Suite de notre épopée ! J'avance à la lenteur d'un escargot arthritique avec cette fic mais elle reste dans mon petit cœur. Je compte bien la finir ! Merci de votre patience et bonne lecture ! (et une petite review svp ! :-) )
10. Brisés
Elle reconnut sa voix alors que celle-ci résonnait dans les couloirs. Elle ne comprenait pas les mots mais elle ressentait en eux la colère, le désespoir. Continuant de suivre Raki, bien que seul le son de sa voix ait suffit, elle arriva devant le bureau de Greagor. Elle du s'arrêter pour reprendre son souffle, les jambes chancelantes, alors que Raki grattait la porte fermée en couinant doucement. Il ressentait tout comme elle les relents de souffrance qui émanaient de cette pièce. Sans même penser au manquement à l'étiquette ou à la politesse la plus élémentaire, Mélisse saisit la poignée et ouvrit la porte, son mabari se glissant devant elle par l'ouverture.
-Je vous supplie de reconsidérer votre position Chevalier-Capitaine ! Nous ne pouvons les laisser sortir de leurs dortoirs, pas avant de les avoir tous questionnés ! Ils pourraient…
-Assez !
Greagor frappa du poing sur la table, plumes et encriers se renversant de toutes parts. Face à lui, Cullen ne broncha pas. Mélisse ne voyait de lui que son dos et pourtant elle y lisait son obstination et son attitude de défi.
-C'est encore moi qui suis aux commandes de cette Tour, Templier Cullen ! rugit Greagor. Pour la dernière fois, je vous demande de sortir d'ici et de retourner à votre dortoir !
-Pas avant que vous m'ayez promis un interrogatoire de chaque mage encore vivant de ce Cercle ! répondit le jeune homme sur le même ton, les poings serrés.
Mélisse crut que le vétéran allait exploser. Ce fut alors qu'elle capta un mouvement sur sa droite et la brusque vision d'un mage qui faisait un pas vers elle, la main levée, lui fit pousser un hurlement de frayeur. Reculant vivement et levant les bras devant elle pour se protéger d'une éventuelle attaque, elle cogna violemment contre une commode qui se trouvait là, les nombreux livres y reposant chutant alors au sol. Raki, comme tous les hommes de la pièce, se tournèrent vivement vers elle, ces derniers étonnés de la voir là. Elle ne bougea pas de sa position, tremblant comme une feuille, les yeux fermés et les bras levés devant son visage. Allait-il l'attaquer ? Était-il possédé ? Était-ce une abomination cachée qui fendrait bientôt son visage en deux et ferait exploser sa chair en un gerbe de sang et de masse bubonneuse tout comme Neria ?! Alors que son sang battait violemment contre ses tempes et que la tête de Raki venait doucement s'appuyer contre sa jambe, essayant d'attirer son attention, les voix reprirent dans la pièce, soudain calmes et murmurées.
-Je suis désolé, mon enfant, fit une voix qu'elle n'avait jamais entendu. Je ne voulais pas vous effrayer.
Le souffle toujours court et le cœur battant la chamade, Mélisse ouvrit doucement les yeux pour voir le mage reculer de quelques pas. C'était un homme âgé, aux cheveux et à la barbe grise, qui paraissait plus épuisé encore que Greagor. Il portait une robe différente des autres enchanteurs qu'elle avait vus jusqu'ici. Un mage de rang. Avec encore plus de pouvoir. Cette pensée lui glaça le sang et une soudaine nausée l'envahit.
-Je ne crois pas que ce soit personnel Irving, murmura Greagor, ses yeux gris posés sur la jeune femme.
Ils semblaient…tristes. Résignés. Il tourna lentement son regard vers Cullen qui dévisageait toujours la jeune femme tremblante. Le jeune templier avait les mêmes traits qu'elle : le teint pâle, les yeux creusés de cernes et une angoisse absolue encrée dans chacun de ses gestes. Les mêmes stigmates. Deux coquilles vides.
-Cullen, appela le Chevalier-Capitaine d'une voix étrangement douce mais ferme. Je crois qu'il vaudrait mieux que vous raccompagniez cette jeune femme à l'infirmerie. Nous reparlerons de tout cela plus tard, ajouta-t-il en voyant le jeune homme se retourner vers lui.
Il s'attendait presque à le voir refuser de quitter cette pièce, tout comme il l'avait fait cette dernière heure durant et chaque jour depuis qu'il avait quitté l'infirmerie. Mais à son étonnement, Cullen hocha la tête et après un salut, il se dirigea vers la jeune femme. Cette dernière frissonna lorsque le templier la prit délicatement par le bras, mais après lui avoir jeté un regard, elle se laissa doucement entraîner en dehors de la pièce, le mabari sur les talons.
La porte se referma sans bruit derrière eux, laissant les deux hommes, mage et templier, dans un profond silence. Après de longues minutes, lourdes et poisseuses, Irving poussa un long soupir :
-Je crains que les mages ne ce soient fait des ennemis jurés dans ce désastre.
-Cullen ne sera pas un problème, répondit Greagor d'un ton las. D'ici quelques temps, il rentrera dans le rang, comme tous les autres.
-Je l'espère, mon vieil ami. Mais de telles blessures ne disparaissent jamais.
Il tourna son regard vers la fenêtre, regardant d'un air morne les lourds nuages gorgés de pluie qui surplombaient le lac :
-Et quand dans des années de ça, de vieilles blessures s'infectent, qui sait tout le mal qu'elles peuvent causer ?
oOo
Mélisse ne pouvait s'empêcher de trembler. Même la main de Cullen sur son bras ne suffisait pas à calmer la terreur irraisonnée qui l'avait envahie. Elle ne comprenait pas. Elle s'était pourtant retrouvée face à Wynne, douce Wynne, et elle ne s'était pas sentie ainsi. Alors que la nausée la submergeait de nouveau, elle sentit qu'on l'asseyait et elle s'affaissa avec soulagement sur le banc offert. Aussitôt la tête de Raki vint se poser sur sa cuisse, rassurante par son poids familier. Mais aussi des mains vinrent entourer les siennes, les serrant avec fermeté comme pour atténuer ses tremblements, et son regard rencontra des yeux caramels qui la dévisageait avec attention. Cullen avait posé un genou à terre face à elle et tenait ses mains dans les siennes, cherchant quelque chose dans ses yeux. Elle ne savait pas quoi. Elle ne comprenait pas ce qu'il pouvait essayer de trouver en une personne aussi faible et pitoyable qu'elle était. Elle-même, elle essayait de lire sur son visage s'il allait bien, si c'était bien lui qui était sorti de cette prison infernale, s'il était revenu entier ou si, comme elle, il avait laissé un morceau de lui-même entre les griffes acérés de leurs geôliers démoniaques. A ces pensées, elle ne put retenir un nouveau frisson et elle sentit un léger spasme dans les mains qui entouraient les siennes. Elle sentit des larmes couler sur ses joues, des sanglots soulever sa poitrine. Elle vit le visage de Cullen se tordre de souffrance. Ses yeux caramels briller de douleur et sa mâchoire se serrer à se briser. Elle sentit ses genoux cogner sur le sol alors qu'elle se laisser tomber face à lui, ses bras entourer son cou alors qu'elle plongeait son visage tout contre sa gorge. Des bras puissants se refermer sur elle, à lui broyer les os. Des soubresauts, des sanglots, des pleurs déchirants qu'elle ne savait de lui ou bien d'elle-même. Juste un tourbillon de terreur et de souffrance. Et un tout petit point d'attache solide pour ne pas se laisser emporter par les flots déchainés. Parce qu'il avait été là. Parce qu'il avait vécu les mêmes choses. Parce qu'ils étaient tous les deux brisés.
oOo
Les jours passèrent et bientôt une semaine s'était écoulée. Mélisse avait passé la plupart de son temps à l'infirmerie, incapable d'en sortir depuis qu'elle avait retrouvé Cullen. La force qui l'avait poussée à quitter ce lit une semaine plutôt avait disparue. Elle ne voulait pas voir ce qu'il y avait là dehors, elle ne voulait pas retraverser ces couloirs de cauchemars. Elle aurait voulu être loin, très loin d'ici. Mais paradoxalement, quitter cette pièce lui était impossible.
Il en allait de même avec Cullen. Un profond soulagement l'emplissait à chaque fois qu'elle le voyait, elle se sentait rassurée et en sécurité. Il devait en être de même pour lui car il avait passé toutes les nuits à ses côtés, sur une paillasse à même le sol et même une ou deux fois blotti dans son lit tout contre elle suite à un cauchemar plus violent que les autres. Raki n'avait pas bronché. Il semblait comprendre que sa présence ne suffisait pas à sa maitresse. Cependant la présence de Cullen n'était pas que bénéfique. Quand elle regardait son visage, elle le revoyait sans cesse dans cette prison, ressentait encore et encore ces émotions insupportables, revivait en boucle le calvaire passé à ses côtés. Elle savait qu'il en était de même pour lui. Ils se parlaient à peine. Elle le voyait parfois détourner le regard pour ne pas croiser le sien. Et pourtant, ils se blottissaient l'un contre l'autre la nuit venue pour étouffer leurs tremblements et le retour de leurs cauchemars.
oOo
Ce fut Alistair, accompagné de Wynne, qui vint mettre fin à ce cycle destructeur. Le guerrier avait été lui aussi présent aux côtés de la jeune femme, tout comme l'enchanteresse, durant ces journées de convalescence et de solitude imposée. Il avait vu ce qu'il se passait entre l'archère et le templier et suite à une discussion avec la mage, ils avaient décidé qu'il était temps d'en finir. Ils devaient quitter la Tour du Cercle pour poursuivre leur quête et Alistair était bien décidé à emmener Dame Gilmore avec eux. Il l'avait déjà laissée partir une fois seule malgré sa conscience car Mara le lui avait demandé et cela avait mal fini. Il ne referait pas la même erreur.
Il pénétra un matin dans l'infirmerie pour trouver Mélisse qui conversait calmement avec Anders. Anders et Wynne étaient les seuls mages que la jeune guerrière arrivait à supporter. A vrai dire, il avait été même difficile de pouvoir poser les yeux sur le jeune mage blond la première fois et Cullen s'était vivement opposé à leur rencontre. Mais Wynne avait tenu bon, saisissant l'importance pour le rétablissement de la jeune femme de ne pas démoniser tous les mages. Et Anders avait été le seul nom qu'elle avait réussi à extirper des lèvres tremblantes de sa fragile patiente. Elle avait été présente à toutes leurs conversations, ainsi que deux Templiers autres que Cullen (par interdiction formelle de Greagor). Anders avait également accepté de porter de lourdes chaines de lyrium aux poignets. Il aurait accepté n'importe quoi pour sortir des pièces murées de la Tour où les Templiers tenaient les mages prisonniers. Les premières conversations avaient été forcées et douloureuses, jusqu'à ce que le nom de Neria soit prononcé. Les deux jeunes gens avaient alors fondu en larmes et Wynne avait compris avec soulagement que tout irait bien entre eux. La mort de la jeune Surana ne serait jamais oubliée et lierait ses deux âmes pour toute leur existence.
Alistair entra dans la pièce alors qu'Anders tentait une nouvelle fois de montrer à Raki comment tenir un gobelet en équilibre sur son nez. Pour la première fois depuis plus d'une demi-lune, le guerrier vit enfin un petit sourire sur les lèvres de Mélisse. Cela le conforta dans l'idée qu'elle était prête à partir.
-Et voi…bougre de petite cervelle ! grommela Anders alors qu'une fois encore Raki jappa bruyamment, faisant tomber le gobelet dans un claquement sec. Ne peux-tu pas te tenir tranquille plus de cinq secondes ? Et on dira ensuite que les chats sont moins intelligents ! Oh tu peux bien grogner mon ami ! Il n'empêche qu'ils savent se tenir plus immobiles que des statues, eux !
-Raki n'a pas besoin d'être une statue, répliqua Mélisse avec un sourire tout en caressant le mabari qui enduisit joyeusement sa main de bave. En tant que chien de guerre, il se doit d'être le plus mobile possible.
-Mission accomplie alors ! clama dramatiquement le jeune mage en levant les bras au ciel. J'aurais du lui apprendre à attraper ces gobelets au vol plutôt !
La jeune femme ne put retenir un pouffement alors que le mabari s'était brusquement mis en position de jeu, les fesses en l'air et sa petite queue frétillant d'excitation. Alistair se racla bruyamment la gorge pour attirer leur attention :
-Je préfère vous arrêter là avant que toutes sortes de projectiles, gobelets en fer blanc ou mabari lâché à pleine vitesse, soient lancés dans cette pièce. Ce qui ne parait pas très judicieux vu qu'il s'agit de l'infirmerie, ajouta-t-il en haussant un sourcil après une légère réflexion.
-Rien à craindre brave guerrier, répliqua Anders en agitant ses mains menottées face à lui. Mon bras n'est pas assez fort pour lancer un objet pouvant causer des dégâts. Et ce petit cerveau ne quitterait pour rien au monde la couche douillette de sa maîtresse.
Raki acquiesça en poussant un aboiement sonore qui comme de coutume fit légèrement sursauter toutes les personnes de la pièce, à l'exception de la Guerrière Cendrée. Cette dernière sourit en tapotant l'échine de l'animal. Oui, elle avait l'air d'aller beaucoup mieux. Sentant son regard sur elle, elle tourna ses yeux clairs vers lui, lui adressant également un sourire :
-Ser Alistair, je suis ravie de vous voir.
-Moi de même Dame Gilmore, fit-il sincèrement. Je suis heureux de voir que vous avez repris vos forces.
Il jeta un coup d'œil à Wynne qui se tenait au pied du lit et cette dernière hocha la tête.
-Qu'y-a-t-il ? demanda la jeune femme d'un ton légèrement inquiet, ayant capté l'échange silencieux se déroulant devant elle.
-Nous pensons qu'il est temps pour nous de partir mon enfant, annonça Wynne de sa voix calme et apaisante.
-Et nous aimerions que vous vous joigniez à nous, ajouta rapidement Alistair en voyant le sang quitter le visage de la jeune femme.
Il vit également les doigts fins, toujours entourés de bandages, se crisper sur les draps du lit et, comme si cela ne suffisait pas à indiquer son malaise, le mabari se mit soudain à couiner doucement et vint s'aplatir sur les jambes de sa maîtresse, levant ses petits yeux bruns vers elle. Néanmoins ce fut Anders qui rompit en premier le lourd silence qui était tombé sur eux :
-Vous…vous partez ? bredouilla –t-il, clairement ébranlé. Mais…quand ?
-Demain serait parfait, répondit Alistair sans quitter des yeux le visage pâle de la jeune guerrière. Cela fait plus d'une lune et demie que vous avez quitté Golefalois, ajouta-t-il à son attention d'un ton plus doux.
Comme il s'y attendait, elle releva vivement son regard vers lui, les traits soudain crispés d'inquiétude. Il lisait sur son visage le tourbillon d'émotions qui passait dans la tête de la guerrière : incompréhension, panique, angoisse et enfin détermination. Il savait qu'il l'avait bien jugée dès la première fois qu'il l'avait vue debout sur ce puits dans la cour du château de Golefalois à faire pleuvoir des flèches sur leurs ennemis. Elle n'était pas du genre à abandonner des innocents à leur sort. Il savait déjà ce qu'elle allait dire.
-Alors il n'y a pas de temps à perdre, annonça-t-elle de la voix la plus ferme qu'elle put.
Il hocha la tête et après un dernier regard à Wynne, il tourna les talons pour finaliser leur départ, essayant d'ignorer les complaintes déchirantes d'un jeune mage qu'ils devraient laisser derrière eux à un bien triste sort.
oOo
Elle ne pouvait empêcher ses mains de trembler. Debout dans le grand hall d'entrée de la Tour du Cercle, ses yeux braqués sur l'immense porte qui menait au dehors, elle essayait de ne pas tordre ses doigts d'angoisse pour ne pas rouvrir ses blessures. Autour d'elle, les préparatifs s'achevaient, Alistair et Wynne conversaient avec Greagor et Irving un peu plus loin et elle faisait son possible pour ne pas regarder dans leur direction, de peur de tressaillir à chaque fois que le Grand Enchanteur croisait son regard. Raki, immuable roc dans son existence, se tenait tout contre elle, assis à ses pieds et pressé contre sa jambe. Elle le sentit soudain frétiller et elle détourna le regard de l'immense porte et tous les dangers qui se trouvaient là au-dehors, pour voir Cullen qui s'avançait vers eux. Il avait revêtu son armure de Templier et elle aurait presque pu revoir à cet instant l'image du jeune templier souriant qui lui avait porté secours à son arrivée à la Tour. Mais cette image s'évanouit aussitôt, laissant place à un jeune homme au regard dur et aux traits tirés. Il avait bien sûr repris des couleurs et avait perdu ce teint livide qui les avait tous deux poursuivi durant des jours. Mais il restait en son regard, en son port et ses gestes, une alerte permanente, une dureté sous-jacente s'assimilant à des boucliers prêts à être levés au moindre signe de danger. Elle se questionna un court instant si elle avait le même regard, la même attitude, avant de se demander si ce sentiment de perpétuel péril les quitterait un jour. Peut être. Mais surement pas.
Elle lui adressa néanmoins un sourire lorsqu'il s'arrêta face à elle et tendit les mains vers lui, profondément rassurée lorsqu'il les prit entre les siennes sans une seconde d'hésitation, braquant ce regard caramel désormais si familier sur elle. Son cœur se serra comme à chaque fois lorsqu'elle se rendait compte que toute flamme y était éteinte. Et doucement, comme à chaque fois, cette sourde blessure en elle, cette plaie béante qu'ils partageaient, se remit à saigner. Elle comprenait désormais pourquoi Wynne et Alistair voulaient l'éloigner de cet endroit. Elle comprenait…mais cela ne rendait pas cette décision moins dure.
-Vous allez me manquer, Cullen Rutherford, Templier de la Tour du Cercle, fit-elle avec un sourire, essayant de contrôler les sanglots naissants dans sa voix.
-Vous aussi, assura-t-il en serrant ses mains gantées sur les siennes, un léger éclat revenant dans les prunelles caramel normalement éteintes. Promettez-moi de prendre soin de vous.
Raki intervint en poussant un aboiement sonore, signe qu'il remplirait parfaitement ses fonctions de protecteur. Mélisse eut un petit rire et un léger sourire, si rare, si précieux, apparut sur les lèvres du Templier. Son compagnon à quatre pattes était véritablement un faiseur de miracles.
-Je le ferai si vous faites de même, répondit-elle ce à quoi il hocha la tête, l'air de nouveau grave et la mâchoire crispée. Me permettez-vous de vous écrire ? osa-t-elle en serrant ses doigts sur les siens. Je ne sais pas quand j'aurais l'occasion de revenir et…
-Ne revenez pas.
Il avait dit ces mots d'un ton cinglant et glacé qui la fit tressaillir. Elle leva ses yeux clairs vers lui, tremblante de peur qu'il la rejette, lui qui était le seul à pouvoir comprendre ce qu'elle avait traversé, ce qu'elle traversait à ce moment même. Les mains du Templier tenaient cependant toujours fermement les siennes et son regard dur étaient braqué dans le sien, mais ne lui était pas adressé. Elle ne voyait pas ce qu'il voyait. Il était désormais hors de portée.
-Ne revenez jamais ici, articula-t-il d'une voix claire et ferme malgré ses mâchoires crispées. Il n'y a rien de bon pour vous sur cette île. Ni pour vous, ni pour personne.
Elle hocha rapidement la tête, incapable de faire autrement face à cette aura glacée et implacable qu'elle ne connaissait pas au jeune homme. Il sembla alors se détendre, se dégonfler presque comme s'il avait retenu sa respiration tout ce temps et reprenait enfin son souffle.
-Mais je serai ravi d'avoir de vos nouvelles, ajouta-t-il en baissant son regard sur leurs mains toujours jointes. Je ne vous promets pas d'y répondre mais je ferai de mon mieux…
-Peu importe la fréquence, assura-t-elle rapidement, soulagée qu'il ne la rejette pas. Une lettre de temps à autre me suffira.
Il leva ses yeux vers elle et de nouveau, lui adressa un léger sourire. Une vague de soulagement l'envahit et, répondant à une pulsion viscérale et irraisonnée, elle se jeta à son cou. L'armure était dure et glacée, tout comme les bras de fer qui l'entourèrent et la serrèrent contre lui, si fort qu'elle était certaine d'avoir des hématomes le lendemain. Ce n'était pas la dernière étreinte qu'elle aurait voulu. Elle aurait voulu ressentir une dernière fois sa chaleur, ses muscles qui tremblaient comme les siens, son odeur si familière à la fois apaisante et réminiscence d'horreur. Elle en aurait pleuré de frustration. Aussi, après avoir enserré son cou et murmuré un adieu tout contre son oreille, elle s'arracha à son étreinte et se dirigea vers la grande porte, sans un regard en arrière, ignorant le mabari gémissant sur ses talons et les larmes brûlantes roulant sur ses joues. Il lui fallait de l'air. Et mettre le plus de distance possible entre elle et ce lieu maudit qui abritait désormais un petit bout putréfiant d'elle-même qu'elle allait y laisser à tout jamais.
oOo
Alistair et Wynne furent de merveilleux compagnons de voyage pour le retour à Golefalois. Ils surent quand venir la sortir de sa torpeur et quand la laisser seule à ses idées sombres. A peine un pied sur le bateau, elle avait commencé à rédiger une lettre pour Cullen au sein d'un petit livre relié de cuir que Wynne lui avait donné. Elle ignorait si elle lui enverrait, si même elle aurait le courage de lui écrire pour de bon et prendre de ses nouvelles, mais lui adresser ses pensées, lui décrire ce qu'elle voyait et ressentait de nouveau lui semblait facile. Au fur et à mesure que la Tour s'éloignait d'eux, elle sentait son esprit s'apaiser, sa cage thoracique s'ouvrir et l'air pur pénétrer de nouveau ses poumons. Au fil des jours, elle se demandait comment la Tour du Cercle et ses habitants pourraient se relever de ce drame en restant ainsi sur les lieux même de ce massacre. Même Wynne n'avait pas la réponse à cela. Alistair de son côté, avait l'air de penser que Greagor et Irving y arriveraient. Elle l'espérait de tout cœur, mais ne voyait vraiment pas comment cela était possible. Seul le temps le dirait.
Ils débarquèrent à Golefalois avec quelques jours d'avance sur l'ultimatum posé par Dame Cousland et sous un soleil radieux. Alistair rayonnait de joie et menait avec un entrain débordant la petite troupe composée que cinq mages et autant de templiers sur la route menant au château. Mélisse fermait la marche, restant à une distance respectable des mages en compagnie de Wynne. Cette dernière regardait avec un sourire le guerrier blond qui semblait raconter avec emphase à son voisin désabusé le déroulement des derniers événements arrivés à Golefalois.
-Cet Alistair, quel personnage ! lâcha-t-elle alors que Mélisse suivait son regard. Regardez-le ! Il y a deux heures à peine il hurlait à la mort que ce maudit bateau et le roulis allait avoir raison de lui et le voilà gambadant comme un jeune chiot dans de la neige fraiche !
-Son enthousiasme est-il toujours aussi démesuré ? demanda Mélisse avec un sourire.
La mage tourna ses yeux bleus vers elle, étonnée, puis posa sa main sur son bras, l'incitant à s'arrêter. Mélisse obéit, intriguée face au regard lourd mais bienfaisant de la femme aux cheveux blancs :
-Démesuré ? répéta cette dernière. Mais il n'a rien de démesuré. Nous allons sauver la vie d'une âme innocente, l'arracher aux griffes d'un démon. Et tout cela, grâce à vous, ma chère enfant. Croyez-moi, ajouta-t-elle avec un sourire face à la guerrière soudain décomposée de gêne, son enthousiasme n'a rien de démesuré. Je le dirais même parfaitement justifié.
-Vous me donnez trop de crédit, bredouilla Mélisse alors qu'elles reprenaient leur route. Je n'ai rien fait d'extraordinaire à part me faire capturer et…attendre votre secours.
Elle n'avait pu retenir un frisson à ces mots et la nausée désormais familière se souleva dangereusement dans sa poitrine. Ressentant son trouble, Raki vint se presser contre elle et elle posa sa main sur sa tête pour trouver ce soutien si familier. Un autre appui se présenta soudain à elle, lorsque la main fine de Wynne vint entourer la sienne et la serrer gentiment.
-Vous avez accordé un sursis à cet enfant et nous avez permis de sécuriser les instruments pour lui porter secours, déclara la mage d'un ton doux mais sans réplique. Pour ma part, je trouve cela suffisamment extraordinaire.
Mélisse se sentit rosir face au regard doux et au sourire serein et hocha la tête, acceptant pour la première fois depuis longtemps un compliment à son égard. Tellement longtemps.
Ce ne fut que lorsqu'elles atteignirent les portes du château que Mélisse se rendit compte que quelque chose n'allait pas. Plongée dans la douce béatitude que lui avait apporté les paroles de Wynne, elle n'avait pas sentit le lourd regard des gardes sur leur petite troupe et seul le grondement sourd de Raki à ses côtés la ramena à la réalité. A son tour, elle frissonna lorsque le mal être ambiant s'immisça en elle, glaçant jusqu'à ses os.
-Dépêchons nous, souffla Wynne à son égard, les sourcils froncés, ayant sans aucun doute ressentit l'étrange atmosphère qui régnait dans le château.
Ne réussissant pas à parler, la gorge soudain nouée, Mélisse acquiesça, pressant le pas. Et se mettant à courir, le cœur cognant brutalement dans sa poitrine, lorsque la voix puissante d'Alistair résonna un peu plus loin dans la salle du trône.
-Il nous restait trois jours ! Trois jours !
Mélisse s'arrêta brusquement dans sa course, une nausée soudain bien différente l'envahissant, alors que face à elle, un Alistair tel qu'elle ne l'avait jamais vu, emporté et hors de lui, vociférait à l'encontre d'une Dame Cousland égale à elle-même. Calme et hautaine. Les bras croisés, elle braquait sans ciller ses yeux d'ambre sur le guerrier qui était rouge de rage, telle une mère qui attendrait que son enfant cesse un caprice. Si la frustration aurait du envahir Mélisse face à cette attitude si familière et condescendante, ce fut plutôt le désespoir qui vint lui couper les jambes et la fit tomber à genoux au sol. Car elle avait compris. Il était trop tard.
Devant ses yeux qui se remplissaient peu à peu de larmes, Alistair continuait à déverser sa colère :
-Comment avez-vous osé ! Comment avez-vous pu ! Ce n'était qu'un enfant !
-Un enfant possédé, l'interrompit soudain Dame Cousland d'un ton sec, tel qu'elle l'aurait fait pour un gamin indiscipliné. Un enfant qui mettait à sac le village toutes les nuits, tuant des dizaines de villageois. Auriez-vous voulu que je laisse passer cela ?
-Vous auriez pu attendre encore un peu ! Vous aviez donc si peu confiance en nous ? continua le guerrier enragé.
-Là n'est pas la question. Je vous avais dit à notre retour que j'agirai si j'en ressentais le besoin. C'est ce que j'ai fait.
-Il nous restait trois jours !
-Vous avez tardé.
Elle avait dit ces derniers mots en jetant un regard noir à Mélisse qui était prostrée au sol. Cette dernière n'eut même pas la force de ressentir l'ampleur du dédain et dégout projetés par les prunelles ambrées. Elle avait compris. Il était trop tard. Elle avait échoué. Par sa faute, parce qu'elle ne s'était pas remise assez vite, parce qu'elle n'avait pas réussi à se lever de son lit, parce qu'elle s'était laissée aller lâchement à son malaise, un enfant était mort. Connor était mort.
Elle ne vit même pas Alistair se mettre en travers d'elle et Dame Cousland. Elle ne l'entendit pas gronder d'une voix sourde « N'essayez même pas de reporter cette faute sur quelqu'un d'autre. Vous en êtes seule responsable. ». Elle ne sentit pas la main de Wynne sur son épaule, ni même Alistair venir vers elle pour l'aider à se relever. Elle ne comprit pas qu'ils quittaient la salle, tous les deux à ses côtés, Raki sur les talons. Elle n'avait qu'une chose en tête.
Connor était mort. Dame Mara avait raison. Son sang était sur ses mains. Et personne ne pourrait jamais le lui faire oublier.
A suivre…
Chapitre 11 : Lettre à Cullen
Et voilà pour ce chapitre! Il clôture l'arc de la Tour du Cercle. Je ne vais pas repasser au travers de toutes les missions (Mélisse n'est pas l'héroïne de DAO après tout ;-) ) et le prochain grand arc sera celui du Conclave. Dans le prochain chapitre, plusieurs évènements seront contés à notre ami Cullen! Merci de votre lecture et à très bientôt! (et comme de coutume, toute review constructive est la bienvenue!)
