La cigarette à la bouche, les mains dans les poches et le visage qui portait ses éternelles lunettes de soleil relevé vers le soleil, Heiwajima Shizuo était en repos. Un petit jour de vacance salvateur. Un peu de répit dans la ville énergique qu'était Ikebukuro. Pas à faire le collecteur, le protecteur, pas à casser des figures. Juste la possibilité de flâner dans les rues à son envie, de se laisser porter par la foule. Qu'est ce que cela faisait du bien, de temps en temps.

Il marchait au petit bonheur la chance, sans but particulier. Il se baladait parmi les gens affairés. Il était en jour de pause. Les gens autour de lui s'agitaient. Il était en jour de pause. Tout n'était que bruit, empressement. Il était en jour de pause.

Un manteau noir bordé de fourrure le bouscula, il n'en avait cure. Il était en…

Il se retourna instantanément, regardant la sombre silhouette avancer parmi la population. Avisant un poteau de signalisation à sa portée, il faillit s'en saisir pour en frapper la puce qu'il venait de croiser, à n'en pas douter. Ses doigts encerclaient déjà la tige de fer, dans l'intension de l'en déloger du sol. Alors qu'il allait crier son fameux « Iza-yaaaa-kuuuuuuuun » et se jeter après l'informateur qui venait une fois de plus de le croiser à Ikebukuro, ce dernier se retourna. Et au lieu de l'habituel sourire plein de morgue qu'il abordait quand ils se croisaient, il avait un visage sérieux et fermé, presque mélancolique.

Il vit les lèvres bouger, les mots en sortant noyés pat les bruits de la foule. Avant qu'il ne puisse les entendre, il avait disparut comme une ombre parmi les passants. Sa main qui serrait l'acier sombra le long de son corps. Il restait là, sur le trottoir, figé.

Il avait bien entendu, au moins ? Ne s'était-il pas trompé ?

Les lèvres fines avaient-elles bien articulé un « Qu'est ce que je suis ? » Noyé de larmes silencieuses et invisibles ?

Avait-il vraiment vu la peste d'Izaya Orihara brisé ?

XXX

Sa poitrine lui faisait mal. Son cœur battait comme un cheval fou à l'intérieur. Et il n'avait qu'une seule envie : se l'arracher. Le tenir dans sa paume, encore chaud et palpitant, puis le serrer jusqu'à ce qu'il ne soit qu'un poing qui l'entoure.

La main sur la poitrine, juste au niveau du cœur, il labourait de ses ongles la peau blanche et presque imberbe, laissant des sillons rouges après chaque passage.

Tout plutôt que de vivre.

XXX

Cette courte rencontre l'avait secoué plus que jamais. Surtout qu'il s'agissait de la peste d'Izaya, jamais il n'aurait pu porter un intérêt autre que destructeur envers sa personne. Mais voir cette brisure dans ce regard, alors qu'il savait qu'il n'y était pour rien.

Qu'est ce qu'il était ?

Alors qu'il aurait répondu directement il n'ya pas si longtemps encore qu'il était la pire enflure du monde, là, il ne savait plus. Il n'arrivait pas à dissocier ce qu'il avait vu plutôt de la personne qu'était Izaya. Il gardait en tête que cela pouvait n'être qu'une simple façade, une autre entourloupe de l'informateur. Une façon de le torturer. Mais c'était la première fois qu'il le voyait si… faible, fragile. Si humain.

XXX

Il revoyait son sourire. Son putain de sourire en colère quand il le voyait, ce rictus animal qui lui barrait le visage lorsqu'il lui courrait après dans les rues d'Ikebukuro. Et à ces moments là, il avait mal. Pourquoi souriait-il ? Pourquoi ?

La main sur la poitrine, le sang qui perlait doucement entre ses doigts, il retenait son souffle. Il avait mal. Mais pas assez. Après tout, il voulait, il devait mourir. Alors ce n'était pas assez.

XXX

Pour une journée qu'il pensait reposante, tranquille, il c'était bien trompé. Il avait passé la journée à cogiter sur ce regard qu'il avait croisé. Il ne l'avait pas revu depuis. Cela ne l'avait pas empêché de penser à lui le reste du temps. En temps normal, il aurait ragé d'avoir eu sa journée gâchée par la puce. Et effectivement, il était ennuyé d'avoir passé un jour de repos pareil. Mais pas plus. C'était une drôle d'inquiétude qui avait prit son cœur.

Une impression qu'Izaya allait juste faire une grosse bêtise.

XXX

Il continuait de creuser des sillons sur son torse, toujours plus profonds. Ses ongles devenaient rouge peu à peu. La douleur enflait, elle aussi. Mais ce n'était toujours pas assez. Pendant un instant, il revit les yeux surpris et interrogateur de Shizuo sur lui.

Il continua de plus belle.

XXX

Prit d'une inspiration subite, il avait demandé l'adresse d'Izaya au médecin clandestin. Shinra, bien que surpris au départ, avait immédiatement tourné au ton suspicieux. Il n'avait pas envie de se retrouver avec deux blessés graves sur le dos. Ce à quoi Shizuo répondit qu'il fallait juste qu'il vérifie quelque chose. A demi convaincus, il donna tout de même l'adresse tout en indiquant bien au blond de faire attention. Il était hors de question qu'il laisse sa Celty seule, alors il ne viendrait pas les aider en cas de blessures. Une fois raccroché, il se dirigea d'un pas nerveux vers l'appartement indiqué. Ce sentiment ne s'apaisait pas. Au contraire.

XXX

Il n'arrivait pas à exprimer sa douleur. Aucunes larmes, aucuns cris. Juste la douleur qui enflait toujours plus.

Il était anormal. Ce n'était pas possible de rester dans son état et de ne rien exprimer. Il savait qu'il était anormal. Alors il devait mourir. Loin de tout. Loin de tous. Il était, mais en même temps il n'était pas. Vivant. Sa vie était comme un rêve. Un beau rêve. Qui tournait au cauchemar petit à petit, quand il prenait conscience que tout ceci clochait. Shizuo clochait, la ville clochait, il clochait. Le monde clochait. Et il n'y avait que lui pour remarquer ça.

Il continuait de gratter, gratter son identité, gratter sa vie, pour tout réduire en une blessure sanglante.

Quelqu'un toqua à sa porte. Des coups puissants qui pendant un temps le figèrent. Il ne pouvait pas bouger, alors que la personne continuait de frapper l'ouverture. Il ne pouvait plus bouger ne serait-ce qu'un muscle.

Qui ?

La porte s'ouvrit dans un bruit fracassant, libérant le « monstre » à l'intérieur du refuge de l'informateur. Il savait que c'était Shizuo. Lui seul pouvait entrer comme cela chez les gens. En temps normal, il en aurait ri. Mais plus maintenant. Il n'était plus l'ancien lui.

Il entendit son prénom être crié. Mais un grésillement dans ses oreilles surplomba tout le reste. Il entraperçu une chevelure blonde avant de sombrer dans l'inconscience. Il était temps de jeter un voile noir sur cette histoire.

La lettre qu'il avait laissée en évidence allait être utile.

« Chère « Qui-lira-cette-lettre » (Même si je devine que ce sera soit Shinra, soit Shizu-chan. Si c'est ce dernier, qu'est ce que tu fiches chez moi ?)

Si tu lis cette lettre, c'est que j'ai enfin fais quelque chose qui plaira à beaucoup de monde : J'ai testé (et surement réussi) de me suicider.

Pourquoi ? Moi qui déclare ma flamme à tout être humain ? Parce que j'ai enfin ouvert les yeux. Il y a un problème, dans ce monde. Quelque chose qui ne tourne pas rond, et fait que le monde ne tourne pas rond. Un engrenage cassé qui empêche l'horloge de fonctionner. Et pourtant, personne ne l'a remarqué. Moi-même, je ne l'ai remarqué qu'il n'y a pas longtemps. Depuis, j'ai cherché ce qui devait être réparé. Je me suis fait horloger.

Au début, j'ai pensé que c'était Shizuo. Mais j'ai vite écarté l'idée. Il ne pouvait pas être l'engrenage cassé de la pendule, il n'en fait même pas partie. Il n'est même pas un rouage.

Personne, définitivement personne, ne remarquait le problème. Plus le temps passait, plus je cherchais.

Et puis j'ai trouvé.

Si personne ne voyait de problème, c'était qu'il n'y en avait pas. C'était parce que c'était moi, qui avait un problème. Ce problème, c'était moi.

J'étais un problème pour moi-même. Et à tout moment, je pouvais le devenir pour les autres. Alors j'ai décidé d'en finir. Pas que Shizu-chan me finisse, mais que je face de moi-même ma propre sentence.

Je vous dis donc adieu, et si je me suis raté, comptez sur moi pour recommencer.

Parce qu'il est hors de question que je reste dans ce monde. »

Il avait faillit passer à côté de la dernière phrase, raturée dans un coin de la feuille.

« Mais s'il vous plait, souvenez-vous de moi comme l'enfoiré que j'étais. »


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