Si vous ne vous souvenez plus des précédentes aventures de Stanislas et Lucy, vous pouvez relire le chapitres 5 "Amitiés bien placées". Si vous ne vous souvenez plus des précédentes aventures de Ti'lan et Eméra, vous pouvez relire le chapitre 1 "Le feu et la glace" et le chapitre 8 "Le renoncement".

« À peine avait-elle quinze ans quand je l'épousai. On l'avait jusque là soumise aux lois d'une austère surveillance : on voulait qu'elle ne vît rien, n'entendît presque rien, qu'elle ne fît que le moins possible de questions. […

- Il est du devoir d'un homme et d'une femme sensés de se comporter de manière qu'ils administrent le mieux possible les biens qu'ils possèdent. [… En donnant à l'homme un corps robuste et une âme forte qui le mettent en état de supporter le froid, le chaud, les voyages, la guerre, elle l'a chargé des travaux du dehors ; mais en donnant à la femme une plus faible complexion, la divinité ne paraît-elle pas l'avoir restreinte aux soins de l'intérieur ? »

Extrait de L'Economique par Xénophon

10 : Une vie de princesse

Les gardes du palais de Little-Paradise n'avaient pas beaucoup de travail. Dans cet endroit où la fonction de chacun était connue et où tout était toujours à sa place, dans ces vastes bâtiments blancs dépourvus de recoins obscurs, rien de vilain ne semblait pouvoir se dérouler.

Les gardes n'étaient guère expérimentés. Sinon, ils auraient su que les secrets les plus honteux, les plans les plus machiavéliques se cachent derrière… la respectabilité. Et ils se seraient peut-être un peu méfiés du jeune homme aux cheveux noirs qui passa devant eux d'un pas tranquille.

Pour eux, il n'y avait aucune raison d'être méfiant. Stanislas Rogue était un habitué de l'aile royale. Il aurait été idiot de lui faire subir un long et ennuyeux contrôle à chaque fois qu'il venait voir son ami Magtanggol, même si c'était le règlement pour cette partie du château où demeuraient le roi et ses proches. Un haut-noble était au-dessus de tout soupçon.

Sauf que cette fois-là, pourtant tout aussi décontracté en apparence qu'à l'ordinaire, Stanislas n'allait pas voir Magtanggol. Ses intentions étaient très différentes, et beaucoup moins innocentes.

L'appartement de Magtanggol et celui du roi étaient tout proches. Dès que Stanislas l'avait su, il avait conçu l'idée de faire semblant de se rendre chez Magtanggol pour en fait s'introduire dans les appartements du roi. Si le Horcruxe était là, le détecteur de magie noire le signalerait immédiatement. Bien évidemment, Stanislas ne le récupérerait que plus tard, après avoir conçu un plan pour que sa disparition passe inaperçue. Dans l'un ou l'autre des cas, il ne passerait pas plus de dix minutes dans les appartements privés de Mauricio Edmonton et ne laisserait aucune trace de sa présence.

Avant d'entrer, Stanislas lança prudemment un sort de détection de présence. Il était sûr que le principal occupant des lieux n'était pas là mais quelqu'un d'autre aurait toujours pu être sur place. Il n'était pas question qu'on le surprenne.

Stanislas poussa un soupir de soulagement : selon le sort, l'appartement était désert. Il avait le champ libre.

Il entrebâilla la massive porte de chêne au bois luxueusement ciré et pénétra dans ce qui semblait être un vestibule. Puis il se mit à arpenter l'appartement, le détecteur de magie noire à la main, tout en ne pouvant s'empêcher de regarder autour de lui.

Stanislas fut surpris de constater la « sobriété » de l'endroit où il se trouvait. C'était certes luxueux mais de bon goût, pas de dorures ou d'autres ornements inutiles.

Alors qu'il se trouvait dans un cabinet de travail, un objet attira son attention. C'était une photographie dans un cadre tout simple, qui n'avait même pas été développée correctement vu qu'elle ne bougeait pas. Elle ne semblait pas du tout à sa place sur un bureau royal.

Se morigénant pour perdre ainsi son temps, Stanislas prit tout de même la photo pour l'observer plus attentivement, poussé par la curiosité. C'était définitivement un amateur qui l'avait prise.

Elle représentait une femme d'une trentaine d'années, plutôt laide. Son visage était trop rond et son teint, blafard. Ses cheveux bruns étaient tirés en un chignon impeccable et elle portait une robe grise sans grâce. Néanmoins, la photo ne donnait pas une impression de tristesse ou d'ennui, loin de là. La femme souriait et ses yeux noirs qui brillaient d'intelligence renvoyaient un regard complice à celui qui se cachait derrière l'objectif.

Stanislas fronça les sourcils : le visage de cette femme lui en rappelait un autre mais il était incapable de dire lequel. Possédant des capacités d'observation exceptionnelles en d'autres domaines, Stanislas n'était en revanche pas physionomiste. Il décida donc de rechercher d'autres indices plutôt que de fouiller sa mémoire.

En retournant le cadre, il découvrit quelque chose griffonné au dos de la photo : un nom Sarah et une date. Cette fois, la lumière se fit immédiatement dans son esprit.

Il n'y avait qu'une Sarah que Mauricio Edmonton aurait pu chérir au point de garder sa photo sur son bureau. Il s'agissait de Sarah Edmonton, son épouse.

Quand il s'était informé sur Mauricio Edmonton, Stanislas avait également appris quelques choses sur feu sa femme. Cela représentait, en fait, très peu d'informations, mais Sarah semblait destinée à rester dans l'ombre car personne ne savait rien d'elle hormis le fait qu'elle était anglaise et morte en donnant naissance à la princesse. On lui attribuait la beauté extraordinaire de celle-ci.

Stanislas se dit aussitôt que si le visage de Sarah Edmonton était connu des courtisans, cela aurait tordu le cou à la rumeur. Puis, il se rendit alors compte de ce qu'impliquait sa réflexion. En effet, vu qu'Elizabeth ne ressemblait en rien à son père, si elle ne « tenait » pas de sa mère…

Stanislas savait que la ressemblance entre parents et enfants était parfois toute relative mais il lui semblait impossible qu'Elizabeth soit l'enfant de deux personnes si différentes d'elle.

Mais si Elizabeth n'était pas la fille du couple royal, soit il y avait un autre enfant, soit Sarah n'était pas morte en accouchant (ou était morte d'une autre façon). Stanislas ne croyait guère en la dernière option : pour que l'homme pratique qu'était Mauricio Edmonton ait un geste aussi sentimental que de garder le portrait de sa femme disparue auprès de lui, il devait l'aimer sincèrement. D'ailleurs, depuis la mort de sa femme, on n'avait connu à Mauricio Edmonton ni épouse, ni maîtresse. Soit il cachait drôlement bien son jeu et avait assassiné ou fait disparaître sa femme pour une raison x ou y, soit il était bel et bien un veuf éploré.

Dans ce cas-là, qui était l'enfant des Edmonton ?

Le teint basané de Mauricio, les cheveux de Sarah et ses yeux sombres… Stanislas se demanda comment il avait pu être aussi stupide. La solution du problème sautait aux yeux.

Magtanggol. Un garçon de l'âge d'Elizabeth dont personne ne savait les origines mais que le roi avait « comme par hasard » pris en affection… Imee et Magtanggol, des jumeaux étonnamment riches et cultivés pour des orphelins qui auraient dû être miséreux.

Le roi n'avait apparemment pas complètement abandonné ses enfants vu la vie confortable, voire carrément prestigieuse dans le cas de Magtanggol, qu'il leur avait assurée. Mais pourquoi les avoir abandonnés en premier lieu ?

Stanislas ne pouvait pas se contenter de passer son chemin sans avoir trouvé la réponse à cette question. Non seulement sa curiosité était largement piquée, mais vu qu'il était l'ami de Magtanggol, cela le concernait également un peu. Sans compter que s'il racontait ça à Lucy…

Stanislas eut une moue résignée. À tous les coups, Lucy se sentirait profondément concernée et voudrait savoir toute la vérité, par souci pour Imee. Autant découvrir le fin mot de l'histoire tout de suite. D'autant plus que les réponses à ses questions se trouvaient juste dans l'appartement d'en face.

« Ah, Stanislas ! Qu'est-ce que qui t'amène ? »

« Je sais qui tu es, Magtanggol. »

La surprise dans le regard de Magtanggol fut fugace. Il s'était attendu à vivre un jour une telle scène.

« Comment ? », demanda t-il d'une voix sans timbre.

« J'ai vu une photo de ta mère récemment. »

« Je croyais qu'il les avait toutes faites brûler. »

« Elle a vécu une partie de sa vie en Angleterre. Même Mauricio Edmonton n'a pas pu effacer toute trace de son existence là-bas. Je suis plutôt bien informé. »

« Je vois. Alors… », hésita Magtanggol qui ne savait pas quoi dire.

« Pourquoi tu n'es pas le prince officiellement ?, l'interrompit Stanislas. Et pourquoi Imee n'est pas à la place d'Elizabeth ? »

« Mauricio Edmonton est loin d'être un Sang-Pur, c'est bien connu de tout le monde. Pour que le Seigneur des Ténèbres l'accepte en tant que chef de cet état, il a dû passer avec lui un accord sous le manteau : au lieu de laisser son royaume à un héritier mâle, sa fille épouserait un représentant de la plus grande famille de Sang-Pur d'Asie du Sud et ils seraient roi et reine. Ainsi, vu qu'un de ses enfants serait sur le trône, Mauricio Edmonton ne perdrait pas complètement la face et les souhaits du Seigneur des Ténèbres en matière de pureté du sang seraient accomplis. »

« Je ne vois toujours pas pourquoi Imee… », commença Stanislas.

Cette fois, ce fut Magtanggol qui l'interrompit pour dire d'une voix dure :

« On demande des choses différentes à un prince et à une princesse. La princesse sert à être mariée à un noble ; il ne faut pas qu'elle soit trop intelligente car elle pourrait se rebeller contre son destin. Elle ne peut apporter du prestige à sa famille que par sa beauté.

À ma naissance, j'ai été « escamoté » car s'il y avait eu un prince, tout le monde aurait trouvé étrange que ce soit sa sœur et son époux qui héritent à sa place. Imee a été élevée dans ses premières années pour être la princesse mais il s'est rapidement avéré qu'elle n'avait aucune qualité requise. Elle semblait trop volontaire pour accepter son destin tout tracé et surtout, elle n'était pas belle.

Elizabeth était juste parfaite. Ses parents étaient anglais, de passage ici, ils sont morts dans un accident. Enfant, elle était aussi belle qu'elle l'est aujourd'hui et assez crédule. Son éducation a exploité ce trait de caractère et elle est incapable de réfléchir par elle-même maintenant. Belle comme un cœur et bête à en pleurer, la combinaison gagnante. »

Stanislas ne répondit rien et ils restèrent tous deux silencieux, figés dans une sorte de recueillement. Puis Magtanggol dit :

« Tu comprends bien sûr que tout cela doit rester entre nous. »

« Sauf pour Lucy. Je dois le lui dire. »

« Es-tu sûr qu'elle ne bavardera pas ?, demanda Magtanggol d'une voix d'une grande froideur. Elle n'est pas vraiment du type prudent. »

Stanislas répondit avec autant de fermeté :

« Si je lui dis de n'en parler à personne, elle ne le fera pas. Je lui fais confiance. »

Magtanggol fut forcé d'accepter que le secret soit partagé entre eux quatre, lui, Imee, Stanislas et Lucy. Quand Stanislas lui apprit la vérité, la réaction de cette dernière fut à peu près ce à quoi il s'était attendu.

Lucy avait été dans la même situation que les jumeaux : elle n'avait pas connu sa mère et son éducation avait donc été entièrement à la charge de son père. Celui l'avait choyée et s'était admirablement occupé d'elle. Elle ne pouvait pas comprendre qu'un père puisse faire le choix opposé, considérant ses enfants comme des outils, les abandonnant ou les remplaçant s'ils étaient « inutiles ».

Le calme d'Imee sur ce sujet la révoltait :

« On dirait que tu n'en veux même pas à ton père ! Alors qu'il t'a d'abord considérée comme un moyen de remplir ses desseins puis t'a recalée parce que… tu étais laide ! »

« Il aurait pu faire pire, dit Imee en tirant sur une large aiguillée de fil. Nous avons une vie confortable et Magtanggol a un poste important. S'il nous avait totalement abandonnés, nous aurions vécu dans la misère. Il n'était pas assez inhumain pour nous imposer ça. »

« Il vous a tout de même reniés aux yeux du monde extérieur. Il vous a laissés dans l'ombre parce Magtanggol était « gênant » et que tu n'étais pas assez bien pour lui.

Aucun humain ne doit être considéré comme un outil et c'est encore plus choquant quand c'est la vision d'un père sur ses enfants. On ne fait pas des enfants pour se servir d'eux ! »

« Pourquoi alors ? », demanda Imee.

La question prit un moment Lucy au dépourvu avant qu'elle réponde en balbutiant :

« Pour les aimer, bien sûr. »

Imee eut un petit rire doux.

« C'est très mignon ce que tu dis, Lucy. Et, dans un certain sens, la plupart des parents aiment leur progéniture. Mais ce n'est, hélas, pas toujours le cas. Par exemple, mon père vouait un amour exclusif à ma mère. Comme elle est morte en accouchant, il me tient pour responsable de sa mort. »

« C'est complètement insensé ! »

« Il ne l'a jamais admis et peut-être qu'il n'en a même pas conscience. Mais je suis convaincue que c'est la raison pour laquelle il n'est jamais parvenu à m'aimer. Il n'est pas sans cœur. S'il m'avait aimée, je suis sûre qu'il ne m'aurait pas abandonnée car le fait que je n'aie pas les caractéristiques d'une princesse aurait été secondaire. »

La colère de Lucy s'était calmée. Le comportement d'Imee la laissait désormais admirative :

« Tu es vraiment magnanime pour pardonner ainsi à ton père et même réussir à lui trouver des excuses. »

« Tu es trop naïve, Lucy. Bien sûr que j'en veux encore à mon père ! Mais j'ai eu de nombreuses années pour ressasser mes griefs contre lui et je peux désormais en parler calmement et avec une pointe d'objectivité. Ce qui aide, c'est que, même si ce qu'a fait mon père était mal, je suis assez contente du résultat. »

« Tu ne regrettes pas ta vie de princesse ? », demanda Lucy.

« Tu plaisantes ? La vie d'une princesse n'a rien à voir les contes de fées ! Le prince charmant est un sinistre inconnu et on ne peut rien faire à part avoir des enfants de lui, enfants qu'on ne peut souvent même pas élever soi-même. J'aime travailler et je ne supporterais pas cette vie oisive. »

« Tu ne te sens même pas un peu lésée ? Je veux dire, c'est tout de même toi, la princesse, pas Elizabeth ! »

« Regarde-moi, Lucy. Est-ce que je ressemble à une princesse ? »

Lucy dut avouer que non.

« Est-ce que j'en ai l'attitude, les désirs ? »

« Non plus. »

« « princesse », ce n'est rien de plus qu'un titre de noblesse. Est-ce qu'un titre de noblesse rend extraordinaire ? Non. Les princesses sont des personnes comme les autres. Si tout le monde les voit comme extraordinairement belles, attendant avec joie leur mariage…, c'est parce que cette vision est véhiculée par les contes de fées. Elizabeth correspond à cette image. J'ai techniquement le titre par le sang mais elle est la vraie princesse, comme tout le monde l'imagine. C'est ça qui la rend légitime. D'ailleurs, je n'ai pas l'intention de lui disputer le titre. Le monde de la très haute noblesse semble riche, coloré et distingué aux premiers abords mais de la soue de cochon se cache derrière les tentures et les dorures. Je suis bien contente de ne pas faire partie de ce monde-là. »

§§§

« Eméra, c'est merveilleux. Je suis si contente pour vous. »

La reine Inlandsis serra longuement sa protégée dans ses bras avant de la relâcher pour la regarder d'un air fier. Les lèvres d'Eméra se crispèrent machinalement en un sourire de réponse mais son regard tourné vers le sol restait vide.

Tout ce qui entourait Eméra était pourtant à l'image de son hôtesse, joyeux et lumineux. De véritables fleurs embaumaient la pièce, disposées en petits bouquets dans des vases translucides. Les fenêtres laissaient entrer une lumière dorée et chaude. Sur les nappes d'un blanc étincelant étaient gracieusement disposés des couverts d'or et un service à thé en porcelaine orné de fleurs. Des dizaines de petits gâteaux différents accompagnaient la boisson.

Inlandsis avait vraiment organisé la partie de thé la plus mignonne du monde. Si l'humeur d'Eméra n'avait pas été si sombre, elle l'aurait trouvée charmante malgré ce qu'elle était censé célébrer.

Justement, Inlandsis semblait surprise de ne pas voir son invitée irradier le bonheur :

« Vous devez être encore sous le choc, n'est-ce pas ? »

« Ce n'est pas un choc. Je me doutais que le Seigneur des Ténèbres organiserait notre mariage dès notre retour de voyage. Nous sommes majeurs, moi et... le Prince. »

« Mais c'est tout de même l'annonce officielle ! Vous devez être tout excitée ! »

Eméra était amorphe et elle n'avait même pas l'envie ou la force de se cacher. Qu'Inlandsis voie un peu plus loin que le bout de son nez et comprenne pourquoi elle ne faisait pas preuve d'un minimum de cordialité !

« J'ai compris !, s'écria justement celle-ci. Vous avez peur, n'est-ce pas ? »

« Peur de quoi ? », ne put s'empêcher de demander Eméra.

« Vous appréhendez la cérémonie ! », dit Inlandsis d'un ton triomphant.

C'était tellement ridicule qu'Eméra eut un petit rire. Inlandsis y répondit par un sourire complice.

« C'est vrai qu'il y a de quoi être effrayée. Lors d'un mariage royal, tous les dirigeants des pays sont présents, le protocole est plus lourd que du plomb et au moindre faux pas, la honte reste marquée dans nos vies pour toujours. Mais vous serez une mariée ravissante. Vous avez beaucoup de classe. »

Inlandsis regarda le profil d'Eméra, assise légèrement voûtée dans son fauteuil. Elle était vêtue d'une robe rouge pâle coupée comme un manteau droit qui lui tombait jusqu'aux chevilles. Un trait doré marquait l'emplacement virtuel de l'ouverture du manteau et la bordure des manches. La robe était simple mais elle semblait « soutenir » Eméra en donnant un air de dignité à sa langueur.

« Vous savez que je n'ai pas beaucoup d'enthousiasme pour ce mariage. », dit Eméra, qui voulait précipiter la fin de cet entretien.

« Vous êtes jeune et éprise de votre liberté. Mais ce mariage est votre avenir et il n'y a aucune raison de le craindre. Vous aurez un mari jeune, beau, connu de vous, dont la haute position sociale vous élèvera vous aussi. Vous aurez des responsabilités en tant que son épouse. Et surtout vous aurez des enfants que vous élèverez et qui seront tout pour vous. Que désirer de plus ? »

« J'ai toujours voulu être quelqu'un de puissant et de respecté, pas une « femme de… » ou une « mère de… » », dit Eméra, qui ne réussissait plus à se forcer à sourire. Elle se leva pour partir mais Inlandsis la retint par la manche.

« Vous gérerez une maison princière. Du pouvoir et du respect, vous en aurez. Laissez le pouvoir sur l'extérieur aux hommes. »

« Pourquoi ? », demanda t-elle simplement.

« Parce que votre rôle est différent. En tant que femme… »

« En tant que femme, quoi ?, commença à s'énerver Eméra. Qui a décrété qu'elles devaient s'occuper de la maison et des enfants ? Les femmes pourraient très bien faire ce que font les hommes – et vice-versa. C'est juste une grande tradition misogyne que de les réduire à des potiches et à des machines à faire les bébés. »

« Est-ce que vous me traitez de potiche et de machine à bébés ? »

« Si vous aimez votre vie, c'est tant mieux. Mais je ne veux pas la même. »

« Comment pouvez vous vous plaindre alors que vous épousez celui que vous aimez ? »

Eméra s'immobilisa, choquée par cette réplique inattendue. Ti'lan lui revint alors à l'esprit, celui auquel elle avait soigneusement évité de penser ces temps derniers.

Au début, elle n'avait rien ressenti de particulier. Puis, il avait commencé à lui manquer et ces remords avaient lourdement pesé sur son moral. En effet, si Eméra prenait souvent de mauvaises décisions, c'était la première fois qu'elle en prenait une bonne qui la faisait souffrir. Elle ne pouvait rien faire et en avait peu à peu également perdu l'envie.

Inlandsis avait probablement remarqué que Ti'lan et elle ne se parlaient plus mais elle avait dû prendre cela pour une simple querelle d'amoureux. Inlandsis, qui pêchait à voir les choses différemment qu'à travers le miroir déformant de ses préjugés….

Eméra prit son visage dans ses mains et respira profondément. Elle avait terriblement envie de hurler de colère contre Inlandsis mais ce serait en vain, la reine de France n'admettrait jamais qu'elle avait tort. Et si elle parlait de sa relation avec Ti'lan, elle allait de fil en aiguille se torturer l'esprit en y pensant.

Est-ce que j'ai bien fait de rompre tout contact avec lui ? Est-ce que j'ai eu tort ? Eméra en avait assez de se poser ces questions. Alors elle répondit doucement :

« Eméra Potter la Sang-mêlée. Voilà qui je suis. Je sais ce qu'on veut faire de moi en me mariant mais je ne suis pas une Princesse et je pense que je ne réussirai jamais à en devenir une. D'ailleurs, je ne veux pas rester dans l'ombre de qui que ce soit, qu'il soit un mendiant ou de sang royal. Si vous avez cru voir en moi l'équivalent du Prince, alors vous vous êtes fourvoyée et vous avez fait une erreur en m'offrant votre amitié. »

Eméra quitta Inlandsis sur ces mots. Elle aimait cette conclusion, car il n'y était question que d'elle-même et pas de Ti'lan. Car, au fond, c'était bien sa personnalité qui comptait.

De nombreuses personnes avant elle avaient dû supporter la perte d'un ami. Ti'lan n'en était pas vraiment un, mais ils avaient quand même passé beaucoup de temps ensemble durant de nombreuses années et elle avait formé un lien avec lui. Maintenant qu'elle l'avait brisé, elle devait être capable de le supporter. Seule sa force de caractère était importante.

Sauf si elle était tentée de revenir sur sa décision…

Eméra secoua vigoureusement la tête, comme pour chasser le doute qui l'habitait. Elle pensait sincèrement qu'elle était capable de faire une croix sur Ti'lan, sauf si elle doutait sans arrêt du bien fondé de sa décision.

Quand elle l'avait prise, tout lui semblait pourtant couler de source. Ti'lan et elle étaient incompatibles, donc devaient abandonner tous projets communs. Elle s'épargnait ainsi beaucoup de colères, de déceptions et de souffrances futures. Mais pour l'instant, elle avait plutôt l'impression de s'imposer une épreuve plutôt que de se ménager.

Eméra s'assit sur un banc dans le jardin, essayant d'apprécier la douceur de cette journée de septembre. Hélas son esprit était encore tout tourné vers ses problèmes jusqu'à ce qu'une voix la tire de ses réflexions :

« Ce n'est pas le moment de paresser. C'est ton tour. »

Ti'lan lança à Eméra le détecteur de magie noire, qu'elle attrapa en vol. Elle regarda un moment l'objet dans sa main avant de lever les yeux vers le garçon. Pendant quelques secondes, elle l'observa intensément puis ses yeux se baissèrent à nouveau, sagement, et elle dit d'une voix dure :

« Tu aurais pu le déposer quelque part, comme d'habitude. Quel est le but de cette conversation ? »

« Tu es en train de changer, Eméra. »

Ti'lan s'assit sur le banc à côté d'elle. Il n'y avait que de la surprise dans sa voix quand elle lui demanda ce qu'il voulait dire.

« Je sais que tu t'es disputée avec ton amie Inlandsis mais je n'ai pas entendu le son de ta douce voix en train de crier. »

« Comment sais-tu que je lui ai parlé et que nous nous sommes disputées ? Est-ce que tu m'espionnes ? »

« Je passais simplement par là. »

« C'est une très mauvais excuse, Ti'lan. »

« Alors tu prononces mon nom maintenant ? »

Pendant sa discussion avec Inlandsis, jamais Eméra n'avait appelé Ti'lan par son prénom. S'il le savait, c'était qu'il avait dû écouter attentivement la conversation.
« Pourquoi as-tu subitement envie de me suivre aujourd'hui ? Ou est-ce que ça dure depuis plus longtemps ? Non, je m'en serais rendue compte… », murmura t-elle.

« De temps en temps, j'aime savoir ce que tu deviens. Je me sens concerné, tu vois. Et tu ne t'es jamais rendue compte de rien. Tu peux être très aveugle, Eméra. »

Ladite Eméra lâcha un juron bien senti à l'égard de son harceleur assorti d'un « Maintenant-je vais-surveiller-mes-arrières-alors-si-tu-me-suis-à-nouveau-je-te-le-ferais-payer. »

Ti'lan poussa un soupir :

« Ah, je me sens soulagé ! Tu sais toujours exprimer ta colère. Alors pourquoi n'as tu pas fait de même avec Inlandsis ? »

« Je ne voulais pas m'énerver. Je me suis juste calmée et je lui ai répondu poliment. C'est tout. »

« Avant, tu n'aurais pas pu faire ça. C'est pour ça que j'ai dit que tu étais en train de changer.

La décision que tu as prise… « Ne tentons plus rien car cela aboutirait à un échec »… C'est non seulement assez pessimiste comme façon de voir les choses mais aussi un peu lâche. Tu dis en somme « Je ne veux plus rien tenter », par peur de l'avenir. »

« Est-ce que tu me traites de lâche ? », demanda Eméra d'une voix basse.

« Remplace « lâche » par « raisonnable » et « pessimiste » par « réaliste » et tu aurais une version plus positive de ce que j'ai dit. Car je n'insinue pas que ta décision a été mauvaise. C'est le genre de décision que j'aurais pu tout à fait prendre. Moi mais pas toi, Eméra. Tu es le genre de personne à persévérer, à te battre et à foncer dans le présent sans songer à un avenir hypothétique. »

« Je deviens plus raisonnable alors. Peut-être que ce n'est pas une mauvaise chose. J'en ai assez de me mettre sans cesse en colère, de prendre de mauvaises décisions… »

« Quand on a tout contrôle sur soi-même, on perd sa spontanéité. Quand on voit le monde tel qu'il est, on a tendance à perdre espoir. Et quand on prend des décisions soigneusement calculées, on se rend compte que ce que l'on pensait être l'action idéale est loin d'être parfait et pourtant, on persiste dans l'erreur parce qu'on ne sait pas quoi faire d'autre, quoi faire de mieux, parce qu'on est toujours paralysé par la peur d'un avenir auquel on ne peut faire face. »

Les mains d'Eméra se crispèrent sur le rebord du banc et elle dit d'une voix légèrement moins assurée :

« Tu sembles avoir des problèmes pires que les miens. Pourquoi ne pas m'en parler ? »,

« J'ai oublié de mentionner dans ma liste que quand on contrôle ses émotions, on a tendance à moins s'épancher. Je viens déjà de me confier énormément à toi ! »

« Je n'aime pas les devinettes. », répliqua Eméra.

Ti'lan n'était pas vague que sur ses propres problèmes. Il lui conseillait implicitement de ne pas changer : est-ce que cela voulait dire qu'elle devait revenir sur sa décision et essayer encore de s'entendre avec lui ? Il ne le disait pas.

« Tu penses que j'ai pris une bonne décision ou pas ? », lui demanda t-elle de but en blanc.

La réponse de Ti'lan la prit au dépourvu :

« Objectivement ou subjectivement ? »

« Hm… Les deux ? », répondit Eméra.

« Objectivement, je pense que tu as pris une bonne décision. Nous pouvons tout à fait rechercher l'Horcruxe séparément sans nuire à notre mission pour Ceux-qui-doivent-ramper. Quant à notre entraînement ensemble, il a en quelque sorte porté ses fruits mais rien ne dit que notre découverte aurait eu une utilité pratique. Enfin, sur un plan plus personnel, je pense que tu souffriras si tu me fréquentes et d'une certaine façon, moi aussi. »

« Toi aussi ? », répéta t-elle incrédule.

« Je sais que j'ai l'air de n'être affecté par rien, expliqua Ti'lan, mais c'est faux. Tes décisions ont un impact réel sur moi, Eméra. Par exemple, quand tu as décidé de briser notre association, j'ai ressenti une impression de « gâchis ». Car, même si je ne peux pas te dire où ça nous mènera, je suis intéressé par ce ce que nous pouvons faire ensemble. Et j'ai un désir égoïste de te garder auprès de moi, même si je sais que ce n'est pas raisonnable. »

Eméra resta silencieuse pendant un long moment, touchée par les paroles de Ti'lan. Celles-ci la rendaient en quelque sorte heureuse : elle s'était sentie ridicule d'accorder trop d'importance à Ti'lan mais, vu qu'il avait des sentiments similaires à son égard, elle ne perdait plus la face. Eméra détestait perdre la face, particulièrement face à un rival comme Ti'lan.

D'ailleurs, le problème venait peut-être du fait qu'elle voyait toujours Ti'lan comme un rival. Mais la rivalité, autant qu'Eméra le savait, pouvait évoluer en une sorte d'amitié. Si seulement Ti'lan et elle avaient eu au moins un point commun, quelque chose pour les rapprocher… Eméra ne concevait pas qu'on puisse être ami avec quelqu'un de totalement différent de soi. Elle partagea ce point de vue avec Ti'lan, qui eut, bien sûr, un avis opposé. Eméra évoqua alors l'exemple d'Inlandsis :

« Je pense déjà que je ne vais pas essayer de me réconcilier avec elle, justement parce que nos visions de la vie sont trop différentes. »

« Si un ami a un point de vue différent du tien, même s'il te semble totalement idiot, tu dois l'accepter. C'est simplement de la tolérance. »

« J'accepte parfaitement ce qu'Inlandsis pense ! C'est elle qui ne me comprend pas ! Elle essaie de me convertir ! »

« Il faut savoir passer outre, faire des concessions en amitié. Je suppose que tu le sais déjà. »

« Je le sais, répondit Eméra. Mais quand les désaccords ou les différences sont vraiment importants, j'ai du mal à me modérer et à « passer outre ». »

Ti'lan la regarda d'un air plus doux et dit :

« Tu ne sera pas la seule à faire des efforts. Je vais essayer de te comprendre mieux, histoire de ne pas te blesser à nouveau. J'aimerais juste que tu fasses de même et, que tu cesses de me voir comme un rival ! »

« Mais tu es mon rival ! »

« Je ne suis pas d'accord. »

« Le contraire m'aurait étonné. », dit Eméra avec lassitude.

Après une longue discussion, elle accepta finalement de tenter de se réconcilier avec Ti'lan et de faire les efforts nécessaires pour que cela fonctionne.

« À une condition. », dit-elle cependant.

« Laquelle ? »

Les yeux d'Eméra s'illuminèrent alors d'un éclat dangereux et, en un éclair, elle immobilisa Ti'lan d'une prise mortelle et pointa sa baguette magique contre sa jugulaire.

« Ne me suis plus jamais. », lui murmura t-elle à l'oreille.

Ti'lan eut un petit rire. Ne se sentant pas prise au sérieux, Eméra abandonna son air effrayant pour lancer à son coéquipier un regard noir.

« Je promets. », dit-il avec un grand sourire.

« Toi et tes promesses ! », soupira Eméra.


Le chapitre suivant sera intitulé Le bal de la discorde et publié le 26 janvier. Vous pouvez retrouver la réponse à vos reviews et de plus amples informations sur "Learn to crawl" sur le blog learntocrawl (adresse dans mon profil).