Dream team – III
« Onironaute » est un terme dérivé du grec oniros (rêve) et naútês (navigateur) signifiant littéralement « navigateur de rêve », synonyme de « rêveur lucide ».
— Je croyais que t'étais fauché ? Oh, tu m'as commandé des lasagnes ! Petit coquin, tu savais que c'étaient mes préférées, hein ?
Arthur ne daigna même pas lever les yeux de son assiette, mais adressa en biais une œillade empreinte d'une complicité troublante à Julian. Eames avait été apostrophé sur le chemin par une drôle de rousse aux manières vulgaires, qui le reluquait désormais depuis le comptoir de la salle attenante au restaurant élu comme point de rendez-vous. La vue du déjeuner semblait avoir momentanément détourné Eames de ses contrariétés financières.
— Les lasagnes restent dans mes moyens, dit Arthur.
— J'te parle des chambres.
— J'avais l'intention de déduire la réservation de ton salaire, avoua Arthur entre deux bouchées de riz.
Eames s'assit face à lui et souffla avec mauvaise humeur :
— Ah bah c'est gentil d'avoir choisi les piaules les moins chères. Je vois que tu as nos économies à cœur.
— J'ai parlé de ton salaire. J'ai les économies d'Ariadne et de Julian à cœur.
Ils avaient tous noté le standing des hôtels choisis par Arthur pour les loger durant leur séjour à Chicago. Ça n'était certainement pas le genre de palaces qu'on privilégiait en temps de crise, et ils soupçonnaient une certaine habitude du confort d'avoir prévalu sur le souci d'épargne. Quelles que soient les motivations d'Arthur, tant qu'il n'exigeait pas qu'elle paye ses folies de son porte-monnaie, Julian s'accommoderait facilement au luxe. Elle ne doutait pas qu'Ariadne en soit arrivée à la même évidente conclusion. Eames chercha alors de l'aide auprès des deux jeunes femmes qui haussèrent les épaules d'un air désolé, dissimulant tant bien que mal leur sourire narquois.
— Tout ça parce que j'ai un pénis, grommela Eames.
Julian cracha son verre d'eau à la figure d'Ariadne. Du coin de l'œil, elle vit Arthur grimacer et réprimer un frisson de dégoût sans interrompre son repas.
— Je te paye le café, si tu veux, dit-il.
— Ta générosité te perdra.
Arthur eut un sourire en coin.
— C'est pour être sûr qu'elles te fileront leur part entière que tu leur fais cadeau des billets d'avion et des chambres hors de prix, aux nanas ? enchaîna innocemment Eames en attaquant son plat froid. Parce qu'à force de me ponctionner, moi, je vais finir par me vexer...
— Tu sais très bien que... commença Arthur, ses yeux noirs et brûlants maintenant rivés au front d'Eames qui l'ignorait superbement.
— Ça va, vous deux ! intervint Ariadne qui finissait de s'essuyer le nez. Vous allez pas vous y remettre !
Arthur parut s'étouffer dans son indignation alors qu'Eames cachait sa satisfaction derrière sa serviette.
— La dame a raison, reprit-il avec détachement, captant le regard assassin d'Arthur par-dessus la bouteille de vin. Faisons la paix, chéri.
— Arrête de m'appeler « chéri ».
— Maîtresse ! Artie il veut pas faire la paix !
— Oh la ferme, Eames, trancha Ariadne.
Julian laissa échapper un petit gloussement qui lui valut les foudres silencieuses des deux tourtereaux, dressés sur la banquette opposée dans une attitude offusquée. Ravalant son sarcasme, elle retrouva immédiatement son sérieux et échangea un coup d'œil faussement apeuré avec Eames avant de piquer du nez dans son assiette d'œufs brouillés.
— Ça me manquait, cette ambiance, murmura-t-il. Ça va être le pied quand Yusuf sera là.
Ses prunelles glissèrent instinctivement sur la porte du restaurant, comme si ses douces prévisions suffiraient à faire apparaître Yusuf. Julian salua les efforts monstrueux qu'Arthur déploya pour ne pas se montrer désagréable face à cette provocation criante. Puisque rien de poli – et encore moins d'amical – ne semblait pouvoir franchir ses lèvres, il les garda pincées et se contenta d'un reniflement dédaigneux.
— Là il est en train de se demander pourquoi déjà il a fait venir ce gros con d'Eames, chuchota le concerné à l'oreille de Julian sur un air de conspirateur, à demi-couché sur son épaule.
— Tu lis dans mes pensées.
— Je te connais bien, mon chou.
—Quoi ?
— Je croyais que j'avais plus le droit de t'appeler « chéri » ? Faut bien que je trouve autre chose...
— Ce que vous êtes chiants... soupira Ariadne.
Julian pour sa part les trouvait plutôt hilarants. Mais elle ne se risquerait pas à prendre parti en faveur d'Eames et de la légèreté dépaysante qu'il amenait avec lui. Depuis leur départ de France, Arthur n'avait que trop tendance à occulter Julian de ses préoccupations. Elle ne lui fournirait pas un prétexte supplémentaire pour négliger sa présence. Au contraire, maintenant qu'elle s'était résignée à combattre ses peurs et à enfermer ses fantômes, elle n'avait plus aucune raison de fuir ses collègues masculins et comptait bien réussir avec eux ce qu'elle n'avait plus réussi avec personne en huit ans : accorder sa confiance.
Dans l'absolu, si les circonstances le lui avaient permis, elle aurait peut-être choisi quelqu'un d'autre qu'un bandit pour un premier essai. Mais en fuyant le pays comme une voleuse, Julian s'était également résolue à abaisser ses exigences.
Arthur consulta sa montre d'un œil aussi haineux qu'impatient, et Eames ne manqua pas non plus de noter sa fébrilité :
— Yusuf et la ponctualité, ça fait trente-deux, lui rappela-t-il tout en mâchant ses pâtes.
— Alors que toi...
— Une charmante demoiselle m'a ralenti, expliqua Eames.
Julian trouva de nouveau le regard langoureux et répugnant de la rousse qui papillonnait des cils dans sa direction, un index tournant amoureusement sur le bord de son verre de martini. Ni Arthur ni Ariadne ne prit la peine de se retourner pour constater à quel point la demoiselle était charmante.
— Peut-être que Yusuf aussi, continua Eames.
Julian gigota sur la banquette, de plus en plus anxieuse. Ça n'était pas tant Yusuf qui la stressait, mais plutôt ce que son arrivée impliquait : une fois réunis, ils régleraient les détails de leur collaboration et se prépareraient à rencontrer Mercury. Pour ne rien arranger, si Yusuf s'avérait être une surprise de la taille d'Eames, elle n'était pas certaine de survivre au choc.
Comme s'il avait pu percevoir le cheminement tortueux de ses pensées, Eames lui donna un petit coup de coude taquin dans les côtes et lui fit relever le menton, les yeux brillant toujours de cette lueur de perspicacité troublante.
— Tu verras, c'est un chic type. J'suis sûr que c'est ton genre, en plus. Grand, ténébreux, sensuel...
Le visage d'Ariadne était généralement une jauge efficace lorsqu'il s'agissait d'estimer le sérieux de ses déclarations. En cet instant, son expression d'incrédulité amusée lui indiquait de ne pas se fier aux paroles d'Eames, qui avait lui-même du mal à cacher son air railleur. Ce qui n'était d'ailleurs pas très gentil pour Yusuf, qu'il soit grand et sensuel ou non.
— Je... C'est pas mon genre, non, bégaya Julian avec un sourire crispé alors qu'elle s'écartait imperceptiblement, cédant à de vieux réflexes qu'elle se maudit de raviver si vite.
— Allons, pas de ça avec moi...
Elle n'aima pas beaucoup le regard furtif qu'Eames lança à Arthur en disant cela. Dieu merci, ce dernier ne prêtait pas la moindre attention à leur conversation. Il était vraisemblablement bien trop accaparé par le retard de Yusuf pour les écouter ; et bien trop pressé qu'il débarque et lui permette d'enchaîner sur le programme afin de ne plus avoir à supporter Eames et son moulin à papote.
— Je suis pas intéressée, vraiment, insista Julian.
— Bah attends ! J'ai pas encore eu le temps de te parler de son charme magnétique !
— Quelle forme olympique.
Eames sursauta. Planté devant leur table, la mine mécontente et les cheveux trempés, Yusuf largua son sac à ses pieds et les observa tour à tour. Du moins, Julian supposait que cet homme aux traits exotiques – indiens ou arabes, elle hésitait encore – était bien Yusuf : ça n'était certainement pas grâce à la description d'Eames qu'elle aurait pu le repérer. Sans tomber dans l'extrême inverse de son portrait flatteur, Yusuf n'était en effet ni très élancé, ni particulièrement séduisant, et seul le teint foncé de sa peau pouvait témoigner d'un certain côté ténébreux. Il serra la main qu'Arthur lui tendit et reçut la tape amicale d'Eames avec un sourire, qui s'élargit en heurtant celui d'Ariadne.
Des retrouvailles en apparence bien tranquilles pour des gens ayant partagé une expérience telle que l'Inception, du point de vue de Julian. Des retrouvailles très calculées, pour des gens qui se méfiaient de tout, qui s'imaginaient espionnés jusque dans les restos de Chicago, qui partageaient un secret pesant qu'il fallait enfouir coûte que coûte. Sous des bourrades viriles et des futilités, par exemple. Sous une simplicité et une bonne humeur innocentes. Avec tout le talent de leur métier de menteur, ils incarnaient une bande de potes autour d'un déjeuner, pas une troupe de criminels planifiant leur prochain coup.
Yusuf emprunta une chaise aux clients voisins et s'installa en tête de table.
— Ça fait dix minutes que j'ai les oreilles qui sifflent, dit-il avec un coup d'œil suspicieux à Eames.
— Ça fait seulement deux minutes qu'on parle de toi, répliqua-t-il. T'es à la bourre.
— Accident sur la voie rapide.
— Et pourquoi pas « panne de réveil » ou « grand-mère malade » ? ricana Eames.
— Je crève de faim.
— J'te conseille les lasagnes.
Julian, qui s'était ratatinée derrière Eames afin d'échapper à la confrontation, s'écrasa davantage contre le dossier de la banquette quand sa planque bougea. Mais Yusuf inclina la tête et arqua un sourcil interrogateur, se demandant probablement ce qu'une hippie foutait à leur conseil d'administration.
— Yusuf, voici Julian, annonça Arthur, qui s'était miraculeusement détendu à l'apparition de leur chimiste. Notre nouvelle architecte.
— Heu super mais... on en avait pas déjà une ? fit-il en désignant Ariadne.
— À ce propos...
Julian et Ariadne se redressèrent à l'unisson, raides comme des piquets, n'essayant même pas de masquer leur nervosité. Arthur éluda leur regard insistant, bien conscient que toutes deux désiraient le fin mot de l'embrouille qui nourrissait cette rivalité non-avouée : en quoi Julian leur serait utile si Ariadne était là pour se charger des plans ? Et surtout : pourquoi perdre leur temps à lui enseigner les techniques de l'architecture paradoxale si elle restait simple spectatrice de leur entreprise commune ?
— Allons ailleurs, déclara Arthur après une longue hésitation, s'attirant la colère muette des deux jeunes femmes coupées en plein élan. Je ne veux pas qu'on nous entende.
L'appréhension gagna un cran supplémentaire dans le cœur de Julian lorsqu'ils se levèrent, Yusuf marmonnant de vagues protestations au sujet des lasagnes qu'il n'avait pas pu goûter. L'équipe était au complet, Arthur n'avait pas perdu de temps. Durant les heures suivantes, ils tenteraient d'apaiser leurs derniers différends, feraient le point sur cette affaire, cette mission, les attentes des uns et le but des autres. Tous pressentaient donc qu'ils allaient au devant de longues négociations afin de juger du sort de Cobb, de satisfaire les réclamations pécuniaires et de fixer leurs implications personnelles. Mais une chose était certaine : quoi qu'il soit décidé, ils signeraient le contrat de Mercury.
Arthur fit cadeau à Eames du repas avant de les guider jusqu'à un parking éloigné, délavé par une pluie battante et glacée qui n'en finissait plus de crépiter sur les pare-brises et les capots. Il avait loué une voiture pour la journée – et répondit aux nouvelles accusations de dilapidation par l'obligation générale et formelle de se rendre sur place par leurs propres moyens, à l'avenir. Cet écart de conduite avait titre d'exception : il souhaitait que tous découvrent les lieux ensemble. Lui-même n'y avait jamais mis les pieds, ses prévisions d'étude de terrain ayant été bousculées par quelques appels urgents dans la matinée. Aujourd'hui, donc, ils bénéficiaient de son carrosse personnel. Par la suite, ce serait métro, bus et taxi pour tout le monde.
Sur le chemin, Arthur profita de leur relative tranquillité – et de l'incroyable calme d'Eames – pour les renseigner précisément sur la route à emprunter, notant tel ou tel bâtiment afin de les aider à baliser l'itinéraire. N'y tentant plus, Eames lui demanda s'il n'avait pas l'audioguide en Français pour qu'Ariadne comprenne, et Arthur termina le trajet dans un silence boudeur.
Ils avaient suivi la direction du nord et s'étaient éloignés du Loop pour finalement ralentir aux alentours du quartier de Old Town. Arthur fit plusieurs détours avant de se garer le long de la North Wells Street, et tous descendirent de voiture. L'endroit était plutôt bien choisi : à seulement quelques minutes du centre-ville, il offrait un cadre discret de zone d'habitation ancienne, toute de briques rouges et de fenêtres blanches. Arthur jeta un œil à l'étiquette plastifiée qui accompagnait le trousseau de clefs qu'on lui avait confié, puis observa l'immeuble bas qui surplombait le Wells Cleaner et le Super Discount au numéro 1947-49. Le bâtiment ne comptait que deux étages, et les larges ouvertures en façade évoquaient un atelier d'artiste au niveau supérieur, gardé en l'état ou transformé en loft.
Arthur leur fit signe de le suivre et s'engagea sous l'auvent bombé. Quelques minutes plus tard, il poussait la porte de leur antre. L'habitation n'avait pas été modifiée, mais laissée à sa fonction originelle. Aucune cloison postérieure à la construction ne témoignait du découpage de pièces à vivre, aucun angle n'avait été aménagé pour accueillir les installations nécessaires à la pose d'une cuisine ou d'une salle de bain. Un unique espace d'une soixantaine de mètres carrés s'étendait d'un mur extérieur à l'autre, entrecoupé de poteaux porteurs. À l'entrée, une petite porte donnait sur des sanitaires étroits et mal entretenus. Apparemment, le précédent occupant des lieux – un peintre ou un sculpteur, au vu des luminaires et de l'exposition – s'y était adonné exclusivement à ses réalisations.
L'air était frais, aussi Julian s'empressa de rétablir le courant au compteur électrique afin que les grands radiateurs reprennent du service. Il y eut une odeur de poussière brûlée, quelques grincements réticents, puis les équipements entamèrent leur œuvre. Ariadne et Julian s'étaient approchées des baies aux armatures de bois blanc, attirées par la lueur franche et directe qui filtrait depuis l'extérieur. Julian aurait bien vu une table haute à l'autre extrémité de l'atelier, loin de l'accès et proche du chauffage, à portée de l'éclairage naturel. Quand elle songeait que le seul matériel technique qu'elle avait pu glisser dans son sac se limitait à son ordinateur portable et ses logiciels de dessin assisté, elle enrageait de ne pas pouvoir profiter de ces exceptionnelles conditions de travail manuel.
Chacun semblait s'être trouvé des affinités avec un tel ou tel recoin et, après quelques minutes de contemplation respectueuse, ils se rejoignirent au centre de la salle redevenue vide et froide à l'évaporation des images fantômes qu'ils avaient respectivement gribouillées.
— C'est parfait, assura Ariadne face à l'air préoccupé d'Arthur.
Les trois autres acquiescèrent.
— Qu'est-ce que tu voulais nous dire ? osa-t-elle après une pause.
Arthur soupira. Puis, comme si leur conversation s'annonçait déjà longue et épuisante, il passa une main sur ses cheveux impeccablement coiffés et déclara :
— Autant clarifier les choses tout de suite. Je préfèrerais qu'on soit d'accord là-dessus avant qu'on arrive devant Mercury.
Il se tut, à croire que c'était lui qui attendait une réponse, et non les autres. La tension se fit alors si forte que même Eames ne pensa plus à raconter de conneries. Yusuf s'était adossé au mur, près d'Ariadne qui restait droite et crispée. Assise à même le sol au pied du poteau contre lequel Eames s'était appuyé, Julian sentit ses entrailles se nouer.
— Julian... commença Arthur.
Elle se raidit, déglutit difficilement, et patienta. Elle avait la détestable impression de recevoir les résultats de son A Level pour la seconde fois. Admise ou ajournée, elle croyait pressentir l'issue de cet examen-ci plus sûrement que le précédent...
— Julian sera notre architecte pour cette extraction.
Elle répéta ces mots en pensées, dans le vide de son esprit arrêté. Et alors, quand sa cervelle accepta la vérité de ses paroles, Julian éprouva tout et son contraire. Elle était profondément soulagée de ne pas devenir la potiche du groupe, terrifiée à l'idée d'endosser l'énorme responsabilité de sa tâche, ravie de ce juste retour des choses, outrée pour Ariadne. Coincée entre deux vents. Paumée, en somme.
— Mais... commença Ariadne.
Il n'y avait pas de colère, dans sa voix, pas même de reproche. Mais il y avait de la tristesse, de l'incompréhension, du regret ; et c'était bien pire.
— Tu aideras Julian.
— Je... Non ! J'ai aucune envie d'être la nounou !
— Je veux pas de nounou, glissa Julian.
— Ça n'est pas pour ça que je suis venue...
— Je sais très bien pourquoi tu es venue, coupa Arthur.
Ils échangèrent un de ces regards pénétrants et troublés qui éteignaient le monde autour d'eux. Un silence embarrassant s'insinua dans l'atelier, s'étira, s'éternisa. Julian s'agita discrètement dans la poussière, Eames se racla la gorge, et Arthur reprit plus doucement :
— Je veux que tu commences à réfléchir à un moyen de secourir Dom.
Ariadne parut stupéfaite.
— Tu es déjà allée dans les limbes. Tu sais où le trouver. On n'aura pas trop de trois mois pour s'y préparer pendant qu'on planifie l'extraction.
— Mais tu as déjà essayé de le secourir, non ?
Il eut l'air grave :
— Oui.
— Et ?
— Et j'ai besoin de toi.
Les joues d'Ariadne prirent une délicate teinte rosée.
— Il me faut l'argent de l'extraction pour couvrir nos arrières, continua Arthur. Dès qu'on aura touché la paye de Mercury, Saito arrêtera de me harceler, et on pourra agir plus librement pour tirer Dom de là.
Encore et toujours ce fichu « on » aux accents de « toi et moi ». Julian n'avait pas prêté serment d'adhésion à leur noble cause, elle n'avait même jamais insinué qu'elle suivait Arthur pour sauver Cobb, hormis par un mensonge qu'elle avait souhaité capable de couvrir son intérêt croissant porté aux Voleurs de rêve et à leurs méthodes – mensonge qu'Arthur avait mis approximativement trois secondes à flairer, soit dit en passant. Consumée par la curiosité, elle ne s'était donc pas engagée dans les rangs des super-héros par amour pour son prochain, mais Arthur l'y avait plus ou moins inscrite en lui offrant une place dans l'équipe qui, selon ses dires, lui permettrait d'engranger assez de thune pour entretenir Cobb. La moindre des choses aurait été de prendre sa participation en considération, et de ne pas s'adresser à Ariadne comme si elle était la seule concernée.
Et puisqu'Ariadne ne disait toujours rien, Arthur souffla :
— Si tu veux toujours m'aider.
La surprise disparut de ses traits aussi brusquement qu'elle était venue, laissant sur son visage en cœur l'ombre farouche d'une détermination inébranlable.
— Bien sûr que je veux t'aider.
Il eut un sourire triste.
— C'est bien gentil à toi, Ariadne, intervint Eames. Mais je croyais que tu comptais ajouter ton pactole à celui d'Artie pour rembourser Saito et financer les soins de Cobb ? Si Jul devient notre archi sur ce coup, sans vouloir faire mon rabat-joie, j'ai bien peur que Mercury refuse de te refiler du fric pour réfléchir à un moyen de secourir un type dont il n'a rien à battre.
— Mercury l'emploiera pour s'occuper de l'organisation, répliqua Arthur.
— Tu songes à une reconversion ? railla Eames. C'est pas ton job, à toi ?
— Si, mais il est inutile que Mercury le sache.
Julian fronça les sourcils, perplexe.
— Tu vas lui mentir ?
— Quatre-vingt dix-neuf pour-cents des commanditaires d'extraction ne comprennent rien à leur fonctionnement, dit calmement Arthur. C'est d'ailleurs pour ça qu'ils nous paient aussi cher : ils estiment qu'avec un chèque de cette taille, on fera un boulot respectable sans qu'ils aient à s'impliquer dans des processus qui les dépassent. Si Ariadne transmet mes rapports à Mercury, il n'y aura aucun risque pour qu'il s'aperçoive qu'elle n'en est pas l'initiatrice.
— T'espères vraiment que Mercury va payer Ariadne à rien foutre ? lâcha Yusuf.
— Vous savez aussi bien que moi que les hommes du genre de Mercury ne sont pas à un salaire près, fit Arthur, passablement agacé. J'ai connu des patrons capables d'engager deux extracteurs pour la même cible, par simple précaution. Et je sais d'expérience qu'une prime d'extracteur vaut bien plus qu'une prime d'organisateur.
Julian guetta l'expression sceptique de ses collègues, y trouvant la même hésitation, la même angoisse que les cachotteries d'Arthur ne leur attirent la colère de Mercury et entraînent leur renvoi immédiat. Eames et Yusuf y perdraient leur solde, Arthur et Ariadne y perdraient leur unique chance de rassembler assez de fonds pour protéger Cobb avant son sauvetage. Julian ne savait trop ce qu'elle sacrifierait à l'échec de la mission, l'argent ne l'intéressant que moyennement, le futur de Cobb l'affligeant à peine plus. Mais elle craignait tout autant qu'un tel affront finisse par leur jouer de mauvais tours.
— Ariadne n'aura rien à dire, assura Arthur. Mercury ne lui demandera pas de prouver qu'elle est bien notre organisatrice. C'est une équipe complète qu'il veut ; et croyez-moi, il préférera cinq experts sur le coup que quatre.
Eames eut une moue dubitative.
— C'est pas comme si j'essayais de le convaincre qu'il doit absolument embaucher dix-sept gugus pour que l'extraction soit réussie...
C'était un argument valable : ainsi présenté à leur futur manager, leur petit gang n'aurait effectivement rien de plus louche qu'un autre. Saito s'était offert les services de cinq voleurs, et jamais il ne s'était inquiété de savoir si leurs compétences respectives étaient essentielles au bon déroulement de la mission. Mais demeurait un risque dont Julian ne parvenait à se défaire :
— J'y connais rien mais... y'a pas une petite chance pour que Mercury lance des recherches ? Je veux dire... s'il est si riche que ça, il ne verra pas d'inconvénient à débourser quelques dollars de plus pour s'assurer qu'on est bien qui on dit être...
Ariadne étudia Arthur d'un œil inquiet, visiblement habitée par les mêmes doutes.
— S'il engage quelqu'un pour enquêter sur nous et qu'il découvre qu'Ariadne n'a jamais été organisatrice, même après qu'on ait signé le contrat... il pourrait nous virer, non ?
— Il n'y a pas de cursus « Organisateur » en enseignement supérieur, répondit gentiment Arthur, et Julian eut soudain un mal fou à soutenir son regard. Ça n'est pas le genre de profession dont on peut réclamer des preuves.
— Mais s'il se rend compte qu'Ariadne a fait des études d'archi, il va forcément comprendre que...
— Dom était architecte, lui aussi, interrompit Arthur sans méchanceté. Ça ne l'a pas empêché d'être enrôlé comme extracteur.
Julian entrouvrit la bouche dans l'idée de poursuivre le débat, mais elle dut s'avouer vaincue : ni elle ni personne ne semblait plus avoir de revendication à objecter au plaidoyer d'Arthur. Il était évident qu'il avait réfléchi au problème sous toutes ses coutures, et avait anticipé les réticences de chacun pour mieux les contrer. Pas étonnant que ce soit lui, l'organisateur de la bande.
— Et donc... marmonna Eames, songeur. Si on fait passer Ariadne pour la secrétaire, toi tu seras...
C'était une bonne chose qu'Arthur ait la situation en mains : il se savait assez influent pour s'octroyer le luxe d'ignorer l'insulte d'Eames et de mettre ses piques sur le compte de la jalousie, sinon d'une certaine admiration. Mais si son humour douteux le laissa de marbre, sa question parut l'embêter :
— Je serai extracteur.
— Sans déconner ?
Arthur fit quelques pas à travers la pièce, visiblement mal à l'aise. Il ferma les bras sur son torse en atteignant la fenêtre, le front barré d'un pli soucieux. Tourné de trois-quarts, il gardait les yeux perdus par la vitre encrassée, fixés sur un point en contrebas ; alors que ses quatre compagnons le scrutaient. Julian n'avait pas la prétention de le connaître, mais elle croyait comprendre sa brusque confusion. Quelque part au fond de ses tripes, elle devinait qu'Eames l'appréhendait tout aussi clairement, désormais ; et qu'il ne songeait pas une seule seconde à désapprouver son initiative ni à critiquer ce qui aurait pu passer pour une subite poussée de vanité. Lui qui ne ratait pas une occasion de le titiller, il avait bien saisi que l'heure n'était plus aux chamailleries, et son flair légendaire avait perçu l'embarras sous la fausse impression de présomption.
Arthur ne tirait aucun honneur de son nouveau métier. Arthur aurait sûrement tout donné pour n'avoir jamais à l'accomplir. Sur sa figure tirée de fatigue, au fond de ses prunelles aux éternels reflets de peur, Julian ne lisait que la tristesse de ne plus savoir Dom à ses côtés pour mener cette équipe et poursuivre son œuvre.
— Je connais le principe, dit-il enfin. Je ne peux pas vous garantir que je serai un génie, mais j'ai vu les autres faire. Je devrais m'en tirer.
Aucune remarque désobligeante ne lui fit écho, aucune moquerie ne répondit au criant manque de confiance dont il faisait preuve. Julian supposait que d'ordinaire, Eames lui aurait subtilement rappelé qu'on ne basait pas un plan d'extraction sur des conditionnels ; mais tous pressentaient qu'Arthur s'en tirerait superbement, et que la question n'était pas là.
Les heures filèrent au rythme des discussions légères et des disputes amères. Eames et Yusuf tinrent leur position vis-à-vis de Cobb, félicitèrent les bons Samaritains pour leur altruisme et affirmèrent qu'ils seraient ravis de les épauler indirectement en participant à la réussite de l'extraction – tant qu'on ne leur demandait pas de s'investir personnellement. Ils coopéreraient, travailleraient d'arrache-pied, et permettraient ainsi à Arthur et Ariadne de se remplir les poches, mais refusaient toujours de céder leur part au terme du contrat. Julian ne s'était toujours pas prononcée à ce sujet et s'estimait bien trop ignorante dans leur domaine pour trancher – chaque chose en son temps, songeait-elle. Rien de neuf, en fin de compte, néanmoins Arthur avait jugé plus prudent de mettre les choses à plat avant de se lancer, leur évitant ainsi quelques déplaisantes surprises par la suite.
Ils parlèrent des nouveaux composés formulés par Yusuf, traitèrent des exigences d'Eames au sujet des enquêtes qu'ils orienteraient aussi bien sur leur patron que sur leur cible, réfléchirent distraitement à la disposition de leur nouvel atelier, conclurent qu'il serait mieux vu de tous se présenter à l'audition de Mercury dans la soirée, et plongèrent finalement dans un silence appliqué. Puis, voyant que leur séance d'organisation touchait à sa fin, Arthur déclara :
— Je dois aller voir Cobb.
Et la douce sensation de chaleur qui les avait progressivement enveloppés s'évanouit tout à coup.
— Quoi, tu l'as amené ici ? s'étonna Yusuf.
— Il fallait bien que quelqu'un garde un œil sur lui, rétorqua Arthur. On n'est jamais mieux servi que par soi-même.
La vigilance constante à laquelle il se soumettait était parfaitement légitime : Julian voyait mal Arthur abandonner Cobb à l'autre bout des États-Unis sans même pouvoir estimer le temps qu'il mettrait à remplir cette mission et rejoindre leur planque. Il craignait trop pour sa sécurité pour courir le risque de la confier à un autre que lui ; surtout durant plusieurs semaines consécutives, et sans moyens concrets de guetter l'évolution de son état.
— Et je dois engager une nouvelle infirmière.
Julian concevait plus nettement l'importance des sommes colossales proposées par Mercury : faire déplacer un malade à travers le pays dans la plus totale discrétion réclamait sans nul doute une compensation financière conséquente. Il était peu probable que recruter des professionnels de santé pour veiller sur Cobb soit franchement moins onéreux.
— Faites-moi une liste du matériel dont vous aurez besoin ici, annonça Arthur. Je me chargerai de passer commande.
Et voilà qu'Arthur additionnait l'équipement collectif à sa note de frais. Julian commençait à craindre que le salaire d'Ariadne ne suffise plus à arrondir ses fins de mois, mais elle renonça à s'aventurer sur le terrain ô combien glissant de leurs revenus respectifs et se contenta d'acquiescer sagement. Arthur lança un dernier regard circulaire à la salle avant de sortir, Ariadne, Yusuf, Eames et Julian sur les talons. Il tourna le verrou, glissa les clefs dans sa poche, et dévala les escaliers pour retrouver l'air humide et tranchant de décembre.
— On rentre à pattes ? demanda Eames.
— Il y a une station de taxi au croisement, indiqua Arthur en s'éloignant déjà vers sa voiture.
— Je... Je peux venir avec toi ? s'enquit Ariadne alors que leurs collègues remontaient leur col pour s'enfoncer sous les trombes d'eau dans la direction inverse.
Arthur pivota sur lui-même, l'étudia attentivement, et dit :
— Non. Pas cette fois.
Ariadne fit son maximum pour chasser la déception de son visage, et après qu'Arthur leur ait adressé un bref signe de menton en guise de salut, elle trottina dans leur sillage pour revenir à leur hauteur. La BMW d'Arthur les dépassa en grondant, crachant l'eau de la route sur le trottoir inondé. Les feux stop s'allumèrent en deux tâches rouges et diffuses derrière le rideau de pluie quand il ralentit à l'angle de la rue, le moteur rugit de plus belle, et les éclats argentés de la carrosserie disparurent dans le flou général d'un décor voilé.
Eames proposa une tournée au bar de l'hôtel où résiderait Yusuf – qui n'avait pas encore eu l'opportunité de s'établir dans ses nouveaux appartements. Ariadne refusa poliment, prétextant quelque affaire pressée, et ils eurent l'amabilité de ne pas la harceler à propos d'Arthur et de ses tendances solitaires. Julian aurait volontiers bu un petit verre histoire d'avaler la pilule de l'officialisation de ses fonctions, mais la perspective de se trouver seule avec Eames et Yusuf la refroidit instantanément. Quand ce dernier déclina à son tour l'invitation, contraint de s'éclipser pour régler les détails de son séjour en Amérique avant leur rendez-vous avec Mercury, sa motivation chuta à zéro.
Puis elle se remémora ses promesses. Et tandis qu'Ariadne et Yusuf sautaient dans le premier taxi, elle patienta sous l'abri en compagnie d'Eames, dansant d'un pied sur l'autre pour se réchauffer alors que ses cheveux ruisselants s'égouttaient lentement dans son cou. Yusuf n'étant plus à leurs côtés pour expliquer leur présence au comptoir du Central Loop Hotel, ils avaient planifié un replis stratégique au River. Bien sûr, cet odieux penchant pour la boisson avait été maquillé en une escorte tout ce qu'il y avait de plus innocente. D'une certaine façon, Julian elle-même tentait encore de s'en convaincre.
À plusieurs reprises l'handicapée sociale qu'elle était se surprit en plein oubli, savourant une bière avec un quasi-inconnu, s'enfilant des raviers de cacahuètes et des poignées de pistaches en riant. Et lorsqu'elle prenait brutalement conscience de la scène, Julian sentait l'alcool lui brûler la gorge, ses excès de fruits secs lui tirailler les boyaux, et une voix lancinante murmurer « Barre-toi, barre-toi » des tréfonds de son crâne. Mais Eames n'était pas Paul. Eames ne le serait jamais. Et à force de se demander pourquoi elle avait accepté de le suivre, pourquoi elle restait là, pourquoi elle s'évertuait à faire taire les fantômes qui hurlaient en griffant les barreaux de leur cage, elle finit par comprendre : il n'y avait aucune raison pour qu'il en soit autrement.
Elle n'avait plus peur d'Eames. Elle avait décidé qu'elle n'aurait plus peur de personne. Pour la première fois depuis huit ans, Julian répondit à ses angoisses par une simple gorgée, avorta ses envies de fuite par un sourire sincère. Elle avait quitté ses amis, elle avait quitté André et le confort de la routine scolaire. Mais elle avait trouvé Arthur, Eames, Yusuf et Ariadne ; elle deviendrait sous peu architecte des rêves à la botte d'un puissant millionnaire. Et bizarrement, pour la première fois depuis huit ans, Julian se sentait à sa place dans ce monde.
Elle était infiniment reconnaissante à Eames de lui avoir occupé l'esprit en ce début de soirée. Quelque peu éméchée, elle était remontée à sa chambre aux environs de dix-huit heures pour se débarrasser de l'odeur de chien mouillé qui lui collait à la peau. Selon Eames, elle avait ingurgité juste assez de bière pour se relaxer, et trop peu pour vomir sur les pompes du grand manitou. Ce qui, pour un premier entretien d'embauche, était effectivement préférable. Une fois propre et fraîche, Julian prit vaillamment le chemin du repaire de Mercury, son conseiller en détente attitré ayant lui aussi effectué un crochet par son hôtel pour se faire présentable. Julian s'efforça de ne pas prendre trop d'avance au risque de poireauter seule au point de ralliement. Évidemment, à tant vouloir débarquer à l'heure pile, sa stratégie avait eu l'effet inverse ; et elle dut presser le taxi pour éviter la catastrophe.
Cinq minutes avant l'échéance, elle pénétrait donc le hall de la tour de bureaux indiquée par l'organisateur, bonne dernière à l'ordre d'arrivée. Elle s'excusa d'un sourire timide auquel Arthur répondit par un geste évasif de la main. Julian ignorait si sa visite à Cobb lui avait plombé le moral au point de le rendre exceptionnellement clément ou si la perspective de conclure le marché de Mercury monopolisait chacune de ses pensées, étouffant ainsi toute intention de la réprimander pour leur futur retard. Quelle qu'en soit la raison, l'indulgence d'Arthur lui fit le plus grand bien : certes l'étourdissement diffus qui lui embrumait les sens apaisait au passage sa nervosité croissante, mais Julian n'avait pu s'empêcher de noter un détail dérangeant : elle était l'unique cruche fringuée en clown.
Chez certains, comme Eames et Yusuf, la différence était subtile : si une cravate avait remplacé l'encolure négligemment déboutonnée de leur chemise, l'allure générale demeurait sensiblement identique, hormis peut-être le prix de leur costume. Ariadne avait revêtu une jupe droite qui, sans aller jusqu'à l'élégance sévère du tailleur, changeait de son jean rappé aux genoux. Elle avait ajouté à sa tenue une paire de talons discrets et une tunique serrée couverte d'un épais boléro de laine noire. Avec ses cheveux tirés et ses yeux joliment maquillés, elle paraissait six ans de plus. Arthur, pour sa part, avait délaissé son Redskins clair et sa chemise à carreaux pour se glisser dans un costard trois pièces qu'elle aurait juré taillé sur-mesures. Inutile de préciser qu'avec son pantalon de velours élimé, son vieux pull bariolé et ses foulards, Julian ne ressemblait pas à grand chose. À part à un sapin de Noël...
Arthur les annonça à l'accueil et la réceptionniste les autorisa à franchir le portique de sécurité, leur indiquant le couloir menant à l'ascenseur. Dès que la porte se fut fermée sur leur groupe, Ariadne se défit de son gilet et le tendit gentiment à Julian qui, coincée dans le sien, sentait son t-shirt des Rolling Stones remonter dangereusement sur son ventre. Elle parvint finalement à s'en extirper avant d'exposer son soutien-gorge à la vue de tous, enfila le vêtement que son amie lui offrait en gloussant et tenta vainement de fourrer ses haillons dans son sac. Elle avait encore onze étages pour rentrer son froc dans ses bottes, retirer son keffieh sans s'étrangler, se coiffer correctement et faire le ménage parmi les guirlandes de piercings qui se balançaient à ses oreilles.
Julian quitta l'ascenseur en soupirant de soulagement, légèrement essoufflée. Ses quatre compagnons ne cachaient plus leur amusement et les sarcasmes allèrent bon train jusqu'à ce qu'ils atteignent les locaux de la direction. Eames lui fit l'aveu hautement spirituel que la voir sans ses écharpes lui donnait la drôle d'impression de la surprendre toute nue, et referma ce charmant aparté en remarquant qu'elle était au moins aussi déplacée dans cet accoutrement qu'Arthur en salopette. Julian s'efforça de sourire, remercia Ariadne pour sa compassion et fit taire les autres d'un regard qui se voulait menaçant tout en ajustant son nouveau costume. Elle espérait ne pas croiser de miroir : à en juger par l'expression de ses collègues, le résultat laissait à désirer.
Julian s'étonnait que Mercury les ait convoqués en fin de journée alors que la plupart des employés trainaient encore dans les parages, quittant un à un les salles de réunions pour retrouver leur foyer. Dans les couloirs silencieux, quelques hommes d'affaire bavardaient à mi-voix, leurs clefs de voiture dans une main, leur attaché-case dans l'autre. Si elle avait dû émettre des hypothèses quant au lieu choisi pour un tel rendez-vous, elle aurait parié sur un hangar désaffecté ou l'arrière-salle d'un bar fumeux, pas sur l'office d'un immeuble où tout le monde pouvait les voir et les entendre. Mais puisqu'elle n'était encore qu'une étudiante ordinaire menant une existence des plus innocentes deux jours auparavant, Julian se jugea indigne de critiquer les décisions d'un homme du calibre de Mercury et estima qu'il avait d'excellentes – mais obscures – raisons d'agir de cette manière.
Ils empruntèrent un second ascenseur qui les conduisit au siège des grandes instances. L'ambiance s'en trouva nettement refroidie, l'adrénaline eut immanquablement raison des bienfaits de l'alcool, et Julian se composa une expression sérieuse tout juste bonne à dissimuler son angoisse maladive. Il fallait impérativement qu'elle cesse de penser à ce qui les attendait derrière cette porte de bois laqué, au-delà du poste de la secrétaire qui leur barrait la route. Julian était prête à la supplier à genoux pour qu'elle invente un fâcheux contretemps au programme de M. Mercury, pour qu'elle ponde n'importe quelle excuse bidon capable de les sauver de l'affrontement ; malheureusement ses prières échouèrent quand elle les reçut avec un sourire d'hôtesse de l'air pour les inviter à entrer.
Comme souvent depuis qu'elle avait débuté ses études d'architecture, Julian s'intéressa au décor plutôt qu'à ses occupants. Il y avait cependant peu d'observations à fournir au sujet de cette pièce, si ce n'était que le pan de mur opposé était presque entièrement composé d'une baie vitrée protégée à l'extérieur par une façade en rideau filtrant les lumières des grattes-ciel voisins. Les parois restantes étaient lambrissées et décorées avec sobriété. Un espace salon avait été dégagé devant la porte, suggérant une frontière entre le vestibule public et la zone ultra-privée de l'imposant bureau qui occupait la seconde moitié de la surface. Une fois le canapé de cuir et la table-basse passés, on s'aventurait sur le territoire réservé de Mercury et de ses sous-fifres. Deux sièges à capitons faisaient face au fauteuil directorial depuis lequel le maître des lieux les regardait approcher. Debout à ses côtés se tenait un grand homme très mince aux lèvres pincées.
Mercury se leva pour les accueillir et les boutons de sa veste manquèrent de craquer quand il tendit une main par-dessus le bureau pour serrer celle d'Arthur, avant de poursuivre sa ronde de salutations. Julian ne savait trop si c'était la proximité de l'huissier à la dégaine élancée qui produisait un contraste si prononcé avec la silhouette ronde et trapue de Mercury, toujours était-il qu'entre sa calvitie précoce et le sourire fabriqué peint sur ses lèvres de crapaud, le bonhomme ne lui semblait plus si intimidant. Ses intonations en revanche lui firent froid dans le dos ; et elle éluda ses yeux luisants de malice pour fixer les siens sur le sous-main. Arthur la présenta, Mercury grimaça, et Julian réprima un geste pour s'essuyer la paume sur la fesse droite après qu'il l'ait vigoureusement secouée entre ses doigts moites et boudinés.
Puis Mercury se rassit et les incita à en faire de même. Suite à quelques haussements de sourcils, autant de propositions polies et un instant de flottement, Ariadne et Julian prirent place, les trois hommes se resserrant dans leur dos comme pour les protéger.
— Monsieur... Nadler, je présume ? lança Mercury de sa voix traînante et nasillarde en s'adressant à Arthur.
— Oui, affirma celui-ci.
Nadler ? Nadler ? Il ne s'appelait pas Hannigan, aux dernières nouvelles ? Quoique... Julian Nadler, ça ne sonnait pas trop mal non plus...
— C'est donc l'équipe que vous avez recrutée pour moi ? continua Mercury, la tirant brutalement de ses pensées on ne peut plus adaptées à la situation.
— Comme prévu.
— Deux femmes... constata-t-il.
Les accusées se retinrent d'échanger un coup d'œil outré à l'entente d'un commentaire déclaré avec une telle moquerie. Ariadne entrouvrit la bouche, probablement dans le but de clouer la sienne, mais Arthur fut plus rapide :
— Elles font un excellent travail.
C'était sans doute un peu précipité en ce qui concernait les talents de Julian, mais elle était ravie qu'il prenne ainsi leur défense. Mercury eut un rictus malveillant avant d'insister :
— Deux jeunes femmes.
— Elles font un excellent travail, répéta Eames avec un sourire exagéré.
— Je l'espère pour elles.
Il fit couler ses petits yeux mesquins sur leur cinq visages, et à la lueur grivoise qu'elle y voyait briller, Julian devinait qu'il se demandait avec qui ces deux traînées de femelles avaient bien pu coucher pour obtenir une place pareille. Serrant les dents pour mâcher les vilaines paroles qui lui venaient, Julian soutint le regard méfiant de Mercury avec tout son maigre courage.
— Bien, entrons dans le vif du sujet, annonça-t-il. Comme stipulé dans l'offre d'emploi, mes collaborateurs et moi-même aurions besoin de votre savoir-faire pour lever le mystère sur la stratégie commerciale de notre principal rival : un certain Frank Johnson, président-directeur général de la concurrence. L'espionnage industriel classique n'ayant fourni aucun résultat en la matière, c'est aujourd'hui à vous que nous nous référons.
Il marqua une pause, que les autres observèrent respectueusement.
— Le détail des informations désirées se trouve dans ce dossier, reprit Mercury en déposant ledit feuillet à portée de main. Je laisse donc les principaux intéressés en prendre connaissance ; j'imagine que tous ne se pencheront pas sur les subtilités de l'affaire. C'est la première fois que nous avons recours à des extracteurs, mais j'ai ouï dire que certains éléments du travail étaient accomplis parallèlement à toute instruction des attentes précises.
Julian aurait volontiers réclamé les sous-titres pour novices et mal-comprenants, mais elle laissa à Arthur le soin de démêler les méandres du discours de Mercury :
— Nous travaillons ensemble, dit-il. Chacun prend part à la tâche des autres. Nous lirons tous ce dossier avec attention.
— Oh, très bien, répondit Mercury non sans surprise. Dans ce cas pourquoi ne pas approfondir tout de suite ?
Arthur acquiesça aimablement et l'encouragea à enchaîner. Mercury s'enfonça dans son fauteuil, les boutons de son veston tirant de nouveau le tissu sur sa brioche proéminente.
— Ma société bat de l'aile, avoua-t-il, faussement dépité. Depuis quelques temps, nous avons noté une recrudescence des partenariats chez Murcutt Incorporated, l'empire de Johnson et de ses sbires. Les rumeurs courent qu'ils pourraient bientôt conclure un accord avec une entreprise allemande nommée Aktien gesellschaft dont je vous épargne l'historique. Dans l'éventualité où un tel marché serait passé entre les deux firmes, ils nous dévoreront en trois semaines tout au plus. Il nous faut impérativement découvrir si Johnson planifie un engagement avec eux, et si oui : combien les nazis exigent pour l'ouverture de contrat. Ainsi nous pourrons ménager une offre supérieure et coiffer Johnson au poteau.
Arthur médita ses paroles, puis demanda :
— M. Johnson a-t-il déjà été soumis à une extraction ? A-t-il reçu un entraînement spécialisé ?
— Je vous l'ai dit : les détails se trouvent dans le dossier.
Arthur disait donc vrai à propos des commanditaires : eux-mêmes n'avaient pas la moindre idée de ce qu'était une extraction. Du moins ne savaient-ils pas comment les perpétrer, car au vu de l'expression soudain tourmentée de Mercury, Julian présumait que les programmes de Sub-Sécurité lui étaient familiers. Il semblait cependant peu enclin à discuter de l'aspect technique de la chose, même en y ayant été initié pour mieux s'en protéger.
— De combien de temps disposons-nous avant qu'une possible entente soit décidée ? interrogea Arthur.
— Trois mois, grand maximum. Mais vos efforts pour accélérer le processus seront évidemment récompensés...
Leur concentration s'intensifia dans une parfaite synchronisation, comme une meute de chiens de chasse lève la truffe en flairant le gibier. Et ce qu'ils reniflaient là, c'était l'odeur du fric.
— Combien ? osa Eames dans le dos de Julian.
— Vingt pour-cents si vous bouclez ça en moins de deux mois, soit pour la fin janvier.
Julian avait quelques difficultés à visualiser une augmentation de vingt pour-cents sur un salaire dont elle ne connaissait toujours pas le montant exact, mais un coup d'œil à Eames lui confirma que c'était le genre de prime sur laquelle on ne crachait pas. Il était indéniable qu'un tel bonus ferait le plus grand bien à leur portefeuille, aussi Arthur s'empressa d'afficher l'air entendu de celui qui compte rentrer dans les délais et décrocher le pompon.
— En ce qui concerne vos honoraires... continua Mercury. Puisque votre équipe compte un membre de plus que ce que vous m'aviez annoncé, j'estime plus équitable de réduire légèrement l'offre, M. Nadler.
Arthur entrouvrit les lèvres, prêt à protester, mais se ravisa avant de se laisser emporter sur une voie dangereuse :
— Je vous avais annoncé quatre participants afin d'éviter que vous soyez déçu en cas d'un désistement que je redoutais, dit-il avec un calme mesuré.
En réalité, il avait annoncé quatre participants pour la simple et bonne raison qu'Ariadne avait catégoriquement refusé de l'accompagner, limitant considérablement ses chances de constituer un groupe plus nombreux que ses deux anciens collègues et sa nouvelle recrue réunis – dans l'hypothèse optimiste que tous acceptent son pacte. Dans le déroulement de ses nouveaux projets en quintette, Arthur comptait sur le fait que les riches dirigeants tels que Mercury misent sur la sécurité, et ce au risque de dépenser davantage que nécessaire. Rencontrer un spécimen pareil semblait avoir désarçonné Arthur, ranimant chez ses compagnons la même crainte que son merveilleux plan tombe misérablement à l'eau. Si Mercury était radin au point de contrebalancer un versement supplémentaire par des parts plus maigres, il y avait de fortes chances pour qu'il s'oppose à rémunérer Ariadne pour un job qu'elle ne ferait pas.
Après tout, ils ne tireraient aucun avantage à lui mentir à ce sujet s'il fallait que leur salaire respectif soit tronqué. Quatre énormes pactoles ou cinq gros pactoles, cela ne faisait pas grande différence. Cela impliquait bien sûr qu'Ariadne soit exclue de l'équipe. Arthur ne pourrait donc plus espérer récupérer son chèque après la mission ; mais puisque Mercury tenait à ses économies, la somme globale varierait peu. Cette alternative s'avèrerait d'ailleurs plus sûre pour tout le monde : ils se protégeraient ainsi des possibles investigations des agents de Mercury, Ariadne n'ayant plus à broder une carrière d'organisatrice fictive.
Il était cependant un peu tard pour rectifier le tir et désister Ariadne... Leur restait l'option de la vitesse : veiller à ce que l'affaire soit terminée en deux mois leur permettrait de toucher le pourboire et d'amortir la perte d'un membre ou leur rétrograde à tous.
— Ne vous en faites pas, je n'ai pas l'intention de vous couper les vivres, assura Mercury de sa voix susurrante de perversité. Voilà un compromis : le rabais sera imposable sur seulement quarante pour-cents de votre gain total final.
— Les deux cinquièmes ? lâcha Julian, et elle sentit tous les regards converger dans sa direction, accentuant le malaise qui l'empoisonnait déjà.
— Mademoiselle aime les mathématiques, railla Mercury avec une condescendance exécrable.
— Et la lutte anti-sexisme, siffla Julian. Quarante pour-cents, ça représente deux salaires sur cinq. Deux salaires de jeunes femmes, par exemple.
Arthur se racla la gorge, visiblement embarrassé, tandis qu'Eames et Yusuf échangeaient un regard pétillant. Julian crut apercevoir l'ombre d'un sourire carnassier sur le visage d'Ariadne avant qu'elle retrouve sa mine grave. Malgré sa gêne elle apprécia la retenue d'Arthur, qui ne tenta pas d'excuser sa grossièreté ni de brosser Mercury dans le sens du poil pour apaiser les frictions.
Il se pouvait tout aussi bien qu'il ait décidé de la laisser se dépêtrer avec ses maladresses, mais Julian aimait à croire qu'il admirait sa bravoure et les honnêtes convictions ainsi déclamées. Elle ignorait d'où lui venait cet incroyable culot qui l'effrayait presque, mais Julian savait qu'une fois ces mots échappés, elle n'avait d'autre choix que d'en affronter les conséquences. Redressant les épaules, elle défia Mercury du regard, priant pour qu'il ne la voie pas trembler des genoux.
— Eh bien je vois que vous en avez dans le... ventre, mademoiselle, puisque vous paraissez attachée au fait de ne rien avoir dans le pantalon.
— Heureusement pour moi, ça n'est pas avec ce qu'on peut trouver dans un pantalon qu'on fait de l'architecture.
Il fallait qu'elle la ferme, et vite. Elle avait toujours haï les machos – qui nourrissaient son aversion incontrôlable envers la gent masculine – et malgré les progrès des dernières décennies, les préjugés avaient la vie dure dans sa profession. Mais au diable la fierté : ça n'était pas le moment opportun pour scander sa révolte. D'ordinaire, Julian savait se taire et raser les murs quand les circonstances l'exigeaient. Ariadne était celle qui tapait du pied quand on la prenait pour la serveuse de café, Ariadne était celle qui haussait la voix pour se faire entendre. Pourquoi Julian avait-elle choisi cet instant précis pour sortir de sa coquille ?
— Alors c'est donc vous, l'architecte, murmura Mercury d'un ton mielleux.
Il connaissait bien mieux leur métier qu'il ne l'avait laissé entendre. Une certaine forme de crainte devait le dissuader de trop s'impliquer dans leurs magouilles, d'où l'existence d'un dossier destiné à tout leur expliquer à sa place ; mais il maîtrisait les grandes lignes et savait sûrement que l'architecte détenait un rôle primordial dans toute extraction sérieuse.
— J'aime les forts tempéraments, fit Mercury, et Julian crut sentir la tension se relâcher lentement. C'est un truc d'artiste, mais je peux être certain que vous agirez comme il vous semble juste de le faire. Et selon vos collègues, cela donne de bons résultats...
Julian déglutit difficilement. Inutile de préciser que ce « fort tempérament » n'était tristement pas son tempérament habituel, et que seuls les incessants efforts d'Isy pour combattre sa timidité lui avaient permis de défendre ses positions et son parti-pris architectural aux rares occasions où elle avait eu suffisamment confiance en ses idées pour ne pas les abandonner face à la véhémence de ses adversaires. Quant à ses résultats, si elle se référait à ses immeubles volants et ses plages lunaires, Julian commençait à croire qu'il serait plus judicieux de refuser en bloc la proposition de Mercury et de foutre le camp tant qu'elle en avait encore la possibilité.
C'était d'ailleurs un miracle que Mercury ne l'ait pas déjà mise dehors ; et un miracle méritait d'être honoré. Julian était de toute façon bien trop fébrile pour espérer se lever et prendre ses jambes flageolantes à son cou.
— Ils ont intérêt à l'être, finit Mercury.
— P... pardon ? bégaya Julian qui avait totalement perdu le fil de la conversation.
— Les résultats, ils ont intérêts à être bons.
— Heu oui... bien sûr, bredouilla-t-elle, indécise.
Mercury la dardait de son regard sordide et Julian n'était pas certaine de saisir où il voulait en venir. Puis il lui décocha un sourire et claqua ses paumes l'une contre l'autre, clôturant abruptement un débat pourtant prometteur.
— Si vous n'avez pas de questions, nous pouvons passer à la signature.
L'huissier opina gravement du chef alors que les yeux incrédules des cinq compagnons rebondissaient de visage en visage. N'étaient-ils pas engagés depuis peu dans un combat sanglant pour leurs indemnités ? Mercury n'avait-il pas émis l'intention de minimiser leurs gains afin de compenser le contrat additionnel imprévu ? Ce pouvait-il que les revendications de Julian l'aient convaincu de ne pas les pénaliser ; ou craignait-il seulement que ses penchants sexistes ne lui retombent sur le coin de la cafetière à l'occasion, l'incitant à faire profil bas pour éviter les accusations qu'il la jugeait capable de proférer ? Il n'avait pourtant aucun souci à se faire de ce côté-là : Julian était si stupéfaite d'avoir esquivé ses foudres que l'idée de salir sa réputation ne lui avait pas effleuré l'esprit. Autant faciliter le job de ses nettoyeurs et se jeter par la fenêtre tout de suite...
Quoi qu'il en soit, et même si sa première hypothèse ne lui semblait pas plus plausible que la seconde, leur traité était sur le point de se voir légaliser – légaliser dans le sens truand du terme, comme quoi le crime organisé porte bien son nom. L'huissier avait ouvert une chemise par-dessus le dossier de Johnson, et poussait le tout en direction d'Arthur avant de déposer un stylo sur la pile. Mais Arthur ne réagit pas, trop accaparé par les prouesses de Julian : par un procédé magique et difficilement compréhensible, elle venait de leur faire gagner quelques milliers de dollars. Ce constat leur avait tous coupé le sifflet, elle la première.
Arthur se faufila finalement entre les chaises d'Ariadne et Julian pour consulter le feuillet. Il prit soin de lire les clauses en petits caractères puis, après consultation silencieuse de ses collègues, inscrivit sa signature à l'emplacement indiqué. Il s'écarta ensuite pour laisser Eames et Yusuf marquer leur griffe. Ariadne s'y soumit sans une once d'hésitation, réprimant cependant un soupir soulagé lorsque l'opération fut terminée et ses chances d'être démasquée nettement amoindries ; et elle tendit le document à Julian avec un bref coup d'œil rassurant.
De sa main gauche, Julian s'empara du stylo ; de sa main droite, elle effleura la croix blanche de sa mère qui se balançait au bout de sa chaîne d'argent. La tripoter était décidément un anti-stress efficace, mais pas suffisant. Elle songeait à la réaction de ses parent, qu'elle avait refusé de contacter avant d'être certaine de son futur – plus certaine qu'elle ne l'avait été en assistant au rendez-vous d'Arthur, plus certaine qu'elle ne l'avait été en le suivant à Paris, plus certaine qu'elle ne l'avait même été en débarquant à Chicago. Il ne s'agissait là que de voyages, que d'illusions. Jusqu'à cet instant précis tout avait encore été possible, même la pire des issues : rentrer chez soi la queue entre les jambes. Alors elle s'était abstenue de les alarmer, comprenant bien que leur infliger l'angoisse de savoir leur criminelle de fille à l'autre bout du monde nécessitait plus qu'une drôle de sympathie ou une folle envie d'aventure pour être justifiée.
Elle la tenait, sa justification : Julian allait bâtir des rêves pour un gros macho pervers, aider quatre malfrats à s'introduire dans l'esprit d'un sombre inconnu et lui dérober ses secrets. Et quoi que rétorquent ses parents, elle ne pourrait plus faire machine arrière. Puisque Julian n'avait pas les tripes pour se battre seule contre la déception de sa famille, elle comptait sur ce contrat pour y parvenir. C'était lâche, elle en avait bien conscience, mais elle avait besoin de ce garde-fou pour ne pas reculer. D'ici quelques secondes son avenir serait tracé ; et ni la désapprobation paternelle ni la terreur maternelle ne sauraient l'en écarter.
Elle sentait le regard brûlant de Mercury sur son front. Mais ce qu'elle sentait surtout, c'était la main apaisante d'Arthur dans son dos. Alors Julian prit une profonde inspiration, et signa.
Voilà. Elle était hors-la-loi.
