10 – Ouvrir son coeur
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Nessie tout va bien ?!
Je venais de passer la baie vitrée et ma mère fut la première à s'approcher. Les autres étaient regroupés au fond du salon et terminaient d'emballer les nombreux cadeaux. Comme chaque année, nous allions les ouvrir après le déjeuner. Ma mère fronça les sourcils et posa une main sur ma joue. Ma mine attristée ne lui était pas passée inaperçue. Mon père descendit les marches et se dirigea directement sur moi, ses prunelles dorées rivées sur moi. Il devait déjà lire tout ce qu'il s'était passé dans mon esprit, et cette idée me rendait nerveuse. Je tortillai mes mains en baissant les yeux. J'avais peur qu'il pense que j'étais la seule fautive dans la dispute, vu que je ne comprenais toujours pas ce qu'il se passait. Il s'arrêta face à moi et me jaugea quelques instants de son regard si sage et intelligent. Ma mère nous contempla silencieusement tour à tour.
- Viens dehors chérie.
Sur ces mots, il me prit la main et me tira dans le jardin, ma mère sur nos talons. Sans savoir pourquoi, je me mis à sangloter. Surement la pression qui retombait. Mes pas s'enfonçaient dans la neige et un nuage de buée s'élevait de mes lèvres. Il s'immobilisa enfin et me fit face. Il soupira en réajustant bien mon énorme manteau noir (celui qui descendait jusqu'à mes cuisses et qui me cintrait bien au niveau de la taille) et ferma le dernier bouton de mon col. Je cachai mon nez rougi derrière le tissu désormais relevé et boutonné. Mon père me caressa ensuite la joue en me faisant un sourire des plus magnifiques.
- Ne t'en fais pas, il va revenir. Me dit-il doucement.
Ma mère nous regardait avec une immense curiosité. Elle n'aimait pas trop que mon père et moi ne communiquions que par la pensée. Je tendis alors la main pour la poser sur la sienne et fermai les yeux. Je lui envoyai toutes les images de notre dispute, et quand ceux-ci arrivèrent au moment ou j'enfilai ma veste pour sortir, je rompais le contact. Elle rouvrit les yeux et me fit une mine désolée, puis ils échangèrent un regard furtif qui m'alerta… Le genre de regard qui signifiait qu'ils partageaient quelque chose d'important, ou quelque chose de secret. Cela me mit la puce à l'oreille. Que savaient-ils de la réaction de Jacob ?! Je rivais mes prunelles désespérées dans celles de mon père. Papa, pourquoi est-il comme ça ? Tu sais quelque chose ? Je t'en prie dis-le-moi…
- Je ne peux rien te dire Nessie, nous avons promis.
- Mais ce n'est pas juste !!! Clamai-je
- Jacob souffre beaucoup en ce moment, car certaines choses sont nouvelles pour lui depuis quelques mois. Laisse-lui le temps, il a besoin de recul.
- Soit patiente mon cœur, tout va rentrer dans l'ordre. Renchérit ma mère en caressant mes cheveux.
Je ne pu rien rajouter, tant l'injustice qui flottait dans l'air me coupait le souffle. Ils savaient… Ils savaient ce qui rongeait Jacob, et ils laissaient faire. Je n comprenais vraiment pas. Certes, une promesse était une promesse, mais là, n'y avait-il pas urgence ? Une silhouette émergea alors de la baie-vitrée et je levai les yeux. Ryan s'était accoudé sur l'embrasure de la porte et nous regardait tranquillement. De nouveau mes parents échangèrent un regard puis me firent un salut avant de repartir vers la Villa. Quand ils passèrent devant Ryan, mon père s'immobilisa un instant et les deux hommes se toisèrent.
- Arrête un peu Edward, je ne vais pas la manger. S'esclaffa-t-il en secouant l'épaule de mon père.
Celui-ci rit de bon cœur et lui envoyant un coup de coude, puis il attrapa la main que lui tendait ma mère avant de refermer la baie-vitrée sur nous. Je restai immobile dans la neige en contemplant le jeune vampire qui s'avançait vers moi avec un sourire mutin. Il tira sur le col de son long blouson puis y rentra le bout de l'écharpe claire qui en dépassait. Ce type était décidément bien trop beau et sa gueule d'ange jurait trop avec ses airs de brigands. Quand il arriva à ma hauteur il fourra ses mains dans les poches et arqua légèrement le coude contre moi. J'y fourrai mon bras en soupirant et il referma son étreinte avant de m'entrainer un peu plus loin. Après un court instant, j'osai lever un œil sur lui. Il fixait la forêt de ses prunelles turquoise et arborait toujours ce sourire en coin.
- Ton père pense qu'un jour ou l'autre je vais te kidnapper pour qu'on s'échappe à Las Vegas et qu'on se marie.
Je tournai vivement la tête en le fixant avec des yeux ronds. Il pinça les lèvres puis éclata de rire. Pfff…. Très spirituel. Je finis tout de même par rire aussi. Il ralentit un peu la marche, et nos pas prirent l'allure d'une ballade. Je frissonnai un peu, il ne faisait pas très chaud. Ryan leva un sourcil en me regardant puis il remua le bras auquel j'étais accrochée. Il sortit la main de sa poche pour attraper la mienne puis il les glissa dans cette même poche. Mes joues s'embrasèrent. Mon bras était toujours enlacé au sien, mais maintenant, nos mains étaient jointes dans sa poche. Ce n'était pas le genre de contact auquel j'étais habituée, même s'il fallait bien l'avouer, je n'avais plus froid. Lui ne sembla pas sen perturber plus que ça, il contemplait toujours paisiblement les alentours. Je me demandais bien ce que cette ballade dissimulait. Il finit enfin par me regarder de nouveau.
- Tu n'es donc jamais sortie seule ? Jamais ? Me demanda-t-il curieux.
Je soupirais pour toute réponse. Il fit une moue de travers.
- Tu ne t'ennuies pas un peu ?
- Il y a tellement de choses à savoir. Tellement de livres à lire. Et puis la musique aussi… Et ma fami…
- Foutaises, foutaises et refoutaises. Me coupa-t-il.
Je fronçai les sourcils, vexée. Il arqua le sien avec un sourire des plus amusés.
- A quoi te sert de parler pleins de langues si tu ne quitte jamais l'Amérique ?
Un point pour lui… Je détournai les yeux, honteuse. J'étais bien consciente de tout ça, ce n'était pas nouveau. Ce bel arrogant blond ne m'apprenait rien de neuf. Mais mis à part ça, une question me taraudait. Quelle était la véritable raison de cette ballade improvisée ? Ryan n'était pas du genre à flâner pour bavasser de tout et de rien. Je commençais à soupçonner le coup fourré.
- Ryan, ça fait des mois qu'on se connait pas vrai ?
- Mmmh mmh.
- Alors crache le morceau et arrête de parler météo.
Il me toisa un instant puis éclata de rire. J'esquissai également un sourire. C'était plaisant de parler ouvertement avec lui, il était bien le seul. Avec lui, je pouvais parler « hybride » « vampire » « sang humain » et toutes ces autres choses tabous. Il glissa bien ses doigts entre les miens dans la poche puis réajusta son col avec son autre main.
- Tu vas rire, mais je suis venu te remonter le moral.
En effet je lâchai un rire jaune. Il roula des yeux.
- A t'entendre, je suis le pire des égoïstes.
- Ryan, tu te contrefiche du monde entier.
- Pas faux. Admit-il avec une moue amusée.
Il tourna ensuite ses iris couleur océan sur moi.
- Mais toi tu es comme moi, ce n'est pas pareil. Il faut se serrer les coudes entre bestioles bizarres. Je me sens obligé de veiller sur toi, un peu comme un Maître Jedï.
Je gloussai devant son amusante comparaison et il me rendit mon sourire. Il n'avait pas tout à fait tord… Il tait déjà passé par toutes les épreuves qui m'attendaient et qui m'étaient encore inconnues. Je lui en étais reconnaissante.
- C'était quoi le plan pour me remonter le moral au fait ? Demandai-je avec une bouille mutine.
- T'éloigner de ces vampires ennuyeux à mourir.
- Ryan !!!
- Quoi ?! C'est vrai… Ça manque cruellement d'humanité là bas !
- C'est-à-dire ?!
- C'est-à-dire… Heu… Je ne sais pas… Sortir dans un bar et se prendre une cuite par exemple. Rentrer sans trop savoir comment et dévaliser le réfrigérateur en se nourrissant même du pot de mayonnaise, avant de bloquer devant une émission sur la reproduction des gastéropodes et sombrer dans le coma pour finir par se réveiller dans le grenier avec une perruque et une paille enfoncée dans l'oreille.
- Ça sent le vécu…
- Ma perruque était verte. Me dit-il avec un clin d'œil.
J'éclatai de rire et il paru satisfait.
- Tu vois que je te remonte le moral !
- Tu as vécu tellement de choses… Je t'envie. Soupirai-je.
- Tu m'envies la reproduction des gastéropodes ou le pot de mayonnaise ?
- Les deux ! Ris-je.
J'inspirai profondément et il contempla un vieil arbre recouvert de neige. Un silence pesant retomba entre nous. Je me mis alors à songer à notre nature. Comme toujours, je me posai des milliers de questions sur lui, et sur ce qu'il avait vécu.
- Qu'est-ce que ça fait de vivre avec des humains ? Demandai-je doucement, sans trop savoir s'il allait me répondre.
Il mit un certain temps avant de tourner son beau visage vers moi. Il semblait pensif.
- C'est plutôt agréable. Mais on s'attache vite, et la séparation n'en est que plus douloureuse. C'est une expérience à vivre je suppose… Mais nous ne sommes pas faits pour vivre ensembles.
Je stoppai ma marche, et forcement mon bras retint le sien. Il se tourna vers moi avec une mine intriguée. Je remuai ma main dans la sienne, en cherchant mes mots, puis je finis par parler.
- Voudrais-tu me parler de ta vie d'avant ?
Ses yeux se firent lointains, presque douloureux. Je m'en voulu d'avoir osé poser la question fatidique. Mais cela me torturait depuis si longtemps. Il soupira. Je frissonnai un peu, maintenant que nous nous étions arrêtés. Il le remarqua et se saisit de mon autre main, celle qui était à l'air libre, pour la fourrer dans son autre poche avec la sienne. Ses mains étaient chaudes et douces, et nous étions très près maintenant. La vapeur de nos souffles s'entremêlait pendant que nous nous dévisagions. Ses traits ne ressemblaient plus au Ryan quotidien, distant et impénétrable. Il me paru tout à coup bien fragile.
- Je suis né pendant la guerre froide, en 1953. Mes premiers souvenirs remontent aux mois qui suivirent ma naissance. J'étais dans un orphelinat, ou plutôt, une sorte d'immense camp de réfugiés constitué majoritairement de femmes et d'enfants. A ce que j'ai pu apprendre, on m'avait trouvé à peiné né enfoui dans un manteau de soldat. Un manteau de soldat Américain. Nos ennemis jurés. Ils avaient hésité à me laisser là, ne sachant pas de quel coté j'étais. Mais au final ils m'ont recueilli par la force des choses.
Je clignai des yeux, en buvant chacune de ses paroles. Il fit une courte pause, soupira, puis reprit le fil de son histoire.
- Personne ne remarqua ma croissance fulgurante. Je n'étais qu'un gosse blond aux yeux bleu crasseux et en haillons comme il y en avait des milliers dans les camps. Moi par contre, je le voyais. Mais quand on est gamin on pense plus à sa survie qu'à se poser des questions. Du coup, en moins de 6 ans j'étais devenu adulte. On m'a enrôlé dans l'armée de l'URSS. Je n'y suis pas resté très longtemps… J'avais la fâcheuse tendance à tuer ceux qui me gonflaient. Pas facile d'avoir les pieds sur terre quand nos mains ont la force d'un char d'assaut. Quoi qu'il en soit, je me suis barré dans le fin fond de la Roumanie. Il n'était pas bon de vivre près de l'Allemagne pendant cette époque. J'ai passé pas mal de temps à chercher ce que j'étais vraiment, comme une âme en peine qui errerait sans buts. Puis j'ai fini par vouloir me foutre en l'air. A chaque fois j'essayais, mais je n'avais jamais la volonté d'aller jusqu'au bout. Je me suis sacrément amoché… Mieux vaut passer les détails. Et quand je pensais vraiment en finir, je l'ai rencontrée.
Là encore il fit une pause. Ses yeux étaient perdus dans le lointain, et une étincelle les illuminaient. Sans m'en rendre compte, j'avais entrouvert la bouche tellement son récit me fascinait.
- Elle s'appelait Vlada. Elle était tellement belle. Avant elle je n'avais jamais été trop attiré par les femmes, peut être parce que je pouvais les avoir bien trop facilement avec ma tête de vampire. Mais elle, c'était différent. Une vraie pin-up comme dans les vieux films. Un véritable ange. Je n'eus aucun problème à la séduire, toujours pour les mêmes raisons, et deux semaines plus tard nous étions mariés. (Il esquissa un sourire devant ma mine abasourdie) C'était comme ça à l'époque, on se mariait très vite. Nous avons vécu une année merveilleuse ensemble. Mais elle s'est faite tuer dans un bombardement massif.
- Seigneur… Soufflais-je, horrifiée.
Il acquiesça distraitement en regardant sur le coté. Je me mordis la lèvre, sentant une nouvelle question me bruler les lèvres. Mais jamais je n'aurai osé la poser.
- Tu te demandes pourquoi je ne l'avais pas transformée… Commença-t-il doucement. Je connaissais l'existence des vampires, j'en avais même côtoyé quelques uns. Mais je ne voulais pas que Vlada devienne un être froid et dénué de vie. Ne t'offusque pas, je ne critique en rien ta famille, et si j'avais été un vrai vampire je l'aurai transformée sans aucune hésitation. Mais le fait est que nous n'en sommes pas Nessie. Nous saignons, nous dormons, nous mangeons, notre cœur bat… Nous avons en nous une part de vie qu'eux ne possèdent plus. (Il sortit nos mains de la poche droite et les leva pour venir frôler ma joue rosie). Vlada était pétillante, j'avais peur de perdre ce qui me plaisait tant chez elle. Au final, je l'ai perdue d'une bien pire façon.
Des larmes naquirent aux coins de mes yeux et il rit doucement en remettant nos mains dans la poche.
- Ne soit pas triste. Je ne regrette pas, cette année reste l'un de mes meilleurs souvenirs.
J'acquiesçai piteusement. Dire que je me croyais malheureuse et triste parfois… Entendre ce récit si poignant me remettait les pendules à l'heure. Il pressa mes mains dans les poches pour que je le regarde, et j'obtempérai en reniflant.
- Tu veux savoir un secret ? Me sourit-il, les yeux pétillants.
Sa démarche n'était autre que de me changer les idées, après m'avoir révélé de telles confessions. Il était finalement noble de cœur ce beau Slave. J'acquiesçai alors, curieuse.
- Je ne m'appelle pas Ryan.
Il m'avait sorti cet aveu avec une pointe de malice, comme si cette information l'amusait beaucoup. J'écarquillai les yeux, complètement sonnée devant cette nouvelle. Cela faisait trois mois qu'on l'appelait comme ça. Mon père le savait-il ? L'avait-il lu ? Ryan (enfin, quoi que puisse être son prénom) s'esclaffa devant ma mine de déterrée.
- Je n'avais pas de nom puisque j'étais orphelin. Quand on m'a vaguement recensé dans le camp, on m'a donné le nom de Serghei, un nom très répandu là bas. Mais je ne l'ai jamais considéré comme le mien. Très vite, quand j'ai été en âge de comprendre, je l'ai changé.
- Pour Ryan ? Ce n'est pas du tout Slave.
- C'était le nom qui était inscrit sur l'étiquette du manteau...
J'esquissai un sourire ému et lui leva les yeux au ciel, la mine pensive.
- Je ne saurais jamais ce que ce manteau signifie, qui était ce Ryan et encore moins ni qui m'a crée. Mais ce que je sais, c'est que ce nom est la seule chose qui soit réelle et concrète dans toute cette histoire.
Il allait ajouter quelque chose quand il tourna vivement la tête vers les arbres. Je suivis son attention avec étonnement. Il avait froncé les sourcils et ses doigts s'étaient crispés sur les miens. Je clignai des yeux, en écoutant le silence pesant et inquiétant de la forêt enneigée. Qu'avait-il entendu ? Soudain je perçus aussi les bruits de pas dans la neige.
- Jacob ? Murmurai-je à l'attention de Ryan.
Il ne me répondit pas, toujours intensément concentré. Puis tout à coup il lâcha une de mes mains et serra la seconde très fort avant de se précipiter dans le couvert des arbres, dans la direction opposée.
- COURS !!! Me hurla-t-il.
