10. Le message
La Six synthétique souleva lentement la plaque d'égout au-dessus de sa tête. Elle scruta les environs et constata que la rue était totalement vide. Le jour s'était levé et la pénombre ne les protégeait plus. Il s'agissait d'être très prudents et de ne pas se faire prendre dans cette situation. Certes son propre sort ne l'inquiétait pas plus que cela. Elle savait pouvoir se télécharger et retrouver un nouveau corps en cas de coup dur. Par contre, la position du repère de la résistance risquait d'être compromise. Et cela pourrait signifier la fin de leur petit mouvement.
Elle écarta finalement la plaque et sortit en pleine lumière. Puis elle se pencha au-dessus de l'ouverture béante au milieu de la petite ruelle.
- Dépêchez-vous! ordonna-t-elle aux autres. Je n'aime pas du tout sortir en plein jour!
Lee et Kara sortirent aussi vite qu'ils le purent. Puis une Huit les suivit. Finalement, la Six referma la bouche d'égout et tous quatre se dirigèrent vers un immeuble proche.
- C'est là! s'exclama la Six. J'espère qu'il pourra nous recevoir…
La porte était fermée. Mais la Six désigna une fenêtre cassée. Un à un, ils se glissèrent à l'intérieur par cette ouverture. Kara se dit que cela devenait une habitude de rentrer dans les bâtiments par les fenêtres. A croire que les portes n'étaient pas faites pour être ouvertes sur cette maudite planète!
A l'intérieur, seule une épaisse couche de poussière semblait meubler la pièce dans laquelle ils venaient de pénétrer. Lee et Kara prirent une seconde pour observer les lieux. Mais ils constatèrent que les deux synthétiques avaient déjà quitté la pièce et se dirigeaient vers un escalier en bois dont les marches semblaient prêtes à céder au moindre pas.
- Qu'est-ce que vous attendez? demanda la Six. Je croyais que vous étiez pressés?
Kara et Lee se regardèrent. Puis ils se mirent en marche et suivirent les deux jeunes femmes. L'escalier craquait sous leurs pas, mais il tint bon. Ils arrivèrent à l'étage. Là, la Six frappa à une porte.
- Qu'est-ce que c'est? fit une voix
masculine.
- C'est moi, chuchota la Six. Je viens avec des
amis.
On entendit le bruit de plusieurs verrous qui s'ouvraient, puis la porte s'entrouvrit. Le visage d'un frère Cavil apparut dans l'entrebâillement.
- Qui est-ce?
demanda-t-il en dévisageant les deux humains.
- Ce sont des
amis, répondit la Six. Il n'y a aucune crainte à
avoir.
Il haussa les sourcils, puis ouvrit la porte. Les quatre visiteurs entrèrent. Le Cavil vivait dans un appartement étonnamment propre comparé au reste de l'immeuble. Il les invita à s'asseoir sur un canapé et prit place sur un fauteuil qui lui faisait face.
- Que me vaut
cette visite? demanda-t-il. Tu te rappelles sûrement que je
n'aime pas les visites en plein jour.
- C'est une urgence,
répondit la Six. Ces personnes ont un message à
transmettre.
Le Cavil les regarda de la tête aux pieds d'un air intrigué.
- Et en quoi je pourrais les aider?
Tu sais, ils ne sont pas…
- Oui, bien sûr, l'interrompit
la Six. Je sais ce qu'ils sont. Mais je pense que tu pourras quand
même les aider.
Quelques heures plus tôt, lorsque Lee et Kara avaient demandé à la Six si elle connaissait un moyen de transmettre un message à leur flotte, la requête l'avait prise totalement au dépourvu. En effet, les synthétiques ne se servaient pas d'appareils de communication car, à l'instar des robots leurs ancêtres, ils étaient dotés d'un moyen de communication qui leur permettait, dans certaines conditions, de se transmettre des visions, des sensations ou toutes sortes de pensées.
Ils ne transmettaient pas à proprement parler des messages. Mais ils parvenaient à s'en transmettre d'une manière détournée, en repensant par exemple à l'instant où ils avaient appris ce dont ils souhaitaient informer le destinataire. Mais il y avait un problème. Pour effectuer cette transmission, ils devaient atteindre un état très particulier, que peu de synthétiques étaient parvenus à découvrir.
Ce Cavil, qui vivait isolé et avait choisi de ne pas rejoindre la résistance malgré qu'il en ait partagé les avis, était considéré comme un spécialiste de la technique de méditation qui menait à cet état si particulier. Et il avait déjà aidé de nombreux autres synthétiques à communiquer entre eux. Les résistants lui rendaient ainsi souvent visite pour qu'il leur permette de transmettre leurs messages aux autres factions résistantes.
Mais voilà, si cela fonctionnait entre synthétiques, cela ne pouvait certainement pas s'appliquer aux humains. Et la Six ne voyait aucune manière de transmettre quoi que ce soit à la flotte en orbite.
-
Et comment je pourrais aider des… des… bafouilla le Cavil.
-
Nous sommes des humains, répondit Kara avec un sourire. Vous
pouvez le dire, nous ne considérons pas ça comme une
injure!
- Ils sont humains oui, répondit à son tour
la Six. Mais il y a dans leur flotte un élément
intéressant… L'une de leurs pilotes se trouve être un
cylon. Basé sur un modèle huit. J'ai donc pensé
que ce qui marchait entre synthétiques pouvait aussi marcher
entre synthétiques et cylons!
- Ca n'est pas impossible,
répondit le Cavil après une courte réflexion.
Après tout, Hercule les a créés en utilisant les
mêmes techniques que pour nous créer, nous les
synthétiques. Donc il est possible qu'ils possèdent le
même système de communication que nous.
Il regarda la Huit qui n'avait encore prononcé aucun mot. Il venait de comprendre la raison de sa présence parmi eux. La transmission ne fonctionnait bien qu'entre synthétiques de même modèle. Sans doute un problème de compatibilité. En fait le Cavil n'avait aucune idée du fonctionnement du système de communication et ne comprenait donc pas pourquoi ils ne parvenaient pas à transmettre efficacement leurs pensées aux autres modèles de synthétiques. Mais en tout état de cause, il s'agissait d'un fait avéré et les synthétiques avaient depuis longtemps décidé de suivre la règle sans se poser de questions.
- Vous êtes prête à
tenter l'expérience? demanda-t-il à la Huit.
- Oui.
Je pense que c'est très important pour ces humains de
transmettre ce message.
Elle se leva et s'étendit sur la couche du Cavil sans que celui-ci ne lui ait donné aucun ordre. Il fallait dire que les synthétiques connaissaient par cœur le rituel qui précédait la transmission et n'avaient pas besoin de se faire conseiller. Le Cavil prit une chaise et s'assit auprès d'elle. La Huit avait déjà les yeux fermés et prenait de profondes inspirations.
- C'est très bien, dit le Cavil. Détendez-vous.
Il se tourna vers les deux humains et jugea utile de leur expliquer le rituel.
- Pour communiquer, nous devons entrer en contact avec notre partie synthétique la plus profonde. Pour cela, notre partie "humaine" doit atteindre un niveau de conscience très profond. Un état que vous appelez "méditation". Je n'en connais pas la raison, mais c'est le seul moyen que nous ayons trouvé.
Il se tourna à nouveau vers la jeune femme et l'aida à trouver cet état de méditation profonde. Pendant de longues minutes, il la guida, lui donnant des conseils avec une voix de plus en plus grave et lente. Pour finir, lorsqu'il la sentit suffisamment relaxée, il céda sa place à Kara.
- Parlez-lui avec douceur. Il faut maintenant que vous l'aidiez à entrer en contact avec celle qui se trouve à bord de votre vaisseau. Décrivez-là. Ca devrait l'aider.
Kara acquiesça, puis s'assit devant la Huit.
- Elle s'appelle Sharon Valerii. Mais nous l'appelons souvent Athéna. C'est un excellent pilote. Contrairement à l'autre Sharon, ajouta-t-elle avec un sourire nostalgique. Elle est mariée avec Helo. Un autre très bon pilote. Ils se sont rencontrés sur Caprica. Et elle lui a fait un enfant. La petite Héra…
C'est alors que la Huit sembla inspirer nerveusement, puis rejeta l'air tout aussi rapidement.
- Ca y'est, dit-elle d'une voix très faible. Je suis avec elle. Dépêchez-vous. Elle ne sait pas ce qui lui arrive. Je sens une grande peur en elle…
Le Cavil fit signe à Kara de se lever. Elle s'exécuta et approcha son visage de celui de la Huit.
- Ouvre les yeux! ordonna le Cavil.
Instantanément, la Huit ouvrit les yeux en grand et le visage de Starbuck lui apparut, emplissant presque tout son champ de vision.
- Parlez, maintenant, dit le Cavil. Donnez
votre message.
- Bonjour Sharon, dit Kara après une courte
hésitation. Il faut que tu transmettes notre message à
l'Amiral. Lee et moi avons découvert des choses terribles
depuis que nous sommes sur Terre. La planète est dirigée
par un Dieu mécanique, Hercule. Il y a des millénaires,
il a détruit les humains sur la Terre et les a remplacés
par des synthétiques. Et c'est lui qui a ordonné aux
cylons… vous a ordonné de retourner sur les Colonies pour
détruire le reste de l'humanité.
Kara se demanda soudain s'il était possible que Sharon ait été au courant de tout cela et ait choisi de se taire? Mais elle secoua la tête. Probablement avait-on occulté certaines données de sa mémoire avant de l'envoyer séduire Helo. Elle avait désormais entière confiance en elle et ne pouvait pas imaginer qu'elle ait délibérément laissé la flotte se diriger vers la Terre en sachant le destin qui l'attendait.
- Mais il y a plus grave, ajouta-t-elle. Aujourd'hui même, Hercule va attaquer la flotte avec toute la puissance de son armée. Et je crains que cette puissance soit encore bien plus grande que celle des cylons. Il faut donc immédiatement mettre la flotte à l'abri. Ne nous attendez pas, nous nous débrouillerons pour vous rejoindre.
La Huit referma les yeux. Elle était en sueur. La dépense énergétique nécessaire à la transmission semblait vraiment terrible.
- J'ai… J'ai perdu le contact…
Kara se leva. Il n'y avait plus qu'à espérer que le message avait bien été transmis et que Sharon avait bien compris qu'il était réel. Et qu'elle n'avait pas cru à un rêve. Le Cavil se rassit et aida la Huit à ressortir de l'état de méditation profonde où elle se trouvait toujours.
Puis, la jeune femme se releva doucement. Elle semblait avoir laissé beaucoup d'énergie dans l'expérience. Le Cavil lui essuya le front, puis elle retourna s'asseoir sur le canapé. Kara et le Cavil en firent autant.
Soudain, alors que le Cavil servait à boire à ses hôtes, un grondement sourd se fit entendre. La terre se mit à trembler et le ciel s'obscurcit. Les verres se renversèrent l'un après l'autre. Kara et Lee se regardèrent. Ils ne comprenaient vraiment pas ce qui se passait.
Ils se levèrent tous et se dirigèrent vers la fenètre. Le Cavil l'ouvrit et ils regardèrent vers le ciel, dont la plus grande partie était masquée par les immeubles environnants. Soudain, le premier apparut, s'élevant au-dessus des immeubles.
- Oh non! cria Lee pour tenter de couvrir le vacarme. Pas déjà!
Un vaisseau mère de même modèle que ceux utilisés par les cylons s'élevait peu à peu vers le ciel. Puis d'autres apparurent autour de lui. Au total, une quinzaine de vaisseaux géants s'envolaient, leur vitesse ascensionnelle en augmentation constante.
