Non, je ne suis pas morte ! Mais il semblerait que la vie ne peut pas nous laisser écrire autant qu'on en aurait envie... Quel étrange concept. Bref, bonne année à tous (et oui, je sais que ça fait deux mois, mais je n'ai pas pu le dire avant donc...), plein de belles choses, et j'espère que vous avez aimé la saison 3 autant que moi *ne s'en est toujours pas remise* etc etc. Bonne lecture !
On eut pu croire que Molly Hooper et Sarah Sawyer vivaient leur quotidien scolaire sous la domination de Violet Smith, dont le caractère incendiaire éclipsait celui de quiconque se tenait en sa présence. Son exubérance passait pour du despotisme et elle en était injustement condamnée, mais les enfants rêvaient secrètement d'être pris sous son aile car sa foi envers ceux qu'elle avait choisi d'apprécier était indéfectible et la protection d'un prétendu adjudant-chef était le moyen le plus sûr de survivre dans la jungle hostile qu'était la cour de récré. Cependant, personne ne voulait croire que Molly et Sarah n'avaient jamais nourri de telles arrières-pensées et qu'elle ne justifiaient pas leur amitié avec Violet par la recherche d'un substitut pour pallier à leur timidité, mais par leur affection sincère pour la fillette. Le trio s'entendait parfaitement, et si tout un chacun s'inquiétait des difficultés des deux filles à s'imposer, il avait tort ; leurs opinions divergeaient par moments mais, en l'occurrence, toutes étaient d'accord pour apprendre à John la désagréable conversation dont elles avaient été témoins au petit-déjeuner.
« Je dois m'inquiéter ? plaisanta nerveusement John tandis qu'elles le menaient dans le jardin.
– Tu jugeras par toi-même », répondit gentiment Sarah.
Elle et Molly se tournèrent vers Violet.
« On t'aime bien, John. En fait, t'es un des seuls gars de la classe à ne pas être un gros naze. C'est pour ça que ça m'embêterait beaucoup que tu aies des ennuis, le genre d'ennuis pour lesquels même moi je pourrais rien faire pour toi... Voilà : on mangeait à côté de la table de Jabez, Sebastian et tout, et on a entendu Sebastian dire que... qu'il s'était réveillé au milieu de la nuit et qu'il avait vu que vos lits, à toi et Sherlock, étaient vides, et qu'il vous a entendus revenir en douce après un bon bout de temps. Comme on est libres cet après-midi, ils ont prévu de vous espionner pour trouver un moyen de vous piéger. Alors j'espère sincèrement que vous n'avez rien à vous reprocher, parce qu'en plus de ce qui s'est passé la dernière fois, si on apprend que tu as soi-disant fait le mur, tu seras bon pour un séjour chez le directeur quand on sera rentrés. Et là, crois-moi, ça va craindre. »
Le sang de John se gela dans ses veines et l'horreur qui s'empara de lui fut telle qu'il faillit s'effondrer malgré le banc. Wilkes savait. Diaz savait. Wilson savait. Ainsi que tout le reste de sa nouvelle horde d'ennemis. Ils n'avaient pas besoin de connaître précisément le contenu de leurs activités pour les mettre à terre, mais ils auront tout de même cet honneur : John et Sherlock ne pouvaient perdre cette journée au terme de laquelle ils auraient dû tout éclaircir, ce qui signifiait qu'ils allaient devoir agir sous les regards carnassiers de leurs rivaux, et que leurs secrets seraient déchiquetés sous leurs crocs avides. Et même en cessant complètement l'enquête – ce qui était de toute manière hors de question – et en se comportant avec le plus grand naturel, il était maintenant trop tard, rien ne les empêcherait de révéler ce qu'ils savaient déjà. Conclusion, les deux amis étaient fichus.
« John, ça va aller ? demanda Sarah.
– Tu aurais peut-être pu y aller plus en douceur, dit Molly.
– J'aurais peut-être aussi pu ne rien dire du tout, répliqua Violet. C'est dans son intérêt, tu étais de mon avis tout à l'heure.
– C'est un cauchemar, souffla John, la tête dans les mains. Depuis le début, j'ai peur qu'on ne se fasse repérer, et là...
– Donc c'est bien vrai. Oh là là, John... »
Violet eut presque l'air aussi désespéré que lui.
« C'était couru, marmonna Sarah, consciente de l'impuissance de ses paroles à consoler le garçon.
– "Depuis le début", répéta Molly. Mais alors, vous avez fait ça dès le premier jour ?
– Vous étiez arrivés en retard, rappela Violet. Le coup de vous perdre tous les deux en ville, j'y ai jamais vraiment cru. Mais que vous ayez pu devenir inséparables entre le moment où on est sortis du car et celui où on s'est installés à l'auberge, c'était encore moins crédible. A ce moment-là en tout cas.
– Comment vous êtes devenus amis ? demanda Molly. Aussi vite ?
– Vous ne comprendriez pas...
– On m'a demandé une fois quels cadeaux je leur offrais pour qu'elles acceptent de faire semblant d'être mes copines, dit Violet en passant ses bras autour des épaules des deux filles. Je te jure que, quoi que ça puisse être, on est les mieux placées pour te comprendre. »
John regarda le visage aux traits tristement durcis de Violet comme s'il le voyait pour la première fois et se lança :
« A vrai dire, je ne saurais pas expliquer. On ne se connaissait pas, lui et moi. Vous savez comment il est, enfin, comment il donne l'impression d'être. Désagréable, sans-cœur ou... cinglé. C'est un peu comme ça que je le voyais aussi, pour faire comme les autres. Mais quand je suis avec lui, je... en fait, je ne comprends plus du tout comment on peut penser ça de lui. C'est quelqu'un d'attentionné, de passionné, de drôle et... il n'est pas méchant, il est juste maladroit. Avec lui, je n'ai jamais à me forcer. C'est mon... »
Il s'arrêta en voyant les mines conspiratrices des trois fillettes.
« Quoi ?
– Qu'est-ce que vous allez faire, exactement, quand vous sortez la nuit ?
– Ce qu'on- je ne peux pas vous...
– On répétera rien à personne ! » Trois paires d'yeux incrédules fixèrent Violet. « Oh, ça va. On peut aimer les potins et savoir garder sa langue !
– J'en doute pas, mais... c'est vraiment pas possible. Sherlock me tuerait.
– Tu m'étonnes, dit Violet, et John crut qu'elle traitait encore son ami de cinglé. Quoique, pas de quoi avoir honte, si ? T'es pas d'accord avec moi, Sarah ?
– C'est malin, merci Violet... » Sarah soupira, puis sourit à John. « On te jure que ça restera un secret. »
Son sourire disait très clairement : "Mais si un jour tu as envie d'en parler, juste à moi, je t'attendrai."
« Honte ? Rien à voir... John laissa retomber sa tête contre le mur derrière lui. Je ne peux pas vous le dire tout de suite. Mais si Wilson essaie de fourrer son nez dans nos affaires, il n'y aura plus rien à raconter. Juste cette journée, c'est tout ce dont on a besoin. Les filles... si vous m'aidez, je vous promets que vous saurez tout.
– Ne promets rien du tout, c'est pas la peine. Moi aussi, j'ai un vieux compte à régler avec eux, dit Violet entre ses dents.
– Comment ça ? s'étonna John.
– Un jour, après l'école, je rentrais à la maison en vélo, et je me suis rendu compte que ces débiles me suivaient. Comme je ne voulais pas qu'ils sachent où j'habite, j'ai fait deux fois le tour du pâté de maison en espérant qu'ils se lasseraient. Mais ils ne m'ont pas lâchée d'une semelle. Alors d'un coup, j'ai fait demi-tour, prête à leur foncer dedans, et ils ont filé. Mais le lendemain, ils ont recommencé et... »
Violet se remémora le moment où ils avaient menacé de la faire tomber si elle ne les invitait pas chez elle tout en mimant de répugnants bruits de baisers derrière elle, qui l'avaient dégoûtée plus que terrifiée. Mais elle en avait été suffisamment exaspérée pour s'éjecter de son vélo et bondir sur le premier qui passait – qui s'était avéré être Diaz – en hurlant comme une diablesse. Cela avait marché du feu de Dieu, mais lui avait valu un coup de pédale horriblement douloureux dans le tibia et de vilaines écorchures tout le long de ses avant-bras. Le harcèlement sur deux roues avait pris fin, néanmoins Violet demeurait profondément insatisfaite en voyant que les garçons s'étaient simplement tournés vers d'autres victimes et que le nombre de ces dernières ne cessait de croître.
John ne s'attendait pas à ce qu'une adepte des rumeurs croustillantes eût pu endurer une si laide histoire, si pénible à raconter. Il réalisa qu'il faisait à présent partie de ceux ayant le privilège de sa foi.
« Qu'est-ce que vous pensez faire...?
– Pour les empêcher de s'approcher de vous ? J'imagine qu'on va devoir les garder à l'œil tout l'après-midi... Pas tellement ce que j'avais prévu pour nos activités libres...
– Sinon, proposa innocemment Molly, on peut les enfermer dans un placard à balais... »
Violet éclata de rire et la serra un peu plus contre elle.
« Elles sont pas super, mes copines ? Je crois que t'as pas à t'en faire, Sherlock et toi vous serez tranquilles pour... peu importe ce que c'est.
– Vous voulez bien ? Pour de vrai ?
– Seulement parce qu'on sait que tu nous raconteras tout après », plaisanta Sarah.
John leur offrit un immense sourire plein de soulagement, incapable de trouver les mots pour les remercier. Il se tourna vers Violet et lui avoua très sérieusement :
« Tu sais, je- je t'avais mal jugée.
– C'est l'histoire de ma vie. » Violet roula les yeux en prétendant n'être pas affectée. « File ! On s'occupe de tout.
– Oh, et... Sherlock ne doit rien savoir.
– Du vent ! »
Après qu'il eût disparu dans l'auberge, Molly se rapprocha de Sarah et lui prit le bras, l'air inquiet.
« Ça va ?
– Oui, pourquoi ?
– Parce qu'on te connaît, idiote, répondit Violet sans sourire ni la regarder. Tu sais ce qui se passe, et c'est simple de faire semblant devant John. Il est complètement à côté de la plaque, c'est son seul point commun avec les autres garçons.
– Tu avais l'air très contente, à l'instant. De pouvoir les aider.
– C'est John que j'aide, pas Sherlock. Nuance.
– Il est heureux. Tu as entendu tout ce qu'il a dit ?
– Ça oui j'ai entendu, on aurait presque dit toi quand tu parles de lui ! Mais toi, dans tout ça ? Tu préférerais pas être celle avec qui il fait le mur ?
– Et qu'est-ce que j'y peux, à ton avis ?
– Violet, arrête, dit fermement Molly. Ça n'aide pas. »
Violet grimaça, soudain profondément gênée, et embrassa son amie sur la joue en guise d'excuses.
« Je déteste te voir comme ça, c'est tout.
– Mais je vais bien ! assura Sarah, songeant qu'elle avait bien fait de ne leur avoir jamais dit que John l'avait déjà embrassée – Violet se serait alors comportée très différemment vis-à-vis de lui.
– Voyons ce qu'on va faire pour Jabez et les autres, déclara Molly. Après, on sera fixées sur ce qui se passe. »
Sarah sourit tristement aux deux fillettes et souffla :
« Vous ne serez sans doute pas d'accord mais, moi, je ne pense pas que Sherlock ne doive rien savoir. »
« C'est toujours bon pour toi ?
– Tu oublies que c'est moi-même qui l'ai proposé. » Sherlock leva les yeux au ciel.
L'après-midi venait à peine de commencer et le duo était au poste, prêt à mendier une nouvelle fois l'aide de Jack. John s'était inquiété que Sherlock eût pu changer d'avis, mais c'était lui qui avait pressé John de vite terminer son déjeuner pour ne pas perdre une seconde. S'il était encore réticent quant au fait d'interagir avec le fils Musgrave, il s'en cachait bien.
« Tu voudras que je parle...? demanda John.
– Non, c'était déjà toi la dernière fois. »
Le « d'accord » de John fut assourdi par les coups de son ami contre la porte. En attendant son ouverture, John jeta un œil vers le couloir : personne à l'horizon. Le plan des filles, quel qu'il fût, avait dû fonctionner. Il s'était tenu à la décision de ne rien raconter à Sherlock, pour ne pas le perturber inutilement. C'était à lui d'assurer leurs arrières pour tous les deux, et il le ferait. Puis Jack daigna ouvrir la porte. Il avait l'air drôlement fatigué, mais pas particulièrement surpris de les voir. Ni particulièrement ravi.
« Tiens ! Encore besoin d'infos sur mes amis ? »
Et John fut instantanément mal à l'aise.
« Si c'est comme ça que tu vois tes domestiques, oui », répondit Sherlock en entrant sans attendre d'y avoir été invité. Il s'assit sur le lit de Jack, son corps rebondissant légèrement sous l'impact contre le matelas moelleux, inconscient de la colère bouillonnante de celui qui n'était pas leur hôte.
« Mes domestiques ? Qu'est-ce que vous leur voulez ?!
– Jack... fit John en un murmure qu'il espérait être apaisant.
– Vous savez, ce n'est pas comme si je pensais qu'on allait devenir une sorte de trio infernal ou je sais pas quoi. Mais vous ne me parlez que quand vous avez besoin de moi, et je n'ai aucune idée de pourquoi vous avez besoin de moi. (Il leur jeta un regard de défiance.) J'ai parlé à Rich. Après votre visite. Il était hors de lui, je ne l'avais jamais vu comme ça. J'ai eu un mal fou à le calmer. (Son visage prit la dureté du silex.) Je n'ai rien compris à ce qu'il a essayé de me dire, mais ce qui est sûr, c'est que vous y êtes pour quelque chose. Vous l'avez mis dans cet état. Et là, vous débarquez et vous voulez que je vous parle de mes domestiques ? C'est la meilleure ! Vous savez quoi ? Allez vous faire voir. Et si je vous prends à essayer de les approcher, n'importe lequel d'entre eux, je vous le ferai regretter. »
Jack empoigna le bras de Sherlock avec une force phénoménale et le releva de son lit. Il aurait pu le jeter de sa chambre sans ménagement ni scrupule si John ne s'était pas interposé. Il s'empara du bras tenant celui de Sherlock et déclara froidement :
« D'accord, t'es en colère. Tu ne sais pas ce qui s'est passé chez Richard Brook, mais tu n'aurais aucune raison de nous croire si on te l'expliquait. Tu n'as aucune raison non plus de nous aider, même si c'est ce que tu as très souvent fait depuis qu'on est là. On peut te laisser tranquille, ça, il n'y a pas de problème. Mais lève encore une fois la main sur mon ami et c'est moi qui te le ferai regretter. »
Sherlock sentit la pression autour de son bras se relâcher, puis Jack reprit finalement possession du sien. Les deux compères sortirent de la chambre en coup de vent.
« Montre-moi ton bras, dit John en soulevant la manche de Sherlock quand ils furent de nouveau dans le couloir. En voyant les stries rouges marbrant la fine peau diaphane, il s'exclama : « Mais quelle brute !
– C'est rien du tout, grogna Sherlock en se dégageant. On n'aurait pas dû partir.
– Pardon ? Bien sûr que si ! Il n'avait pas à réagir comme ça.
– Toi, tu n'avais pas à réagir comme ça. A chaque fois c'est pareil ! Tu veux me défendre, mais ça ne t'apporte que des problèmes. Et là, ça nous en apporte à tous les deux ! Comment on va faire maintenant, pour trouver Richard Brunton sans que Jack ne s'en aperçoive ?
– Il était prêt à te balancer contre le mur ! s'indigna John. Je devais le laisser faire ?
– Là, oui ! répondit Sherlock comme si c'était la chose la plus évidente du monde. Je pensais que tu l'aurais juste calmé, pas menacé. Pas lui. »
John fut écœuré.
« Je ne supporte pas qu'on te traite comme ça, confia-t-il en baissant la tête. Ni lui ni personne.
– Je sais bien, répondit Sherlock. Mais on n'a plus de temps à perdre. Je peux endurer ça.
– Et dire qu'avant, c'était moi qui devais te supplier de parler à Jack. »
Sherlock rit : définitivement, les rôles s'étaient inversés. Il posa la main sur son épaule.
« Allez. On va retourner là-dedans et tout lui raconter. C'est ce qu'il y a de mieux.
– Tout tout tout ? Même les fausses bombes ?
– ...Bon, j'imagine que ça, on n'est pas obligés de le mentionner. Ni le fiasco de la nuit du bal, si ça peut te faire plaisir.
– Espèce de sale... »
John tomba à court d'insultes, et Sherlock le gratifia de son fameux sourire de tête à claques. Mais il laissa bien vite place au sérieux qu'exigeait la situation. Sherlock ouvrit la porte sans frapper cette fois, et déclara avant que Jack n'eût le temps de pousser un cri scandalisé :
« John et moi, on mène l'enquête. »
Jack faisait les cent pas dans la pièce, le crissement de ses chaussons contre le parquet crispant davantage Sherlock à mesure que le temps défilait. Leur récit était achevé, et John et lui ne réalisaient pas encore que, désormais, une personne extérieure à leur duo savait presque tout de leur histoire. John frémit en songeant à quel point cette sensation serait pire si Wilson venait un jour à être cette personne.
Jack s'arrêta de piétiner et se retourna vers les deux garçons sur le lit en une glissante rotation de semelle. Sherlock grinça les dents.
« Et donc, vous pensez que mon majordome est impliqué. Juste à cause d'un livre de bibliothèque.
– Ce n'est pas juste à cause- on ne t'en aurait pas parlé si on n'en était pas sûrs, dit John. Est-ce qu'il a eu un comportement bizarre, ces derniers temps ?
– Je ne sais pas... » Il réfléchit un moment. « Il y a quelques semaines, je n'arrivais pas à dormir et j'ai voulu descendre aux cuisines pour boire un verre d'eau. Mais quand je suis passé devant la chambre de Richard, j'ai vu que la lumière était allumée... je n'ai pas osé ouvrir, mais je l'entendais murmurer... c'était pas clair, et je n'en ai pas trop de souvenir, mais ça n'avait pas de sens.
– Rien d'autre ? »
Sherlock avait remarqué que depuis leur petite altercation, John ne s'affichait plus comme ami potentiel auprès de Jack dans sa manière de lui parler, et agissait avec lui comme avec un témoin ordinaire. C'était glacial et courtois, presque professionnel. Jack devait le sentir aussi, car son timbre s'était nettement adouci en comparaison.
« Sur le moment, j'ai pensé que ce n'était pas important. Il faisait nuit, je n'étais pas en état de bien réfléchir. Mais maintenant que vous m'y faites penser, je ne me rappelle pas l'avoir déjà entendu dire qu'il souffrait d'insomnie...
– Tu pourrais nous emmener à sa chambre ? demanda Sherlock, impassible.
– Je n'ai pas le droit d'entrer dans les quartiers des domestiques en leur absence. Je pourrais avoir des ennuis, et vous aussi.
– Il ne le saura pas. Tu dois connaître son emploi du temps, non ? »
Jack éprouva un malaise nauséeux face aux expressions des deux amis, évasives mais insistantes, voulant l'encourager aux interdits. Il se demanda si Sherlock avait hypnotisé John de la même façon, et s'ils tentaient à présent d'en faire de même avec lui.
« Il... s'occupe de l'intendance du manoir dans son bureau.
– Donc la voie est libre, conclut John.
– Hum... oui. Mais je ne vois pas ce que vous espérez trouver.
– Nous non plus, fit Sherlock en s'étirant. On y va ?
– Attendez, non ! Écoutez... si c'est fouiller que vous voulez, je préfère m'en charger. Ça ira, je connais votre enquête maintenant.
– Eh ben, tu ne nous fais absolument pas confiance, nota Sherlock en souriant. Non, ne fais pas cette tête ! Je sais ce que c'est. »
Jack quitta la chambre en y jetant un dernier regard comme s'il avait laissé une armada de chats sauvages en liberté, et Sherlock éclata de rire en se laissant tomber en arrière sur le matelas.
« Non mais tu l'as vu ? Il faisait moins de manières quand j'observais ses livres. Décidément, il nous en veut vraiment pour "Rich" !
– Je pensais que ce serait plus dur, reconnut John. Mais j'ai peur qu'il nous mente. Peut-être qu'il n'a rien vu dans la chambre du majordome. Peut-être qu'il ne va pas du tout fouiller, mais nous dénoncer.
– Tu parles, il n'est pas assez bête pour ça !
– Attention, tu viens de lui faire un compliment, le taquina John.
– Évidemment qu'il n'est pas bête, s'obstina Sherlock. C'est pour ça qu'on n'a pas non plus à lui faire confiance.
– De quoi ? J'essaie de trouver du sens dans ta phrase, mais... »
Sherlock croisa ses bras derrière sa tête avec une nonchalance mal à-propos dans cette chambre qui n'était pas la sienne.
« Il est suffisamment intelligent pour ne pas perdre une si belle occasion de jouer avec nous. Ça se voit qu'il veut se venger pour Brook, même si techniquement on n'y est pour rien.
– Mais qu'est-ce qu'on y gagne, nous ? Ça ne nous fait pas avancer. On ne va jamais s'en sortir, soupira John en se mettant sur le ventre, la tête plongée dans le couvre-lit.
– Je te promets que si ! Tu te souviens de ce que je t'ai dit cette nuit ? Même s'il est de notre côté, il n'y aura jamais que nous deux. Et c'est clair qu'il n'est pas de notre côté, donc c'est d'autant plus vrai. Alors, allons jouer. Et allons remporter la partie. »
John tourna la moitié de son visage vers Sherlock, un éclat de malice luisant dans son seul œil visible.
« En fait, vous n'avez aucun plan, Monsieur le détective. C'est juste de l'impro.
– La victoire a plus de valeur comme ça, non ? Et c'est tout aussi marrant.
– Je ne comprends pas toujours ce que tu dis, mais tu as l'air tellement sûr de toi que je ne peux qu'avoir confiance. »
Sherlock laissa tomber sa tête de l'autre côté pour ne pas lui montrer qu'il rougissait. Ne se rendait-il pas compte de l'effet que cela lui faisait, de le voir dire ces choses aussi naturellement ? Et d'ailleurs, pour quelle raison cela lui faisait-il cet effet ? Ce n'était qu'un compliment ordinaire, néanmoins parfait dans son impulsivité et dans son sens véritable. John se fiait pleinement à lui, et c'était la plus belle chose au monde. Il songea à ce qui arriverait si John décidait de lui retirer ce bonheur : soudain, il sentit une faiblesse au niveau de ses jambes même en étant allongé, et il n'eut qu'à fermer les yeux pour visualiser le gouffre dans lequel cette pensée cauchemardesque l'avait précipité.
« John, je... je te promets que tu vas tout comprendre très vite.
– Je n'attends que ça », répondit joyeusement John.
Ils demeurèrent dans leur état semi-comateux, mais en entendant la porte s'ouvrir, ils se redressèrent comme des diables sortis de leur boîte. Sans un mot, Jack leur tendit pompeusement un morceau de papier sur lequel étaient griffonnées quelques lignes ; une main d'homme, déduisit Sherlock, pas celle d'un enfant. Jack ne les aurait pas écrites durant son absence pour les tromper. Il plissa les yeux.
« Et c'est...?
– J'ai trouvé ça dans le tiroir de sa table de nuit. Je n'ai rien vu d'autre d'insolite. C'est un extrait recopié d'un artefact très ancien qui se transmet dans ma famille de génération en génération. Il décrit un rituel auquel chaque homme Musgrave devait être confronté à sa majorité. Mais je suis trop jeune pour savoir en quoi il consiste. Et je ne suis même pas sûr qu'il soit encore d'actualité, mon père ne m'en a jamais rien dit.
– Qu'est-ce que c'est que cette liste ? » marmonna Sherlock en collant son nez au papier. Jack et John se pressèrent auprès de lui et, tous les trois, ils lurent la courte énumération qui se dressait comme tel :
• Où était le soleil ?
Au-dessus du chêne.
• Où était l'ombre ?
Sous l'orme.
• Combien de pas ?
Nord : dix et dix. Est : cinq et cinq. Sud : deux et deux. Ouest : un et un. Et au-dessous.
« Il en manque une partie, commenta Jack. Richard n'a pas recopié les questions plus abstraites.
– Je croyais que tu ne savais pas en quoi le rituel consistait ? dit John.
– Je connais les conditions, mais pas la solution. C'est une vraie énigme.
– Et la résoudre n'est sûrement pas ce qui intéresse Brunton, renchérit Sherlock. Alors qu'est-ce qu'il espère tirer de ces questions en particulier ?
– Quand j'ai trouvé ça dans sa chambre, je suis un peu tombé des nues. C'est sûrement ça qu'il faisait, cette nuit-là, recopier et y réfléchir. Je ne sais pas comment il a fait pour mettre la main sur le rituel, et je ne vois pas en quoi il pourrait lui être utile. Il est brillant dans plein de domaines, mais l'archéologie n'en fait pas partie.
– Mais à nous, en quoi ça peut nous être utile ? lança John. Quel est le rapport avec le masque ?
– Je ne sais pas, John ! s'impatienta Jack. Mais c'est mon majordome, il a toujours été auprès de moi, et s'il y a une chose dont je suis sûr, c'est que ça ne lui ressemble pas de se mêler d'affaires familiales. Et si ça se sait, il pourrait se faire virer. Vous n'imaginez pas à quel point j'espère que vous vous trompez, que c'est un malentendu, et que Richard n'a rien à voir avec le vol. Car, si vous aviez raison, la ville pourrait...
– Tâchons déjà de décoder ce truc », l'interrompit Sherlock.
A peine prononça-t-il ces mots qu'il s'éloigna des deux garçons, le papier toujours à la main, les yeux rivés à la fenêtre vers laquelle il s'avançait, à pas lents et automatiques. A travers la vitre, il contempla d'un air absent l'orme aux branches majestueusement déployées sous lequel John et lui avaient scellé leur amitié. Il se remémora le premier moment où il avait senti les bras du garçon l'envelopper modestement, ses doigts appuyer contre sa nuque, sa joue effleurer la sienne sans qu'il n'éprouvât une sensation d'intrusion, et il se souvint avoir songé que si John passait l'éternité à le tenir ainsi contre lui, ce temps serait encore trop court.
Sherlock regarda le papier, puis de nouveau l'orme, et posa cette question à laquelle il souhaitait ardemment que Jack répondît non – et il se détesta, oh comme il se détesta pour cela :
« C'est le seul orme qu'il y a dans votre jardin ?
Ils durent attendre la fin de l'après-midi pour vérifier les théories qu'ils avaient mises au point à l'aide des maigres données du rituel. Hormis eux, le jardin était vide ; mais, par mesure de prudence, John ne pouvait s'empêcher de balayer les lieux du regard. Pas une tête constellée de tâches de rousseur n'apparaissant derrière un coin de mur, pas un chuchotement moqueur derrière son dos. Son manège devait transparaître, car Sherlock, à l'ombre de l'orme, claironna avec un soupçon de lassitude :
« Le soleil ! C'est le soleil qu'il faut regarder ! »
John soupira, mais reporta son attention sur le sommet du vieux chêne. S'ils avaient raison, à l'instant où le soleil atteindrait le dessus des branches supérieures, la première condition serait remplie afin de déterminer la limite de l'ombre de l'orme qui permettrait ensuite de voir où menaient les pas qu'exigeaient la dernière condition. Vu l'ancienneté du rituel, le jardin des Musgrave était le seul endroit où il fût possible de l'accomplir, et si les enfants l'avaient vite compris, l'heure n'avait pas encore été en leur faveur pour s'en assurer. L'attente fut encore longue avant que John ne pût s'écrier :
« Ça y est Sherlock ! Maintenant !
Et Sherlock fila se placer à la bordure de l'ombre dessinée par la cime, qui atteignait presque le mur de l'auberge. Il enfonça son talon dans le sol afin de marquer l'emplacement, puis commanda l'assistance de Jack. Une boussole dans la main, ce dernier étendit le bras :
« Le Nord, c'est par là ! »
John vint rejoindre Jack tandis que Sherlock procédait au compte des pas. La mélopée de « quatre, cinq, six... » se faisant de plus en plus lointaine tandis qu'il progressait le long du mur, Jack lança, les yeux fixés sur le dos de Sherlock :
« Il t'a bien dressé.
– Qu'est-ce que tu racontes ? questionna John sur la défensive.
– Tout à l'heure, dans ma chambre, tu m'as parlé exactement comme lui l'aurait fait, c'était troublant.
– Et alors ? Pourquoi tout le monde croit qu'il m'influence ? C'est comme si on voulait me faire croire que je n'ai plus de caractère quand il n'est plus dans les parages. Alors qu'en fait, c'est lui qui m'a montré qui j'étais. Je ne suis pas devenu comme lui, c'est faux. Mais je ne prends plus de gants quand on s'en prend à lui.
– Ne te fâche pas, c'était une constatation, rien d'autre. Cela dit... je te comprends. »
John émit un rire incrédule, style "pour-qui-tu-me-prends". Mais il mourut quand Jack leva des yeux nébuleux vers lui et poursuivit :
« Ça te détruit, d'avoir des personnes pour qui tu ferais n'importe quoi. Je te conseillerais bien de fuir si tu sens que ça t'arrive, mais ça servirait à rien, non ?
– Oh ! Vous comptez venir un jour ? »
Au loin, Sherlock patientait, l'air mécontent et les bras croisés. Et John ne put que répondre : « Non. »
Toujours avec les indications du fils Musgrave, Sherlock esquissa les pas correspondants – dix vers l'Est, quatre vers le Sud - en marquant à chaque fois les changements de direction. Il se retrouva au seuil d'une porte rongée par les vers et l'ancienneté devant laquelle John et lui étaient souvent passés en faisant le mur. Il fut perplexe : deux pas vers l'Ouest ne pouvaient mener que derrière cette porte, sauf qu'il n'avait pas prévu que la piste se poursuivrait à l'intérieur. Qu'est-ce qu'ils auraient pu trouver derrière en seulement deux pas ? Il voulut tirer la poignée, mais la porte ne bougea pas d'un millimètre, comme si toutes les fentes qui l'encadraient avaient été colmatées. De frustration, il laissa retomber ses bras.
« On se serait trompés ? » fit John d'une petite voix.
Il se tourna vers Jack :
« Où mène cette porte ?
– A une cave. Aussi vieille que la maison. Voire plus, puisque c'est le seul coin qu'on n'a jamais rénové... Ah mais oui ! "Au-dessous" ! On a oublié le "au-dessous" ! »
John poussa une très discrète expiration rassurée que Sherlock remarqua.
« Je n'y suis pas allé depuis des siècles, mais je sais où est cachée la clé. Je reviens. Et je vais aussi essayer de trouver des lampes de poche, il fait noir comme dans une tombe là-dedans ! »
Jack disparut derrière le coin du bâtiment. Ne sachant quoi dire, John fit semblant de s'intéresser à la porte de la cave et passa ses doigts dessus avec ce qu'il espérait être un air naturel, mais il frissonna tant la sensation de moisissure était désagréable sous sa peau ; il essuya sa main sur son pantalon et brisa le silence inconfortable :
« Alors, qu'est-ce que tu crois qu'on va trouver là-dedans ?
– La vérité, j'espère.
– Je suis un peu étonné que tu ne te sois pas plaint de devoir attendre pendant la moitié de l'après-midi.
– Me plaindre ? Mais je me suis amusé ! rétorqua Sherlock. J'avais l'impression de déchiffrer une carte au trésor. »
A ces mots, John fut de nouveau projeté sur la falaise : c'était là que Sherlock lui avait raconté, entre autres anecdotes, qu'il avait toujours rêvé de devenir pirate. Les adultes lui ayant demandé quel métier il rêvait de faire plus tard n'avaient pas arrêté de lui répéter que c'était impossible, que les pirates n'existaient plus et que, même si c'était le cas, ce ne serait jamais une activité louable, et pourquoi ne prenait-il pas exemple sur Mycroft, qui à son âge était déjà si sérieux et discipliné ? Mais ce n'étaient pas les trésors qui intéressait Sherlock : c'étaient l'aventure, la chasse, la volonté de découverte, et non pas la découverte elle-même. Car une fois le trésor déterré, tout était terminé. Le trou était rebouché, le coffre emporté, et l'ennui gagné jusqu'à la prochaine piste. En fin de compte, songea John, ce que vivait déjà Sherlock ressemblait plus ou moins à son rêve.
« Tu ne t'amuses pas, toi...? murmura Sherlock, déçu par le mutisme soudain de son partenaire.
– Mais si ! Je m'amuse toujours beaucoup avec toi. Je suis content de voir que toi aussi. »
Sherlock alla jeter un œil derrière le coin du mur pour surveiller le retour de Jack, mais John comprit qu'il cherchait une excuse pour éviter de lui répondre. John n'aurait su dire pourquoi il trouvait si amusant d'inventer mille et une façons de troubler Sherlock, mais ça l'était réellement. Jack finit par revenir, les mains chargées de deux lampes-torches et d'une clé rouillée. Il peina un peu à la faire tourner dans la serrure, puis la porte céda et dévoila une pièce sombre et exiguë. En deux pas, ils atteignirent un escalier en colimaçon dont la descente requérait une précaution que même la possession de deux lampes de poche ne pouvait pleinement promettre. Les faisceaux blancs qui parfois s'entrecroisaient les accompagnèrent dans leur descente puis, quand ils parvinrent au bout de la spirale infernale, l'épaisseur de l'air les saisirent à la gorge. De sa main ne tenant pas la lampe, Sherlock tâtonna à la recherche du bras de John, qu'il lia au le sien quand il le trouva. John ne se dégagea pas, il lui sembla même qu'il cherchait à raffermir la prise en collant leurs épaules. Le rayon de Jack, sali d'une multitude de poussières dansantes, oscillait et rebondissait avec hésitation entre les murs de pierre.
« Il n'y avait pas d'autre indication... Peu importe ce qu'on cherche, c'est forcément ici, dit John.
– Alors pourquoi tout est si vide...? chuchota Sherlock en balayant à son tour la pièce de sa lumière fantomatique.
– Rien ne montre que Richard est déjà passé par ici... Oh, je ne me souvenais pas que c'était si grand... »
Soudain, l'éclat blanchâtre se fixa sur un point au loin en un engageant cercle lumineux.
« Venez ! »
Le duo obéit. Au fond de la pièce, de lourdes et vieilles bûches étaient empilées le long des murs de pierre, et elles étaient trop bien rangées, et l'espace vide du milieu, trop régulier pour que ce fût anodin. D'ailleurs, au centre de cet espace était visible un foulard blanc noué à un anneau de fer rouillé, un indice non négligeable.
« Ça alors... c'est son foulard !
– Et ça, c'est bien une trappe ? Tu étais au courant de ça, Jack ? demanda John.
– Je n'avais jamais vu ce qu'il y avait sous ces bûches !
– Pourquoi Brunton aurait-il laissé son foulard ici ? Il tient tant que ça à ce qu'on l'attrape ? »
Jack s'était déjà mis au travail pour soulever la dalle. Il saisit le foulard et tira à s'en déchirer les paumes, et la trappe s'éleva légèrement pour retomber quelques secondes après en un claquement à réveiller les morts. Sherlock et John lui prêtèrent main forte et, à eux trois, les muscles tendus et les gémissements de douleur s'échappant de leurs lèvres, ils parvinrent à glisser la dalle sur le côté en croulant presque sous l'effort. Pour des enfants de leur âge, l'exploit était de taille : John se retint de pousser un cri victorieux. Ils s'armèrent de nouveau de leurs lampes de poche, qu'ils avaient posé au sol de façon à les éclairer suffisamment durant leur tâche pénible, et se penchèrent pour plonger leur lumière dans l'obscure cavité fraîchement découverte. Elle était profonde d'environ deux mètres et plutôt large de surface. Et absolument, résolument vide.
« C'est une blague ? s'étrangla John. On a fait tout ça pour ça ? »
Ce n'était pas comme s'il s'était attendu à trouver le masque de la Nuit Blanche, mais même cela aurait été infiniment plus logique. Autre absurdité : il était le seul à avoir ouvert la bouche. Offusqué par le silence de ses compagnons, il s'emporta :
« Et alors, vous ne dites rien ?!
– Quelle surprise, dit Sherlock – et, oh, que cette ironie doucereuse était discordante à ses oreilles.
– ...Sherlock ? »
John lui prit la lampe-torche des mains et braqua la lumière sur le visage de son ami, qui grimaça. Sherlock distinguait mal l'expression de John, mais il n'avait besoin que de ses oreilles pour comprendre qu'elle était peinte d'une intense désillusion :
« Tu n'as rien à m'expliquer...?
– Oui, explique-lui donc, renchérit Jack avec une effroyable tranquillité.
– Je ne comprends pas Sherlock... pourquoi je suis le seul à ne pas comprendre ? »
Sa gorge se resserra, et ce n'était pas à cause de l'air irrespirable.
« Tu... m'as menti ?
– Non John. C'est lui qui t'a menti. Depuis le début.
– Plutôt depuis que j'ai compris que vous tramiez quelque chose, quand tu as raconté à ton instit' que ton copain ici présent était à l'infirmerie, rectifia Jack. Je vous ai bien observés, vous savez. Et je vous ai bien fait observer, c'est pratique d'avoir des domestiques.
– Mais... mais... balbutia John.
– John, ne t'approche pas de lui, dit posément mais fermement Sherlock, séparé de Jack par la trappe béante à leurs pieds. Quoi qu'il arrive, tu restes près de moi, d'accord ?
– Oh non, je rêve, s'esclaffa Jack. Tu aimes vraiment tout dramatiser, hein ?
– Jack... qu'est-ce que tu as fait ? »
Jack porta sa lampe à son propre visage, les ombres s'y dessinant ne rendant que plus menaçante son expression impénétrable.
« Je voulais pas en arriver là. Mais vous êtes de vrais rats, tous les deux. Je connaissais déjà tout de votre enquête ridicule, et vous avez bien failli tout bousiller. Si vous vous étiez contentés de profiter de votre joli petit voyage dans notre jolie petite ville comme tous les autres passifs de votre classe, on n'en serait pas là.
– C'est toi qui as volé le masque...?
– Techniquement, non. Je te répète que c'est pratique d'avoir des domestiques. Pour emprunter des livres à notre place, par exemple.
– Oh non... »
Jack haussa les épaules.
« J'en avais besoin. Il me fallait un masque bien particulier, je ne pouvais pas me permettre de faire voler le premier venu. Tu dois savoir pourquoi, Rich t'a raconté la légende. Pauvre type. On le prend pour un malade, mais c'est bien lui le plus clairvoyant de tous. » John fut à deux doigts de s'évanouir sous la terreur alors que la vraie signification de cette dernière information montait lentement à son cerveau. « J'aime quand les choses sont bien faites et, pour ça, c'est indispensable de se renseigner. Et puis, à l'origine, le livre était à nous.
– Tu t'es servi du rituel pour nous éloigner, dit Sherlock. Tu te sentais menacé. Quand tu nous as laissés seuls dans ta chambre, tu avais déjà prévu de nous mener sur une fausse piste, et tu n'as eu qu'à aller chercher le papier sur lequel tu avais demandé à Brunton de réécrire cette partie du rituel. Tu n'attendais que le moment propice. Le papier était plié et replié pour nous faire croire qu'il n'était pas tout neuf, mais l'encre était trop foncée pour dater de quelques semaines.
– Brillant, le félicita sarcastiquement Jack.
– Wow, une seconde ! s'exclama John – et il dévisagea son ami avec une profonde anxiété. Tu étais au courant ? Et ça ne t'est pas venu à l'idée de m'en parler ?
– John, tu te fâchais dès que je disais un peu de mal de lui. Et même si aujourd'hui vous n'étiez pas en bons termes, si je t'avais expliqué tout ce que je soupçonnais, est-ce que tu m'aurais écouté ? Franchement ? Je ne savais pas jusqu'à quel point il était impliqué, ni ce qu'on allait trouver ici, je te jure que je ne le savais pas. Mais je n'ai jamais cru ce type, et cet après-midi j'ai enfin trouvé le moyen de te prouver que j'avais raison. J'ai joué le jeu, pour toi.
– Et pourtant, tu ne m'as même pas laissé une chance de te prouver que si, je t'aurais écouté. »
Il eut l'air si blessé que Sherlock eut presque envie de s'engouffrer dans la trappe en ordonnant à Jack de replacer la dalle à son emplacement initial pour disparaître de sa vue à tout jamais. John reporta son attention vers le traître :
« Dire que j'ai cru qu'on serait amis.
– Et voilà, on me jette aussitôt la pierre ! C'est toujours la même chose. On ne s'intéresse qu'aux actes, et pas aux motivations.
– Tu nous as amenés jusque dans cette cave puante pour ne pas qu'on résolve l'affaire, siffla John. T'appelles ça un acte ou une motivation ?!
– Je pencherais pour la deuxième réponse mais ne t'inquiète pas, l'acte va vite arriver. »
Deux rayons lumineux inconnus éclatèrent subitement près des escaliers, et le cœur de John qui avait déjà fait face à d'éprouvantes épreuves ces dernières minutes fut proche de lâcher. Il ne mit pas longtemps avant de distinguer, à la lumière de sa lampe, la silhouette de Rachel Howells ainsi que celle d'un homme grand et vigoureux, tout de noir vêtues.
« Voici mes voleurs bien-aimés, déclara Jack, une joie manifeste dans la voix. Vous allez être déçus les gars, mais le masque n'est pas avec eux. Rachel, Richard, je savais que je pouvais toujours compter sur vous. »
Ils ne répondirent pas. Comme des automates, ils saisirent chacun le bras d'un des deux enfants, qui se débattirent à hauts cris. La lampe tomba à terre sous l'emprise de Rachel, qui souffla à l'oreille de John :
« Je suis désolée.
– J'attendais moins banal de toi Jack ! cracha Sherlock, les bras croisés derrière son dos par les doigts puissants de Brunton. Et maintenant ? Tu vas nous laisser tous les deux croupir dans cette trappe histoire d'être encore plus prévisible ?
– A vrai dire, je pensais vous amener ailleurs pour vous expliquer en détail tous mes actes et motivations et vous montrer l'étendue de votre impuissance, mais... bah, je suppose qu'un seul suffira. Richard ! »
Brunton étouffa les plaintes enragées de Sherlock sous sa paume calleuse et se saisit du garçon à bras-le-corps, conscient de la terrible action qu'il était sur le point de commettre. John n'avait pas besoin d'y voir clair pour sentir les yeux paniqués de son ami posés sur lui : il employa toute sa force à s'écarter de Rachel, mais rien n'y fit. Vibrant de désespoir, il s'époumona :
« Vous avez pas le droit ! Si jamais vous faites ça, je vous tue ! Et toi en premier, Jack !
– Je me doutais que ça te contrarierait. Ça faisait longtemps que je rêvais d'avoir un cœur battant sous un plancher. A défaut, je me contenterai d'un cerveau sous une dalle de pierre... Poe aurait sans doute trouvé ça moins accrocheur. »
Mais le cœur affolé de Sherlock semblait désireux d'accomplir la volonté du traître. Les pieds au bord du gouffre... la main du majordome se décollant lentement de ses lèvres pour se poser dans son dos...
La chute fut rapide. Ses genoux s'abattirent au sol si douloureusement qu'il voulut hurler, mais son squelette n'avait pas subi d'autres dommages. Il leva la tête et l'infime source de lumière, très au-dessus de lui il devait l'admettre – Seigneur, comment deux mètres pouvaient être si hauts ? – fut bientôt engloutie par la dalle recouvrant ce qui était désormais sa nouvelle prison.
Les hurlements de John ne tardèrent pas à exploser, et chacun d'entre eux lui pinçait insupportablement l'estomac. Au-delà de la pierre qui le séparait de son ami, son si cher ami, celui qu'il s'était juré de protéger, s'égosillait comme un damné pour persuader les trois complices de le libérer, de le mettre à sa place s'ils désiraient si ardemment emmurer quelqu'un, qu'il avait peur des espaces clos et-
Oh. Oui.
Son cerveau était définitivement mal en point pour avoir oublié ce détail un centième de seconde.
Il ne souffrait pas vraiment de claustrophobie. Seulement, de nombreux mortels eurent été d'accord pour affirmer que les lieux confinés mal éclairés et à l'atmosphère oppressante avaient tout le potentiel pour susciter de violentes crises d'angoisse, d'autant plus quand le lieu en question réunissait les principaux critères utilisés pour décrire un caveau. Jamais Sherlock n'avait eu un contact aussi étroit avec la mort qu'à ce moment-ci.
Et sa respiration sembla se bloquer comme celle de John se faisait de plus en plus erratique. Non, ce n'était pas bon. Il ne pouvait pas mourir. Il y avait encore trop de choses à accomplir. Quel que fût le plan de Jack, il ne pouvait pas aboutir. Et John, John, John-
Il l'avait laissé seul avec ce type. Brusquement, il trouva la force de se relever.
« John !
– Sherlock ! répondit-il aussitôt. S'il vous plaît, laissez-moi lui parler – et Sherlock imagina Rachel le lâcher à regret et lui s'accroupir près de la trappe. Il baissa la voix : Je ne peux pas, je ne suis pas assez fort pour ouvrir la...
– Tais-toi. Il faut que tu restes calme, c'est très important. Je ne sais pas où ils vont t'emmener, mais tu vas devoir les suivre. On ne va pas pouvoir se retrouver avant un bout de temps, alors je compte sur toi pour écouter tout ce que Jack va te dire et en tirer tes conclusions. Méfie-toi, c'est un menteur ; tu en as eu la preuve tout l'après-midi. Pense juste à ce que moi je ferais à ta place.
– Est-ce que toi, tu m'abandonnerais ici ?
– Pas si j'avais le choix, évidemment.
– Alors oublie.
– Mais là, il n'y a pas d'autre solution. » Il fit une pause, le regard perdu dans le noir profond. « Ça va aller. Tôt ou tard, on va se revoir. Rappelle-toi, je suis résistant. Va lui faire cracher le morceau.
– Je te demande pardon... »
La voix de John se brisa en mille morceaux, et le cœur de Sherlock ne fut guère en meilleur état. Mycroft avait raison. S'attacher n'était pas un avantage.
« Idiot. »
Le son se coupa à l'intérieur de lui. Il savait qu'ils avaient tous quitté la cave, mais il ne les avait pas entendus partir. Pour se calmer, il s'appliqua à faire un point concis de la situation : Jack n'était plus juste le fouineur agaçant, mais le cerveau d'une affaire qui dépassait certainement tout ce qu'il avait imaginé. John était coincé avec lui et avait probablement plus peur qu'il ne le lui eût avoué. Quant à lui-même... il était dans la position la plus affligeante, pitoyable, misérable dans laquelle il se fut jamais trouvé de toute sa vie. Il avait échoué, et il en était entièrement responsable. Il avait plus tardé à percevoir l'envergure du rôle de Jack que son ami n'avait semblé le croire. Qu'avait-il souhaité avant tout ? Élucider le mystère, ou humilier le fils Musgrave devant John ? Il aurait dû prévoir que les deux arriveraient en même temps. Il aurait dû remarquer tout ce que cachait Jack. Et il devait comprendre pourquoi il sentait encore que quelque chose lui échappait. Quelque chose d'immense.
Il se rendit à l'évidence : présentement, l'humilié ne s'appelait pas Jack Musgrave.
Les ténèbres s'insinuèrent dans ses membres comme du poison, ses doigts touchèrent les pierres froides autour de lui, si près, trop près, elles l'écrasaient et l'étranglaient, ou peut-être étaient-ce des sanglots inconnus – les Holmes ne pleurent jamais, Sherlock –, ses jambes se dérobèrent sous lui et il ferma les yeux pour ne plus voir sous ses paupières closes qu'une obscurité normale. Il se recroquevilla dans un coin de la cavité, les mains agrippées à ses cheveux imbibés de sueur, et ânonna lugubrement le seul nom qu'il ne se lasserait jamais de prononcer, mais qui n'était plus que synonyme d'une infâme souffrance.
