9

Pacifitia

Un peu plus tard, non loin de là …

- Secteur d'atterrissage en approche Docteur, la voie est dégagée.

- Bien.

Le Docteur Solo, confortablement installé dans son fauteuil anti-gravité, sourit et prit une grande inspiration, fier de lui. Troisième fils d'un troisième fils, né au sein de la branche secondaire de l'illustre famille Solo, rien ne prédestinait cet homme à devenir ce qu'il était aujourd'hui : le plus respecté de tous les Docteurs en stimulation virtuelle, le plus efficace dans la manipulation des Produits, purifiés ou non. Le Directeur de l'Alliance lui vouait une totale confiance, et aucun membre de sa famille, pas même l'héritier principal – Julian Solo neuvième du nom – n'avait réussi aussi bien que lui. Il avait entendu dire, d'ailleurs, en apprenant qu'il serait transféré de la colonie Ionienne jusqu'à la Terre, que son cousin, suite à la fermeture de l'Institut ouest et la perte de plus de quatre-vingt pourcent de ses Produits, avait été destitué de son poste de Docteur et renvoyé sur la base lunaire de l'Alliance. Depuis lors, personne n'avait plus entendu parler de lui. Et il en tirait une immense fierté. Car il avait réussi alors que son père n'avait eu de cesse de lui répéter durant son adolescence qu'il ne serait jamais rien d'autre qu'un Archiviste, au mieux, ou, au pire, un Livreur.

Mais il avait su s'élever bien plus haut que ça. Voilà pourquoi aujourd'hui il se retrouvait aux commandes de la navette Pacifitia, la dernière création des Archiscientistes Spatiaux de l'Alliance, sélectionnés parmi les meilleurs. Sortie de l'usine à peine une année terrienne plus tôt, cette merveille de technologie intuitive possédait tout ce qu'un Docteur comme lui pouvait rêvé : elle était si intelligente qu'elle était capable de reproduire à l'infini tout ce qu'elle possédait d'armement, de nourriture, d'eau et d'air. Créer un fusil à impulsion à partir d'un fusil à impulsion ; créer un fruit à partir d'un fruit ; créer un cochon à partir d'un cochon ; créer de l'eau à partir de l'eau ; créer de l'air à partir de l'air. Les merveilles du clonage à une échelle difficilement abordable par la pensée humaine. C'était quelque chose de tellement extraordinaire, tellement surprenant, que le Docteur Solo lui-même n'y avait pas cru lorsque, deux mois terriens plus tôt, le Directeur de l'Alliance l'avait contacté pour l'informer de sa mutation et du trajet Io-Terre qu'il effectuerait à bord de la Pacifitia.

C'était à peine croyable. Cette navette était si intelligente, si prodigieusement intuitive, qu'elle devinait de quoi ses passagers pourraient avoir besoin avant même que ceux-ci y pensent. Cependant, afin de ne pas reproduire la même erreur qu'avec la navette Olympus, qui anéanti, à elle seule, la base martienne de l'Alliance, tout autre décision logique, tout autre libre-arbitre lui fut retiré. Voilà pourquoi les Archiscientistes avaient mis près de cent ans à la concevoir, voilà pourquoi trois générations d'hommes se penchèrent sur la question : pour créer une entité extrêmement intelligente et parfaitement obéissante. Le Docteur Solo savait, comme tout homme de sa profession, ce qui était arrivé suite à la prise de conscience d'Olympus, près de deux cent ans plus tôt. L'intelligence artificielle créée spécialement pour cette navette avait acquis un tel niveau d'autonomie et de conscience qu'elle s'était retournée contre ses créateurs et avait entièrement détruit la base installée sur la planète Mars, là où elle avait été conçue. L'armement utilisé était si puissant qu'il avait annihilé tout espoir de terraformation et, depuis lors, Mars avait été classée comme planète à jamais inhabitable par la race humaine. L'explosion avait, par chance, également détruit la navette, et suite à cela les hommes s'étaient promis de ne jamais reproduire la même erreur. Ils avaient donc donné naissance à une intelligence si soumise que c'en était presque jouissif.

Et elle était à lui. Pacifitia lui appartenait. Avec ce bijou entre les mains, il avait le pouvoir de faire tomber la mort du ciel, de faire disparaître une planète entière s'il le désirait. De décider si des Produits devaient vivre ou mourir.

Lorsqu'il parvint sur Terre, en pleine rotation lente autour de la Géante Rouge qu'était devenu le Soleil, il faisait nuit sur le seul continent encore habitable de la planète. Néanmoins, et ce malgré le faible apport en rayonnement solaire, Pacifitia effectua l'atterrissage avec une précision et une perfection spectaculaire. Elle était la seule navette de toute l'Alliance à être pilotable avec le moins de personne possible, soit : zéro. Dotée d'un pilote automatique complètement autonome, les hommes étaient inutiles à son bord, mais il était tout de même primordial pour eux de garder un minimum de contrôle, aussi le Docteur surveilla-t-il scrupuleusement la manœuvre. Et voilà pourquoi il avait pris si peu de soldats avec lui : cinq hommes seulement l'accompagnaient, sans compter le médecin et le surveillant de bord.

Evidemment, arriver en pleine nuit était désiré, car il prouvait dès lors au Docteur présent sur place, un certain Jonasson, qu'il avait le contrôle de la situation et que la navette en sa possession était capable de tout effectuer, même sans rayonnement solaire direct. Car, bien sûr, les panneaux d'absorption solaire présent sur sa coque était totalement obsolète : le moteur de la Pacifitia fonctionnait par fusion thermonucléaire d'hydrogène, il créait sa propre poussée en se servant de la molécule la plus présente dans l'espace. Autrement dit : un minuscule soleil brillait en son cœur, et son carburant c'était l'univers tout entier.

- Réserve d'hydrogène ? demanda-t-il dans son oreillette.

- Réservoirs pleins à quatre-vingt-treize pourcent Docteur, répondit le surveillant de bord. Suffisant pour le décollage.

- Parfait. Nous sortons.

- Bien Docteur.

Il pénétra dans l'Institut rapidement, car les Banshees, ces créatures voraces fruit d'anciennes manipulations génétique de l'Alliance, faisaient régner la terreur durant la longue nuit. En plus d'être dotées d'un appétit démesuré pour la chair fraîche, elles se repéraient essentiellement aux sons et aux ultrasons, possédant à la fois une ouïe ultradéveloppée et un sonar bien plus performant que ces petites créatures aujourd'hui disparues et qui, autrefois, se faisaient appeler des chauves-souris. Autrement dit, elles étaient capables d'entendre les battements du cœur d'un être humain à près de trois kilomètres de distance.

L'Institut du Docteur Jonasson, la dernière encore debout sur cette planète, entourée à présent d'une grille électrifiée – l'électricité étant le seul point faible de ces terribles Banshees – paraissait abandonnée dans l'obscurité de la nuit. Mais lorsque le Docteur Solo y pénétra, la lumière trop intense des néons blancs l'aveuglèrent. Un homme l'accueillit, potelé et grisonnant.

- Docteur, le salua-t-il le front recouvert de sueur, je suis le Docteur Jonasson, je dirige cet Institut et je …

- Avez-vous des nouvelles des Produits non-purifiés ? rétorqua aussitôt le Docteur Solo.

- Que ! Comment … ?

- Comment je le sais ? Je suis en contact permanent avec le Directeur de l'Alliance, Docteur. Il me tient au courant de tout et je fais de même. Alors ?

- Eh bien, aucun satellite ne transmet plus d'information depuis la tombée de la nuit et … et nous, nous attendons simplement que le jour revienne, Docteur.

Jonasson bafouillait, et la sueur avait désormais perlée au-dessus de sa lèvre. Le Docteur Solo grimaça et détourna le regard, suivant l'autre à travers les couloirs trop blancs. Grandeur et décadence de la technologie humaine : tous les satellites fonctionnaient par rayonnement solaire, et dès que ce côté de la planète était plongé dans l'obscurité plus aucune information ne leur parvenait, les satellites se mettant en stand-by jusqu'au retour du soleil rouge.

- Ça n'est pas plus mal, sourit finalement le Docteur Solo, ainsi la nuit se chargera de supprimer les plus faibles des Produits sans que nous ayons à faire quoi que ce soit. Jusqu'où peut descendre la température au plus fort de la nuit ?

- A moins vingt-trois degrés, mais …

- Bien, programmer les Nanos pour qu'ils fassent descendre la température à moins trente et attendons de voir ce que cela donnera. La nuit dure combien de temps sur Terre ?

- Plus de quatre cent trente heures, mais nous avons …

Le Docteur Solo rigola, dédaigneux au possible, et lança :

- Et vous trouvez ces conditions éprouvantes ?! Vous n'auriez pas survécu sur Io.

- Monsieur il semblerait que les Produits aient trouvé refuge dans les ruines de l'Institut sud, répliqua vivement Jonasson d'une voix forte et agacé, le visage rouge de confusion. C'est ce que nous avons constaté sur les images satellites avant que le soleil ne disparaisse.

Au beau milieu du couloir, sa voix raisonna, plus forte et autoritaire que prévu. Le Docteur Solo s'arrêta ; les cinq soldats des Corps Diplomatiques venus avec lui firent de même ainsi que le médecin et le surveillant de bord derrière eux. Un silence tendu s'installa avant que le Docteur Solo, les lèvres pincées de mécontentement, ne dise avec froideur :

- Alors faites descendre la température à moins quarante, et si plus de la moitié d'entre eux sont encore en vie une fois le jour revenu, Pacifitia se chargera de leur régler leur compte !

Il était contrarié. Il n'avait pas du tout prévu que les Produits hors de contrôle se soient refugiés quelque part, et il détestait quand les choses ne se passaient pas comme il le souhaitait. De même qu'il avait été surpris d'apprendre, par un rapport du Directeur de l'Alliance, que plus de dix Produits s'étaient réunis en un seul et même groupe. Pour autant qu'il sache, cela ne s'était jamais vu ; d'ordinaire, les individus restaient isolés par groupe de trois ou quatre Produits, pas plus, et mourraient ainsi rapidement sous les crocs des Aurochs, le surnombre des Charognards ou la violence démesurée des Banshees.

Avec ces Produits, les choses ne se déroulaient pas normalement, et le Docteur Solo détestait quand ça ne rentrait pas dans la norme.

Il allait faire en sorte que la normalité reprenne ses droits, et pour ça, il allait avoir besoin de Pacifitia.

...

Bien loin de là, au Sanctuaire, bureau personnel d'Athéna …

Assise, droite et immobile, les yeux fermés et la respiration lente et profonde, la Déesse semblait seule. Mais elle ne l'était pas. La voix d'Hadès raisonna dans l'obscurité de l'entre-deux dans lequel ils avaient tous trouvé refuge, lui demandant :

« C'est elle ? »

« Oh oui c'est elle ! » répondit Athéna avec une joie non dissimulée. « Ils ont osé l'amener jusqu'ici ! »

« Ils vont le regretter. » rétorqua Poséidon d'une voix glaciale.

« Ses pare-feu protecteurs semblent particulièrement efficaces. » reprit Hadès d'un ton boudeur. « Ça ne va pas être facile. Qui s'y colle ? »

« Elle ne nous résistera pas bien longtemps si on l'attaque tous les trois. » répondit Athéna avec détermination. « Elle est puissante et intelligente mais elle n'a aucune volonté propre. Dès qu'on aura fait fléchir ses protections informatiques et virtuelles, elle ne nous résistera plus car elle n'en a pas la volonté. »

« Si on arrive à passer les pare-feu. » contra Poséidon, prosaïque.

Un bref silence régna dans l'obscurité, derrière ses yeux fermés, et Athéna prit une grande inspiration, prête à agir. Quand la voix d'Hadès la coupa dans son élan pour lui dire :

« On va s'y casser les dents ! »

« Contentes-toi de détourner l'attention des tutélaires. » lui répliqua Athéna dans un soupir.

« Ça, je peux faire ! »

...

Au même moment, sur la Terre, Institut sud …

- Tiens-le bien !

- C'est vraiment nécessaire de faire ça ?

- Primordial, il faut les hydrater.

- C'est que …

- Dohko !

Shun sursauta. Impossible. Il avait très certainement mal entendu.

- Avant que je comprenne ça … beaucoup sont morts.

Silence.

- Tiens-le.

- Ouais …

Les mains autour de ses poignets se firent plus fortes et Shun tenta de pousser un cri, tenta de se débattre autant qu'il le put, les yeux grands ouverts, mais il était faible. Terriblement faible. S'il distinguait quelques mots des voix autour de lui, tout lui paraissait encore assourdi ; sa peau brûlait douloureusement, comme soumise constamment à un brasier interne ; il ne distinguait devant lui rien d'autres qu'un voile opaque et des formes floues et indistinctes. Et cette odeur de poussière et de cendre froide …

Quelqu'un lui plaqua brusquement quelque chose contre les lèvres et Shun rua, secoua la tête. De l'eau fraîche coula sur son menton. Il se figea. Ouvrit les lèvres en grand et accepta le goulot de la gourde. L'eau remplie sa bouche puis glissa dans sa gorge, soulageant ses chairs en feu et il avala goulument plusieurs gorgées d'affilé malgré la douleur. Mais on éloigna la gourde de ses lèvres bien trop vite à son goût et, prenant une grande inspiration, Shun cessa de se débattre.

- Il va la garder tu crois ? demanda une voix dans son dos, appartenant sans nul doute à celui qui le maintenait.

- Non, répondit une autre devant lui.

Quelques secondes passèrent avant que Shun ne laisse échapper un gémissement de ses lèvres gercées. Son estomac remuait de mécontentement, puis il se retourna brusquement et toute l'eau qu'il venait d'avaler remonta dans sa gorge. L'homme derrière lui le pencha en avant et il vomit bruyamment, prit de haut-le-cœur douloureux, incapable de s'arrêter.

A peine se redressa-t-il et eut-il repris sa respiration qu'il entendit :

- Encore, tiens-le bien.

Il tenta d'échapper aux mains, tenta de garder les lèvres closes, tenta de crier, mais il en fut, de nouveau, incapable, et l'eau coula dans sa gorge. Elle était fraîche, elle lui faisait toujours autant de bien, mais à peine l'eut-il avalé qu'il la recracha. Son estomac ne voulait rien garder.

- Il en a gardé plus là non ?

- Ouais, ça ira. Rentre-le. Il en reste encore combien ?

- Quatre.

Un soupir. Shun ferma les yeux, eut un hoquet, toussa et sentit la poussière pénétrer dans ses narines. La température semblait avoir beaucoup chuté mais sa peau le brûlait toujours, bien qu'il ait froid. Comme s'il avait de la fièvre. C'était désagréable. L'homme derrière lui lui lâcha les mains et Shun se laissa soulever de terre. Epuisé, trop faible pour marcher lui-même, il se laissait manipuler comme une poupée de chiffon.

Mais si son corps refusait encore de lui obéir, son esprit, lui, carburait à plein régime, et il en était arrivé à la conclusion qu'il était retourné aux Enfers. Il n'avait pas d'autres explications. Le Dieu Hadès avait certainement trouvé une solution pour les affaiblir et les rendre vulnérable afin de s'attaquer de nouveau au Sanctuaire. Et, sans eux, qui protègerait Athéna ? Qui pourrait défendre le Domaine Sacré ? Et ceux qui se trouvaient autour de lui, en ce moment, s'agissait-il vraiment des Chevaliers d'Or morts durant la Guerre Sainte ? Cela expliquerait la présence de Dohko, s'il avait bien entendu le bon nom. Mais alors, était-il vivant ou mort lui-même ?

Shun gémit et un sanglot s'échappa de ses lèvres. Il ferma les yeux.

- Ça va aller, lui murmura la voix de l'homme qui le portait. Ça va aller mon garçon.

L'odeur de poussière disparue brutalement et l'air froid fut remplacé par un air plus tiède qui aurait eu besoin d'être renouvelé, avec des effluves de bois brûlé, de sueur et de nourriture avariée.

- Besoin d'aide ? demanda une voix grave.

- Ouais, occupes-toi de sortir Ikki si tu le veux bien, je commence un peu à fatiguer. Saga, tu pourrais aller aider Sion ? Lui aussi il est au bout du rouleau.

- Ok.

Shun eut un sursaut assez violent et rouvrit les yeux. Il était persuadé d'avoir entendu le prénom de son frère. Alors Ikki était ici ? Il était vivant ? Et les autres, étaient-ils là eux aussi ? L'homme se baissa et Shun sentit le sol se rapprocher avant d'être allongé sur une couverture dans laquelle on l'enroula. Sa peau trop sensible le brûla et il gémit de douleur, remua les bras pour se débarrasser de la couverture, mais des mains fermes et fortes l'en empêchèrent et il fut de nouveau enroulé dedans. Il gémit.

- Du calme, lui murmura une voix douce avant de s'écrier : Milo ! Arrêtes de bouffer ces médocs, merde ! combien de fois il va falloir qu'on te dise que c'est dangereux, on ne sait pas ce que ça fait !

- Ça va ! C'est la deuxième boîte que je m'enfile et j'ai rien eu.

- Crétin …

Shun poussa un autre sanglot. Non, c'était impossible. Pas ces noms-là. Ces hommes étaient censés être morts ! Morts !

- Ça va aller gamin, répéta la voix douce. T'inquiète pas.

La présence disparue et Shun se recroquevilla sur lui-même. Il avait mal, il avait faim et cette eau qu'il n'avait pas réussi à garder l'avait plus assoiffée que véritablement soulagée. Pourquoi ne pouvait-il tout simplement pas mourir ?

Dohko laissa Shun derrière lui et s'approcha de Shiryu, l'expression inquiète. Allongé, immobile et endormi, le jeune homme semblait serein. S'il était le moins remuant des neufs, son estomac à lui semblait moins fragile que les autres car il n'avait recraché qu'une infime quantité de l'eau que Sion avait réussi à lui faire boire et il semblait avoir repris des couleurs. Rassuré, Dohko remonta le bord de la couverture jusque sur le menton de son protégé et se releva, les jambes tremblantes.

- On a de la chance qu'aucun Hurleur ne se soit pointé, lança Mû lorsqu'il arriva près d'Angelo et lui.

- A mon avis ils n'approchent pas des Tours, rétorqua-t-il en s'asseyant, fatigué.

- Ah oui.

- Pourquoi ? demanda Angelo.

- Ceux qui vivaient ici devaient certainement les repousser, d'une façon ou d'une autre, et si ces bestioles sont pas trop connes, elles n'approchent pas tant qu'elles pensent qu'elles peuvent être repoussées.

- Pourtant, les Crochefers se sont approchés, eux.

- Parce qu'ils sont cons. Les Hurleurs sont plus intelligents, c'est ça qui les rend plus dangereux.

Angelo acquiesça avant de se gratter le bras. La blessure, une fois correctement soignée, ne s'était plus réinfectée, sans doute grâce à l'injection de pénicilline, et une croute rougeâtre avait remplacé les chairs pourries. La fièvre avait disparue également et Angelo semblait avoir retrouvé toute sa forme. Il s'était activé, une fois totalement remis, à transformer ce rez-de-chaussée en véritable campement : des couvertures, qu'il avait lui-même suspendues, formaient des tentes ici et là ; toute la nourriture périssable avait été équitablement répartie avant d'être perdue ; et il prenait grand soin des neufs garçons récemment trouvés, veillant sur leur confort et leur sécurité avec le même sérieux qu'un vrai chien de berger.

Dohko le regarda suivre des yeux Saga et Cassios, qui portait Ikki, jusqu'à ce qu'ils soient hors de la Tour. Il sourit. Qui aurait pu imaginer que le Masque de Mort qu'ils avaient connu, si peu respectueux de la vie, se transformerait en un tel homme ? Bien sûr, ils en avaient gardé très peu de souvenirs, car toute leur vie au sein du Sanctuaire s'effaçait de leur mémoire tel un vieux rêve brumeux, mais Dohko ne pouvait s'empêcher d'être agréablement surpris. En fait, c'était tout l'inverse de ce qu'il ressentait en voyant Aiolia.

Il tourna la tête vers le côté opposé et ses yeux verts accrochèrent le vacillement des flammes d'un feu isolé. Aiolia, adossé à un mur devant un petit feu de bois, regardait les flammes, le visage grave et les yeux dans le vague. Dohko fronça les sourcils. Pourquoi un homme comme Aiolia, si droit, juste, fougueux et honnête, se transformait-il ainsi ? Ce monde était en train de les changer, pour le meilleur et pour le pire.

Cassios revint de l'extérieur, Ikki dans les bras, et le déposa sur sa couverture avant de se tourner vers Dohko et de lancer :

- Ce connard m'a foutu un coup de poing !

Milo rigola, suivit de près par Angelo, et Dohko adressa à Cassios une grimace d'excuse.

- A qui le tour ? lui demanda Cassios en réponse.

- Nachi, répondit Dohko.

Cassios souleva le jeune homme immobile sans effort et le mena dehors. Sion avait préféré leur faire ingurgiter un peu d'eau à l'extérieur, pour ne pas rajouter, à l'odeur déjà trop chargée du rez-de-chaussée, celle du vomi. C'était une bonne idée, bien sûr, bien qu'il restât un risque que les Hurleurs leur tombent dessus mais, et c'était un avantage pour eux, lorsque ces créatures approchaient, elles se faisaient entendre de loin par leurs cris horribles, aigus et perçants, et ils auraient donc tout le temps de se réfugier dans la Tour avant qu'elles ne soient là. En fait, ce qui inquiétait Sion bien plus que ces prédateurs, c'étaient les chutes de températures. La nuit était à peine tombée qu'ils frissonnaient déjà tous, et Dohko savait que la température chuterait encore, encore et encore, jusqu'à les paralyser de froid. Lors de leur dernière nuit, ils avaient eu si froid que, un long, très long moment avant que ne revienne le soleil, ils avaient tous décidé de ne plus bouger, de se regrouper aux pieds d'un rocher immense avant de se coller les uns aux autres pour tenter de se réchauffer et garder en eux le maximum d'énergie possible. A ce souvenir, Dohko se rappela que l'un d'eux ne s'était pas réveillé lorsque le gigantesque soleil rouge avait reparu. C'était à ce moment-là qu'ils avaient perdu Moses.

Combien allait-il en perdre encore ? Qui ne survivrait pas à cette nuit glaciale qui venait de tomber ? Immédiatement, son regard se porta sur Shaka. Allongé sous une tente de fortune, recroquevillé sous une couverture avec Misty, il dormait paisiblement. Puis ses yeux glissèrent sur Camus. Assis non loin, lui aussi sous une tente, il veillait sur le sommeil de Hyôga avec un regard patient et attentif. Depuis qu'ils avaient commencé à se nourrir d'autre chose que d'insectes visqueux et d'iguane, il semblait avoir repris des forces, en tout cas plus que ces autres camarades, et Dohko avait bon espoir de le voir survivre. Ou, en tout cas, de s'accrocher plus longtemps.

Voyant Cassios revenir avec Nachi, Dohko jugea que sa pause avait duré assez longtemps et il se remit debout. Le voyant approcher, Cassios, qui venait de déposer son fardeau au sol, se redressa.

- Je m'occupe des deux derniers, lui dit Dohko, je te remercie.

- Je peux le faire si tu veux, contra Cassios en fronçant les sourcils.

- Ça ira.

- Dohko …

Silence. L'interpelé arqua un sourcil, curieux, alors que Cassios semblait gêné.

- Quoi ? demanda Dohko avec un sourire d'encouragement.

- Personnellement, j'apprécie beaucoup ce que toi et Sion faites pour nous, mais tu crois pas que vous pourriez déléguer un peu ? Je veux dire … ça se voit que vous en faites trop.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Tu crois que je n'ai pas vu que Sion se privait de nourriture pour nous ? Il s'affaiblit beaucoup en ce moment, et je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué.

- Ne t'inquiète pas pour nous.

- C'est qu'il faudrait pas qu'il vous arrive quoi que ce soit. On serait perdu sans vous, je crois.

Dohko eut un sourire à la fois attendri et triste. Lui non plus n'était pas sans savoir que la cohésion de ce groupe tenait simplement à la volonté sans borne, et un peu têtue, de Sion. Lui seul tenait l'ensemble debout.

Il remercia Cassios d'une bourrade amicale sur l'épaule, puis souleva Jabu et sortit avec lui dans les bras. L'air était froid et il eut des frissons. Accroupis tous d'eux l'un près de l'autre, Saga et Sion levèrent les yeux vers lui.

- Tout se passe bien à l'intérieur ? lui demanda Sion.

Dohko acquiesça avant de s'accroupir. En lui demandant ça, son compagnon faisait référence à un accrochage qui avait eu lieu entre Sirius, Algol, Dante et Angelo, un peu plus tôt. Le trio s'était plaint que trop de couvertures et d'eau étaient utilisés pour les neufs garçons encore à moitié inconscients, et ils avaient bien failli en arriver aux mains avant que Sion ne parvienne à les raisonner. L'atmosphère avait été longtemps électrique dans la Tour avant que les tensions ne s'apaisent, mais, la plupart du temps, une seule petite étincelle suffisait pour ranimer un feu.

- Saga m'a fait part d'une théorie intéressante, reprit Sion en saisissant sa gourde.

- Qui est ? demanda Dohko avec un regard pour ledit théologien.

- Il faudrait leur donner une occupation, répondit ce-dernier. On a tous perdu l'habitude de rester comme ça à ne rien faire. On n'a pas besoin de chasser, on ne peut pas sortir de cette Tour, alors forcément, arrivé un moment, on va se taper sur la gueule.

- Mmh c'pas faux. Je vais en prendre quelques-uns avec moi et on va voir ce qu'on peut trouver dans les étages qu'on n'a pas encore fouillé.

- J'irais, répliqua Sion avec un sourire, quand je te les laisse ça tourne toujours au crêpage de chignon.

- Je préfèrerais que tu te reposes, si ça ne te dérange pas.

La gourde en l'air, Sion se figea et braqua son regard dans celui de son compagnon. Saga eut un regard pour l'un, puis pour l'autre, et dit :

- Sans vouloir la ramener, toi aussi ce serait bien que tu te reposes.

Dohko le fixa, indécis. Sion sourit.

- Si vous voulez je m'en occupe, reprit Saga avec sérieux, je prends les plus calmes et il ne devrait pas y avoir de problème.

- Quand tu dis « calmes » tu penses à qui ? lui demanda Sion.

- Mû … et … euh …

Dohko pouffa de rire.

- Nan mais j'y arriverais si Aioros vient avec moi, déclara Saga, sûr de lui.

- Ok, céda finalement Sion. Je veux bien que tu t'en occupes, mais à ce moment-là avec toi tu prends Cassios, Geist, Capella, Albiore, Milo, Mû, Aioros et Aiolia. Je préfère qu'Angelo reste ici, c'est le seul qui peut tenir tête à Sirius et sa bande.

- D'accord mais … Aiolia ?

- Quoi Aiolia ?

- Je préfèrerais pas, à vrai dire.

- Tant que son frère reste avec lui il est gérable, dit Dohko.

- Ok mais je ne veux pas de Milo.

Dohko rit de nouveau et Sion répliqua :

- Sans vouloir te vexer, Saga, Milo est le seul d'entre nous à être assez idiot pour oser n'importe quoi.

- Pas idiot, rigola Dohko avant de rectifier : inconscient, c'est pas pareil.

- En attendant s'il n'avait pas été là, on serait encore devant les caissons à se creuser la tête sur ce putain de protocole vingt-neuf.

- D'accord, sourit Saga en se redressant, je prends Milo. Quitte à vivre dangereusement, autant le faire à fond …

Il les planta là tous les deux et retourna dans la Tour. Sion et Dohko se sourirent avant de reprendre ce pourquoi Jabu était là. Dohko le maintint immobile le temps que Sion le force à boire, et sentit un frisson d'empathie le traverser lorsque Jabu recracha toute l'eau qu'il avait avalé avant de se débattre, le visage déformé par une grimace de douleur. Etant lui-même réveillé depuis peu, il se souvenait de cette douleur, de cette brûlure qui lui rongeait la peau et l'intérieur du corps. Il savait l'enfer que traversaient ces neufs garçons, mais Sion n'avait pas d'autre choix. C'était ça ou les laisser mourir de déshydratation.

Le petit groupe mené par Saga fut très rapidement prêt, les hommes heureux de faire autre chose que de rester assis à côté d'un feu à attendre que le temps passe et que la température baisse. Ils dépassèrent rapidement les cinq premiers niveaux déjà fouillés, mais les étages du dessus étaient une véritable ruine et ils ne trouvèrent absolument rien d'utilisable. Manifestement, le septième étage avait essuyé des tirs en rafale car tout le mur ouest s'était écroulé, emportant avec lui le plafond et le sol, transformant les sixième et huitième étages en tas de pierre. Heureusement pour eux, la cage d'escalier échappa à la destruction et ils purent montés jusqu'au neuvième.

Une immense porte sortie de ses gonds les accueillie et ils la passèrent en silence, soit perdus dans leur pensée, soit impatients de découvrir ce qu'ils allaient pouvoir trouver. Ce fut Milo qui, entre Albiore et Aioros, s'arrêta devant la porte à moitié par terre et lut ce qui était écrit sur une pancarte.

- Putain de merde les gars ! lança-t-il les yeux écarquillés. Y'a écrit « Sanctuaire » sur cette foutue porte !

Ils se tournèrent tous d'un même mouvement et Aioros, derrière Milo, s'approcha à son tour.

- Il a raison, constata-t-il en fronçant les sourcils. Qu'est-ce que ça veut dire ?

Aiolia fixa Saga qui, après lui avoir renvoyé son regard, se détourna. Il était devenu blême, et ses lèvres étaient pincées. Aiolia serra les poings. Ça voulait très certainement dire que l'aveuglement volontaire ne serait plus possible ; ils avaient tous une théorie, dont ils refusaient de parler, du moins c'est ce qu'Aiolia voulait croire. Car il en était arrivé à se demander si les quelques bribes de souvenirs qu'il possédait du Sanctuaire n'étaient pas tout simplement fictifs. Si tout ce qu'ils avaient vécu n'avait été, tout bonnement, qu'un mensonge.

Ce neuvième niveau était très similaire au troisième : des tours métalliques, plus larges, étaient disposées sur deux lignes ; des fils fondus pendaient de leurs entrailles métalliques et la plupart d'entre elles, non loin du mur ouest, étaient totalement éventrées, signe que quelques tirs avaient échoué à cet étage. Il s'agissait là d'autres serveurs de maintenance, mais pourquoi ?

Ils étaient tous silencieux. Un silence sépulcral régnait dans tout l'étage, signe que plus aucun serveur n'était alimenté. Toute l'alimentation avait été coupée. Lentement, Saga s'approcha de la tour centrale sur laquelle était écrit : « interface de programmation des commandes ». Sous les regards attentifs et figés de ses camarades, il ouvrit un battant en métal noir, révélant un moniteur surplombant un panneau de commande et un clavier, au-dessus duquel était écrit, en grandes et fines lettres d'argent : « ATHENA ».

Tout son corps se contracta, alors que, immobile, il était incapable de quitter ce nom des yeux. Il se mit alors à trembler.

- C'est pas vrai, souffla Milo, quelques pas derrière lui. C'est pas … vrai …

Aiolia serrait les poings tellement forts qu'il en avait mal, mais la douleur n'était plus qu'une information sans sensation.

- Alors Sion avait raison, risqua Geist dans un souffle sanglotant, c'était faux. C'était … virtuel ?

- Non, répondit Saga d'une voix froide, semblant davantage s'adresser à lui-même qu'à la jeune femme. Non … non !

Milo se mit à pleurer. Comme ça. Parce que lui aussi avait commencé à s'en douter, mais qu'il n'avait jamais osé en parler. Aiolia, quant à lui, sentit sa rage redoubler, à l'instar de celle de Saga qui explosa et se mit à hurler :

- Putain de merde non ! Non ! C'est pas vrai ! C'est pas vrai !

Des deux mains, le visage déformé par la rage, il attrapa le serveur en face de lui et poussa de toutes ses forces. Lentement, presque comme si elle résistait, la tour de métal tomba et s'écroula sur le flanc dans un grand bruit qui fit trembler le sol tout entier. Saga hurla. Comme un animal blessé. Geist tenta bien de le calmer mais sa colère était trop forte et il la repoussa sans aucune douceur avant de s'attaquer à d'autres serveurs, les faisant basculer eux aussi. L'un d'eux s'ouvrit en deux en touchant le sol et des centaines de petites pièces s'éparpillèrent, risquant de les blesser s'ils marchaient dessus de leurs pieds nus. Durant de longues minutes, chacun d'eux le regarda exprimer sa rage, jusqu'à ce que des larmes apparaissent dans ses yeux, coulent sur son visage, et qu'il s'écroule sur les genoux, prostré, pleurant sur tous les souvenirs mensongers auxquels il avait cru. Aucun de ses camarades ne redescendit au rez-de-chaussée pour y chercher Sion, ou Dohko. Qu'auraient-ils pu faire, de toute façon ?

Aiolia adressa à l'interface des commandes, étalée au sol, un regard plein de haine. Le mot « ATHENA » dansa devant ses yeux. Alors Sion avait bel et bien raison. Il n'y a pas si longtemps, eux aussi se trouvaient dans des caissons, endormis, l'esprit aspiré par un monde virtuel que des hommes avaient fabriqué, un monde dans lequel les dieux grecs existaient et où des batailles titanesques les opposaient. Un monde auquel ils avaient cru. Un monde qui n'avait jamais été réel, et d'où on les avait sortis pour une raison qui leur était inconnue. Et ils avaient arraché eux-mêmes les neuf garçons encore inconscients de ce monde.

La réalité, la vérité, elle était ici, sur cette Terre rouge, sèche et brûlante, détruite, voisine de ce soleil gigantesque à la couleur sanguine, atrophié, distendu. Aiolia tourna la tête pour s'arracher à la vision d'Athéna gisant au sol sous la forme d'une simple tour de métal, et son regard accrocha l'éclat argenté de la lune. Elle seule n'avait pas changé. Elle était toujours aussi ronde, aussi blanche, aussi lointaine et mystérieuse. Grâce à elle, il savait qu'ils se trouvaient bien sur la planète Terre.

Le Sanctuaire était un mensonge. D'accord. Ce serait dur à accepter, mais ils n'avaient pas le choix. Mais avant ? Avant de finir dans des caissons, qui étaient-ils ? Où vivaient-ils ? Pourquoi n'avaient-ils gardé aucun souvenir de cette vie antérieur, si elle avait bien existé ? Comment et pourquoi avaient-ils atterris dans ces sarcophages cryogéniques ?

A cet instant précis, Aiolia su que, ce qu'ils prenaient tout d'abord pour de simples rêves étranges, n'en étaient pas en réalité. C'était des souvenirs. Des souvenirs vrais, d'une vraie vie, avant qu'il ne finisse congelé, l'esprit manipulé par un ordinateur prénommé Athéna.


Pouet pouet ... vous vouliez des révélations ? Bah voilà xD Même si certaines d'entre vous commençaient à faire les bonnes suppositions ;) La question maintenant est : pourquoi avoir créé un Sanctuaire virtuel et avoir enfermé des hommes dedans ? Vous inquiétez pas, il y a encore d'autres mystères, comme : pourquoi la Terre est dans cet état, par exemple? Bref, tout un tas de petit truc. Alors, que pensez-vous de Pacifitia ?

Prochain chapitre : numéro 10 ! Déjà la moitié de la fic ... Il s'intitulera : "L'alcool par quatre" ou : que vont faire quatre homme de tout un carton de bière ? XD un peu d'humour et de légèreté pour changer ;)

Bisous bisous à toutes mes lectrices et tous mes lecteurs, qui sont les seuls à qui je pense quand je reste des heures à écrire, ne pensant qu'à votre joie de me lire ;)

Ps : lundi je vais voir "la Légende du Sanctuaire" au ciné ! Aiolia et Shun qui se font face sur grand écran ? je vais faire une syncope !

Pps : j'ai failli oublier de vous dire : la semaine prochaine je suis en vacance, il se peut donc tout à fait que je vous publie le chap10 en avance, le 5 ou le 6 mars. Je ne vous promets rien, mais je vais essayer :)