Lettre XIV : Miss Bennet à Mrs. Darcy
Le 14 février 1814, Gracechurch Street
Ma Lizzie,
Cela me fait plaisir de voir que tu fais confiance à ton mari, mais bien sur, il est évident que malgré toute l'affection que tu lui portes, tu n'es pas amoureuse de lui, mais alors pas du tout. Il va de soi également que tu supporterais très bien de vivre sans lui et de t'appeler encore Miss Elizabeth Bennet. Je ne te poserai plus de question sur ce sujet. De toute façon, j'ai bien trop de choses à te raconter pour t'ennuyer avec ça. Je sais que cela ne fait même pas trois jours que nous sommes parti de Longbourn, mais nous avons fait tellement de choses, et nous en avons tellement d'autres prévues ! Mais commençons par le commencement. D'abord, merci d'avoir écrit à Papa : grâce à toi, Lydia est restée avec à Longbourn, malgré ses cris et ses protestations. Entre nous, je ne sais pas qui est le plus à plaindre entre les deux, mais espérons que cette séparation forcée aura un effet bénéfique sur Lydia et sur Kitty. Nous sommes donc arrivés il y a deux jours chez mon oncle et ma tante Gradiner, avec Maman, Mary (que Papa a obligé à venir, en disant que cela lui ferait le plus grand bien de voir d'autres endroits : je crois pourtant qu'elle aurait bien échangé sa place contre celle de Lydia), Kitty, et bien sur mon cher Charles. Deux jours que nous sommes là, donc, et Maman m'emmène chaque jour courir les magasins de Londres pour trouver ma robe de mariée, mon trousseau, et bien sur, bien d'autres choses, n'ayant d'ailleurs pas forcément de rapport avec mon mariage. Je suis bien obligée souvent de la refréner dans ce tourbillon d'achat, car j'ai bien peur autrement que tout l'argent que Papa nous a donné, ainsi que celui que tu m'as envoyé (300 £, vraiment, tu n'aurais pas du, c'est une somme énorme !) ne passe dans des choses superflues. Inutile de te dire que mon succès est très mitigé. J'espère cependant qu'elle se tiendra mieux lorsque nous devrons sortir, comme par exemple après-demain, où nous sommes invitées à un bal chez les Bingley. En réalité, notre première sortie est ce soir, mon cher Charles nous invite à l'opéra. Je sais que ce n'est pas très charitable, mais je dois reconnaître que je suis reconnaissante à mon oncle Gardiner d'organiser de son côté une petite soirée avec des amis d'enfance qui retiendra Maman chez eux. Seules Mary, Kitty et moi irons donc voir Giulio Cesare in Egitto de Haendel. Tu le sais, ce sera la première fois que j'irai à l'opéra de ma vie, et comme Charles voudrait me présenter certains de ses amis, je suis heureuse que Maman ne vienne pas : tu t'en doute, dès qu'elle l'a su, elle ne s'est plus senti de joie, et a décidé, sans même connaître le nom, le rang et la fortune des gentlemen que je vais rencontrer ce soir, que l'un d'entre eux devait absolument tomber amoureux d'une de ses filles encore célibataires : en somme, à la fin de notre séjour, Maman s'attend à ce que Mary ou Kitty ou les deux soient fiancées à des gentlemen de minimum trois mille £ de rente par an. Je ne suis pas certaine cependant que nos deux sœurs soient en accord avec ces projets : après tout, Mary n'a pas vingt ans, et Kitty, à peine dix-huit, elles ont toutes les deux encore largement leur temps. Enfin, Maman est comme ça, on ne la changera pas. Ceci dit, je me demande comment elle trouvera à s'occuper quand nous serons toutes mariées ! Nous n'aurons pas tout de suite des filles, et il faudra ensuite attendre qu'elles soient en âge de se marier, et je ne pense pas que Maman verra de son vivant ces événements. En fin, ne parlons plus de mauvaises nouvelles.
Je ne t'ai toujours pas raconté dans le détail ce que nous avons fait depuis deux jours, à part faire les boutiques. Nous n'avons pas souvent l'occasion d'aller à Londres, aussi Kitty et moi avons décidé d'en profiter et d'aller visiter le British Museum, et tout ce que nous y avons vu nous a beaucoup plu ! Quand je serai mariée et que nous assisterons toutes les deux à la Saison à Londres, il faudra absolument que nous allions le visiter ensemble : c'est vraiment magnifique, et je suis certaine que cela te plairait beaucoup. J'essaye de convaincre Mary de venir avec nous pour notre prochaine sortie, et je crois que j'ai trouvé une offre qu'elle ne pourra pas refuser : plusieurs écoles de musique prestigieuse proposent des visites de leurs collections d'instruments de musique : je suis certaine que cela pourra beaucoup intéresser notre taciturne sœur.
Autrement, nous avons visité quelques librairies intéressantes : Londres a ceci de magique qu'il y a des magasins spécialisés dans à peu près tout. Ainsi, j'ai vu une librairie spécialisée dans les romans, une autre dans les partitions – encore quelque chose qui intéresserait Mary si elle se donnait la peine d'y rendre. Peut-être que Miss Darcy connaît cette boutique : de ce que j'ai compris, sa collection de partitions est assez impressionnante, et la boutique m'a paru fréquentée principalement par des jeunes filles de la bonne société, voire même de la très bonne société londonienne, ce qui n'est guère étonnant, car c'est une boutique fort bien fournie.
Nous avons également rendu visite à des amis des Gardiner, et nous sommes beaucoup resté chez eux : nous sommes toujours en Angleterre, et le temps est passablement catastrophique, ce qui nous confine souvent une bonne partie de la journée, même si nous avons toujours quelques rayons de soleil qui nous permettent de sortir. Ceci dit, rester à la maison ne me dérange pas : nos jeunes cousins sont tellement charmants ! Je crois que ce sont les plus gentils enfants que je connaisse, et ils sont vraiment très bien élevés. La petite Amy est vraiment une enfant charmante, et Edmund prend visiblement très à cœur ses devoirs de frère aîné. Quand à Donna et Michael, ils tentent d'imiter en tous points leurs ainés, avec plus ou moins de succès, tu t'en doutes. Même s'ils sont très jeunes, ils sont à mon avis très prometteurs, et je ne doute pas que nos cousines deviennent d'ici dix ans de ravissantes jeunes filles.
Je ne peux m'empêcher tout en écrivant de regarder fréquemment vers la fenêtre : il n'est pas encore 11h du matin, mais Charles vient déjeuner puis passera l'après-midi avec nous, avant de nous emmener à l'opéra, mes sœurs et moi. Il m'a promis une surprise pour cette après-midi, je me demande ce que ce sera ! Il est tellement gentil, tellement attentionné avec moi ! Je suis vraiment très chanceuse, Lizzie, d'avoir un tel fiancé, même si je sais parfaitement que tu vois très bien comment mon fiancé peut être avec moi : je pense qu'il se comporte exactement comme mon frère avec toi. C'est à se demander si Charles ne prend pas conseil auprès de son ami pour savoir comment agir. A moins qu'à l'inverse, ton époux ne demande à mon fiancé comment te faire plaisir. En fait, je ne doute pas qu'ils parlent beaucoup de nous deux dans leur correspondance : après tout, eux-même sont les principaux sujets de la notre, la réciproque doit être vrai ! Oui, vraiment, je me considère comme l'une des femmes les plus heureuses sur cette planète : si je pouvais te voir plus souvent, mon bonheur serait, je le pense, quasiment parfait. J'ai vraiment hâte de venir te voir à Pemberley, j'ai hâte d'entendre tes progrés en piano, j'ai hâte de rencontrer Miss Darcy. Et accessoirement, je crois que je ne suis pas la seule à attendre impatiemment que tu ais des enfants : toute la famille ne demande que des petits à gâter, à commencer par Papa et moi. Et même Maman, en fait, attend avec impatience d'être grand-mère : je te l'ai dit, il faudra qu'elle trouve une nouvelle manière de passer le temps quand ses cinq filles seront (très bien) mariées : quoi de mieux que des petits-enfants qu'elle pourra gâter autant qu'elle voudra ? Mais bien sur, ce n'est pas le genre de chose qui se commande, et peut-être que toi-même tu n'as pas envie d'avoir un bébé tout de suite.
On sonne à la porte, ce doit être mon fiancé. Je vais te laisser, pardonne-moi chère sœur de t'abandonner si vite pour mon futur époux, mais il me manque tellement lorsque nous sommes séparés, même pour une seule journée, que lui faire le meilleur accueil possible quand il vient est pour moi une priorité.
Je t'embrasse, chère sœur, je te promet de t'écrire de nouveau bientôt pour te raconter la suite de mes expériences à Londres. Je t'embrasse et salue bien ton époux de ma part.
Ta sœur, Jane Bennet
