partie à l'époque. Mais ce n'était pas vrai, car si Tony savait bien une chose, c'était comment devenir le patron tout en évitant les responsabilités qui venaient généralement avec.

Tony avait toujours su qu'en fin de compte, il ne saurait jamais prendre de décisions motivées par la responsabilité morale. Il préférait largement la liberté de pouvoir partir, de se lancer à la recherche de nouvelles choses, de changer d'avis comme bon lui semblait.

Et c'est pourquoi il décida d'embrasser Loki pour sceller leur accord, en dépit du fait que le dieu soit sans conteste un homme, un ennemi. Et en partie parce que, il devait bien l'admettre, il n'aurait pas à voir l'expression triomphale apparaître sur son visage bien trop complaisant.

Loki émit une exclamation surprise mais répondit à son baiser, reculant maladroitement jusqu'à trouver l'appui suffisant pour échanger leur position. Son baiser se révélait consciencieux mais mesuré, lent et d'une douceur presque douloureuse.

Putain d'enfoiré, jura Tony, car les méchants n'étaient pas censés embrasser comme ça, avec tellement d'envie et de tendresse. Et certainement pas ceux du genre psychopathe.

Lorsque l'échange devint étouffant (non pas de désir mais de quelque chose d'autre, merde mais il n'était pas prêt pour ça), il le brisa, reculant à quatre pattes et ayant la nette impression d'être un idiot. À sa surprise Loki le laissa battre en retraite, même si ses mains, par réflexe, ne se retrouvèrent à saisir que de l'air avant de s'immobiliser dans un tressaillement, sa langue allant chercher les dernières traces de Tony sur ses lèvres.

« C'est un début de notre accord très persuasif, Tony Stark.
— Tant que t'essaies pas de me bouffer, lâcha Tony, provoquant un aboiement de rire inattendu chez le dieu. »

Il essaya de ne pas se réjouir de ce pouvoir. Échoua.

« Quoi maintenant ? Qu'est-ce que tu veux faire ?
— Je suis des plus… satisfaits de rester allongé ici avec vous, dit Loki comme s'il était surpris, goûtant les mots comme s'il les prononçait pour la première fois. »

Le mortel haussa un sourcil, incrédule.

« C'est tout ?
— C'est tout, confirma le dieu, l'imitant en haussant un sourcil à son tour.
— Ok. »

Tony se força à détourner le regard, réinstallant sa tête sur les coussins, le dieu de la Malice à côté de lui. Les luminaires du plafond clignotaient au-dessus de lui, et il se dit qu'ils devaient avoir l'air ridicule allongés côte à côte ainsi. Il entendait Loki respirer à côté de lui, mais comme le dieu n'esquissa ni geste ni parole, il s'en garda lui aussi. Ils passèrent une heure en silence, profitant de la paix insolite qui semblait avoir émergé entre eux. L'esprit de Tony, bien qu'étrangement immobile, se mit à vagabonder…

Ce ne fut que le lendemain, en se réveillant dans son lit, que Tony se rendit compte qu'il n'avait jamais aussi bien dormi ni respiré si aisément que la nuit dernière.


« Raconte-moi une histoire. »

Le dieu était allongé sur le flanc, tourné vers son captif, leurs corps ne se touchant pas vraiment mais respirant l'intimité. Loki soutenait sa tête de son coude afin d'examiner plus aisément l'expression de Tony à chaque minute. Ils avaient à peine échangé quelques mots durant cette heure, faisant le choix tacite de s'habituer au lien entre eux (pas question qu'il parle d'attirance, même dans un million d'années) qui les tiraillait par vagues paresseuses et piquantes.

« On essaie d'échapper à son devoir ce soir ? »

Tony croisa les bras au-dessus de sa tête, jouant la carte de la relaxation qu'il ne ressentait pas. Le regard de Loki formait comme un poids sur sa peau.

« Je me dis que peut-être que tu pourrais m'en raconter une à la place.
— Mmmh. Et quels récits louant la puissance et les prouesses d'Asgard vous intéresseraient ? »

Tony se tourna pour lui faire face.

« Raconte-moi quelque chose de plus personnel. »

L'expression de Loki se referma immédiatement sous son observation.

« J'ai peu de choses à dire.
— Foutaises, je commence. Il était une fois un dieu taulard…
— Vous êtes incorrigible, dit le dieu avant de tendre la main, mais ses doigts s'immobilisèrent à mi-chemin quand Tony tressaillit, et ne s'approchèrent pas plus. Quand je vous touche, demanda-t-il doucement, est-ce si répugnant ?
— Non. »

Tony déglutit.

« En fait, c'est un peu trop agréable. »

Loki se contenta de caler sa tête sur lui en guise de réponse.

« Tony Stark, soupira-t-il contre son torse, sa voix grave vibrant dans le fond de sa gorge. »

À son ton résigné, Tony sut qu'il était sincère.

Comme si Loki s'était résigné à le désirer.

Non sans hésitation, il posa une main sur la tête du dieu et la caressa une fois, avec prudence. Sur lui, Loki s'immobilisa, inspirant profondément, et Tony se mit à soulever des sections de ses cheveux avant de les laisser retomber, passant ses doigts à travers et appréciant leur douceur, douceur qu'il n'avait pas crue possible.

Super. Il était en train de caresser un des ennemis jurés du SHIELD, et ce taré de dieu le laissait faire.

« Eh bien continue. Les super aventures d'un dieu taulard asgardien, première partie. »

Le dieu relâcha son souffle, un soupir qui en disait long sur combien il devait être à cran et le contrôle qu'il exerçait sur lui-même. Puis il commença.

« Il était une fois deux jeunes dieux, des frères aussi différents que le jour et la nuit, et pourtant aussi proches l'un de l'autre que les fils d'une tapisserie. Recherchant l'aventure et l'espièglerie, ils s'étaient aventurés sur une planète nouvellement formée connue sous le nom de Midgard. Les dieux n'étaient que des enfants alors, à peine plus âgés que la plus jeune des étoiles, et tentés par les récits d'un monde si similaire au leur, et pourtant différent sous tout aspect.

« Thor, le plus âgé, venait d'hériter du grand marteau Mjölnir, et était impatient de s'en servir sans restriction, ce qu'il ne pouvait faire que sur Midgard, et le tonnerre et les pluies de pierre résonnèrent dans les montagnes pendant de nombreux jours, car Thor est un imbécile avec la finesse d'un taureau-bœuf, et c'est dans cet état d'esprit qu'il fendit la surface de Midgard jusqu'à ce qu'elle se fissure et s'effondre, se séparant en cinq continents. »

Tony roula des yeux et ouvrit la bouche pour réfuter, mais Loki se contenta de l'entourer d'un bras et de l'attirer contre lui avant de poursuivre d'une voix entêtante.

« Thor se doutait peu que briser la surface de Midgard avait blessé Logi, le géant du feu, et détruit sa maison. Alors Logi provoqua les frères en duel, et désigna Mjölnir comme prix en cas de renonciation. Mais Loki voyait bien qu'au terme de cette compétition n'attendaient que l'humiliation pour Thor et le châtiment pour tous deux une fois que le Père de Toute Chose découvrirait la perte du marteau, comme cela arriverait inévitablement. En vain essaya-t-il de convaincre Thor de renoncer à ce défi, mais son frère était borné, prétentieux, et on ne lui ferait pas changer d'avis. Alors Loki se retrouva forcé de défier Logi en duel à son tour, mais pour savoir qui mangerait le plus cette fois, ce que Logi accepta…
Mangerait le plus ? fit Tony en hurlant de rire. T'es aussi sec qu'une brindille !
— Je crois bien que Logi a mentionné quelque chose de similaire également, fit Loki avec un léger sourire. Une grande table recouverte de victuailles fut installée, avec assez de viande pour deux cents guerriers adultes. Logi doutait tellement peu de sa victoire qu'il ne mangea pas que la viande, mais également les assiettes et les bols. »

Tony arqua un sourcil.

« Et du coup t'as fait quoi ?
— La compétition se déroulait dans des champs à ciel ouvert, mais alors qu'on réapprovisionnait la table, j'ai demandé à ce qu'on la transporte à l'orée de la forêt. Logi ne vit aucun inconvénient à cette relocalisation, assuré qu'il était de sa victoire.
— À tort, je suis sûr.
— En effet, fit le dieu en lui adressant un large sourire en l'incarnation de l'espièglerie la plus réelle que Tony ait jamais vue. Lorsque vint mon tour, je n'ai eu qu'à le plaquer brutalement sur la table qui prit immédiatement feu – et tout fut consumé : la nourriture, la table, les arbres. Une forêt entière avalée par la faim proverbiale de Loki.
— Tricheur, fit Tony en riant. »

Le dieu l'ignora et continua.

« Et c'est ainsi que Loki vainquit Logi et exigea réparations de lui, se voyant offrir pour sa peine le don de l'amadou, que les frères ne pouvaient ramener à Asgard sous peine de devoir expliquer les circonstances dans lesquelles ils l'avaient obtenu. Par chance, une tribu d'humains de passage croisa notre chemin à cet instant – vous n'étiez alors que des brutes et des charognards désorganisés, mendiant les faveurs des dieux. Et c'est ainsi que l'art de faire du feu fut transmis à l'humanité. »

Tony cligna des yeux. Il était des plus sûrs que sa mâchoire pendait.

« C'est toi le dieu qui nous a apporté le feu ?
— C'est moi.
— Foutaises, fit Tony avec un reniflement, car il avait du mal à croire que le dieu en train de lui caresser subrepticement l'avant-bras (comme s'il ne le remarquerait pas, hein petit malin d'enfoiré – tout contact avec Loki était distrayant comme pas possible), qui d'ailleurs était le même dieu qui avait essayé de raser New York, s'avérait également être le dieu ayant permis une grande partie du progrès civil initial de la civilisation. »

Au lieu de se défendre, Loki se contenta de hausser les épaules et de l'attirer plus près.

« Ce n'est qu'une simple histoire, Tony Stark, ne vous énervez pas.
— Un vrai tissu de mensonges oui, insista Tony histoire de se rebeller un peu. »

Il était allongé tout contre Loki, se sentant à la fois à l'aise et mal à l'aise, incapable de protester. Car en vérité, il n'y avait rien qui méritait protestation.

Le dieu souffla dans ses cheveux.

« Vous ne verrez jamais, Tony Stark.
— Qu'est-ce que je ne verrai jamais ? »

Loki marqua une pause, comme débattant ce qu'il pouvait lui dire.

« Qu'il y a véritablement bien peu de choses qui rejoignent la vérité lorsqu'on est immortel. La vérité change constamment. Asgard n'aime pas cela, et de ce fait n'aime pas le changement.
— Ici on est complètement pour le changement. Mais c'est pas pour ça que t'es là, pas vrai. »

Loki l'attira encore plus près et ne répondit pas, proposant à la place la réponse à une question bien différente.

« J'ai observé votre espèce passer des tribus aux cités. Je connais tout ce qu'i savoir sur vous. Il n'y a aucun mystère sur Midgard pour quelqu'un comme moi, Tony Stark, seules les histoires les plus superficielles. Et pourtant vous voilà : l'odeur de votre souffle vient de son atmosphère. C'est cette terre qui a façonné ce visage, le chant de cette voix qui résonne jusqu'à même mes os. »

Tony ferma les yeux ; la poitrine du dieu s'élevait et s'affaissait, vibrant contre sa joue. Pouvait-il le faire ? Devenir la Jane, l'amant midgardien de Loki ?

Il l'ignorait.


Notes de l'Autrice :

Dans ce chapitre, je me suis beaucoup éloignée de l'histoire originale où Loki a vaincu Logi ; dans la version de base, ils n'étaient pas enfants et cela ne se passe pas sur Terre. L'histoire de Logi apparaît dans la Gylfaginning (l'Edda en Prose) et décrit le voyage de Thor et Loki jusqu'au château du géant Útgarða, où des compétitions biaisées dès le départ prenaient place. Loki proposa son propre défi, et se retrouva contre Logi dans un concours de nourriture. Dans l'histoire d'origine, Loki a perdu, car Logi signifie « incendie » en Vieux Norrois.