Chapitre 10 : Ce qu'il se passe ailleurs.
La reine envoya un regard plein de suffisance vers son ancienne esclave. Réagissant rapidement, Lilith, plus par réflexe que par véritable intention, formula un sortilège d'insonorisation, afin que Maud n'entende rien de la future conversation.
Elle regarda autour d'elle, et soupira de soulagement en voyant que depuis dehors, on ne pouvait pas le voir, et elle reposa son regard sur la reine. Reine qui, à l'instant même, la regardait et, instinctivement, se souvenant qu'elle était nue, l'elfe ramena les bras autour d'elle.
Lilith ne rata pas le sourire satisfait de la reine, et elle la foudroya du regard. Et elle ressentit un profond soulagement à l'idée que ce monstre ne soit pas présent dans la réalité, sinon… Son corps, se souvenant toujours des anciennes tortures subies, frissonnait et, par pudeur et pour ne plus avoir froid ni être vulnérable, elle enroula une serviette autour de son corps.
« Majesté, dit-elle, une fois qu'elle fut sure que sa voix ne la trahirait pas. Que puis-je faire pour vous ?
- Tout d'abord, tu peux m'expliquer pourquoi cela te prend autant de temps. »
Lilith eut l'impression de recevoir une gifle, et elle se raidit. Puis elle comprit que la reine utilisait sûrement sa magie à travers le miroir, pour la torturer encore plus. Elle n'aurait pas dû pouvoir le faire, à cause de la protection de la forêt, mais le lien magique qu'elle partageait avec Lilith devait être suffisamment puissant pour permettre cela.
Par le biais du miroir, en tout cas.
« Vous devriez être fière de moi ma reine… ne voyez-vous donc pas où je suis ? Ne le devinez-vous pas ? »
Le visage de la reine afficha une expression pensive, puis, quelques secondes plus tard, elle eut un air victorieux.
« N'était-ce donc pas la voix de cette impudente de Maud que j'ai entendue tout à l'heure ?
- Celle là même votre majesté.
- Ainsi donc, tu es plus astucieuse que je ne le pensais… je te félicite, tu es donc parvenue à retrouver l'endroit où cette petite pimbêche se cachait… Et là aussi se trouvait Maud, j'imagine.
- Tout à fait.
- Hé bien… c'est un début. Mais cela ne me suffit pas. »
L'elfe tressaillit à nouveau, sentant comme une emprise commencer à l'agripper et la saisir.
« Majesté ?
- Je t'ai donné un ordre précis esclave ! Tuer la princesse Blanche-Neige. Et tu n'y es toujours pas parvenue !
- Votre majesté, vous-même vous m'avez affirmé que cette tâche ne serait pas simple et qu'elle me prendrait du temps.
- Peut-être, mais cela ne change rien au fait que tu perdes du temps ! Et le temps, pour moi, est une chose précieuse, qui ne peut pas être gaspillée ! Pendant que tu restes là, à ne rien faire, ma beauté se fane, et se flétrit, sans que je puisse rien faire contre cela. »
La jeune femme sursauta, surprise et interloquée.
« Votre… votre beauté ? Mais enfin, quel est le rapport avec la princesse et ma mission ? »
Le visage de Christelle se durcit alors.
« Ah oui, c'est vrai, je ne te l'ai pas dit… Il y a peu de temps, j'ai découvert un sortilège qui permettra de me protéger des outrages du temps. Une fois que la princesse Blanche-Neige sera morte, je transférerais mon esprit dans son corps. Puisqu'elle est la plus belle, alors je prendrais sa place. Et alors, je serais la plus belle, enfin, et ce, pour toujours ! »
Saisie entièrement par la simple idée de son plan, la reine avait fermé les yeux. Elle ne vit donc pas le regard plein d'horreur et de dégoût que lui lançait Lilith écœurée par tant de vanité, de cruauté, et de noirceur réunis en une seule personne.
Oh Speck, tu avais raison… C'est elle le monstre de l'histoire, et la princesse n'a rien fait. Et ma mission est encore pire que je ne le croyais.
Effarée par ce projet, la jeune femme mit quelques secondes avant de se sculpter sur le visage un masque de froideur et d'indifférence, et elle tenta de rester impassible, alors que la reine l'observait à nouveau.
« Alors dis-moi Lilith, où en es-tu ?
- J'ai déjà essayé de la tuer une fois, mais cela n'a pas réussi. Je suis nouvelle ici, ils sont donc méfiants à mon égard, je n'ai pas encore trouvé d'occasion. Mais ne vous en faites pas, ma reine, je vais réessayer. »
Le regard de Christelle se fit glacial.
« J'espère bien ! »
Lilith, au cours de cette conversation, s'était finalement habillée, étant désormais prête à sortir, et elle voulait mettre fin à cette conversation. Elle le voulait vraiment. Mais la reine n'allait pas la laisser faire, elle le savait.
« Souviens toi Lilith, reprit-elle, je retiens ta famille. Et je les tuerais sans hésitation si jamais tu me fais défaut, est-ce bien clair ?
- Bien sûr ma reine…
- Et en attendant, ajouta Christelle, voici un avertissement. »
Le temps que les mots parviennent à son cerveau, Lilith ne put pas analyser ces paroles à temps, et elle sentit alors l'emprise de la reine se resserrer sur elle, presque comme si elle était là, en vrai. Elle sentit plus qu'elle ne comprit qu'elle lui avait lancé un sort, la douleur l'envahit à nouveau.
La reine lui offrit un sourire mauvais, avant de disparaître, et le regard de Lilith se fit plein d'une terreur horrible.
Christelle venait tout juste de rouvrir ses anciennes blessures.
Littéralement.
§§§§
La respiration de Lilith s'accéléra à une vitesse folle, et se coupa même à quelques reprises, alors que, peu à peu, elle renouait avec cette douleur, pas si ancienne, et que la panique l'envahissait. Le sang se mit à couler, et elle serra les poings, pensant devenir folle de douleur, tant cette dernière l'avait brusquement saisie.
Elle tenta de se calmer, sans succès, et, sans même le réaliser, elle mit fin à son sortilège, tandis que sa magie tentait de refermer ses blessures, chose qui, elle le savait, mettrait plus de temps que d'habitude, vu la gravité des blessures en question.
Alors, elle entendit une voix.
« Lilith ? Maud m'a demandé de venir ici, tu ne lui répondais plus, elle était inquiète. Est-ce que tout va bien ? »
C'était Jack, et elle se rendit alors compte qu'effectivement, elle était restée dans son monde beaucoup trop longtemps, suffisamment en tout cas pour inquiéter les autres, et, s'il n'y avait pas eu la douleur, peut-être en aurait-elle sourit.
Elle ne répondit pas, ne pouvait pas le faire, mais elle ne hurla pas non plus. Le sang coulait librement sur le sol désormais, et elle faillit réellement hurler à cet instant, tandis qu'elle recevait ses souvenirs en pleine gueule, des souvenirs des tortures de la reine, et d'autres choses, qu'elle préférait ne pas évoquer.
D'un geste, elle fit disparaître le sang au sol, et se crispa, sentant qu'elle n'aurait peut-être pas dû. Sa magie n'était sans doute pas assez puissante pour tout supporter. Elle tentait de rester digne, debout, sans faiblesse ni blessure, du moins aux yeux des autres, et ce, depuis son arrivée ici.
C'était ce qu'elle était, ce qu'elle faisait depuis toujours, refusant de se montrer faible, chose qui avait commencé face à ses parents, et qu'elle faisait alors dans le but de ne pas trop les inquiéter, et afin qu'ils n'aient pas peur pour elle.
Et là encore, malgré sa douleur, elle tenait le coup, par habitude, et aussi parce que sa magie l'aidait à supporter cette souffrance interminable qui la tenaillait à cet instant précis. Elle aurait pu en jouer, s'en servir pour gagner la confiance des villageois, passer pour la victime de l'histoire (ce qu'elle était par ailleurs), mais l'idée ne lui traversa même pas l'esprit.
Lilith savait dissimuler, quand c'était nécessaire, mais ce n'était pas une seconde nature chez elle, elle l'avait appris à la dure, avec les années.
De ce fait, puisqu'elle n'avait pas besoin de le faire, elle n'envisagea pas d'évoquer ses blessures rouvertes à nouveau, ou sa douleur, ou son passé.
Alors qu'il aurait suffit d'une phrase pour dissiper la méfiance des autre, d'un aveu, et peut-être alors les choses auraient été plus facile.
Mais elle préféra se taire.
« Lilith ? Répéta Jack. Tu commences à me faire peur là. Est-ce que tu pourrais me répondre au moins ? »
Rien. Elle préférait attendre que la douleur se fasse moins forte.
« Bon, écoute-moi bien Lilith, dis quelque chose, ou bien j'enfonce la porte, que tu sois habillée ou pas ! »
Ok. il devait vraiment avoir peur là. Avec difficulté, Lilith parvint à ouvrir la porte, et se présenta face à Jack, qui attendait, et il la regarda avec inquiétude.
« Lilith, est-ce que tout va bien ? »
Blême, la jeune femme hocha la tête, tentant difficilement de rester consciente.
« Oui, bien sûr Jack, pourquoi cela n'irait pas ? »
Elle était pale, beaucoup trop pour que cela semble naturel, et elle avait perdu déjà beaucoup de sang. Et Jack n'était pas un idiot, même s'il ne voyait pas encore à quel point l'elfe paraissait blessée.
« Je ne pense pas que ce soit le cas Lilith. Tu es atrocement pale, qu'est-ce qu'il t'arrive ?
- Rien Jack, rien du tout. Je ne me sens pas très bien, mais ça va.
- Il faut que tu restes là, et qu'on aille chercher un docteur. »
Elle savait rationnellement qu'il avait raison. Mais pour elle, docteur voulait surtout dire tortionnaire, après toutes les expériences de Christelle, sur elle ou sur les autres. Et tout ce qu'elle voulait, c'était fuir, hurler, ne plus faire semblant, arrêter de mentir.
Lilith repoussa Jack, fit un effort sur elle-même et, aidée par sa magie qui la faisait tenir debout, elle ouvrit la porte, et se mit à courir, le plus vite possible, vers la forêt, sentant inconsciemment que c'est là qu'elle parviendrait à trouver la paix.
Jack était très bon à la course, dans une situation normale, il aurait très certainement rattrapé la jeune femme très rapidement, sans oublier le fait qu'il connaissait les bois à la quasi-perfection.
Seulement, il resta cloué sur place par la surprise, ne comprenant pas le besoin que pouvait avoir Lilith d'être seule, pour hurler en paix.
Il marcha un peu, toujours hébété, se souvenant de l'expression de peur mêlée de souffrance sur le visage de l'elfe, chose qu'il ne comprenait pas non plus.
Et puis, il posa son regard sur le sol, sentant une drôle d'odeur. Et il blêmit.
Il y avait du sang.
Jack jura alors, avant de se mettre à courir lui aussi, à la recherche de l'elfe blessée.
§§§§
Lilith n'était pas vraiment en train de courir. En tout cas, elle ne parvenait pas à courir vite. Très rapidement, elle dût s'arrêter, à bout de souffle, dans la forêt, ne sachant même plus où elle était.
La douleur recommença à la saisir, et elle hurla.
Elle maudit la reine Christelle, alors que son cri résonnait dans toute la forêt.
Le prince Richard, pourtant à des lieux de là, entendit le cri en question, et il frissonna, se demandant bien quelle devait être la créature désespérée qui hurlait ainsi.
Tentant de s'éloigner de ces pensées sinistres, il se remémora alors sa chère Blanche-Neige, sa bien-aimée, espérant toujours qu'ils puissent être bientôt réunis.
Le roi Conrad, quant à lui, toujours préoccupé par la guerre, ne pensait pas à sa fille, alors qu'il tentait de mettre en place un plan de bataille pour le lendemain.
Cette guerre le fatiguait, et il ne rêvait que d'une chose, c'est qu'elle s'achève.
§§§§
Lilith se trouvait à présent allongée sur le sol, et sa magie tentait peu à peu de soigner son corps meurtri, aidée en cela par l'esprit de la forêt. Maintenant qu'elle se trouvait dans les bois, l'elfe pouvait être touchée plus profondément par la magie, sa magie qui était, par ailleurs, bien plus puissante et en forme qu'avant.
Cette dernière se régénérait doucement, chose qui prenait du temps, beaucoup trop en fait. Mais, par chance, celle de la forêt suffirait pour que Lilith s'en sorte sans trop de séquelles, du moins, sans séquelles physiques.
L'esprit était inquiet pour l'elfe, son combat entre l'ombre et la lumière risquait de basculer du mauvais côté, et la forêt en avait peur. La magie de la forêt était plus défensive qu'agressive, elle ne pouvait donc pas s'en prendre à l'elfe, et elle se refusait de la laisser mourir.
Mais elle avait toujours un espoir, qui résidait en l'elfe elle-même, mais aussi en d'autres, comme Blanche-Neige ou encore Jack. Ceux-ci pourraient l'aider à vaincre ses démons, et aussi peut-être, un jour, à vaincre la reine.
En tout cas, l'esprit de la forêt l'espérait.
