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Loving you forever, can't be wrong
Note de l'auteur : / !\ Attention, je vais parler du final. Si vous vivez dans une grotte ou que vos obligations familiales ou autres vous ont empêchés de le regarder, ne lisez pas cette note. / !\
Une partie de moi est morte ce soir. J'ai écrit ce chapitre plus tôt dans la journée, sinon je pense que je n'en aurais pas été capable. Ils ont finalement fui ensemble, d'une manière ou d'une autre, selon ce que l'on préfère croire. Je voulais juste dire que c'était magnifique, tout simplement. Juste comme eux.
China : Oui, « décès intérieur » sont les mots justes.
J'en ai pas fini avec les coups d'adrénaline, crois-moi. Cette cavale n'est pas encore terminée.
La nuit était tombée et la quiétude rassurante des ténèbres nous enveloppait de nouveau. J'étais au volant, luttant contre le sommeil qui frappait encore à ma porte depuis un certain temps. À ma droite, Hannibal, les yeux fermés, prenait un peu de repos, même si je savais qu'il ne dormait pas réellement. La Jeep était plus moderne, spacieuse, mieux chauffée, avait un réservoir plus grand et consommait moins de carburant. Un choix judicieux, dont je nous félicitai une nouvelle fois, quand je passai devant le panneau qui annonçait Monterey, sur la 220, et donc, le point que nous nous étions fixés en début de journée, avec encore assez d'essence pour sortir de l'État de Virginie. Si nous avions croisé quelques usagers sur la route dans l'après-midi, aucune voiture de police ne s'était dessinée dans mon rétroviseur. Nous avions allumé la radio, un peu plus tôt, pour écouter les infos. Et, comme je l'espérais, il parlait d'un délit de fuite, suite à un contrôle qui avait certainement mal tourné. La journaliste locale avait ensuite évoqué les recherches qui continuaient pour nous retrouver, avant de communiquer un numéro vert à appeler pour aider les enquêteurs. Au vu des informations très vagues, soit ils ne disaient rien à la presse, de peur que l'on en ait vent, soit ils piétinaient complètement. Mais, nous n'avions aucun moyen de le savoir. Étaient-ils sur nos traces ?
Dans le doute, nous devions faire preuve d'encore plus de prudence. Cependant, nous ne pouvions pas échapper à certaines choses. Et le temps ne jouait pas en notre faveur. Une pluie torrentielle s'abattait sur nous depuis deux bonnes heures et ne semblait pas trouver de fin. Le froid mordant tuait dans l'œuf toutes idées de dormir dans la voiture, ou pire, en pleine nature. Au cœur de la nuit, les températures avoisinaient zéro degré, nous obligeant à trouver un motel, avec le risque d'être reconnus et que l'on vienne nous pêcher en plein sommeil. J'avais donc réfléchi à un plan, qui se démarquait, non pas par sa complexité, mais par sa simplicité justement.
Quand je m'engageai sur la 92, le long de la Knapp Creek, il n'était pas loin de minuit. Nous venions de nous arrêter pour faire rapidement le plein, sans nous attarder. Mais, alors que je piquais du nez sur le volant une fois de plus, je renonçai à continuer et allai sortir, direction le village de Minnehaha Springs, quand une indication attira mon attention. À environ quatre kilomètres à droite, sur la 39, se trouvait Huntersville et la coïncidence était juste trop belle.
Je roulai vers l'entrée de la minuscule bourgade, quand un motel sortit de l'obscurité, sur ma gauche. Le seul du coin, probablement. Et cette fois-ci, je ne pus me retenir d'éclater de rire, en me garant le plus loin possible de l'accueil, sur le parking totalement désert. Hannibal ouvrit les yeux, avant de se redresser, pour me jeter un regard perplexe.
« Quelque chose de drôle ? »
« Bienvenue à Huntersville. Où nous allons passer la nuit dans le Devil's Backbone Inn. » Lançai-je, en levant les mains en direction de la devanture.
Il sourit en coin, partageant avec moi l'ironie de la plaisanterie, avant de faire craquer sa nuque.
« Je vais aller demander une chambre, seul. Attends que je sois dans le bureau et sors discrètement de la voiture, pour aller m'attendre là-bas. » Ajoutai-je ensuite, en pointant l'angle du bâtiment, juste devant nous, plongé dans l'ombre, à l'opposé de ma destination.
« Je préfère m'en charger… »
« Non. » Le coupai-je, en posant une main sur son bras avec fermeté. « Contrairement à toi, je ressemble à Monsieur Toutlemonde. Il est temps que les apparences nous servent, Hannibal. Le gérant ne se méfiera pas d'un homme seul. J'aurais juste à rester bien caché derrière la visière de ma casquette et dans quelques heures, il ne sera même plus capable de se souvenir de la couleur de ma veste. Mais, pour ça, il ne doit surtout pas te voir. »
Il soupira, résigné.
« Je n'aime pas l'idée que tu y ailles tout seul. Mais… D'accord. »
Ma main sur son avant-bras glissa doucement, jusqu'à entremêler nos doigts sur son genou.
« Je serai là dans quelques minutes. » Ne t'inquiète pas, eus-je envie d'ajouter, mais je m'abstins. « Contente-toi de rester invisible, comme tu sais si bien le faire. » Ajoutai-je, à la place, en caressant son index, du pouce, avant de le lâcher et d'ouvrir ma portière.
Il acquiesça et je sortis dans la nuit noire. L'établissement s'étendait sur deux niveaux. À l'étage, comme en bas, il n'y avait aucune lumière. Nous étions donc les seuls résidents. Cela pouvait nous servir, comme nous desservir. Nous le saurions bien assez tôt.
Je trottinai jusqu'à l'accueil, les mains dans les poches et ma casquette bien enfoncée sur ma tête. Quand j'ouvris la porte, une clochette tinta au-dessus de ma tête, et une femme, la bonne cinquantaine, plutôt petite, qui se tenait debout derrière un comptoir, leva ses yeux d'un vert saisissant sur moi.
« Bonsoir. » Dit-elle. « Vous avez de la chance, j'allais fermer. » Elle ramena une longue mèche brune derrière son oreille et se pencha sur son bureau. « Une chambre ? »
« S'il vous plaît. » Répondis-je.
« Vous êtes seul ? »
« Oui. Je suis en route pour rendre visite à mes parents, dans le Tennessee. » Inventai-je, en lui donnant une direction totalement opposée à la nôtre.
« C'est trop rare de nos jours, les jeunes qui prennent la peine de se soucier de leurs vieux. J'espère que vous faites bon voyage. »
« Pas trop mal. C'est une belle région. »
Elle sourit.
« Vous avez une pièce d'identité ? » Demanda-t-elle.
Je lui tendis mon passeport et elle nota mon faux nom sur son registre, avant de me tourner le dos pour prendre une clé.
« Tenez. » Dit-elle, en la posant sur la surface en formica.
Un porte-clés en plastique marqué d'un « 10 » l'accompagnait.
« Excusez-moi. Serait-il possible d'avoir une chambre au rez-de-chaussée ? » L'interrogeai-je, en prenant un air gêné.
« Ça dépend. Vous payez d'avance ? »
Et je compris qu'elle craignait que j'en profite pour partir facilement sans payer.
« Bien sûr. » Approuvai-je, en sortant quelques billets de ma poche.
Elle les encaissa, avant de remettre la clé sur son crochet et de s'emparer de la numéro 9, juste à côté. La chambre la plus éloignée d'ici. Et je n'en crus pas ma chance, en l'empochant rapidement.
« Je vais vous laisser aller dormir. Ne vous inquiétez pas pour moi, je me débrouille. » Conclus-je, faussement concilient.
« Je n'osais pas vous le demander. Merci et bonne nuit, Monsieur Dancy. »
Je la saluai et retournai tranquillement à la voiture. Une nouvelle idée me vint et j'attendis que toutes les lumières du bureau soient éteintes, avant d'ouvrir la Jeep et de me pencher pour desserrer le frein à main. Je tournai le volant à droite, avant de la pousser de toutes mes forces. Elle bougea à peine. Sans poser de question, Hannibal sortit de l'ombre et passa derrière pour m'aider dans la manœuvre. Lentement, mais sans faire de bruit, nous fîmes le tour du bâtiment jusqu'à s'arrêter presque sous notre fenêtre, face à une route secondaire qui s'enfonçait derrière l'hôtel que j'avais repéré plus tôt, en arrivant. Et il comprit.
« Notre chemin de replis. » Dit-il.
« Exactement. » Approuvai-je, plutôt fier de moi. « Attends-moi ici. » Ajoutai-je, avant de repartir vers l'avant du motel, au pas de course.
J'ouvris la porte rapidement et pénétrai dans la pièce sans allumer la lumière, avant de déverrouiller la fenêtre. Dehors, Hannibal avait déjà pris l'initiative de descendre les sacs du coffre et me les tendit un à un, alors que je les posais sur le parquet élimé. Puis, ce fut son tour d'entrer, et je souris en le voyant enjamber le cadre. Il épousseta ensuite son pantalon et leva un sourcil interrogateur vers moi.
« J'ai l'impression d'avoir quatorze ans et de faire venir mon petit copain en douce. »
« Tu avais des petits copains à quatorze ans ? » Répliqua-t-il.
« Absolument pas. Mais, c'est comme ça que ça se passe dans les films. »
« Dans ce cas, je pense que nous ne regardons pas le même genre de films. » Rétorqua-t-il.
Et je ris de plus belle, face à sa mine désapprobatrice.
…
Une nouvelle chambre sinistre, avec une salle de bain toute aussi triste, mais nous avions atteint un niveau de fatigue qui ne me permit pas de vraiment y prêter attention. Hannibal, qui semblait lui aussi quelque peu absent, s'abstint également de commentaire. Et, après une douche rapide, nous nous allongeâmes l'un contre l'autre, tout habillés et sur les couvertures, pour fuir précipitamment, le cas échéant. La nuit promettait d'être courte.
…
Les rayons naissants d'un soleil hivernal nous trouvèrent enlacés. Aucun incident n'était venu troubler notre sommeil. Mais, mon ventre, lui, ne me laissait plus en paix. La faim tordait mes entrailles et il était hors de question d'avaler de nouveau quoi que ce soit sortant d'un distributeur. Avec précaution, je m'éloignai de ses bras. Immédiatement, j'eus froid, sans son corps contre le mien. Mais, je fus également pris d'un léger vertige et me dépêchai d'enfiler mon blouson. Néanmoins, avant de partir, j'ouvris le tiroir de la table de nuit, pour me saisir d'un calepin et d'un stylo, posés à côté d'une bible que je trouvai presque blasphématoire, au vu du nom de l'hôtel, avant d'y noter rapidement ma destination et ce que j'allais y faire, au cas où il se réveillerait avant mon retour. Puis, je posai le tout bien en évidence et me dirigeai vers la porte, avant de changer d'avis pour la fenêtre et de l'enjamber. Autant que la gérante pense que j'étais déjà parti.
En restant à l'abri des arbres, à quelques mètres de la route, pour ne pas être vu, je parcourus hâtivement les quelques centaines de mètres qui me séparaient de Huntersville. Une fois dans la rue principale, mes mains dans les poches et la tête baissée, je me dirigeai directement vers l'épicerie. La bourgade s'éveillait doucement et les passants étaient encore rares. Dans le petit magasin, seuls le gérant et une caissière attendaient patiemment leurs premiers clients. Je leur fis un vague signe, avant de me munir d'un papier et d'explorer les rayonnages bien alignés. J'y mis tout ce qui se consommait sans préparation et qui se conservait plutôt bien. Des sandwichs, dont un que j'engloutis sans attendre, affamé, de la viande de bœuf séchée, des Cheetos, une boîte de donuts, une tarte au citron et un sachet de pommes. Hannibal allait certainement faire la gueule, mais la grande gastronomie, ce ne serait pas pour tout de suite.
En allant vers la caisse, je passai devant des sacs à dos, et décidai d'en acheter un, pour ne pas nous encombrer de sachets en plastique inutiles. Puis, je posai le tout sur le tapis et attendis patiemment que la jeune fille, qui ne devait même pas avoir vingt ans, scanne tous les articles, avant de commencer à les ranger. La porte s'ouvrit alors de nouveau et je vis du coin de l'œil deux policiers entrer. Garder une posture décontractée en payant mes achats me demanda un effort surhumain. Mon cœur tambourina dans ma poitrine, pulsa sur mes tempes, contre mes tympans. J'essuyai la sueur sur mon front, alors qu'il ne devait pas faire plus de cinq degrés dehors. Les agents passèrent derrière moi, sans m'accorder la moindre attention et se dirigèrent directement vers le patron.
« Salut, Greg. » L'apostropha l'un d'eux. « Dis-moi, t'as sûrement eu vent de l'incident d'hier, sur la 48 ? »
« Tu plaisantes ? On ne parle que de ça dans le coin. Il ne se passe jamais grand-chose par ici. » Lui répondit l'homme, engoncé dans une chemise trop serrée, que son ventre proéminent menaçait à tout moment de faire craquer.
« Alors, tu pourras peut-être nous renseigner. T'aurais pas vu un 4x4 Chevrolet immatriculé dans le Maryland, par hasard ? »
« Ça m'dis rien. Mais, si ce gars vient d'la ville, il aura sûrement pas passé la nuit dehors. Vous êtes allés voir Gwen ? »
Même si je ne connaissais pas son nom, l'image de la propriétaire du motel s'afficha immédiatement dans mon esprit, alors que je fermais mon sac le plus naturellement possible, avant de le hisser sur mon dos, en souriant faussement à l'employée.
« Merci. » Murmurai-je, avant de marcher à une allure modérée vers la porte.
« Non. On comptait y aller juste après, justement. » Entendis-je, juste avant de sortir.
Je n'attendis pas plus longtemps. Une fois sur le trottoir, je traversai la rue en petites foulées, avant de retourner sur mes pas. Et, une fois à la lisière de la forêt, je me mis à courir comme si ma vie en dépendait.
…
L'air froid brûlait mes poumons, mes jambes me faisaient mal, mais rien n'aurait pu m'arrêter. Je filai entre les arbres, mes chaussures couvertes de boue crissant sur le tapis de feuilles mortes, en manquant plusieurs fois de glisser. Chaque minute comptait, dans cette course contre une voiture. Je priai pour que le peu d'avance que j'avais soit suffisant, en accélérant encore le pas. Puis, enfin, la végétation se parsema et je déboulai à l'arrière de l'hôtel sans ralentir, avant de me précipiter sur la fenêtre toujours entrouverte. Je tirai le battant, en manquant de casser un carreau dans ma précipitation et me jetai à l'intérieur, où Hannibal finissait de ranger nos affaires. Il releva la tête, immédiatement alerté par mon entrée chaotique.
« Dans la voiture, maintenant ! » M'écriai-je, en m'emparant d'un sac, avant de le balancer dehors.
Il ne lui fallut pas plus d'explication pour suivre le mouvement et quelques secondes après, nous étions dans la Jeep, alors que de l'autre côté du bâtiment, d'autres pneus entamaient bruyamment le gravier du parking. Je me figeai sur le siège passager, tandis qu'Hannibal, qui s'apprêtait à mettre le contact, suspendît son geste. Nous patientâmes, statufiés, en osant à peine respirer, le temps d'entendre les portières claquer, puis laissâmes encore passer un moment, le temps qu'ils se rendent à l'accueil. Seulement alors, il tourna la clé, passa la première et s'élança sur la route secondaire, à travers bois.
…
Notre seule option était de rejoindre la 92, en espérant que les policiers croient que nous étions partis à l'aube, qu'ils n'aillent pas voir derrière l'hôtel où des traces de pneus seraient certainement visibles et qu'ils partent à notre recherche du côté du Tennessee. Mon regard resta fixé sur le rétroviseur intérieur tout le temps qu'il nous fallut pour retrouver la route principale, et même encore longtemps après, alors qu'il devenait évident qu'ils ne nous avaient pas suivis.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? » Finit par demander Hannibal, après quelques kilomètres, en posant une main sur ma nuque raide.
Et son toucher me permit de relâcher enfin mon souffle. Je lui contai alors les derniers événements, en retirant mon sac à dos, avec lequel je m'étais assis dans l'urgence, pour me détendre dans la banquette en cuir. Il m'écouta, sans dire un mot, en jouant avec mes cheveux, distillant des frissons dans tout mon corps.
« C'était une bonne idée, de nous garer derrière. Tu nous as sauvés, Will. » Commenta-t-il.
« C'est mon estomac qui nous a sauvés. » Répliquai-je, en riant nerveusement. « En parlant de ça… »
J'ouvris le sac et en sortis mes victuailles, avant de m'emparer du paquet de Cheetos et d'en prendre une bonne poignée. Quelques-uns m'échappèrent et tombèrent à mes pieds. Je fourrai le reste dans ma bouche, avant de tendre le sachet à Hannibal. Le regard qu'il me lança alors, me donna l'impression d'être un enfant ayant cassé le vase préféré de sa mère.
« …uoi ? …ai faim. » Me justifiai-je, la bouche pleine, et cela ne fit qu'accentuer son expression horrifiée.
J'avalai avant de lui sourire innocemment.
« Tu n'aimes pas les Cheetos ? Tout le monde aime ça, Hannibal. »
« Ce n'est que du maïs soufflé, aromatisé avec du fromage en poudre et bourré de graisses hydrogénées. »
« Peut-être, mais c'est bon. » Je soupirai face à sa mine contrite. « Il y a aussi de la tarte et des pommes, si tu veux. »
« Grany Smith ? » Demanda-t-il alors, intéressé.
« Oui. » Répondis-je, avant de sortir le filet de fruits verts. « Mais, avant, tu vas goûter un Cheetos. Pour moi. » Ajoutai-je, en lui tentant un cracker.
Je m'attendais à ce qu'il rechigne. Si bien, qu'il me prit de court, quand il se pencha pour refermer ses lèvres sur mes doigts pleins de sel et de fromage. Le contact ne dura qu'une seconde, avant qu'il ne reporte son attention sur la route, mais la brûlure de sa langue resta sur ma peau, après son passage. Il mâcha, l'air concentré, apparemment décidé à étudier sérieusement le sujet, avant de se tourner vers moi.
« Comme je le disais… »
« J'ai compris. » Le coupai-je, en souriant. « Tiens. »
Je lui tendis une pomme, qu'il accepta avec gratitude, avant d'y mordre à pleines dents, l'air beaucoup plus satisfait. Nous filions comme le vent et rien ni personne ne pouvait nous arrêter. Du moins, je le croyais.
