Coucou tout le monde ! Me revoilà (enfin !) avec un dixième (et non dernier) chapitre. Bonne lecture à toutes et à tous, j'espère que ça vous plaira, et encore merci beaucoup pour tous vos messages et encouragements. C'est très touchant. A bientôt !
10.
Les arbres défilent à toute vitesse. Je les regarde sans les voir, à travers la vitre du TGV qui me mène à Paris. Mon corps est là mais mon esprit est resté ailleurs, au village, à la maison perchée. Chez lui, chez moi…
Je ne sais toujours pas comment j'ai réussi, l'autre jour, à éviter de m'encastrer dans un arbre. Cela relève du miracle que je sois parvenue à rentrer chez moi sans autre séquelle qu'une profonde douleur. Cette blessure qui me lacère l'âme et le cœur depuis trois jours est insupportable. Je n'ai presque plus rien mangé depuis et ne survis que grâce à des surdoses de caféine qui me maintiennent plus ou moins en état de fonctionnement. Ma mère, qui a cru à une crise de migraine, m'a forcée à avaler quelques fruits et des yaourts dont j'ai vomi la moitié. Les maux de tête sont, par contre, bien réels. Je n'ai pratiquement pas dormi, mes nuits sont une longue succession de crises de sanglots, interrompus vers l'aube par quelques moments où, je crois, j'arrive à sombrer dans une semi inconscience.
Jenny ne savait plus comment faire pour me remonter le moral. Elle est repartie à Londres, très préoccupée. Elle aussi n'a quasiment pas fermé l'œil : elle se réveillait à chaque fois que mes hoquets devenaient trop bruyants et venait s'asseoir à côté de moi me caressant les cheveux et me susurrant des mots de réconfort, comme le ferait une mère avec son enfant après un horrible cauchemar. Je m'en veux de lui avoir fait subir pareil spectacle mais c'était plus fort que moi, après toute une journée où j'avais du feindre la normalité ou presque, il m'était impossible de contenir plus longtemps mon chagrin et, une fois dans mon lit, je me laissais submerger par cette oppressante vague de détresse…
« Annie ?... Annie… »
La voix de Jerry me fait sursauter. Il est assis en face de moi. J'essaie de le fixer à travers le brouillard qui embrume ma vue.
« Ça va, mon amour ? Tu ne te sens pas bien ? Tu as encore mal à la tête ? »
Son regard est rempli de préoccupation. Ses mains me massent délicatement les genoux.
« Non, ça va, dis-je dans un souffle. J'ai juste besoin de dormir un peu. »
« Oui, bien sûr. Tiens, pose ça sous ta nuque, dit-il en sortant un coussin de voyage de son sac à dos. Ça t'aidera à te reposer un peu. »
Seigneur, pourquoi es-tu toujours si prévenant, si gentil ? Cela me fait sentir d'autant plus mal. J'essaie de lui sourire mais je n'ai en réalité qu'une envie : fermer les yeux avec l'espoir qu'en me réveillant ce cauchemar soit bel et bien terminé.
Sauf que c'est encore pire. Les images dansent, implacables, dans mon esprit. Je nous revois, encore et encore, Richman et moi : son regard sinistre tandis qu'il semblait se rendre compte de son erreur. Ses bras qui me lâchent, son corps qui s'écarte du mien, ses prunelles qui me fuient, le profond regret qui transparait de son expression tourmentée…
Il m'a rejetée… Pourquoi ? Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas encore oublié sa femme ? Que puis-je contre cela ? Rien, absolument rien. C'est si légitime… Il m'avait pourtant assuré que son passé, son chagrin, cette douleur si profonde, étaient à présent assumés, qu'il s'ouvrait enfin à une nouvelle vie… Aurais-je mal compris ? Ou est-ce toute autre chose ?
Les dernières paroles qu'il m'a dites me hantent également…
Vous êtes si jeune… Vous méritez mieux que moi…Serait-ce là le problème ? Son problème ? Notre différence d'âge ? Ou, est-ce le fait que j'ai déjà quelqu'un dans ma vie ?
Cela aurait dû représenter un obstacle, en effet, même pour toi ! me morigène ma conscience que je fais taire d'un involontaire froncement de sourcils.
Je sais ! Je sais que j'ai mal agi, que je continue de mal agir en venant avec Jerry à Paris, malgré tout. Mais que me reste-t-il à faire sinon essayer de poursuivre ma vie, de raccommoder ce qui reste de cette relation ? Un dernier effort de ma part, c'est le moins que mérite Jerry, lui qui ne m'a jamais rejetée de la sorte…
Seigneur, je suis si blessée… Mon cœur, mais aussi mon amour-propre, sont profondément touchés. Tu devrais le haïr, ce Richman ! Et, cependant, je n'y parviens pas. Je ne peux le détester, je… je l'aime. Oui, voilà, c'est dit, je l'aime.
La douleur se resserre sur mon cœur. Je sens derechef cette boule qui m'étouffe remonter le long de ma gorge, je sais que je vais pleurer, oh, non ! Pas maintenant ! Pas devant Jerry ! Je serre fort les paupières, mon sac à dos sur mes genoux est un rempart auquel je m'agrippe de toutes mes forces et que j'écrase contre ma poitrine, comme s'il pouvait contenir, en quelque sorte, cette peine qui risque de me déchirer. Je tente de respirer profondément, de longues inhalations qui parviennent à me calmer momentanément. Après quelques minutes, j'entrouvre les yeux. Jerry s'est endormi. Il ronfle doucement, sa tête penchée légèrement en arrière. Je l'observe un moment en me demandant, encore une fois, pourquoi je suis là, avec lui, dans ce train, en route pour un week-end en amoureux alors que tout ce que je voudrais c'est que la terre m'engloutisse.
Ah, oui. Parce que j'ai décidé de nous donner une dernière chance. Oui, la dernière. Cette situation ne peut durer plus longtemps. J'essaie de réunir mes idées, de remettre de l'ordre dans mon chaos intérieur. Les voix de la raison et de la déraison s'entrechoquent dans mon âme et je peine à trouver dans ce duel insensé, celle que je dois suivre. Je soupire, je me sens si lasse, fatiguée jusqu'à l'os de trop réfléchir… J'allume mon MP4 et laisse Miley me trouer les tympans. Surtout pas de la musique qui me fasse penser à lui. Juste du bruit, qui noie momentanément mon cerveau dans un abrutissement des plus bienvenus.
« La vue d'ici est réellement magnifique ! »
Jerry, debout dans le petit balcon de la chambre d'hôtel, contemple, admiratif, le panorama de la capitale qui s'ouvre devant lui, les toitures grises des immeubles Haussmanniens, toutes pareilles, la tour Eiffel qui s'élève majestueusement au loin. L'hôtel où nous logeons se situe dans un quartier calme, notre chambre donne sur une rue paisible, les badauds en bas profitent de la tiédeur des dernières heures de cette belle journée estivale.
Une fois reposés de notre voyage, nous sommes allés manger dans un petit restaurant très sympathique avant de flâner jusqu'au soir à travers la ville. Contrairement à Jerry, ce n'est pas la première fois que je viens à Paris. Je me suis donc chargée de lui faire visiter les plus beaux endroits, les plus connus : Notre Dame, Montmartre, les quais de Seine et la tour Eiffel, bien sûr, que nous avons admiré ensemble depuis le champ de Mars. Et durant quelques heures, je dois l'avouer, j'ai pu oublier un peu mon chagrin. Mes peines sont restées sagement enfermées dans un petit tiroir, tout au fond de mon cœur meurtri, pendant que j'essayais de partager la joie de Jerry. Son enthousiasme est contagieux : tablette à la main, il a voulu immortaliser chaque instant, chaque endroit, avec moi en guise de muse. Je suis heureuse de constater que ce voyage ne le déçoit pas… pour l'instant.
« Viens voir, ma chérie. Le coucher de soleil est splendide, insiste-t-il. »
Je ne réponds rien. Je suis assise sur le bord du grand lit double dont je caresse d'un geste machinal le couvre-lit couleur aubergine. L'exaltation de la journée est soudainement retombée. L'intimité qu'inspire cette chambre, ce lit, me met horriblement mal à l'aise.
Vous êtes seuls. Tu vas passer la nuit avec lui… Un frisson nerveux parcourt mon échine. De la sueur perle à mon front en dépit de la climatisation, mes mains moites arrêtent leur geste. J'avale ma salive. Je ferme les yeux, j'essaye de me calmer en pensant à autre chose, à mes parents, à Jenny qui me manque déjà, au village. Mon esprit vagabonde, je revois une petite route qui serpente à travers un bois, je revois une clairière caillouteuse, une falaise, une maison, un chien qui aboie joyeusement, une silhouette sombre qui se profile au loin…
« Annie ? »
Un soubresaut m'extirpe de ma rêverie. Je lève la tête quelque peu désorientée. Jerry se tient là, juste en face de moi, un petit mètre nous sépare l'un de l'autre. La manière dont il a prononcé mon prénom, ce soudain mutisme, tous ces détails me mettent soudainement en alerte.
Est-ce mon imagination ou est-ce que la chambre s'est brusquement électrisée ?
Jerry continue de me dévisager en silence. Les ultimes lueurs crépusculaires éclairent fugacement son visage, ses yeux... Oh non… Ses prunelles noisette sont deux gouttes de magma qui flamboient littéralement dans la pénombre. La passion qui s'en dégage est si évidente que ma respiration en reste bloquée dans ma gorge. Je ne connais que trop bien ce regard de braise. Merde…
« Ça va ? demande-t-il dans un chuchotement rauque. »
J'agite lentement la tête de haut en bas sans bien comprendre pourquoi. L'envie de fermer à nouveau les paupières, de retrouver cette silhouette familière qui hante mes rêveries est si pressante, si tentante… mais je ne parviens pas à quitter Jerry des yeux. Je suis médusée, tétanisée sur ce lit, mon cerveau ne répond plus aux appels désespérés de mon cœur en détresse. Je me retrouve à contempler les évènements comme dans un rêve, de l'intérieur et de l'extérieur à la fois, un peu comme si mon corps et mon esprit s'étaient détachés l'un de l'autre, comme si je me retrouvais au beau milieu d'un mauvais rêve dont je serais, la spectatrice et la protagoniste à la fois.
Jerry finit par se mouvoir, je le vois avancer, s'agenouiller devant moi. Sa mâchoire tendue frémit involontairement, ses traits sont si crispés que son visage d'ordinaire si jovial en est déformé. Ma bouche est sèche, mes membres engourdis. Je ne réagis pas lorsqu'il caresse mes cheveux, lorsqu'il penche la tête vers moi, lorsque ses lèvres parcourent mon cou, mon visage… Je ferme les paupières quand elles effleurent les miennes, mes mains agrippent l'édredon quand, tout-à-coup, son baiser se fait plus ardent. Tout va très vite, tout s'accélère, l'instant d'après je suis couchée sur le grand lit, Jerry s'est allongée à côté de moi, ses mains descendent le long de mon cou, de ma gorge, ses doigts empressés frôlent mon chemisier qu'ils déboutonnent à la hâte. Ma poitrine se soulève en saccades, je tente de pomper de l'air, d'oxygéner mon cerveau, mais c'est impossible. Les baisers de Jerry sont de plus en plus fiévreux, ses caresses de plus en plus osées, ses mains tremblent d'impatience tandis qu'elles parcourent ma peau, sa bouche s'écrase violemment contre la mienne, sa respiration devient plus bruyante, son souffle m'étouffe, je sens son corps vibrant contre le mien, chacun de ses muscles, chaque centimètre de son corps est tendu de désir…
Et pendant ce temps, je gis là, telle une poupée de chiffon, inerte, ankylosée, et je me surprends moi-même à constater à quel point mon corps demeure sans réaction aucune, à quel point il est insensible à son toucher, à ses étreintes, même à la plus hardie d'entre-elles. Je force mon esprit à penser que je suis avec mon amoureux, que je suis avec une personne que je respecte, qui me respecte, dans laquelle j'ai confiance, qui ne me ferait jamais de mal, qui ne me ferait pas souffrir… que je suis avec l'homme de ma vie, celui avec lequel j'ai déjà partagé tant de beaux moments, que je suis sur le point de faire l'amour pour la première fois de ma vie…
Je serre encore plus fort les paupières, Jerry susurre des mots d'amour dans mon oreille, son corps, à présent presque nu, pèse sur le mien, j'ai du mal à respirer, je tente désespérément de réunir les miettes de raison qui me restent, j'essaie de me contraindre à goûter à ses caresses, de me laisser aller, je cherche quelque part au fin fond de mon corps paralysé à réveiller une once de flamme… mais plus je m'y exerce plus je réalise que ce sont d'autres mains que je veux sur moi, un autre corps que je veux sentir près du mien, une autre voix qui me murmure des mots passionnés…
« Annie ! Nom d'un chien ! »
Je sursaute. Jerry s'est brusquement écarté de moi. J'ouvre les yeux et suis éblouie à la seconde qui suit par la lumière aveuglante du plafonnier.
« Annie… Merde ! »
Je me mets péniblement sur mon séant, je cligne des yeux et ce n'est qu'en passant la main sur mon visage que je réalise que mes joues sont mouillées… Merde ! J'ai pleuré ! Quand ? Je ne m'en suis même pas rendue compte. Je tente de me ressaisir et j'entends pendant ce temps Jerry qui arpente la pièce. Je lui lance un coup d'œil, il ne porte plus qu'un boxer noir, c'est la première fois que je peux le contempler aussi légèrement vêtu, on dirait un mannequin masculin en train de faire les cents pas. Et pourtant cela ne m'affecte pas plus que si j'avais sous les yeux un parfait étranger.
Il ne regarde pas dans ma direction mais il est évident qu'il est très en colère. Tout à coup il stoppe et se tourne vers moi. Nous nous toisons en silence, son visage est altéré par la rage qu'il essaie de contenir, ses mains ne sont que deux poings tendus.
« Annie, quel est le problème ? finit-il par lâcher dans un souffle. »
« Jerry… je suis désolée. »
Je baisse les yeux, mon cœur bat violemment contre ma poitrine.
« Désolée ? répète Jerry d'une voix sourde. »
Je prends une grande inspiration avant de me lancer.
« Je ne peux pas. »
« Pourquoi ? Est-ce moi le problème ? »
« Non ! Grand Dieu, non, c'est moi, je… je n'y arrive pas. »
Je l'entends approcher du lit, le matelas ploie sous son poids lorsqu'il s'assied, je sens ses prunelles me dévisager mais je ne peux affronter son regard.
« Pourquoi ? demande-t-il d'une voix un peu plus sereine. Que dois-je faire ? »
Il tend la main vers la mienne ce qui me fait involontairement reculer. Seigneur, non ! Surtout plus de gestes tendres ! Cela m'achèverait.
« Annie… suis-je à ce point rebutant ? »
Je lève la tête et suis choquée de voir la frustration qui imprègne ses traits.
« Jerry, non ! Je te l'ai déjà dit, c'est moi le problème, je ne suis pas prête. »
« J'ai pourtant tout fait pour rendre la chose le moins stressant possible, j'ai cru qu'un voyage romantique apaiserait tes craintes, j'ai essayé d'être le plus patient, le plus doux possible… »
« Je sais ! Et je t'en suis profondément reconnaissante. Mais ça ne change rien, je ne peux pas… je ne vais jamais pouvoir. »
Il tressaille et me considère avec des yeux écarquillés.
« Jamais ? »
Sa voix n'est qu'un chuchotement. Je secoue la tête, je ne peux plus lui mentir, je ne peux plus me mentir à moi-même.
« Je suis tellement navrée, Jerry… mais il vaut mieux que tu le saches. Cela ne peut plus durer… ce qu'il y a entre nous ne peut plus durer. »
Je hasarde un nouveau coup d'œil en sa direction. C'est à son tour d'être pétrifié, mon Dieu, le coup a été très dur, c'est évident. Je voudrais dire quelque chose qui le réconforterait mais je ne trouve rien. La situation est extrêmement gênante, je souhaite plus que jamais que la terre m'engloutisse. Je me sens tellement coupable. Et, cependant, quelque part, je suis également soulagée. Soulagée d'avoir enfin trouvé le courage d'avouer les choses telles qu'elles sont.
« Tu… tu veux rompre ? demande Jerry au bout d'un moment d'une voix incrédule. Pourquoi ? »
Parce que j'en aime un autre. Je me mords la lèvre tout en cherchant mes mots.
« Parce que… parce que tu mérites d'être avec quelqu'un qui éprouve pour toi ce que toi tu éprouves pour moi. »
Jerry continue de me regarder d'un air ahuri, je vois qu'il essaie encore d'assimiler ce que je viens de dire.
« Ainsi, tu ne m'aimes plus, c'est cela ? M'as-tu jamais aimé, d'ailleurs ? »
« Jerry ! S'il te plait ! Ne rend pas cette situation plus pénible qu'elle ne l'est déjà… »
« Non ! Je veux savoir ce qui s'est passé ! Comment en sommes-nous arrivés là ?... »
Un vif sentiment d'incommodité s'empare de moi, tout à coup. Pourquoi n'accepte-t-il pas simplement ma décision ? Pourquoi faut-il qu'il insiste de la sorte ? Que puis-je lui dire de plus, de toute façon ? La réelle raison de mon désamour est inavouable.
Je me lève brusquement du lit et vais me poster près de la porte-fenêtre. J'ai besoin de respirer un peu d'air.
« J'avais bien deviné que quelque chose n'allait plus depuis un moment déjà, poursuit-il d'un ton amer. Mais jamais je n'aurais pensé que… »
Sa voix s'éteint, il a l'air si malheureux. Je l'observe à la dérobée, cela me fait de la peine de le voir ainsi.
« Je suis tellement désolée, dis-je encore. Je suis certaine que tu trouveras quelqu'un qui te mérite mieux que moi. »
« Allez, Annie ! À d'autres tes bons sentiments! explose-t-il soudain. Moi je n'en ai rien à foutre ! »
Il bondit brusquement du lit et se met à ramasser fiévreusement ses vêtements éparpillés un peu partout sur le sol et, pendant qu'il se rhabille, je reste sans bouger dans mon coin. Lorsqu'il finit de se vêtir, il s'arrête un instant et m'adresse un regard mauvais.
« Je constate que cette décision a été longuement murie, lâche-t-il d'une voix glaciale. Tu n'as pas l'air d'en souffrir plus que ça. Dis-moi, depuis combien de temps préparais-tu ton… annonce ? »
« Jerry ! fais-je, indignée. Ce n'est vraiment pas la peine de te montrer aussi méchant ! Cette situation est aussi difficile pour moi que pour toi ! »
« Foutaises ! crache-t-il avec véhémence. »
Il tremble de tous ses membres, une colère indescriptible irradie de chacun de ses pores. Son amour-propre est blessé, c'est évident. Il déverse, alors, un flot de reproches auxquels je ne réplique rien. D'ailleurs je les mérite bien, pour la plupart. Mon manque honteux d'honnêteté, de courage, mon hypocrisie, mon insensibilité… même si au fond de moi j'ai toujours espéré sauver la situation d'une manière ou d'une autre. Sa rage est si légitime. Je dévie mes yeux des siens et serre les dents : je n'ai pas envie de dire quelque chose qui puisse encore plus le meurtrir. Lorsqu'il se tait enfin, il sort en claquant bruyamment la porte derrière lui.
Les heures qui suivent sont longues et insomniaques. Aux premières lueurs du jour, Jerry n'est toujours pas revenu. Je l'ai plusieurs fois appelé mais il ne répond pas. Je suis de plus en plus inquiète et me demande, angoissée, où il a bien pu passer la nuit. Il aura erré dans la ville, ou peut-être qu'il aura passé la nuit à boire ? Je l'attends encore quelque temps, assise sur le lit, toute habillée, ma petite valise sur roulettes prête dans un coin, mon sac à dos sur les genoux.
A sept heures, je finis par me résigner et quitte la chambre. Sans doute est-ce mieux comme ça. Un nouvel affrontement n'aurait fait qu'envenimer encore plus la situation. Je décide de lui laisser un dernier mot d'excuse écrit sur une feuille de papier que je dépose bien en évidence sur l'oreiller et dans lequel je le supplie encore une fois de m'appeler. Je ne peux contenir les larmes en regardant ses effets qui sont là, sur une commode. Un profond sentiment de tristesse me poignarde le cœur. Une page de ma vie est définitivement tournée et il me pèse que cela se soit produit d'une manière aussi brutale. Mais j'avoue que je me sens également terriblement libérée et c'est ce sentiment qui prédomine en moi au fur et à mesure que le train du retour me rapproche de chez moi.
Je passe chez moi en coup de vent. A ma plus grande chance, il n'y a personne à la maison. C'est dimanche, tout le village est au marché en ce moment, mes parents y compris. Je dépose mes affaires dans ma chambre, cherche un bloc-notes dont j'arrache un carré de papier et où je griffonne à la hâte que je suis rentrée plus tôt que prévu et que j'ai besoin de la Clio pour une urgence.
Le petit trajet qui me sépare de la maison perchée me semble interminable, un délicieux mélange de sensations ballotent mon corps et mon cœur tandis que l'auto avale rapidement les kilomètres. Mes sens sont en effervescence, je me sens euphorique, exaltée. Mais ce sentiment de surexcitation est également mêlé d'appréhension.
Peut-être qu'il va me rejeter, pour la seconde fois, et je sais que ça m'anéantirait. J'essaie de ne pas trop penser à cette possibilité. Je gare la voiture devant la maison et demeure à l'intérieur un long moment à supputer. Mais c'est inutile car je sais qu'au final je finirai par frapper à sa porte, ne serait-ce que pour voir son visage, ne serait-ce que pour sentir son parfum et entendre sa voix.
Quelques – longues – minutes sont passées quand surgit Guinness de l'intérieur. Cette brave bête s'est tellement attachée à moi qu'elle réussit toujours à deviner ma présence. Nous nous câlinons mutuellement puis, prenant mon courage à deux mains, j'avance vers la maison d'un pas ferme. Mais, alors que je suis sur le point de franchir le seuil, quelqu'un apparait tout à coup à l'entrée.
« Guinness ? »
Une femme se tient là, dans l'encadrement de la porte. Je stoppe net et la regarde en silence. Mais qui diable… ?
« Oh…, s'exclame la dame en question. Bonsoir. »
Elle s'exprime en anglais. Je ne peux la voir distinctement car elle se tient dans la pénombre.
« Bonsoir, fais-je hésitante. Je… »
Je quoi ? Qui est cette femme ? Un horrible nœud m'empêche de respirer, tout à coup.
« Oh ! oh my God ! s'écrie soudain l'inconnue en faisant quelques pas en avant. Je sais ! Vous devez être Annie ! »
Je contemple la dame en face de moi avec stupéfaction. Dieu du ciel, mais c'est Karen Sixsmith ! Elle me sourit de sa petite bouche charnue, colorée d'un rouge vif assorti à la couleur du tailleur qui moule ses formes rondelettes.
Encore sous le choc, j'acquiesce d'un hochement de tête. L'actrice mondialement connue part alors d'un grand rire joyeux.
« Allons, allons, ne me regardez pas ainsi ! Je sais que je fais généralement cet effet-là sur les gens mais je crois deviner que vous n'êtes point de cette nature ! Vous semblez être une petite personne pleine de caractère, n'est-ce pas ? Pas du tout le genre à être intimidée par qui que ce soit ! Car, dites-moi bien, qui aurait pu dompter ce cher Alex si ce n'est une jeune femme aux nerfs solides et à la tête bien mise sur les épaules ? »
Dompter ? Ce cher Alex ? Je fronce les sourcils, je n'ai pas l'habitude d'entendre quelqu'un l'appeler par son prénom, ça me fait tout bizarre, on dirait que nous parlons de deux personnes différentes.
J'ouvre la bouche pour enfin prononcer quelque parole cohérente lorsque le verbiage reprend de plus belle.
« Seigneur ! Vous êtes exactement comme je l'avais imaginé, vous avez cet air innocent et farouche à la fois avec votre belle chevelure orangée et ces yeux ! Mon Dieu que vous avez de beaux yeux ! Quant à la couleur de votre peau, elle est tout simplement magnifique ! Vous devez impérativement me donner le secret de ce teint de pêche... »
« Karen ? »
Une voix d'homme que je ne connais pas vient d'interrompre – à mon plus grand soulagement – le flot de paroles que me déverse l'actrice.
« Andrew, je suis là ! »
« Mais avec qui diable converses-tu, mon chou ? »
Un homme grand et maigre apparait derrière Karen Sixsmith. Je le reconnais immédiatement : c'est son mari, Andrew.
« Oh, excusez-moi, dit-il en me regardant d'un air surpris. »
« Andrew, c'est Annie, voyons ! Ne l'as-tu pas reconnue ? »
Mais pourquoi parlent-ils de moi comme si j'étais une vieille connaissance ? Le regard de l'homme change tout à coup, il me considère de ses yeux en amende et son visage s'éclaire d'un large sourire.
« Ah ! quelle excellente surprise, se contente-t-il de dire d'un ton calme. Enchanté de faire votre connaissance. »
« Le plaisir est pour moi, parviens-je enfin à articuler.»
Je lance un coup d'œil à l'intérieur de la demeure, perplexe : où est Richman ? Quand vais-je enfin pouvoir le voir ? Va-t-on passer la journée à discuter devant cette entrée ?
« Sans doute êtes-vous venue rendre visite à Alex ? conjecture Andrew en me dévisageant gentiment. »
« Seigneur ! Mais bien entendu ! s'écrie sa femme qui me saisit par le bras et m'entraîne sans autre cérémonie vers le séjour. »
L'intérieur de la maison beigne dans son calme habituel. Nous parvenons au living et il est là, assis dans sa bergère, les yeux tournés vers la fenêtre, j'aperçois son profil acéré éclairé par la lumière diffuse du soleil.
« Karen ? Que… »
Il se tourne vers nous, nos regards se croisent. Ses mots demeurent en suspend. Il se lève lentement, ses prunelles me fixent d'un air stupéfait.
« Annie…, chuchote-t-il. »
Mon Dieu, comme il m'a manqué, j'ai tellement envie de l'embrasser, de sentir son odeur, ses bras autour de moi… J'avale ma salive et tente de stopper mes divagations intérieures. Je le regarde en esquissant un sourire un peu gauche.
« Bonsoir, dis-je dans un murmure. »
Richman remue les lèvres mais je ne parviens pas à entendre ce qu'il vient de dire. Il fait quelques pas vers moi puis s'arrête et son regard glisse de mon visage vers un point derrière mon épaule. Nous ne sommes pas seuls, je l'avais quasiment oublié.
« N'est-ce pas une merveilleuse surprise ? lance Karen Sixsmith en passant un bras derrière mon épaule. »
Puis elle me lâche et avance vers lui, un sourire malicieux aux lèvres.
« Tu ne nous avais point dit à quel point elle est belle…, glousse-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine. »
Richman se tourne vers elle sourcils froncés. Je le vois rougir violemment, mais celle-ci persiste à le toiser d'un air narquois.
« Karen… »
La voix d'Andrew retentit doucement dans le silence gênant qui vient de s'installer. Sa femme se tourne vers lui, ses prunelles brillent de malice.
« Oui ? »
« Je pense qu'il est temps pour nous de nous retirer, ma chérie. »
Elle le regarde un instant d'un air quelque peu surpris avant de retrouver son expression espiègle.
« Oh, oui, bien entendu. »
Puis elle se tourne vers Richman et l'embrasse sur les deux joues.
« Je suis certaine que vous avez beaucoup de choses à vous dire, Annie et toi, n'est-ce pas ? Allez, bonne soirée mon cher, je te rappellerai demain, OK ? »
Richman agite la tête de haut en bas en ébauchant un sourire crispé. Son amie s'approche de moi et me prend dans ses bras comme si j'étais une amie de longue date.
« J'ai été ravie de vous connaitre, ma chère enfant. Prenez bien soin de vous… et de lui ! ajoute-t-elle dans mon oreille. »
Je balbutie quelques mots de politesse en m'empourprant. Andrew se contente de me faire un signe de la main puis, enfin, tous deux se retirent.
Ce n'est que lorsque le vrombissement de leur voiture (que je n'ai pas remarqué en arrivant !) s'éloigne que j'ose enfin le regarder. Son visage est figé, ses prunelles félines sont accrochées à mon visage et ce n'est qu'à cet instant-là que je remarque la mauvaise mine qu'il affiche. Une barbe de trois jours a envahi ses joues creuses, ses traits sont tirés, mon cœur se serre en découvrant à quel point il a l'air fatigué.
« Je ne savais pas… »
Nous nous taisons en même temps car nous venons de dire exactement la même chose au même moment. Un silence de plus en plus pesant emplit la pièce, silence que je finis la première par rompre.
« Je ne savais pas que vous aviez des invités, je suis désolée de m'être présentée de la sorte, sans prévenir… »
« Non, s'il vous plait, m'interrompt-il d'un geste de la main, vous ne me dérangez en aucune manière. Karen et Andrew sont des amis très proches, je n'ai aucun secret pour eux, même… même si cela peut vous sembler étrange. »
« J'avoue que je ne vous imaginais point en ami d'une personne aussi… aussi désinvolte que Karen Sixsmith, dis-je, intriguée. »
« Je sais, concède-t-il en souriant doucement. Disons… que nous nous complétons. Karen est très attentive, très compréhensive et extrêmement gentille et je trouve en elle, malgré ses airs un peu extravagants, une précieuse confidente. Quant à Andrew… c'est un homme extraordinairement intelligent, le meilleur des amis qui soient. »
Il se tait et me regarde, hésitant, durant quelques secondes.
« Je ne savais pas que vous étiez déjà rentrée de votre… séjour à Paris, finit-il par lâcher dans un souffle. »
Aïe.
« Oui, je… ce n'était pas prévu, en effet. »
Il faut que je m'explique, au plus vite, mais les mots se bousculent dans ma tête. Je n'ose même pas le regarder en face.
« Il y a eu un… imprévu ? hasarde Richman. »
Je lève les yeux vers lui, sa belle voix à l'intonation d'habitude si autoritaire n'est qu'un faible susurrement, il affiche une expression tourmentée, ça me brise le cœur de le voir ainsi… et ça me donne le courage pour me lancer.
« En effet, il y a eu un changement, dis-je d'une voix plus assurée. Je suis rentrée, seule. »
Une lueur erre sur son visage mais très vite il retrouve son air abattu. Je l'observe en fronçant les sourcils. Mais pourquoi diable ne me parle-t-il pas franchement ? Qu'attend-il pour me poser les bonnes questions ? Pour réagir ? Ce n'est pas le Richman que je connais, celui qui d'ordinaire m'intimide par sa seule présence. Cette apathie m'exaspère.
« Vous ne voulez pas savoir ce qui m'amène ici, chez vous, ce soir ? fais-je avec irritation. »
« Si, bien sûr que si, répond-il en me dévisageant d'un air surpris. »
« C'est tout ? fais-je avec insistance. Vous ne me demandez pas où est Jerry ? Pourquoi je ne suis plus avec lui à Paris, au lieu d'être ici ? Vous ne voulez vraiment pas savoir ? Est-ce là tout ce que je vous inspire ? »
Je suis très en colère à présent.
« Annie… »
« Pourquoi m'avez-vous embrassée, l'autre jour ? »
Voilà, c'est dit. Je sens mon sang battre violemment contre mes tempes, ma poitrine se soulève fébrilement, j'ai du mal à respirer, mais je continue de soutenir son regard sans ciller. Je l'entends respirer bruyamment, ses iris rétrécissent, la ride de son front se creuse, il a retrouvé en une seconde cette expression sévère qui fait palpiter mon cœur.
« Votre place est avec votre amoureux, Annie, assène-t-il d'un ton sinistre. »
« Jerry n'est plus mon amoureux. »
Il se raidit et me considère d'un air stupéfait. Je rougis et baisse les yeux, le souvenir de la scène d'hier est encore si vif, je ne me sens pas très fière de la manière dont j'ai traité Jerry.
« Notre relation ne pouvait plus durer, dis-je dans un chuchotement. Cela faisait un moment déjà que ça n'allait plus entre nous. »
« Je suis navré. »
Je lève la tête, Richman me dévisage en silence, je sens ses prunelles qui tentent de sonder mon esprit. Il a l'air de plus en plus tourmenté, de plus en plus troublé.
« Vous n'avez toujours pas répondu à ma question, dis-je dans un souffle. »
« Annie… je crois que vous le savez très bien. »
« Non, je ne sais rien du tout ! Vous êtes si… compliqué ! Je ne sais jamais ce que vous pensez réellement, vous êtes un mystère et… »
Et je n'ai pas le temps d'achever ma phrase qu'il traverse la pièce en deux enjambées et que je me retrouve, l'instant d'après, dans ses bras. Oh mon Dieu… Ses mains emprisonnent ma tête, nos lèvres s'unissent sans retenue aucune en un long et brûlant baiser, mon corps serré contre le sien s'embrase, je m'accroche à lui, nos deux respirations fébriles se mêlent en une danse enragée. Le temps s'écoule mais rien n'est moins important que le temps qui passe. Il finit par s'écarter un peu de moi, dépose encore quelques légers baisers sur mes lèvres, mes joues, mon nez, et je sens, frémissante, l'une de ses mains qui redescend le long de mon épaule, de mon bras, qui parcourt ma hanche puis remonte lentement en suivant le creux de mon dos. Je soupire longuement lorsque son autre main caresse délicatement mon cou puis je retiens ma respiration quand ses doigts tremblants entreprennent de faire doucement glisser le tissu de mon chemisier. Il incline, alors, la tête et continue de semer des baisers aériens le long de ma clavicule puis de ma gorge…
Je ferme les yeux, je n'ai pas peur, j'ai envie de cet homme, je l'aime, je le sais au plus profond de mon âme, je le ressens sur chaque centimètre de mon corps embrasé, au toucher de sa bouche, de ses doigts sur ma peau…
« Annie… »
J'ouvre les paupières et le regarde à travers le voile qui embrume ma vue. Ses traits sont crispés, son visage fermé, son regard assombri par le désir.
« Es-tu certaine que ?... »
Je stoppe ses éternelles incertitudes par un baiser. Il lâche prise et, à nouveau, nos bouches se moulent l'une à l'autre en une étreinte longue et passionnée… jusqu'à ce que je l'arrête en m'écartant doucement de lui.
« Il faut que je te dise une chose. »
« Oui ? »
Seigneur… Je prends une grande inspiration avant de me lancer.
« Je… je n'ai jamais… je veux dire que… je suis… »
Mon Dieu, mon Dieu ! Mon cerveau est un désert, tout ceci est si embarrassant ! Je sens mon visage virer au cramoisi lorsque d'un doigt il relève mon menton afin que je puisse le regarder en face. Ses prunelles me dévisagent, intriguées, il hésite un moment puis, soudain, je le vois hausser les sourcils.
« Annie… C'est la première fois ?... »
Dieu du ciel ! Je me mords les lèvres et hoche la tête en déviant derechef mes yeux. Voir à quel point cet aveu le choque me donne envie de disparaitre de la surface de la terre. Quelques longs instants s'écoulent dans un mutisme insupportable, et je pense déjà que cette soirée vient de tourner au cauchemar quand, brusquement, il reprend ma tête entre ses longs doigts.
« Annie, comment est-ce possible ? demande-t-il d'un ton incrédule. Ceci est réellement… surprenant ! »
Je me dégage de son emprise le visage en feu, lui tourne le dos et m'éloigne de quelques pas.
« Ça va, ce n'est pas la peine de te moquer de moi, dis-je la gorge serrée. »
« Mais, je ne me moque nullement de toi ! s'exclame-t-il. »
Je l'entends se mouvoir, il s'approche de moi, son souffle chaud titille ma nuque.
« Tu étais avec quelqu'un, j'ai toujours supposé que vous… Est-ce pour cette raison que vous avez rompu ? »
Je fais oui de la tête en silence.
« Annie, parle-moi, me supplie-t-il. »
« La vérité est que je n'ai jamais ressenti cette attirance envers qui que ce soit… même envers Jerry, finis-je par avouer au bout d'un moment. Jusqu'à ce jour où… où je t'ai vu, au bas de la falaise. »
Le silence qui suit cette confession n'est troublé que par le bruit de nos deux respirations saccadées. Doucement il s'approche encore, ses bras s'enroulent autour de moi, je ressens chaque centimètre de son corps enivrant dans mon dos. Il penche la tête et plonge son nez dans ma chevelure en lâchant un profond soupir.
« Tu sais ce que je ressens pour toi, n'est-ce pas ? murmure-t-il de sa voix mélodieuse.»
J'aimerais tant que tu me le dises… Mais je sais qu'il n'est pas du genre à s'étendre sur ses sentiments avec de longs discours d'amour. Je me contente d'esquisser un assentiment et blottis amoureusement mon visage dans son cou. Notre étreinte dure de longues minutes, je me saoule à son parfum et je le sens soupirer dans mes cheveux, nos doigts entrelacés sur ma poitrine savourent ce simple contact. Je le sens si calme, si serein et pourtant je devine à ses frémissements, aux battements de son cœur, qu'il fait un réel effort pour se contenir.
Nous restons un très long moment ainsi, serrés l'un contre, puis lentement il me dégage de l'étau de ses bras et me fait pivoter vers lui. Son regard s'est obscurci, il affiche cette petite moue en coin que j'adore mais ses traits sont crispés. J'ai une irrésistible envie de l'embrasser, je tends vers lui mon visage lorsque, sans crier gare, il me soulève de terre. Je pousse une exclamation mais il ne prononce pas un seul mot et se dirige, en me portant comme un enfant, vers les escaliers. Son air grave et tendre à la fois me fait délicieusement frissonner. Lorsque nous parvenons dans sa chambre je crois tout d'abord qu'il va me déposer sur son lit. Cependant, il n'en fait rien et me pose délicatement au sol. Je le regarde étonnée. Il me sourit tendrement, se penche vers moi.
« Prenons notre temps, me murmure-t-il à l'oreille. »
Alors commence une danse lente et sensuelle. Ses baisers, tantôt légers tantôt torrides, enflamment ma peau, ses caresses me font perdre la raison, nous tournoyons dans la pièce, agrippés l'un à l'autre. Ses lèvres recouvrent progressivement mes épaules, mon cou, ma gorge… me faisant chavirer dans un monde sensuel qui m'était jusqu'alors totalement inconnu, excitant chacun de mes nerfs, faisant littéralement bouillonner mon sang dans mes veines. Ses mains me font trembler à chaque léger contact alors qu'elles font délicatement glisser mes vêtements, un à un. Seigneur… Je pique un fard lorsque je vois son visage se contracter violemment alors que des yeux il parcourt mon corps nu. Je ne peux m'empêcher de dévier le regard, jamais de ma vie un homme ne m'avait vue ainsi, mais il devine mes sentiments et d'une main relève doucement ma tête.
« Tu es tellement belle…, susurre-t-il d'une voix éraillée. »
Je lui souris confusément, plonge mon regard dans le sien et, balayant ma timidité, me hasarde à le toucher également. Mes doigts flageolants frôlent sa poitrine frémissante par-dessus son T-shirt, puis remontent jusqu'à la naissance de sa gorge et titillent le duvet blond que j'entrevois un peu… Il arrête alors doucement mon geste et d'un mouvement souple retire son vêtement, découvrant une poitrine nerveuse et séduisante. Seigneur, il est si beau, j'ai tant envie de le toucher, de le goûter… Je plaque mes deux mains sur ses pectoraux qui se soulèvent frénétiquement, ses muscles vibrent alors que mes doigts se mettent à suivre, dans un mouvement fébrile, les contours de son torse puissant. L'odeur de sa peau, un mélange suave de sueur et de parfum, est grisante et m'incite à semer de légers baisers sur ses poils soyeux. Je savoure longuement cette caresse, opérant, en même temps, de longs et sensuels va-et-vient sur sa gorge, sur ses larges épaules, sur son abdomen vigoureux. Il ferme les paupières et me laisse ainsi faire durant un moment, sa respiration se faisant de plus en plus rauque, ses mains agrippant mes hanches et serrant involontairement ma chair… Je m'enhardie encore plus en réalisant l'effet que je peux avoir sur lui et m'aventure à le caresser encore plus bas… Il lâche alors un gémissement sonore et rouvre les yeux, haletant. Son regard irradie de désir. Précautionneusement il achève de se dévêtir, sans jamais me quitter du regard. Oh-mon-Dieu. Son corps viril est tellement désirable… Mon cœur bat la chamade, mes entrailles sont en incandescence, je sens qu'il guette ma réaction, je vois son torse se soulever fiévreusement, pompant de l'oxygène à toute allure. Je le contemple, émerveillée à mon tour. Songer que ce corps nu, que je n'avais qu'entrevu durant quelques secondes, est désormais si proche de moi, offert à mon toucher, à mes caresses, à mes baisers, est une torture délicieuse à laquelle je ne peux que succomber. J'avale ma salive et poursuis, alors, ma découverte de cet homme sur lequel j'ai tant fantasmé. Le contact de sa peau tiède et ferme est la sensation la plus voluptueuse que j'ai jamais connue. Ses prunelles voilées suivent chacun de mes gestes hésitants tandis que mes doigts tremblants continuent leur effleurement plus bas vers son nombril, toujours plus bas…
Mais c'est lui qui mène cette danse et, brusquement, il saisit ma main et m'attire à nouveau vers lui : ses bras m'emprisonnent vigoureusement, sa bouche recouvre violemment la mienne en geignant bruyamment. Wouah ! Nous reprenons notre slow sensuel, nos deux corps nus s'entrelacent, épousant la forme l'un de l'autre. Je m'abandonne à cette étreinte vertigineuse, mon corps ramolli n'est plus que sensations, son corps tendu électrise chaque parcelle de ma chair en feu.
Puis, sans savoir comment, nous nous retrouvons sur le lit. Son corps recouvre le mien, je ressens chaque infime partie de lui, il est partout, sur moi, autour de moi, j'ai plus que jamais envie de lui, je sens mon désir de lui m'enflammer, me consumer… Il plonge la tête vers ma poitrine et je ne peux m'empêcher de gémir bruyamment lorsqu'il se met à butiner chaque centimètre de ma peau embrasée. Les sensations sont si voluptueuses, si nouvelles pour moi que j'en ai le vertige…
Mais je réalise, toutefois, que si il est si précautionneux, que si il prend autant de temps pour me caresser, c'est parce qu'il appréhende ce qui va se passer par la suite. Après de longues minutes faites de longues caresses, plus osées les unes que les autres, il finit par s'allonger de tout son poids sur moi : il s'est soudainement raidi, son visage est empreint d'anxiété.
« Annie… je n'ai pas envie de te faire mal, chuchote-t-il, tourmenté. »
« Chut, fais-je en posant un doigt sur sa bouche. J'ai confiance en toi… et j'ai tellement envie de toi. »
Un sourire contrit étire ses lèvres. J'attire son visage vers le mien et l'embrasse passionnément et je sens qu'il parvient à se détendre un peu.
Alors, délicatement, il m'enveloppe, bouleversant de douceur et de retenue…
Des sons inarticulés échappent de ma bouche, la douleur est quelque peu intense sur le coup mais, très vite, d'autres sensations prennent le dessus. Mes bras se nouent dans son dos, je ferme les yeux et m'abandonne, finalement, à son étreinte délicieuse…
Voilà, voilà, j'espère que ça vous aura plu! Bon, je sais, être encore vierge à vingt-trois ans de nos jours est presque impossible et j'ai longuement réfléchi à la question, mais l'idée qu'Annie puisse avoir connu quelqu'un d'autre avant Richman me répugnait profondément (Voyons, c'est de ce cher colonel Brandon que nous parlons!).
Bref, j'écrirai encore pendant ces vacances, alors je vous dis à très bientôt!
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