Chapitre 10 – J'aurais bien voulu

Le jour de l'enterrement de Minerva McGonagall, presque tous les professeurs quittèrent le château pour se rendre dans le village d'origine de la directrice, où la cérémonie avait lieu. Harry et Drago restèrent à Poudlard pour surveiller les élèves qui avaient été dispensés de cours.

A midi, lorsque Drago se rendit dans la grande salle pour manger, il fut frappé par le silence ambiant. Les élèves mangeaient sans parler, le regard dans le vague, l'air déboussolé. Seul raisonnait le cliquetis des couvert. Le plafond magique qui reflétait un ciel gris sombre rajoutait à la morosité générale. Drago alla s'installer à la table des professeurs, le plus loin possible de Harry qui l'ignorait royalement, trifouillant dans son assiette sans rien manger. La veille, le nouveau directeur avait s'était adressé aux élèves, prononçant quelques mots la mort de Minerva. Drago avait été étonné qu'il ne veuille pas aller à l'enterrement. Lui-même avait la nausée rien qu'à cette idée, et avait été ravis de rester.

Alors qu'il avalait son dessert, sept élèves de Serpentard se levèrent de table et se dirigèrent vers lui.

Il reconnut les membres de l'équipe de Quidditch.

-Professeur, demanda le capitaine, est-ce que nous pouvons profiter de l'après-midi pour une séance d'entrainement supplémentaire ? Le terrain est libre vu que nous étions censés avoir cours.

Drago approuva avec enthousiasme, ravis de l'initiative de ses joueurs, et les suivit hors de la salle pour leur ouvrir les vestiaires et leur donner les balles. Il assista à la séance d'entrainement un moment, criant quelques conseils, puis s'apprêtait à partir lorsque l'équipe de Serdaigle débarqua au grand complet sur le terrain, des balais à la main et vêtus de leur tenue de vol. Le capitaine de l'équipe était une grande sorcière dégingandée de septième année qui s'avança avec détermination, et décréta qu'il n'était pas juste que Serpentard bénéficie du terrain en dehors des horaires prévus.

-En revanche, ajouta-t-elle avec un sourire carnassier, nous sommes partants pour un petit match amical.

La proposition fut accueillie avec joie par l'équipe des verts et argent, et la nouvelle se répandit comme une trainée de poudre dans le château. Bientôt, les gradins furent envahis par les joueurs des quatre maisons, venus assister au tournoi improvisé. Drago attrapa un balai, un sifflet, et arbitra les matchs. Il préférait largement que ses élèves se changent les idées en se dépensant et en s'amusant plutôt qu'ils ne s'apitoient toute la journée, sans échanger un mot.

Le match dura vingt minutes seulement, le petit attrapeur de Serpentard ayant capturé le vif d'or au nez et à la barbe de son homologue. Drago le gratifia d'un sourire approbateur, songeant en son for intérieur qu'il aimerait bien avoir un fils comme ça. Un fils avec qui il volerait pendant les vacances et à qui sa femme enverrait des friandises pendant l'année scolaire. Un fils à qui il raconterait l'histoire de ses ancêtres, les fiers Malefoy et les nobles Black.

Drago secoua la tête avec vigueur et fit un looping pour se sortir ces idées de la tête. A quoi pensait-il donc ? Il n'était pas si mal seul et sans famille. Au moins, la prochaine fois qu'un mage noir pointerait le bout de son nez, il ne serait pas pris à partie, on le laisserait tranquille.

Un deuxième match opposa Gryffondor et Poufsouffle, que gagna la maison des rouge et or après une lutte acharnée, avant de gagner également la final contre Serpentard au grand désespoir de Drago. Fourbu, il décida de se balader dans le parc un moment, tandis que les élèves regagnaient le château.

Ses pas le menèrent près du lac. Un petit cimetière se trouvait là, où quelques stèles étaient érigées autour d'une tombe blanche. Il resta debout un long moment, immobile, le regard fixé sur ce tombeau où était ensevelie la dépouille d'Albus Dumbledore. Drago n'avait pas été présent lorsque le vieil homme avait été enterré, mais il avait été là lorsqu'il était mort. Sa baguette avait été pointée vers Dumbledore par sa main tremblante et coupable. Son esprit avait planifié ce meurtre pendant des mois. Il avait été si seul et si terrifié qu'il avait trouvé refuge auprès de Mimi Geignarde.

L'aurais-je tué ? L'aurais-je tué si Rogue n'était pas intervenu ?

Ces questions l'avaient hanté pendant des années. Pourtant, il en connaissait la réponse. Non, il n'était pas capable de tuer, quand bien même la vie de sa mère était menacée. Cette année passée à trouver une solution, une alternative ou au moins le courage au fond de lui-même d'aller jusqu'au bout avait été la pire de sa vie, si on omettait celle à Azkaban. Il n'avait pas lancé l'éclair de lumière verte, Rogue l'avait fait pour lui, comme il l'avait promis.

Et Rogue était mort.

Drago fit quelques pas dans le petit cimetière, s'éloignant de la tombe de Dumbledore. La pierre tombale devant laquelle il se trouvait maintenant affichait le nom de Severus Rogue. Serrant les poings, il sentit des larmes brûler ses yeux. Il les chassa d'un geste rageur, essayant de réfréner la colère et le désarroi qui montaient en lui.

Une voix retentit alors dans son dos, et il fit volte-face pour rencontrer le regard émeraude de Harry Potter.

-Je n'ai jamais eu confiance en lui. Mais c'était un homme bien, en fin de compte.

Drago laissa planer un silence puis répondit de la voix la plus neutre possible :

-Il a peut-être trahi le Seigneur des Ténèbres, mais il était vraiment attiré par la magie noire.

-C'est sûr, concéda Harry en tiquant légèrement sur le surnom, mais le monde serait bien différent sans lui.

Drago lui lança un regard agacé et se tourna à nouveau vers la pierre tombale. Saint-Potter commençait à l'énerver à vouloir sanctifier un homme qu'il avait détesté avec conviction et contre lequel il avait toujours eu de profonds préjugés.

-Rogue est finalement du côté de la Lumière, bénissons-le, ironisa-t-il d'une voix basse mais perceptible. Mais Rogue aurait pu changer deux destins de plus et il a décidé de ne pas le faire. Pour me proposer son aide en matière de meurtre et d'assassinat, pour faire des serments inviolables, ah, ça, il était fort ! Mais me révéler dans quel camp il était, oh, non voyons, à quoi bon ?

-Qu'est-ce que cela aurait changé ? Demanda Harry d'un ton septique.

-Cela aurait tout changé. Je n'aurais pas eu seulement deux alternatives, tuer ou être tué, j'en aurais eu une troisième. Il aurait pu nous aider, ma mère et moi, nous cacher, alors je n'aurais pas eu à essayer de tuer un sorcier surpuissant avec cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête.

-Ce n'est pas Voldemort qui t'as pris ta mère, Malefoy, c'est la justice...

Drago sentit les larmes couler sur ses joues. Il reconnaissait la justesse des paroles de Harry, mais au fond de lui il ne pouvait s'empêcher de que se dire que les choses auraient pu être différentes...

-Au moins j'aurais su que je pouvais toujours compter sur lui, comme le mentor qu'il avait toujours été, et qu'il me faisait confiance. Au lieu de cela j'étais seul, complètement seul, avec le sort d'un peu trop de monde entre mes mains. Et Rogue ne me prodiguait que des conseils fumeux: « ne reste pas seul dans les couloirs, Drago ! ». Des fois que je me face attaquer par un Poufsouffle-garou, on ne sait jamais...

Un silence suivit ces paroles amères, que Harry finit par rompre.

-Etre seul à faire ses propres choix, sans mentor, c'est ce que j'ai ressentis le jour où Dumbledore est mort. Il aurait fini par mourir de toute façon, mais Rogue et lui veillaient sur toi et ta marque des Ténèbres. Ne te décharge pas trop vite de ta responsabilité sur ceux qui ne sont plus là, Malefoy. Voldemort n'avait pas plus de scrupules pour ses partisans que pour ses opposants, tu aurais du y penser lorsque tu te réjouissais de l'ouverture de la chambre des secrets, de sa résurrection, ou lorsque tu faisais partie de la Brigade Inquisitoriale, ou encore lorsque tu appelais Hermione « sang-de-bourbe ». Rogue aussi a fait les mauvais choix en son temps, mais il a fait tout ce qu'il a pu pour toi. Inutile de refaire l'Histoire...

Drago ne répondit pas, tournant toujours le dos à son interlocuteur, espérant qu'il s'en irait. Il voulait chasser ces paroles de sa tête. Il se souvenait très bien de ce qu'il avait ressenti lorsqu'il avait appris la véritable allégeance de Rogue. Des années après, le sentiment de trahison lui tordait encore le ventre. Rogue ne le lui avait pas dit, il avait joué le jeu jusqu'au bout et l'avait laissé seul.

Novembre passa. Les jours s'égrainaient lentement, de plus en plus froids à mesure que l'hiver s'installait. Drago retrouvait peu à peu sa proximité avec Neville et appréciait plus que jamais l'amitié du professeur de botanique.

Ils passaient des heures dans la salle des professeurs devant la cheminée, plongés dans la correction de leurs copies ou disputant d'interminables parties d'échecs. Neville avait une patience infinie pour ce jeu mais Drago se lassait plus rapidement et imposait un jeu de bataille explosive. Ginny se joignait alors à eux et ils finissaient tous avec les sourcils roussis.

Un étrange équilibre s'était installé entre les trois collègues qui formaient un surprenant trio. Alors que les rapports entre Neville et les deux autres étaient fondés sur l'amitié et le respect, la relation entre Ginny et Drago était subtile et fluctuante. Ils n'avaient plus eu un geste déplacé l'un envers l'autre depuis que Harry avait mis les pieds au château, mais l'attirance qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre transparaissait dans leur comportement. Drago semblait s'animer lorsque Ginny entrait dans la pièce en agitant sa chevelure flamboyante. En sa présence, les gestes de la jeune femme se chargeaient d'une inconsciente séduction. Pourtant, c'était elle qui tenait Drago à distance, tout en évitant son mari avec application.

Neville considérait leur petit jeu avec une certaine nervosité, mais il ne pouvait rien faire. Il avait déjà parlé à Harry, ce n'était pas son rôle d'intervenir. Alors il se contentait d'observer ses deux amis qui aimaient se retrouver, tard le soir, dans la salle des professeurs autour d'un verre. Ils se plongeaient alors dans la lecture de sombres manuels à l'allure peu engageante, dont Neville préférait ne connaître ni la provenance ni le contenu.

Lui-même avait d'autres choses en tête, avec ses fréquentes visites à l'hôpital. Sa mère faisait des progrès considérables et retrouvait peu à peu sa conscience, ses souvenirs, sa perception de ce qui l'entourait. Ses visites étaient une grande joie et un immense désarroi mêlés. Neville était ravi d'avoir cet espoir, qui l'avait quitté depuis bien longtemps, de pouvoir connaître sa mère. D'un autre côté, il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi cette surprenante guérison n'arrivait que maintenant, et pourquoi elle ne touchait pas son père. Son père dont le regard restait désespérément aussi vide. Neville détaillait le regard émacié de sa mère, passait une main tendre dans ses longues mèches blanches et pensait au temps perdu.

Parfois, Drago venait avec lui. Alice Londubat lui souriait gentiment et ils repartaient avec un bonbon chacun. Après leur visite à Sainte Mangouste, ils allaient boire une pinte aux Trois Balais et discutaient. Neville pouvait voir au fond des yeux argentés de son ami que celui-ci était secoué par ces visites. Un jour, il lui avait confié en jouant avec le papier brillant que sa propre mère lui envoyait beaucoup de friandises lorsqu'il était élève à Poudlard. Il y avait une certaine similitude entre le destin de ces deux femmes qui avaient à un moment ou à un autre œuvré à la chute de Voldemort pour protéger leur famille, leur enfant, et qui avaient tout perdu.

Comme souvent, Neville avait été touché par la sensibilité et la fragilité que Drago parvenait à dissimuler derrière une bonne couche d'arrogance. Il avait alors changé de sujet et l'avait invité au bal que sa femme et lui donnaient traditionnellement pour Noël. D'ordinaire, Drago refusait mais cette année, il accepta. Après tout, ce serait l'occasion de revoir d'anciens camarades d'école, avait-il dit avec un sourire en coin.

Un lundi matin enneigé, Ginny déboula dans la chambre de Drago en brandissant une feuille de parchemin.

-J'ai trouvé une formule !

Enfoui sous ses couvertures, Drago poussa un grognement désapprobateur et leva une tête ensommeillé.

-Qu'est-ce qu'il se passe ? Grogna-t-il d'un ton mauvais. Pourquoi tu me réveilles au milieu de la nuit ?

-Il est déjà sept heures, et j'ai trouvé une formule.

A son air triomphant et déterminé, Drago comprit qu'elle ne le laisserait pas se rendormir. Il se leva avec un soupir résigné et s'habilla rapidement, tandis que Ginny détournait le regard. Se retenant de lui lancer une remarque moqueuse, Drago saisit la feuille de parchemin et lut une phrase de charabia en latin.

-Euh... Comment est-ce qu'on est censé lancer ça ?

-En s'entraînant et en articulant bien, je suis sûre qu'on peut y arriver. Je vais essayer.

-Non, c'est toujours toi qui essaie. Cette fois c'est mon tour. Et si j'y arrive, je me transformerai en lion et je te dévorerai.

Ginny éclata de rire.

-Toi, un lion ? Un scorpion plutôt.

Vexé, Drago poussa une expression de dédain et reporta son attention sur la formule. Il brandit sa baguette et essaya de déchiffrer la longue formule latine sans oublier de syllabes. Il essaya plusieurs fois, sans effets, puis soupira avec exaspération et ouvrit un tiroir de sa commode.

-Qu'est-ce que tu cherches ? S'enquit Ginny, interloquée.

Drago fouilla un moment dans sa collection personnelle de potions et en tira une petite fiole contenant un liquide ambré.

-Felix Felicis ! S'exclama-t-il avec satisfaction. Il faut bien que mon travail ait quelques avantages.

Il déboucha le bouchon délicat et porta la fiole à ses lèvres. Il avala une goutte de la mixture sous l'œil désapprobateur de Ginny.

-Ce n'est pas dangereux ce truc ?

-Je n'en bois presque jamais, répondit-il en haussant les épaules avec désinvolture.

Il essaya à nouveau de lancer la formule, et après trois essais, il comprit qu'il avait réussi. Tous ses membres se métamorphosèrent lentement. Il rapetissa et devint une grande chose aplatie qui s'agitait pitoyablement sur le sol. Une sensation d'asphyxie le prit et il se sentit submergé par la panique.

-Merlin ! S'exclama Ginny en agitant sa baguette dans tous les sens. Euh...euh... Finite incantatem ! FINITE ! Aguamenti !

L'instant d'après, Drago était revenu lui-même. Il n'avait pas dû rester transformé plus de quatre secondes mais il se sentait complètement épuisé, fourbu, à bout de souffle. Ginny était figée sur place et semblait choquée.

Drago s'affala sur son lit et finit par marmonner :

-Qu'est-ce qu'il vient de se passer, au juste ?

Ginny sortit de son mutisme et lui répondit d'une voix incrédule :

-Tu t'es métamorphosé en raie.

-En raie ? Mais...je ne peux pas être un animagi marin, c'est trop nul !

Ginny approuva d'un signe de tête et s'appuya contre le mur, encore sous le choc.

-Il faudra réessayer, peut-être que ce n'est pas ta forme définitive, j'ai lu quelque chose là-dessus. Mais je comprends pourquoi on dit que c'est dangereux, je ne sais pas comment tu as fait pour redevenir toi-même...

-Sûrement l'instinct, répondit-il en baillant. On réessaiera plus tard, si tu veux bien, j'en peux plus.

Ginny hocha la tête à nouveau et resta là à l'observer en silence, sans faire un geste pour s'en aller. Drago, encore sonné, fut long à se rendre compte de l'immobilisme de la jeune femme, qui semblait plongée dans d'obscures réflexions.

-Gin' ?

Un léger sourire s'esquissa sur ses lèvres. Drago l'appelait « Ginny », « Potter » parfois, mais pas « Gin' ». C'était nouveau. Le sourire de la jeune femme s'agrandit lorsqu'un éclair de compréhension passa dans le regard du jeune homme, qui se leva brusquement et s'approcha tout près d'elle. Ils étaient proches, si proche que Ginny pouvait sentir la chaleur de son corps tout près du sien. Drago leva une main hésitante et enserra la taille de la jeune femme, la rapprochant encore plus. Penchant la tête, il effleura sa bouche de ses lèvres, puis l'embrassa doucement.

-Tu m'as manqué, tu sais, murmura Ginny lorsque leur étreinte pris fin.

-Je ne suis parti nulle part, répondit-il, amusé.

Ils échangèrent un sourire de connivence et se séparèrent à regret, les cours étant sur le point de commencer.

Plus tard, lorsque Ginny surveilla ses élèves qui rédigeaient un devoir sur les moyens de protection contre les vampires, elle eut tout le temps de réfléchir. Cette fois, elle ne pouvait plus se voiler la face. Ginny Potter avait un amant.

Et alors ? Elle se sentait mieux auprès de lui, et malgré ses éclats de colère elle ne pouvait s'empêcher de lui faire confiance. Drago était inoffensif, elle le savait, et l'emprise qu'il avait sur elle était toute relative... Quant au sentiment de culpabilité qu'elle ressentait, il était si infime qu'il n'était pas dur de le réprimer.

L'enseignante se félicita d'avoir mis cette interrogation à la place de la séance sur les épouvantards initialement prévue. Elle n'avait pas tellement la tête aux travaux pratiques, et... Ginny savait en quoi la créature se transformerait face à elle. Un Lord Voldemort fantomatique ferait le plus mauvais effet dans sa salle de cours, et elle ne voyait pas vraiment comment le rendre plus ridicule que terrifiant.